sauvant cet enfant, efface le souvenir de votre injure.
--Eh bien, écoutez, ma chère demoiselle; puisque j'ai sauvé cet enfant
si précieux et que vous voilà orpheline, sans autre protecteur que moi,
confiez-moi la vérité. Je vous aiderai à cacher ce redoutable secret de
la naissance de Louis. Sachez qu'il me l'a déjà dit; mais, moi, je ne
sais pas s'il rêve qu'il est le Dauphin. Si cela est je ne m'engage pas
à servir sa cause. Au contraire, je la combattrai jusqu'à la mort; mais
je protégerai sa vie. Je ne suis pas de ceux qui font la guerre aux
enfants et aux femmes, vous le savez bien.
Mademoiselle de Cérignan était redevenue pâle, et il me sembla lire dans
ses yeux un moment d'hésitation; mais, tout aussitôt, elle reprit son
air froid et accablé.
--Le véritable secret, répondit-elle, et le plus douloureux, c'est que
mon pauvre frère est frappé d'aliénation mentale. Il est si jeune, il
pourra guérir. Mais il y a des malheurs qui sont presque des taches de
famille. Un homme atteint de folie, ne fût-ce que dans son enfance,
n'inspire jamais la confiance et le respect. Tout l'avenir de mon frère
est perdu si je ne parviens, tout en le guérissant, à cacher le
malheureux état de son cerveau. Voyez d'ailleurs à quel prix nous
exposeraient ses fausses révélations, si on venait à les prendre au
sérieux! Vous-même vous avez failli en être dupe. Aidez-moi donc à me
cacher, au lieu de vouloir me garder chez vous, où l'hospitalité vous
fait un devoir d'accueillir vos nombreux amis.
--Laissez-moi les renvoyer tous et faire la solitude autour de vous.
--Non, votre caractère ouvert et bienveillant souffrirait trop de mon
égoïsme.
--Vous craignez de contracter envers moi une dette d'affection?
--Eh bien! oui, je le crains, dit-elle avec fermeté. Je ne m'appartiens
pas, je vous l'ai déjà dit. Je serais forcément ingrate, et j'en
souffrirais trop. Laissez-moi partir.
Je dus céder. Je lui demandai s'il était vrai qu'elle fût sans
ressources, comme Louis me l'avait raconté.
Elle répondit que c'était encore une des chimères du pauvre enfant,
qu'elle avait une somme de cinquante mille francs chez le payeur
général, enfin, qu'elle n'avait besoin de rien.
Elle consentit seulement à ce que je me misse en quête pour elle d'une
autre habitation. Je lui en trouvai une assez jolie sur la berge du Nil,
au vieux Caire, et je l'y installai le soir même. Je la quittai le coeur
gros. Son isolement, sa fierté, son courage, imposaient le respect. Me
trompait-elle? Était-elle la victime d'un malheur de famille noblement
accepté, ou me refusait-elle sa confiance pour mener à bien une intrigue
politique? L'amour-propre me portait à croire à la folie du prétendu
Dauphin et à la sincérité d'Olympe. Elle ne s'expliqua pas sur ses
projets ultérieurs, me promit de m'appeler si elle avait besoin de moi,
et me laissa entre le doute et l'espérance, content de moi, en somme,
car, dans le désastre commun, j'avais songé beaucoup aux autres, fort
peu à moi-même.
Il devenait pourtant urgent d'y songer un peu, car Sylvie me menaçait
d'un envahissement qui ne me souriait en aucune façon.
Dès le lendemain de la prise de possession de mon harem par cette naïve
personne, je mis Guidamour en campagne pour lui trouver un logement en
ville. Mais elle ne tenait pas à s'en aller et elle sut si bien gagner
mon brosseur en daignant enfin le reconnaître pour son cousin, qu'il ne
trouvait pas pour sa cousine d'habitation plus convenable que la mienne.
