Je fus bientôt près d'elle.

--Thomadhyr! lui dis-je, ne crains rien, c'est ton maître.

Elle s'arrêta et revint en courant se jeter dans mes bras.

Ce n'était pas Thomadhyr, c'était Djémilé!

--Ah! chère fille! m'écriai-je en la serrant sur mon coeur, je te tiens

donc enfin!

--Emporte-moi, cache-moi, sauve-moi! reprit-elle. On doit être déjà à ma

recherche.

En effet, l'éveil était donné. Des cavaliers passèrent au galop sur le

chemin près des blés où nous étions. Du côté de la ville, les habitants

munis de falots allaient, venaient, se croisaient. De loin on eût dit

d'une volée de lucioles. Les muezzins hurlaient du haut de la grande

mosquée.

Il fallait nous réfugier au plus vite dans l'hypogée. Je ne connaissais

pas le pays, je me trompai et je fis beaucoup plus de chemin qu'il

n'était nécessaire.

Je retrouvai enfin le temple égyptien. Les cavaliers qui devaient

m'attendre n'y étaient pas. Nous nous engageâmes dans le passage qui

menait aux souterrains. Pour Djémilé, qui venait de descendre du haut

d'une tour, ce n'était rien que de gagner le fond du puits, au moyen

d'une échelle laissée par les cavaliers de Malek lorsqu'ils avaient dû

emporter leur maître endormi.

Je retirai l'échelle, et nous gagnâmes l'hypogée, où, en effet, Malek ne

se trouvait plus.

Je pus seulement alors contempler ma chère Djémilé. C'était bien

toujours la même mignonne enfant, avec ses doux sourires, ses grands

yeux de gazelle et sa jolie bouche; mais, si ses traits avaient peu

changé, sa taille avait pris un rapide développement. C'était

véritablement une belle jeune fille. On ne pouvait plus hésiter entre

l'amour et le sentiment paternel.

Il restait des provisions, et, tout en soupant, elle me raconta comment

son père, après l'avoir enlevée de chez moi, l'avait emmenée d'abord

dans le Fayoum, puis dans la haute Égypte et enfin dans l'oasis.

--Mon mariage avec Hassan, dit-elle, fut décidé sans que je fusse

seulement consultée. Je me résignai; mais je n'avais qu'une idée, me

sauver! Aussi quand, avant-hier, je reconnus Tomadhyr, je compris tout

de suite qu'elle venait de ta part. Je la fis appeler près de moi. Nous

convînmes de tout, et aujourd'hui, à l'insu de l'eunuque chargé de

garder ma porte, j'échangeai ma riche toilette de fiancée contre les

vêtements de l'almée. Nous sommes à présent de la même taille. Je me

voilai le visage, je m'enveloppai de son habbarah et je la laissai à ma

place. Il n'y avait rien à craindre, nous étions convenues de nous

retrouver demain à Dakakyn. J'allai sous la galerie en attendant le

moment de me glisser parmi les femmes des beys invitées à mes noces. Je

ne pus parvenir jusqu'à elles. Les eunuques redoublaient de vigilance,

comme s'il eussent eu connaissance de mon projet. Tomadhyr, déguisée et

voilée, fut amenée au milieu de la salle et, placée entre mon père et ma

mère, elle assista aux danses. Dans la soirée, tous ceux qui n'étaient

ni parents, ni alliés de ma famille, se retirèrent. C'était le moment de

fuir, et j'allais descendre quand un eunuque me signifia de regagner le

harem et d'attendre, avec les almées, que Mourad eût permis au sherif de

voir le visage de sa future épouse, après quoi la fête recommencerait.

Ni Tomadhyr ni moi n'avions pu prévoir cette infraction aux coutumes.

