être inquiété davantage. Quand je pus parler, j'appelai Malek et lui
dis: Si je t'ai laissé la vie aux Pyramides, tu viens de sauver la
mienne. Ce n'est pas par des paroles que je veux te prouver ma
reconnaissance, mais par des faits. Si tu souhaites quoi que ce soit,
parle! je suis prêt à te satisfaire, je le jure!
--En ce moment, je ne veux rien; mais rappelle-toi la parole que tu me
donnes. Un jour, nous verrons si tu sais la tenir comme Malek a tenu la
sienne.
Nous étions trop mal arrangés pour poursuivre Mourad. Le sol était
jonché de morts et de blessés. Nous revînmes à Esnèh, l'oreille basse.
La ruade que j'avais reçue dans la poitrine ne m'avait heureusement
rompu aucune côte; mais je crachai le sang pendant près de quinze jours,
et je gardai le lit plus d'un mois.
Je dois rendre justice à la jeune cophte chez qui je logeais. Si elle
négligeait beaucoup sa personne elle veilla du moins avec dévouement sur
la mienne. Dès que je pus me tenir sur mes jambes, j'allai me jeter dans
le Nil, et, comme je m'en trouvai fort bien, je lui conseillai d'en
faire autant. Elle refusa, disant avec fierté qu'elle n'était pas une
infidèle pour faire des ablutions.
Quelques jours après, je fus invité par le colonel Sabardin à venir
dîner chez lui en compagnie du général en chef et de nombreux convives
tant Français que musulmans. Il me promettait une soirée dans le genre
de celle que je lui avais donnée au Caire; une des plus brillantes
almées du Saïs devait y venir danser et chanter. Je m'y rendis. Le repas
fut bruyant. Au dessert, la célébrité se présenta, accompagnée de
plusieurs autres almées, d'une troupe de musiciens, de danseuses et de
psylles, c'est-à-dire d'escamoteurs, de jongleurs et charmeurs de
serpents. Cette étoile, c'était Tomadhyr, fraîche, pimpante et en
parfaite santé. Elle me reconnut sur-le-champ; mais alla d'abord saluer
le maître de la maison, puis vint à moi et me baisa le bout des doigts.
Je lui rendis son salut oriental.
On passa dans la salle, où nous attendaient les pipes et le café.
Tomadhyr, après avoir gazouillé des chants d'amour et de guerre tirés
des aventures d'Antar, se livra à la danse. Elle fut couverte
d'applaudissements, et quelques notables indigènes, pour lui témoigner
leur satisfaction d'une manière galante, lui appliquèrent au front, sur
la gorge et les bras, de petites pièces d'or, humectées du bout de la
langue.
Quand elle passa devant moi, j'imitai la galanterie arabe.
Tandis que les danseuses et les psylles paraissaient alternativement sur
le dourkah, elle vint à moi, me pria de lui faire une place sur mon
divan, s'y installa familièrement, but sans façon mon café et me prit ma
pipe, ce qui, en public, était le signe de la grande intimité. J'en fus
un peu surpris, mais, avant de lui demander la cause de cette
affectation, je voulus savoir pourquoi, depuis deux mois que j'étais
dans son pays, elle ne m'avait pas donné signe de vie.
--J'ai couru, répondit-elle, le Saïs et la Nubie avec toute cette bande
de psylles qui dépend de moi; aussi j'ai gagné beaucoup d'or, et comme
tu es mon maître, tout cela est à toi. Tu sais que les esclaves ne
peuvent rien posséder, et, d'ailleurs, je serais libre, que tu pourrais
bien prendre tout ce que j'ai, j'en serais heureuse.
Le désintéressement de cette fille était chose si rare chez les
individus de sa race, que je n'y crus pas. Je ne l'en remerciai pas
moins, et je lui offris de lui rendre sa liberté.
--À quoi bon? dit-elle. Je ne serais pas ton esclave de fait et de
droit, que je te demanderais à l'être. C'est un peu un calcul de ma
part.
--Et comment?