Chaque fois que je rentrais, je pensais la savoir déguerpie. Il n'en
était rien et il me fallut prendre le parti d'en rire. J'avoue que
j'étais un peu faible à l'endroit des femmes, même quand l'amour n'y
entrait pour rien. Dans cette vie bizarre de l'Orient, je m'étais
habitué à les regarder toutes comme des enfants, même celles de ma
race. Mademoiselle de Cérignan était la seule qui eût le droit d'être
prise au sérieux. Sylvie arriva donc à m'amuser avec ses extravagances
et ses goûts de luxe. Je ne pouvais rencontrer une hôtesse mieux
disposée à dépenser follement mon argent. J'eus tous les jours quatorze
ou quinze personnes à dîner, avec bal ou soirée. Elle y paraissait dans
des toilettes bizarres. Je me rappelle entre autres un dolman de hussard
tout chamarré d'or avec une tunique prétendue grecque et une sorte de
turban à aigrette, qui fit rire Morin jusqu'aux larmes. Elle prenait des
poses au milieu du salon, pinçait de la harpe, assez mal, je dois le
dire, tenait le haut de la conversation, tranchait à tort et à travers,
débitait des bourdes de l'autre monde; enfin elle était d'un ridicule
achevé. Elle tourna pourtant la tête à deux généraux, trois colonels,
quinze capitaines et je ne sais combien de lieutenants; mais elle se
montra invulnérable. Ne pouvant s'emparer de moi et, sachant qu'après
moi, le plus riche et le plus prodigue était Dubertet, elle ne songeait
qu'à reprendre son empire sur lui. Je pressentais son dessein et, ne
voulant pas être brouillé avec mon plus ancien ami, je me gardais bien
de rendre la réconciliation impossible. Cela eut lieu plus vite que je
ne le pensais, car il y vint de lui-même. Elle le reçut comme un
transfuge et l'engagea, d'un ton protecteur, à lui présenter sa
_Grecque_. Elle manoeuvra si bien qu'il amena Pannychis, et qu'elle
l'écrasa de sa supériorité, ce qui ne fut pas bien difficile. Dès le
lendemain, elle me déclara que je n'avais pas besoin de m'occuper
davantage de lui chercher un logement, vu qu'elle réintégrait le
_domicile conjugal_. Je lui souhaitai de faire bon ménage, tout en
blâmant l'incorrigible faiblesse de mon ami.
Mais l'aventure eut des conséquences inattendues. Il n'y avait pas une
heure que Sylvie était partie et je déjeunais avec Morin, quand je vis
arriver Pannychis.
--Et que viens-tu faire ici? lui dis-je.
Elle me répondit sans marquer ni honte, ni repentir, ni chagrin:
--Le Français m'a répudiée et, comme j'ai conservé une bonne amitié pour
toi, je reviens à la maison. Fais-moi manger.
--Assieds-toi là et mange! Quant à te reprendre chez moi, tu dois bien
comprendre que cela ne se peut pas. Tu ne m'as même pas demandé la
permission d'en sortir.
--Oui, j'ai eu tort; mais le Français m'avait fait perdre la tête, et
puis, je croyais revenir le soir même.
--Comment trouvez-vous l'aplomb de ces femmes-là? dis-je à Morin.
--Grand comme les pyramides! répondit-il, tout est grand en ce pays-ci.
Mais c'est une beauté splendide, reprenez-la, colonel! Elle fait si bien
à table! Voyez! son appétit est à la hauteur de sa confiance. Je
voudrais bien faire une étude d'après elle.
--Faites son portrait tant que vous voudrez, mon cher Morin, et gardez
l'original avec la copie, si vous voulez, à condition de la loger, de la
nourrir, de lui donner deux esclaves pour la servir, car elle se prétend
de bonne famille, de lui fournir deux vêtements complets par an, sans
compter les cadeaux.
--C'est trop de choses, c'est au-dessus de mes moyens. Gardez-la.
Elle me portait sur les nerfs, mais je ne pouvais la jeter dehors.
--Puisque tu veux rester, lui dis-je, reste; mais à condition que tu ne
prendras pour te servir que Daoura la négresse, et que tu n'iras plus
passer des mois entiers chez mes amis.
--Épouse-moi, tu seras bien plus sûr de ma fidélité!
--Madame est bien bonne, répondis-je en la saluant jusqu'à terre.