Tout était perdu! J'entendis mon père s'écrier: «Ce n'est pas là ma

fille!» Puis Hassan dire: «Que cette chienne soit punie comme elle le

mérite!» Tomadhyr jeta un cri déchirant qui me glaça d'épouvante. Toutes

les femmes et les eunuques coururent sur la galerie, et moi, je me

précipitai dans un escalier dérobé qui menait au jardin. Je gagnai la

porte, elle était fermée. En voyant un paquet de cordes auprès de la

citerne, je pensai sur-le-champ à fuir par dessus la muraille. Je

m'emparai de ces cordes, je courus à une des tours...

--Je sais le reste; mais parle-moi de la pauvre Tomadhyr! Crois-tu

qu'elle ait été tuée?

Djémilé allait me répondre, lorsque le nom de Tomadhyr vibra sous le

plafond de l'hypogée, comme s'il eût été prononcé par un écho

mystérieux. Djémilé devint pâle. Je me levai, je fis quelques pas et je

reconnus, avec une inexprimable surprise, la voix de Malek qui appelait

Tomadhyr avec angoisse et colère. Je courus vers le puits:

--Maudite sorcière, disait-il, rends-moi l'échelle, je suis blessé,

poursuivi...

Je me hâtai de le faire descendre.

--Ah! c'est toi? dit-il; où est l'empoisonneuse qui prive les gens de

leur volonté?

--Hélas! je crois que Tomadhyr a payé de sa vie son dévouement pour moi!

--Elle était mauvaise sorcière si elle s'est laissée tuer, dit-il

sèchement. Allons, retire l'échelle, moi je ne puis t'aider.

--Es-tu blessé?

--Oui, à la main.

Nous gagnâmes l'hypogée.

--Tu as ta femme? me dit-il en voyant Djémilé; je resterai de l'autre

côté de la porte.

--Comme tu voudras.

Quand il se fut installé dans la première chambre, je lui demandai ce

qui lui était arrivé.

--Je me suis réveillé, dit-il, à mi-chemin de Dakakyn. J'ai sauté sur

mon cheval et je revenais, d'abord pour punir Tomadhyr de m'avoir donné

un philtre, ensuite pour accomplir mon dessein, lorsque, à une heure

d'ici, j'ai rencontré Mourad et Hassan escortés seulement de cinq

cavaliers et de quelques esclaves portant des falots. Je ne sais pas ce

qu'ils cherchaient, mais l'occasion était trop belle pour la laisser

échapper.

J'ai marché droit à mon ennemi et de mes deux pistolets j'ai fait feu à

trois pas. Il s'est affaissé sur le cou de son cheval et je le crois

mort. Hassan m'a chargé et m'a coupé d'un coup de sabre ces deux doigts

de la main gauche. Tiens, regarde. Je ne saigne plus et je ne sens rien.

D'ailleurs la vie de Mourad valait bien la perte de la main tout

entière. Des mameluks sont accourus au bruit du combat. On s'est battu

dans l'obscurité. Deux de mes cavaliers ont été tués et je suis venu

chercher un refuge ici.

--Es-tu suivi?

--On a perdu ma trace.--Maintenant que nous n'avons plus rien à faire

dans l'oasis, nous pourrons repartir pour Esnèh demain ou cette nuit

même, car, pour rester longtemps dans ce tombeau à respirer la poussière

des morts et à mourir de faim, je ne le veux pas.

--Je n'y tiens pas non plus, lui dis-je; mais, cette nuit, toute l'oasis

doit être sur pied.

--Qu'importe! le désert est à une portée de pistolet, nos chevaux sont

là-haut cachés dans l'intérieur du temple. Crois-moi, partons

sur-le-champ. Nous couperons tout droit à travers les sables.

--Une traversée de trois jours sans eau, sans provisions, c'est

impossible, et Djémilé ne peut faire le trajet à cheval.

--Alors, attendons la nuit prochaine. Je vais dormir comme je n'ai pas

encore dormi depuis la mort de mon père. J'ai le coeur léger. Mourad est

mort...

--Ne le dis pas à Djémilé, elle l'apprendra assez tôt.