--Comme almée et danseuse, je me montre librement à visage découvert
dans les fêtes. Je ne suis pas laide, et ma profession autorise les
hommes à me le dire et à me proposer de fumer à leurs narghilés, tu
comprends! J'ai donc une excuse toujours prête pour les refuser sans les
blesser, en leur disant: Je ne le puis, seigneur, je suis l'odaleuk d'un
bey, je ne m'appartiens pas. C'est ainsi que je te reste fidèle.
--Voyons, est-ce que tu veux m'ensorceler de toi!
--Tu sais bien que je suis magicienne, dit-elle avec un charmant
sourire.
--Je ne l'ai pas oublié, et tu m'as bien manqué. J'aurais voulu savoir
tant de choses!
--Je t'apprendrai tout ce que tu voudras; j'y vois mieux que je ne
voyais avant d'être malade. Si tu ne m'avais pas envoyée dans ce pays,
j'étais morte; aussi je t'en garde une grande reconnaissance.
Je voulus rendre une fête à Sabardin.
La maison du cophte était grande et donnait sur les jardins qui avaient
appartenu au bey Hassan et que la 21e demi brigade avait convertis en
promenade publique. J'y donnai plusieurs soirées dans lesquelles
Tomadhyr exécuta mainte fois la danse de l'_abeille_. Elle avait fait
des progrès, et dansait admirablement. J'avoue qu'elle me devenait
chère; mais l'espoir de retrouver Djémilé me préoccupait sans cesse.
C'était comme une idée fixe dont je ne me débarrassais que pour la
retrouver plus intense.
Nous étions dans les premiers jours de juin, quand Malek se présenta un
matin devant moi:
--Veux-tu t'emparer de Mourad? me dit-il sans préambule.
--Tu sais où il est.
--À Khardjèh, dans la grande oasis.
--Djémilé y est-elle?
--Djémilé y est.
--Allons-y; je vais faire prévenir le général Desaix, qui prendra le
commandement de la colonne d'expédition.
Malek sourit d'un air de pitié.
--Mourad a des espions partout, et avant que l'armée française se mette
en mouvement, il sera averti et aura décampé, selon son habitude. Ce
n'est pas avec quatre mille hommes qu'il faut aller trouver le bey,
c'est avec trois ou quatre de mes mameluks et Tomadhyr.
--Tu es fou!
--Je sais ce que je dis.
--Nous n'allons pas nous embarrasser d'une almée?
--Sans Tomadhyr, il n'y a rien à faire là-bas.
--Mais elle ne voudra pas nous suivre, et c'est la mener à la mort.
--Elle est magicienne, elle ne mourra pas. D'ailleurs, c'est nous qui la
suivrons, puisqu'elle va se rendre avec sa bande d'almées et de psylles
dans l'oasis, pour les fêtes du mariage de Djémilé avec le sherif
Hassan.
--Que me dis-tu là? N'était-elle pas promise à Souleyman?
--Souleyman t'a menti; c'est un trop petit seigneur pour la fille de
Mourad.
--Combien de jours nous faut-il pour aller là-bas, enlever Djémilé et
revenir?
--Huit jours, ou l'éternité.
--Je vais demander un congé de quinze jours au général.
--Ne lui dis pas où tu vas, ni ce que tu veux faire.
--Soit. Quand partons-nous?
--Demain dans la nuit, avec Tomadhyr.
--Lui en as-tu parlé?
--Elle hésite à nous laisser venir avec elle. Dis-lui que tu le veux;
elle le voudra.
--La crois-tu donc si obéissante?
--Elle est ton esclave. Tu prendras les vêtements et les armes de l'un
de mes mameluks. Tu parles assez bien l'arabe à présent pour tromper
l'oreille la plus soupçonneuse. Nous nous joindrons aux psylles et aux
almées. Nous avons trois jours de marche dans le désert. Arrivés là-bas,
nous nous ferons passer pour des mameluks d'Hassan. Allah seul sait le
reste.