Les jours suivants se passèrent à rechercher les instigateurs de la
révolte. Douze scheyks, un grand nombre d'agents subalternes et de
pillards furent arrêtés et enfermés à la citadelle. Chaque nuit on en
fusillait une vingtaine. Le Divan fut dissous et remplacé par une
commission militaire. Puis, quand les exécutions eurent suffisamment
jeté parmi les habitants ce qu'on appelle une terreur _salutaire_,
Bonaparte proclama une amnistie générale. Les scheyks envoyèrent dans le
Delta et les provinces révoltées un manifeste pour les inviter à déposer
les armes et à payer l'impôt, en accusant de mensonge et d'imposture les
beys Ibrahim et Mourad qui se disaient les amis du sultan dans le seul
but de rallumer la guerre et de remettre le pays sous leur joug.
Le Caire reprit son aspect précédent, on oublia les massacres des 22 et
23 octobre, les relations amicales se rétablirent entre les soldats et
les habitants.
Il y avait un mois que mademoiselle de Cérignan habitait sa nouvelle
maison, quand le juif qui la lui avait louée et qui cumulait auprès
d'elle les fonctions de propriétaire, de fournisseur et domestique, se
présenta chez moi pour me demander de lui payer son loyer, ainsi que les
déboursés pour les frais de nourriture; car, disait-il, je n'ai pas
encore vu la couleur de l'argent de ces Français-là.
Mademoiselle de Cérignan m'avait donc trompé en prétendant avoir de quoi
pourvoir à ses besoins? Je payai le loyer et les dépenses, et je
répondis de celles à venir.
Le juif revint, huit jours après, me rapporter mon argent, en me disant
que la jeune dame ne voulait pas de mes dons et qu'elle l'avait payé.
--Et où a-t-elle trouvé des fonds?
--Ah! voilà! fit-il d'un air malicieux.
--Garde cette bourse que tu me rapportais, et apprends-le moi.
--Comment ne te dirais-je pas la vérité? s'écria-t-il, les yeux
brillants de cupidité; je te dirai tout comme à Jéhovah! mais à
condition que tu me garderas le secret.
--Oui, parle!
--Eh bien, hier, à la nuit, un homme que je crois être un mylord
anglais, est arrivé en bateau. Il m'a demandé si la dame française était
seule, et sur ma réponse affirmative, il est entré chez elle, est resté
un quart d'heure, puis il est remonté en barque.
--Comment s'appelle cet Anglais?
--Il ne m'a pas dit son nom; c'est un homme grand, un peu fort, blond
et sans barbe, d'une quarantaine d'années.
--Peux-tu savoir d'avance quand il reviendra et venir m'avertir? Tu
seras content de ma générosité.
--Je ferai de mon mieux, seigneur, dit-il en empochant la gratification.
Quel était cet Anglais mystérieux? j'aurais donné n'importe quoi pour le
savoir, car je me sentais véritablement jaloux de mademoiselle de
Cérignan. Je me pris à réfléchir autant que me le permettaient
l'agitation et le décousu de mon existence. Si je suis jaloux à ce
point, pensais-je, c'est que je suis très-amoureux. Eh bien, il ne faut
pas que cela soit. Olympe a peut-être eu envie de m'aimer, mais elle a
eu la force de s'en défendre. Elle l'a dit, elle ne s'appartient pas.
C'est à moi de respecter ses liens, quels qu'ils soient, et de
l'oublier.
XI
Dans les premiers jours de Décembre, j'appris que le général Davoust
était venu au Caire pour demander des renforts qu'il devait conduire à
Desaix, toujours à la poursuite de Mourad.
Je demandai à faire partie de l'expédition avec mon régiment, ce que
j'obtins comme une faveur.
Dieu savait seul si je reviendrais jamais. J'avais besoin de faire
campagne. Je m'étais remis à penser à Djémilé. Je déposai à la caisse du
payeur général l'argent qui me restait, avec ordre de faire passer le
tout à mon père si je ne revenais pas.
Puis, laissant la maison sous la garde de Pannychis, des négresses et de
la petite fellahine, je partis avec Guidamour et Morin, qui voulait
dessiner les antiquités semées sur les deux rives du Nil et copier les
inscriptions.
La colonne sous les ordres de Davoust se composait de 1,200 cavaliers,
de 300 hommes d'infanterie et de six pièces d'artillerie qui furent
embarqués sur une flottille.
Le voyage du Caire à Beny-Soueyf, où était la division Desaix, ne
m'offrit qu'un médiocre intérêt.