--Ne crains rien, je ne lui en parlerai jamais; mais elle ne peut avoir

beaucoup de larmes pour celui qui la forçait à épouser Hassan.

Djémilé dormait dans l'hypogée, je m'étendis en travers de sa porte, à

deux pas de Malek.

Si la satisfaction d'avoir assouvi sa vengeance lui procura un profond

sommeil, la mort de Tomadhyr et le danger que courait Djémilé me tinrent

éveillé. Et puis, j'étouffais dans cette tombe. Je montai respirer l'air

plusieurs fois et m'assurai que l'ennemi n'était pas sur nos traces.

Le jour venu, il fallait agir prudemment pour ne pas attirer l'attention

sur nous. Je craignais que Malek ne commît quelque imprudence; j'obtins

de lui qu'il resterait pour veiller sur Djémilé. Je me mis en quête des

dromadaires qui avaient amené Tomadhyr; j'envoyai les fellahs faire de

l'eau au puits le plus voisin et j'allai aux provisions avec deux

cavaliers.

La ville était en émoi. On criait fort autour de la boutique du barbier,

j'y entrai hardiment et je criai aussi fort que les autres, afin de

savoir ce qui se passait. Mourad était vivant. Il n'avait été blessé que

fort légèrement à l'épaule, et on disait que le meurtrier n'était autre

que Souleyman, furieux de n'avoir pas obtenu la main de Djémilé.

Quelques-uns prétendaient que la fille du bey n'avait pas quitté le

palais et qu'une esclave seule avait pris la fuite. D'autres soutenaient

que son père l'avait tuée pour avoir outragé d'avance son époux. Quant

à l'attaque nocturne de Malek, on la mettait sur le compte d'une

incursion de pillards bédouins dans l'oasis, et c'était ce qui

préoccupait le moins. La grande nouvelle était le retour du sultan Kébir

(Bonaparte) au Caire, après avoir échoué dans son expédition de Syrie,

et l'on se disait tout bas que Mourad et Hassan allaient marcher de

concert, l'un sur Minieh, l'autre sur Medineh, avec cinq ou six mille

mameluks, bédouins, magrebins, darfouriens, et chasser les Français de

la moyenne Égypte. L'intérêt politique l'emportait sur les intérêts

privés.

J'avais une envie démesurée d'aller trouver Mourad et de juger par

moi-même de ce caractère indomptable et de cette infatigable activité.

J'admirais cet homme qui, presque à bout de ressources, avait su

conserver tant d'autorité, tant de prestige sur ceux qui lui avaient

longtemps disputé le pouvoir. Mais le salut de Djémilé m'imposait la

prudence, et puis Hassan, ce lion des déserts de l'Arabie, qui sait s'il

ne tuerait pas sa fiancée fugitive comme il avait sans doute tué ma

pauvre almée? Il la faisait chercher; on fouillait les maisons des

fellahs et on questionnait les propriétaires. Une forte récompense était

promise à celui qui livrerait Djémilé, ou dirait seulement où elle était

cachée.

Il fallait fuir au plus tôt. Nos outres pleines et nos provisions

faites, je revins près de mes compagnons leur donner des nouvelles; mais

je me gardai bien de dire à Malek que Mourad était vivant, il eût risqué

une nouvelle tentative.

Nous nous mîmes en route vers le milieu de la nuit, à l'heure où l'oasis

tout entière dormait. Au jour, nous en étions déjà bien loin. Nous

marchâmes jusqu'à ce que nos montures fussent épuisées; nous dressâmes

nos tentes dans un repli de terrain, auprès d'un fourré de lentisques et

de palmiers nains. Nous achevions de prendre notre repas quand un des

fellahs, placé en observation, signala une troupe à cheval.

Malek et moi, gravîmes la petite éminence de sable qui protégeait notre

campement. Un nuage de poussière s'élevait de l'horizon.