--Avant tout, je dois parler à Tomadhyr.
--Parle-lui.
--Je la mandai sur-le-champ et lui reprochai de ne m'avoir rien dit de
son prochain départ.
--Tu dois bien comprendre, dit-elle, que je ne suis pas assez folle pour
croire que, lorsque tu auras revu Djémilé, tu voudras encore me
regarder. Je sais bien qu'elle était dans la maison avant moi et qu'elle
est ta khanoune, tandis que je ne suis que ton odaleuk; mais je t'aime
plus qu'elle ne t'aime!
--Puisqu'elle est ma khanoune, je ne puis la laisser marier avec un
autre, il faut que j'aille la réclamer.
--C'est ton droit et ton devoir, je le sais. Tu ne serais pas un homme
si tu te la laissais enlever, et, à présent que tu sais où elle est, je
n'ai rien à dire; mais je serai jalouse d'elle, je ne te le cache pas.
Tu veux que je t'aide dans ton entreprise. Viens! Mais c'est la plus
grande preuve de reconnaissance que je puisse te donner. Après cela, ne
me demande plus rien.
J'obtins de mon général la permission de m'absenter pendant une
quinzaine, donnant pour prétexte une tournée scientifique avec Morin.
Comme il fallait tout prévoir, dans le cas où je serais retenu
prisonnier, je confiai sous le sceau du secret à mon ami le dessinateur
le but de mon voyage. Je lui confiai aussi mon testament et une lettre
d'adieux à mon père, dans le cas où j'aurais la tête tranchée.
Puis, après avoir fait le sacrifice de ma chevelure, j'endossai les
vêtements et l'armure d'un Circassien: cotte de mailles, casque,
rondache, sabre de Damas, pistolets, rien n'y manquait. Je me trouvai
plus à l'aise sous cet attirail que je ne l'aurais cru. Malek prétendait
que j'étais beaucoup mieux ainsi que sous mon uniforme.
La nuit venue, nous prîmes avec nous quatre mameluks et six fellahs,
tous à cheval, et nous allâmes rejoindre Tomadhyr qui nous attendait
avec sa caravane de bateleurs à la porte de la ville.
J'aurais bien voulu céder aux prières de mon brave Guidamour qui voulait
m'accompagner; mais, bien qu'il eût appris passablement l'arabe, son
accent français nous eût trahis.
Tomadhyr ne me dit pas un mot, ni là, ni durant le voyage. Elle était
triste et résolue. Je pensai alors que c'était un malheur pour elle de
m'avoir aimé sincèrement, et peut-être une faute de ma part de n'avoir
pas été insensible à sa grâce et à son affection. Tant que je m'étais
préservé d'y répondre, elle avait été dévouée et soumise à Djémilé;
n'allait-elle pas la prendre en haine? Je comptai sur l'ascendant que
j'exerçais sur mon almée; je n'étais pourtant pas sans inquiétude, et
je n'osais ni la flatter, dans la crainte d'exalter sa passion, ni avoir
l'air de douter d'elle.
Après avoir franchi la chaîne lybique, nous nous engageâmes dans le
désert. Il ne faudrait pas croire comme je me l'imaginais moi-même, que
ces plaines et ces vallées qui se succèdent pendant des journées
entières soient complétement dépourvues de végétation. On y trouve,
très-disséminés il est vrai, des bouquets de palmiers nains et parfois
des dattiers. Le sol est recouvert, en certaines parties, de touffes
d'absinthe, d'hysope, de camomille et de beaucoup d'autres plantes qui
forment de grandes plaques d'un vert cru au milieu de la blancheur
éclatante des sables.
Nous suivîmes le chemin des caravanes, reconnaissable aux ossements de
chevaux et de dromadaires dont il est semé. Le sable, soulevé par le
vent, et la réverbération du soleil me fatiguaient terriblement les
yeux. La chaleur était accablante, et je priai Malek de ne voyager que
la nuit.