Morin ne voulut pas passer devant les ruines de Memphis, récemment
retrouvées par le général Dugua, sans les visiter. Je le suivis. Deux
pauvres villages, quelques monceaux informes de décombres au milieu des
monticules et quelques colonnes brisées, c'est là tout ce qui reste de
la ville de Menès. Morin me montra une statue renversée et à
demi-enfouie dans le sable, qui avait plus de cinquante pieds de long.
Après avoir lu les hiéroglyphes gravés sur le colosse, il m'apprit que
c'était l'image du grand conquérant Ramsès-Meiamoun, que nous appelons
Sésostris.
Le 10 Décembre, nous étions à Beny-Soueyf, ville assez considérable
défendue par une redoute que Desaix avait fait construire. Malek avait
su se rendre utile. Il tenait le général au courant des mouvements de
Mourad. Celui-ci avait rallié à lui toutes les tribus arabes du désert
et de Yambo, sur la côte d'Arabie, et celles de la Mecque sans compter
une foule de Nubiens et d'Éthiopiens.
Dès qu'il apprit l'arrivée du renfort, il quitta la rive gauche du canal
de Yousef où il avait campé, pour se porter sur les bords du Nil.
Le 17 décembre, nous marchons sur Fechn où étaient les postes avancés
des mameluks. Leur corps d'armée est, dit-on, à Saste-el-Sayené.
Nous y courons. Il n'a fait que passer et gagne Syout par la rive gauche
du canal de Yousef. Nous marchons sur Syout. Mourad se rabat sur Girgèh
(l'antique Abydos). Il n'y est déjà plus quand nous y arrivons. Veut-il
éviter la bataille ou nous attirer dans un piége? L'espoir de
l'atteindre nous avait donné des ailes. Soixante-quinze lieues en treize
jours et dans le sable, c'était gentil! On fit halte à Girgèh pour
attendre la flottille partie de Beny-Soueyf en même temps que nous. Elle
portait les vivres, les munitions et le matériel de campagne.
La baisse des eaux du Nil lui rendait la navigation lente et difficile.
Desaix, inquiet de ne pas la voir arriver et craignant qu'elle ne fût
arrêtée en route par les Arabes et la population soulevée, envoya le
1er janvier 1799 le général Davoust avec une partie de la cavalerie.
J'espérais prendre un peu de repos, visiter avec Morin les ruines de
l'antique Abydos, m'enquérir de Djémilé. Point! Il me fallut prendre le
commandement de mes escadrons et donner la chasse aux Arabes et aux
fellahs. Il y eut un engagement sérieux à Tabtha contre 2,000 Arabes et
5 à 6,000 bandits à pied. Selon leur habitude, les Bédouins prirent la
fuite et abandonnèrent leurs compagnons qui furent hachés. Nous
trouvâmes la flotille à la hauteur de Syout, et nous revînmes avec elle
le 19 janvier à Girgèh.
Mourad, qui ne savait pas la cause de l'arrêt forcé de l'armée à Girgèh
pendant une vingtaine de jours, crut probablement qu'elle se trouvait
dans une position difficile puisqu'elle ne le poursuivait plus. Il se
détermina à nous attaquer. Le 22 janvier, Desaix donne l'ordre de
marcher à l'ennemi. Le 23 nous rencontrons l'armée mameluke auprès du
village de Samanhoud.
L'action se passa comme aux Pyramides, les mameluks attaquèrent nos
carrés de tous côtés à la fois, criant, hurlant, se jetant sur les
baïonnettes, se faisant tuer comme des mouches. Le village fut bientôt
pris, mais l'ennemi revint à la charge et peut s'en fallut qu'il ne nous
délogeât tant il y mit de vigueur. Mais l'artillerie légère fit
merveille et le força de rétrograder. Desaix attendait ce moment pour
lâcher sa cavalerie sur les mameluks. Dragons, hussards, chasseurs
chargèrent à la fois. Mourad était là, je voyais de loin son turban à
aigrette blanche. Je me disais: si je peux m'emparer de lui, je le
forcerai bien à me rendre Djémilé! Elle devait être aux alentours.
Allais-je enfin la retrouver?
Fol espoir! Les mameluks, en voyant arriver cette terrible charge,
n'osèrent la soutenir. Ils tournèrent bride en entraînant leur chef, qui
brandissait son cimeterre comme s'il eût voulu les ramener au combat.