--C'est la cavalerie de Mourad! dit Malek, nous ne pouvons fuir, nos

bêtes sont trop fatiguées. Il faut abattre les tentes, cacher la femme,

les fellahs et les bêtes dans le fourré. Nous et les deux cavaliers,

nous monterons à cheval et agirons de ruse.

En un instant ses ordres furent exécutés. Je rassurai du mieux que je

pus Djémilé, qui était pâle, mais ne tremblait pas, et j'allai rejoindre

Malek et ses deux cavaliers.

--Attirons-les loin d'ici, me dit-il, et laisse-moi porter la parole; il

sera toujours temps de se battre.

Nous fîmes un quart de lieu au galop, à l'abri derrière le repli de

terrain, et nous nous arrêtâmes sur une butte de sable bien en vue.

L'ennemi nous vit et se dirigea de notre côté.

--Ils sont plus de vingt, me dit Malek, et nous ne sommes que quatre;

mais ce sont des bédouins et des yambos. Ils sont vêtus de laine, tandis

que nous sommes maillés de fer; on peut en venir à bout si Allah le

permet! Allons au-devant d'eux.

Quelques instants après nous étions à portée de la voix. Ils avaient

fait halte en nous voyant accourir.

--C'est Hassan-Bey, en personne, me dit tout bas Malek en arrêtant son

cheval. S'il ne se contente pas de mes paroles, il faudra le tuer.

--Je m'en charge, répondis-je.

Malek s'adressant alors directement à lui:

--Ya Sidi Sherif, tu as été trompé comme nous aux pistes de cette

caravane.

--Que veux-tu dire? répondit Hassan.

--Ne cherches-tu pas comme nous celle que Mourad appelle sa fille?

--Si tu le sais, pourquoi le demandes-tu?

--J'aurais pu te donner un renseignement, mais puisque tu n'en veux

pas...

--Parle, où est ma fiancée?

--Dans l'oasis, à Dakakyn.

--Tu mens, j'en arrive!

--O Sherif, dit à Hassan un de ses cavaliers, que je reconnus pour être

Souleyman, cet homme te trompe en effet. C'est Malek-Ben-Aly, c'est lui

qui a enlevé Djémilé, pour le compte du colonel français.

Malek répliqua en lui tirant un coup de pistolet qui le fit rouler à

terre; puis, mettant le sabre à la main, il fondit sur le gros de la

troupe. Je courus au sherif, et le combat s'engagea. Hassan était un

homme vigoureux, expérimenté dans le maniement des armes, ce qui ne

l'empêcha pas de recevoir une blessure au bras qui lui fit lâcher son

sabre, et j'allais en débarrasser Djémilé sur l'heure, car il était hors

d'haleine, si ses Arabes ne fussent venus à son secours. J'en tuai un,

mais en pure perte. Je fus renversé de cheval et maintenu à terre par

quatre bédouins qui, sur l'ordre d'Hassan, me lièrent les jambes et les

bras.

Malek et l'un des cavaliers étaient également pris, l'autre était mort.

À nous quatre, nous leur avions tué cinq hommes, nous en avions mis

quatre hors de combat sans compter Hassan et Souleyman blessés.

En voyant que sur vingt il n'en restait que neuf, je ne perdis pas

l'espoir d'en venir à bout, quoique Malek et moi fussions liés de

cordes.

Nous fûmes amenés devant Hassan qui avait mis pied à terre pour panser

sa blessure.

--Voilà trois rudes compagnons, dit-il, et les houris seront bien

désolées de les voir arriver en paradis sans leur tête.

--Tu plaisantes agréablement, répondis-je; mais ne crois pas m'effrayer;

je te sais plus cupide que méchant et tu préféreras notre rançon à notre

mort.

--Pourquoi ton kiachef ne parle-t-il pas lui-même?

Et se tournant vers Malek:

--Dis-moi d'abord s'il est vrai que tu conduisais la fugitive à ton chef

français?

--Je ne connais pas celle dont tu veux parler, répondit Malek, et il y a

longtemps que le Français ne pense plus à elle.