Le quatrième jour au matin, nous sortîmes des solitudes sablonneuses
pour entrer à Dakakyn, village placé à la limite de l'oasis. De là nous
prîmes, vers le nord, le chemin de Khardjèh.
L'oasis, dans son ensemble, est une grande vallée qui s'étend du nord
au sud sur une longueur de 40 lieues et une largeur de cinq à six de
chaque côté du chemin. Partout où suintaient des eaux de source, ce
n'étaient que champs de blé, rizières, plantations de coton, bouquets de
dattiers, villages entourés d'arbres fruitiers. Je remarquai en passant
plusieurs temples ruinés que, bien entendu, je ne m'amusai pas à
visiter.
Nous arrivâmes à Khardjèh à nuit close, et nous allâmes nous loger dans
un caravansérail, auberge ouverte à tout venant, où l'on ne trouve ni
maître, ni valet, ni provisions.
Dès le matin, Malek et moi, nous allâmes chacun de notre côté aux
informations.
La boutique du barbier est, en Orient, le rendez-vous des flâneurs et
des beaux esprits; c'est de là que partent les nouvelles politiques;
c'est là que se forgent les histoires vraies ou fausses, là que l'on
médit de son voisin.
Sous prétexte de me faire raser, j'entrai chez celui dont la devanture
ouverte en plein vent me parut la plus achalandée. J'appris d'abord
qu'un homme du désert de Derne, se disant l'ange El Mahdy, c'est-à-dire
le Messie annoncé par le Koran, venait de partir pour le Delta après
s'être entendu avec Mourad-Bey, suivi d'une bande de fanatiques. Il
allait prêcher la guerre sainte dans toutes les villes de la basse
Égypte. Ces bons musulmans faisaient des voeux pour qu'il nous chassât
tous et ne manquaient pas de nous charger d'imprécations. Puis on passa
à la chronique du jour. Les noces du sherif Hassan et de Djémilé
devaient être splendides. Tous les gros turbans de l'oasis étaient
invités et les cérémonies étaient fixées à trois jours de là.
Il n'y avait pas de temps à perdre pour enlever Djémilé; mais comment
pénétrer auprès d'elle? Pourrait-elle fuir? Le voudrait-elle seulement?
J'allai me promener autour du palais de Mourad. C'était une construction
massive, percée de petites ouvertures grillées comme celles d'une
prison, et entourée, du côté des jardins, d'une haute muraille flanquée
de tours carrées.
Je cherchais avec précaution le moyen de me glisser dans cette
forteresse, quand j'entendis un chant d'amour avec accompagnement de
_gouzla_, espèce de mandoline. L'endroit était désert. Sous les murs du
palais, en face des champs de blé, le chanteur était assis, les jambes
croisées, à l'ombre d'un caroubier. Il me tournait le dos. Je m'arrêtai
pour écouter: à ses plaintes, à ses propositions de fuite, je reconnus
Souleyman.
Je me dissimulai dans un fourré de lentisques.
Un fellah, poussant un âne chargé de paniers de grains, passa sur le
sentier. Souleyman se tut. Quand il jugea ne pouvoir plus être entendu,
il reprit son chant monotone.
Cette psalmodie finit par me porter sur les nerfs, et je m'avançai vers
lui en lui demandant à qui s'adressaient ses soupirs. Il crut sans doute
avoir affaire à un gardien du palais, car il se sauva comme un voleur
pris sur le fait.
Je revins au caravansérail avec peu d'espoir. Malek et Tomadhyr
causaient à l'écart avec beaucoup d'animation. En me voyant, le mameluk
m'appela.
--Voilà Tomadhyr, dit-il, qui est entrée dans le palais; elle a parlé à
Djémilé. Elle connaît sa pensée. Elle sait que fuir Hassan est le plus
ardent désir de la fille de Mourad, et elle ne veut pas nous aider à
l'enlever, à moins que tu ne t'engages à la prendre pour ta seconde
femme.