Leur fuite entraîna celle du reste de l'armée musulmane. Nous les
poursuivîmes pendant quatre heures jusqu'à Farchout.
Desaix, ne voulant pas les laisser respirer, reprit dès le lendemain sa
poursuite acharnée. Le 29 janvier nous étions à Esnèh, le 2 février à
Assouan (la Syène des Romains), toujours poussant Mourad devant nous. Le
lendemain nous avançons au delà de la première Cataracte. Voici l'île
sainte de Philée, à la luxuriante végétation et aux curieuses
antiquités. Quinze lieues plus loin, nous sommes sous le tropique; c'est
la limite que Desaix donne à notre conquête, comme autrefois les Romains
l'avaient donnée à leur empire.
Les mameluks semblaient insaisissables. Desaix renonça à les atteindre
et revint à Esnèh.
Il était impossible que Djémilé eût suivi son père dans cette course
furieuse.
Des prisonniers m'apprirent que Mourad n'avait en effet avec lui ni ses
femmes, ni ses richesses, mais ils ne surent ou ne voulurent pas me dire
où elles étaient. J'appris aussi que Souleyman avait échappé au massacre
du Caire et se trouvait au nombre des kiachefs qui suivaient le bey.
Cependant tous les mameluks n'avaient pas dépassé les Cataractes.
Les mois de février et de mars furent employés à empêcher les beys de se
réunir et à leur donner la chasse. Abou-Manah, Benoutah, Bir-el-Bar,
Bardys, Temeh, Beny-Adyn, Abou-Girgèh, Qosseyr, autant de villes ou de
villages témoins de nos faits d'armes. Le soldat devenait féroce dans
cette guerre d'extermination, et tout ce qui ne rampait pas devant lui
était fusillé, sabré ou percé de coups de baïonnettes. Mes dragons
avaient pris des mameluks de Malek la louable habitude de décapiter
leurs ennemis, donnant pour raison que ceux-là ne reviendraient pas, le
lendemain, les attaquer par derrière.
Il est vrai que faire grâce aux musulmans, c'était avoir l'air de les
craindre. Les relâcher sur parole, nous savions tous à quoi nous en
tenir: c'est un acte de foi chez eux de tromper le chrétien. Nous
n'avions un peu d'égards que pour les cophtes qui nous accueillaient
toujours comme des coreligionnaires et des sauveurs. Sans eux et sans
les juifs, race beaucoup trop méprisée en ce pays, nous eussions souvent
manqué de tout.
Mon régiment prit en avril ses quartiers d'hiver à Esnèh avec la 21e
demi-brigade, après en avoir chassé le schérif Hassan. Bâtie sur les
bords du Nil, Esnèh, autrefois Latopolis, est une des places importantes
de la Haute-Égypte, par son commerce de poteries, de toiles de coton
bleu et ses manufactures de couvertures appelées _mélayeh_, qui, en
voyage, peuvent servir alternativement de lit ou de tente.
C'est là que les caravanes du Sennaar viennent livrer leurs denrées, qui
consistent en gomme arabique, plumes d'autruche et dents d'éléphant.
La grande place où se trouve la principale mosquée est entourée de
maisons assez régulières, construites en briques de différentes couleurs
qui forment des dessins capricieux et qui paraissent d'autant plus
sombres qu'elles sont surmontées de colombiers en forme de pyramides
tronquées, blanchies à la chaux. La végétation est belle et vigoureuse
dans la partie septentrionale, tandis qu'au sud, le quartier, habité par
les fellahs, est misérable et à moitié démoli.
Les habitants, dont la plupart étaient cophtes, nous virent avec plaisir
fonder quelques établissements de commerce. J'allai prendre gîte dans le
beau quartier chez un cophte époux d'une jeune femme qu'il s'empressa de
mettre à mon service pour tout faire. Ce chrétien d'Orient me fit même
l'offre singulière de me la céder par bail de trois, six, neuf ans,
moyennant une rente, conformément aux droits et coutumes de sa race.
Elle avait les yeux fendus en amande, une croix bleue en tatouage sur
chaque joue, et des lèvres rouges comme la chair d'une pastèque; mais je
me gardai bien de l'employer à quoi que ce soit, dans la crainte de
déranger la nombreuse tribu qui avait élu domicile dans son épaisse
crinière.