--Alors, que venais-tu faire à Khardjèh?

--Je venais me joindre aux cavaliers de Mourad avec ces deux bons

musulmans, qui, comme moi, ont déserté le drapeau de nos oppresseurs.

--Tu me crois bien sot pour me donner à boire de telles impostures. Ta

langue a assez menti. Je vais te la faire couper.

Je crus qu'il plaisantait; mais je fus bien vite détrompé en voyant deux

de ses bourreaux renverser mon compagnon et lui ouvrir la bouche avec

leurs sabres. Ce fut en vain que j'implorai sa grâce, que j'offris des

monceaux d'or et que je dis qu'il était le frère de Djémilé: le

malheureux Malek fut mutilé sous mes yeux.

Vaincu par la souffrance, il s'évanouit.

Hassan s'adressa ensuite à moi:

--À ton tour, dit-il; veux-tu avouer la vérité?

Un frisson glacial me passa dans les veines. J'avais vu la mort souvent

en face; mais j'avoue que l'idée d'être mutilé comme cet infortuné

paralysait toutes mes facultés. Je n'avais qu'une idée, celle de fuir,

et je faisais des efforts surhumains pour rompre mes liens. Tout à coup

je sentis qu'une des cordes qui me retenait les coudes l'un contre

l'autre cédait. L'espoir et la présence d'esprit me ranimèrent.

--Oui, je veux bien parler, dis-je avec aplomb: que veux-tu savoir?

--Tu n'es ni Arabe, ni mameluk.

--C'est vrai.

--Qui es-tu?

--Le chef français lui-même.

--Toi!... fit-il en s'approchant.

--Oui! et je suis venu chercher ma femme.

--Qui, Djémilé?

--Elle est mariée avec moi depuis longtemps.

--Et tu l'as emmenée?

--Oui.

--Où est-elle?

--Pas loin d'ici!

En ce moment, ma corde se desserra tout à fait, mais je restai immobile.

--Tu consens à me la rendre?

--Puis-je faire autrement? Fais moi délier les pieds, et je te conduirai

près d'elle.

Comme un sot, il en donna l'ordre.

Dès que j'eus les jambes libres, et, pendant que son esclave était

encore agenouillé devant moi, je rompis mes liens, et, avec la

promptitude de l'éclair, j'arrachai le yatagan que celui-ci portait sur

l'épaule comme un carquois; je me jetai sur Hassan qui était à trois pas

de moi, et lui plantai la lame tout entière dans la poitrine. Ce fut si

vite fait que j'eus encore le temps de couper la corde qui retenait les

mains du mameluk prisonnier avant que les bédouins fussent revenus de

leur stupeur.

Pendant qu'ils s'empressent autour de leur sherif, le mameluk et moi

nous leur tombons sur le dos à notre tour. J'en abattis un pour mon

compte, lui deux; nous étions devenus enragés. Souleyman prit la fuite

avec ceux qui restaient. Mon mameluk songea d'abord à les poursuivre;

mais je le rappelai pour qu'il allât chercher quelques-uns de nos

fellahs, et un dromadaire afin d'emporter Malek, qui semblait mort. Il

obéit, mais il ne voulut pas partir avant d'avoir tranché sans pitié les

têtes des trois bédouins qui respiraient encore. Hassan se tordait sur

le sable, en rugissant de douleur et m'accablant d'imprécations. Je lui

brûlai la cervelle pour en finir.

Quelques instants après, Malek hissé sur le dromadaire, et mes fellahs

ayant dévalisé et décapité les morts, y compris le sherif, je repris le

chemin du bois de lentisques en emmenant les chevaux. Djémilé accourut

au-devant de moi et, sans prononcer une parole, me prit la main et y

colla ses lèvres.

Ne voulant pas attendre que Mourad, averti par Souleyman, pût venir nous

rejoindre avec une armée tout entière, je donnai l'ordre de repartir

sur-le-champ, afin de prendre de l'avance. Les chevaux étaient fatigués,

il est vrai, mais les dromadaires pouvaient encore fournir une longue

marche.