--Malek, je ne puis m'engager à cela; j'ai juré à Djémilé de n'avoir pas
d'autre femme qu'elle, et je ne veux pas que Tomadhyr me prouve
davantage sa reconnaissance. Il est plus simple que j'aille demain
demander ouvertement à Mourad la main de sa fille.
--Il est trop tard. Mourad s'est engagé, et d'ailleurs jamais il ne
donnera sa fille à un chrétien et à un Français.
--Tout cela est vrai, me dit Tomadhyr, et il n'y a que moi qui puisse
t'aider. Eh bien, je t'aiderai. Je ne te fais pas de conditions. Je te
demande seulement, en retour de ce que je vais faire pour toi, de me
conserver une place dans ton coeur.
Le lendemain elle partit avec sa bande de jongleurs en me disant de
rester dans le caravansérail et d'attendre qu'elle eût trouvé un moyen.
Malek alla rôder par la ville et ne revint pas de la journée. J'allais
envoyer à sa recherche, quand Tomadhyr arriva avec sa troupe.
--Tout va bien, me dit-elle à voix basse; tu vois ce vieux temple païen,
là-bas, sur la pente de la colline, à une heure de marche d'ici. Malek
nous y attend, et tu vas t'y rendre de ton côté, sitôt la nuit venue;
moi, je pars en avant.
--Une heure après, je me dirigeai vers les ruines. Une série de pilônes
ou portes monumentales me conduisit à l'édifice entouré d'une muraille
ruinée en plusieurs endroits. Après avoir franchi plusieurs degrés, je
me trouvai dans l'enceinte. J'appelai en vain Tomadhyr à plusieurs
reprises et je la cherchais à travers les décombres, quand je la vis
sortir de dessous terre, à quelques pas de moi. Elle me prit par la main
pour me guider dans l'obscurité et m'entraîna sur une pente rapide en
suivant un long couloir. Parvenue au bout, elle descendit une vingtaine
de marches, ramassa une lampe dont elle raviva la flamme et me montra un
puits d'une quinzaine de pieds.
--C'est là ta cachette? lui dis-je; comment descendre dans ce trou?
--Il ne s'agit que de prendre cette corde à noeuds et de se laisser
glisser au fond. Il n'y a pas d'eau. Je l'ai fait, tu peux le faire!
Et, me donnant l'exemple, elle disparut. Quand je l'eus rejointe, nous
nous engageâmes dans un nouveau couloir, qui aboutissait à une chambre
taillée dans le roc.
Quelques marches et une porte tellement enfouie qu'il fallut nous
baisser jusqu'à terre pour y passer, nous donnèrent accès dans une
seconde chambre assez vaste, que je reconnus pour être un hypogée.
Les murailles, le plafond couverts d'hiéroglyphes et de sculptures
représentaient probablement les faits et gestes du mort dont le
sarcophage de basalte occupait le milieu de la salle. Le couvercle était
brisé et la boîte de bois qui avait contenu la momie gisait entr'ouverte
et vide dans un coin. Quelques statuettes et des fragments d'ustensiles
dont je ne compris pas l'usage entouraient le mausolée. Mon imagination
vivement frappée me reportait à l'époque des Pharaons, quand Malek, que
je n'avais pas encore aperçu, me rappela au présent.
--Tomadhyr, dit-il, a consulté le destin: nous réussirons, c'est une
bonne sorcière!
--Oui, répondit-elle, je suis bonne sorcière, et j'ai pensé à tout.
Voici des provisions, de l'huile, du café et du tabac. Nous allons
souper et causer.
Quand elle eut tout préparé: Le seul moyen, dit-elle, que nous ayons
trouvé, Djémilé et moi, c'est que je prenne sa place quand elle se
rendra voilée dans la salle où son père doit la livrer au sherif Hassan.
Comme l'époux ne peut enlever le voile de sa fiancée que lorsqu'il sera
seul avec elle, et qu'il n'a jamais vu le visage de Djémilé (s'il le
connaissait, ce serait une profanation que Mourad eût puni de mort), il
ne peut s'apercevoir de la substitution. Au moment de la cérémonie
nuptiale, tous les invités, danseurs, psylles et almées quitteront le
palais. Elle sortira avec eux et te suivra.
--Alors, tu te résignes à épouser Hassan?
--Oui, puisqu'il le faut.
--Tomadhyr, je n'accepte pas ce sacrifice!
--Et qui te dit que c'en soit un? Hassan est un vaillant guerrier; et
d'ailleurs, ne suis-je pas sorcière? Je le charmerai et ne lui
appartiendrai que si je veux.
En parlant ainsi, elle me regardait fixement pour voir si je devenais
jaloux. Certes, malgré moi, je l'étais; mais c'est là un sentiment dont
il ne faut pas abuser en Orient, vu que les femmes en abusent encore
plus à nos dépens. Tomadhyr était assez séduisante pour charmer en effet
le sherif. Devenir sa première ou seulement sa seconde femme était pour
elle une meilleure situation que de s'attacher à ma fortune errante.
J'affectai un grand calme en lui donnant ce conseil qu'elle parut
accepter.
--Maintenant, dit Malek, voilà qui est résolu, et j'approuve. Mais
écoute: je ne t'ai pas amené ici seulement pour t'aider à enlever une
femme. Je suis venu pour en finir avec Mourad; il est temps que tu le
saches.
--Tu veux tuer le bey?
--J'y suis résolu et tu vas m'aider.
--Mais il est le père de celle qui doit être ma compagne.
--Souviens-toi de la promesse que tu m'as faite quand je t'ai sauvé la
vie à Medinet-Abou. Tu étais encore étourdi du coup de sabre que
t'avait porté celui que tu voudrais respecter aujourd'hui; mais
aujourd'hui, moi, je te somme de tenir ta parole.
--Et comment approcher de Mourad au milieu de ses gardes!
--Je puis bien dire tout haut devant cette sorcière ce qu'elle lit dans
ma pensée. J'espère qu'elle sera muette comme ce tombeau. Écoute: Demain
quand Mourad et Hassan se rendront à la mosquée, nous nous mêlerons au
cortége, tu frapperas le sherif en même temps que je casserai la tête du
bey des beys, d'un coup de pistolet. Il mourra de la mort qu'il a donnée
à mon père Aly pour lui voler Sitty-Nefyssèh, ma mère.
--Quoi! m'écriai-je, tu es le fils de Sitty-Nefyssèh, le frère de
Djémilé par conséquent? Pourquoi ni elle, ni toi ne m'en avez-vous
jamais rien dit? Et toi, Tomadhyr, le savais-tu?
--Je l'ignorais, répondit-elle.
Malek reprit:
--Djémilé ne me connaît pas. J'avais dix ans et j'étais exilé depuis
longtemps quand elle est née. Pour moi, je ne considère pas comme ma
soeur la fille de l'assassin de mon père.
--Ta haine ne peut anéantir les liens du sang. Ta mère te maudira!
--Ma mère aurait dû assassiner Mourad. Si elle me maudit, je la maudirai
aussi.
J'eus beau chercher à ébranler sa résolution, j'y usai mon éloquence.
J'en eus probablement fort peu, je ne pouvais me défendre d'admirer cet
Hamlet oriental qui avait peut-être, lui aussi, la vision de son père
devant les yeux, car, après être entré dans une grande colère contre
moi, il s'apaisa tout à coup; son regard devint fixe et comme extatique.
Sa parole s'embarrassa et ses paupières s'appesantirent comme s'il eût
été surpris par l'ivresse. Tout à coup il me tourna le dos, se roula
dans son _mélayeh_ et s'endormit profondément. Tomadhyr, qui l'avait
observé à la dérobée, me dit en se rapprochant de moi:
--J'avais déjà tenté de le détourner de son dessein. Il m'a dit que sa
volonté était plus forte que celle d'une sorcière. J'ai voulu lui
prouver qu'il se trompait. Je lui ai fait boire un philtre dans son
café. Quand il se réveillera, tu seras déjà bien loin avec Djémilé.