Nous avions d'ailleurs plus de chevaux qu'il n'en fallait pour monter

tout le monde. Nous partîmes au soleil couchant. Le khamzine s'éleva.

C'est un vent du sud-ouest qui, chargé de l'atmosphère embrasée du

désert, vous énerve et vous dessèche les poumons. Dans sa furie, il

soulève des tourbillons de sable et ensevelit parfois les caravanes qui

se laissent surprendre. Il souffla toute la nuit et il nous sembla

respirer l'air qui sortirait d'une fournaise. Malgré les haltes

fréquentes pour rafraîchir les hommes et abreuver les bêtes, dix de mes

chevaux tombèrent fourbus et deux fellahs moururent suffoqués. Avec le

retour du jour, le khamzine redoubla de violence. Le soleil était

tellement voilé par les nuages de sable qu'il semblait un boulet rouge.

Les dromadaires se couchèrent. Il fallut s'arrêter. Grâce à la

précaution que nous avions prise, Djémilé et moi, de garder constamment

une éponge imbibée d'eau sur la bouche, nous supportâmes ce vent

desséchant. Je fis porter sous ma tente le malheureux Malek, dont la

soif exaspérait encore la douleur et je cherchai à lui donner courage.

Djémilé, à laquelle j'avais appris qu'il était son frère, sut lui parler

beaucoup mieux que moi dans le sens du fatalisme musulman. Après l'avoir

écoutée d'un air sombre, il parut se soumettre à son sort. Tout à coup

il se leva, prit la main de Djémilé et la porta à son front et à sa

poitrine, voulant dire par là qu'il la reconnaissait pour sa soeur. Puis

il me fit comprendre que j'eusse à lui donner ses armes. Je les lui

remis, pensant qu'une idée de combat traversait son esprit et en

réveillait l'indomptable énergie. Il prit ses pistolets, en fit jouer

les batteries, les chargea, et les rejeta loin de lui d'un air

mécontent. Puis il tira son sabre, en examina la pointe affilée, le

remit au fourreau, et sortit de la tente en me faisant signe de le

suivre. Il fit trois pas, s'arrêta, me fit voir avec un geste de

désespoir sa bouche mutilée, sa main estropiée; puis, levant au ciel un

regard résigné, il me serra la main et s'éloigna. Je crus qu'il voulait

me quitter et j'allai vers lui; mais avant que je l'eusse rejoint, il

avait tiré son sabre, et, à deux mains, se l'enfonça dans la poitrine.

En me voyant près de lui, il sourit tristement, ferma les yeux et

retomba mort. Ses hommes vinrent le relever.

--Ce qu'il a fait là, dit l'un d'eux, est d'un lâche sans foi ni

religion. Il faut savoir supporter ce qui doit arriver. Il a eu tort.

Dans la situation de Malek, un vrai musulman se fût dit en effet, que

c'était écrit. Mais, comme la plupart des mameluks nés dans le rite

grec et convertis ensuite à l'islamisme, Malek ne croyait pas à la

fatalité. Il avait compté sur la mansuétude divine et s'était soustrait

par la mort à la honte de vivre mutilé.

Les fellahs refusèrent de lui donner la sépulture et je dus, avec l'aide

des mameluks, lui creuser une fosse et l'ensevelir. La douleur de

Djémilé ne pouvait être bien grande, elle ne connaissait ce frère que

depuis quelques heures, et le sentiment de la famille est peu développé

chez les Orientaux.

Il fallait songer à se remettre en route. Je donnai l'ordre de plier les

tentes et de recharger les outres. Les deux dromadaires et trois chevaux

furent seuls en état de repartir. Le vent soufflait toujours. La soif se

fit bientôt sentir et les fellahs absorbèrent ce qui restait d'eau. Nous

avancions lentement. À chaque instant c'était un homme ou un cheval qui

restait en chemin. Vers minuit, mon cheval refusa d'aller plus loin. Il

n'y en avait pas d'autre. Je grimpai sur le dromadaire qui portait

Djémilé. Trois heures après, nous étions seuls. Notre monture refusa de

marcher et se coucha. Nous dûmes rester là sous des tourbillons de sable

qui menaçaient de nous ensevelir. La soif, l'ardente soif, me brûlait la

gorge. J'avais épuisé les quelques gouttes d'eau qui me restaient. Les

provisions étaient restées sur l'autre dromadaire. Ma compagne souffrait

de la faim; elle était écrasée par le manque d'air et la fatigue. Je

cherchais à la réconforter en lui disant que nous ne pouvions pas être

loin d'Esnèh, qu'il fallait attendre que notre dromadaire eût pris un

peu de repos. Je voulus le faire lever, mais le maudit animal ne

bougeait pas plus qu'une borne. Il ruminait paisiblement, le cou allongé

sur le sable. Que cette nuit fut longue et cruelle! Au matin, Djémilé

était glacée. Son regard était voilé. Allait-elle mourir?

--Écoute, lui dis-je, je donnerai ma vie pour sauver la tienne. Veux-tu

boire mon sang?

--C'est horrible! répondit-elle d'une voix éteinte.

--C'est nécessaire, je veux que tu vives!

Je me fis une entaille au bras. Elle but.

Le ciel était moins chargé de nuages de poussière du côté de l'Orient,

le vent faiblissait. Je vins à bout de mettre le dromadaire sur pied et

nous repartîmes.

Enfin nous vîmes les minarets d'Esnèh, et le même jour, ma chère

compagne était sous la protection de la France. Nous avions dû au vent

du désert de n'avoir pas été rattrapés par Mourad. Cette expédition

avait duré dix jours, et, sur treize personnes, je revenais seul.

À la suite des privations que nous avions endurées, Djémilé fut malade

assez longtemps; moi même je m'en ressentis plus de quinze jours.

XIV

Aussitôt que Djémilé eut recouvré ses forces, elle me témoigna une

affection dont je fus vivement touché.

--Dis-moi donc que tu m'aimes, me disait-elle, il me semble que tu ne me

l'as pas encore dit.

--C'est vrai. Je ne te l'ai pas dit comme je le sens. Je ne saurais pas

le dire.

--Mais tu me l'as prouvé; c'est pourquoi Djémilé aime par-dessus tout

celui qui lui a sauvé deux fois la vie et qui l'a délivrée, par son

courage, d'un maître odieux. Aussi, pour toi, j'ai fui ma famille; pour

toi, je renoncerai à ma religion si tu le veux. Je t'obéirai

aveuglément. Je ne te demande qu'une chose, c'est de souffrir près de

toi ton esclave Djémilé.

--Chère enfant adorée, lui dis-je en la serrant sur mon coeur, ce que je

t'ai dit, il y a un an, alors que je te vis pour la première fois, je te

le répète ici: c'est moi qui suis ton esclave.

--Non, il faut être mon maître, me commander, m'instruire. Je ne sais

rien et je veux tout apprendre. Avec ton sang, j'ai bu tes pensées, tes

désirs; aujourd'hui, j'ai encore soif, mais c'est ton âme tout entière

que je veux boire.

Quel homme n'eût été enivré par cette enchanteresse, et comment

aurais-je pu douter d'elle?

J'avais raconté mon expédition dans l'oasis au général Desaix. Il me

blâma de ne pas lui en avoir parlé avant de partir. Je vous eusse donné,

dit-il, le moyen de parler à Mourad; j'estime sa bravoure, et peut-être

eût-il été sensible à des propositions de ma part. Mais c'est partie

remise. Vous avez sa fille, gardez-la bien.

Il n'était pas nécessaire de me faire cette recommandation, je ne la

perdais pas de vue. J'en étais devenu jaloux comme un tigre.

Mademoiselle de Cérignan · 第 9 / 16 段