Y songes-tu? Il est mon ami; je ne veux pas l'abandonner.
--Ne crains rien. J'ai pris toutes mes mesures. Demain matin, ses hommes
le couvriront de son _mélayeh_, comme s'il était mort. Ils le
chargeront sur un chameau et regagneront Esnèh. Je lui ai versé du
sommeil pour plus de vingt-quatre heures et je lui sauve la vie, car son
entreprise ne pouvait pas réussir, les astres me l'avaient dit. À
présent, écoute-moi bien. Demain soir, le sherif Hassan dormira plus
profondément que Malek; il dormira pour ne plus s'éveiller.
--Les astres te l'ont dit?
--Non, c'est ma volonté qui m'a parlé. J'irai, avec mes psylles, vous
rejoindre, toi et Djémilé, à Dakakyn. Nous rencontrerons là Malek
endormi et tes cavaliers, et nous regagnerons Esnèh tous ensemble. Tu
m'as promis une place dans ton coeur, je ne te quitte plus.
--Est-ce que tu veux donner du poison au sherif?
Elle ne répondit pas. Tomadhyr, capable de tout, m'effrayait pour
l'avenir de Djémilé. Mais quel était cet avenir? Pouvais-je espérer
accomplir sa délivrance? Cette almée qui se disait voyante et que
j'avais peut-être trop facilement crue sur parole, ne se moquait-elle
pas de moi? Je me demandai si le soleil d'Égypte ne m'avait pas tapé sur
la tête ainsi qu'à tant d'autres, et si mon désir d'enlever la fille de
Mourad n'était pas une vaine fantaisie peut-être irréalisable: mais je
m'étais engagé trop avant pour reculer, et je me serais cru poltron, si
la prudence l'eût emporté sur ma soif d'aventures. La bizarrerie de ma
situation me plaisait. Je m'endormis au fond de l'hypogée, entre mon
Hamlet et ma sorcière.
XIII
Il faisait grand jour quand Tomadhyr m'éveilla.
--Il est temps, me dit-elle. Je passe devant pour avertir deux des
cavaliers de Malek de venir chercher ce beau dormeur. Ne me suis pas;
rends-toi au palais de Mourad. Promène-toi en regardant toutes les
femmes qui en sortiront. Djémilé aura mon habbarah et mon masque de crin
noir. Tu le reconnaîtras bien? Il a un croissant de corail au front.
N'aborde pas la fille du bey dans la rue. Passe devant et amène-la ici.
Tu y trouveras un des cavaliers de Malek avec des chevaux. Attends la
nuit, et pars!
Une heure après, mêlé à la population, j'étais devant les hautes tours
du palais.
Des almées dansaient dans l'intérieur, aux sons d'un orchestre plus
bruyant qu'harmonieux. La journée s'avançait.
Je me hasardai jusqu'à la porte, mais les _schaouss_ m'en interdirent
l'entrée. Une heure après, les musiciens, psylles, almées et ceux des
invités qui n'étaient pas de la famille, se retiraient. Mourad allait,
disait-on, se rendre à la mosquée.
Je cherchai vainement à reconnaître Djémilé parmi toutes ces femmes
masquées qui sortaient. Aucune n'avait de croissant de corail au front.
On ferma les portes. Un silence de mort régnait dans le palais. Que se
passait-il?
Le soleil venait de descendre derrière l'horizon, et je longeais les
murailles de cette forteresse lorsque, sur le haut d'une tour, la
silhouette d'une femme se dessina au milieu du ciel déjà parsemé
d'étoiles. Elle assujettit promptement une corde à un créneau, et, avec
une hardiesse dont Thomadhyr seule était capable, elle se risqua dans
l'espace et se laissa glisser. Il s'en fallait de plus de dix pieds que
la corde fût assez longue pour atteindre le sol. La fugitive n'hésita
pas à sauter. J'arrivai à temps pour amortir la chute. Elle jeta un cri,
se dégagea vivement, et s'enfuit à travers les blés.