C'était à Esnèh que j'avais envoyé Thomadhyr; je m'enquis d'elle, dès
mon arrivée; mais ce fut en vain. Les musulmans sont d'une discrétion
désespérante quand il s'agit d'une femme. Ils ont l'air d'être jaloux,
mêmes des vôtres.
J'accompagnai souvent dans ses tournées archéologiques mon ami Morin et
parfois le naturaliste Geoffroy-Saint-Hilaire, avec lequel j'allais
ramasser des insectes, tirer des oiseaux et des chauve-souris ou pêcher
dans le Nil.
L'accoutrement de ces messieurs était des plus bizarres: c'était un
mélange des modes orientales et occidentales; l'un portait un de ces
vastes pantalons mameluks avec une petite veste de toile blanche, un
chapeau de paille à larges bords, un sabre turc au flanc; l'autre avait
pris le pantalon de coutil rayé de nos grenadiers avec le caftan léger
des cophtes, la casquette à visière démesurée des voyageurs anglais et
le fusil en bandoulière. Ils se faisaient suivre de trois ou quatre
fellahs et d'autant d'ânes pour porter leurs instruments, leurs récoltes
et leurs provisions. C'est en leur compagnie et au milieu des ruines de
Thèbes, au pied des statues de Memnon, que j'appris en même temps la
déclaration de guerre de la Sublime-Porte et l'expédition de Bonaparte
en Syrie. Marcher sur Constantinople en s'emparant de l'Asie Mineure
était la meilleure réponse à rendre au sultan.
J'étais transporté d'admiration pour Bonaparte, et dans mon
enthousiasme, je me tournai vers les blocs de soixante pieds de haut, en
leur disant:
--Colosses de granit, images de grands rois qui ne sont plus, vous qui
courriez à la conquête des peuples d'Asie et d'Éthiopie avec des
millions d'hommes, des milliers de chariots montés par des milliers de
guerriers, et des engins de guerre qui couvraient des lieues de terrain,
vous êtes bien petits auprès de ce général d'Occident qui, avec une
poignée de soldats, a délivré votre pays de l'esclavage et va porter la
lumière et la liberté aux peuples de l'Asie.
Deux nègres que Morin avait pris à Esnèh pour conduire son âne et porter
son bagage, me regardèrent avec épouvante, et l'un dit à son compagnon:
--Le français parle avec les idoles!
--Oui, repris-je, et je somme Chamâ de me répondre, puisqu'il parle, lui
aussi, quand le soleil se lève.
Ils prirent la fuite en se bouchant les oreilles et sans regarder
derrière eux.
Nous apprîmes bientôt que Mourad, après avoir trompé la vigilance du
général Belliard, laissé à Syène pour le maintenir en Nubie, était
rentré en Égypte. Un jour, on le disait dans la grande oasis, le
lendemain à Syout. Il était beaucoup plus près que nous ne le pensions.
Un matin, on vint avertir le général Davoust qu'il était aux environs de
Thèbes, où il attendait le sherif Hassan-Bey, qui lui amenait un
contingent d'Yambos et d'Arabes de la Mecque.
Les mameluks de Malek et mon régiment furent envoyés pour empêcher la
réunion des forces ennemies. En arrivant près des ruines de
Medinet-Abou, nous vîmes défiler au loin les convois et la cavalerie de
Mourad.
Dès qu'il nous aperçut, il fit enfoncer ses chameaux dans le désert et
lança ses mameluks sur nous. Nous n'étions pas de l'infanterie pour nous
former en carré et les recevoir sur nos baïonnettes. Nous les
chargeâmes, mais la cavalerie française n'a jamais pu soutenir seule le
choc de ces intrépides adversaires. Ce n'est pas que le courage ne fût
égal de part et d'autre, mais les mameluks, habitués dès l'enfance au
maniement des armes, montrèrent, en cette circonstance surtout, une
supériorité incontestable. Ce fut un combat corps à corps. Combien des
miens je vis tomber sans pouvoir leur porter secours! J'avais trop à
faire pour mon propre compte.
Souleyman était là, et je poussai à lui en lui criant de se défendre. Au
lieu de s'attaquer à moi, il m'évita, fit faire un écart à son coursier,
et se couchant sur sa selle, il coupa d'un coup de cimeterre le jarret
de mon cheval. Je roulai dans la poussière; mais, aussitôt debout, je
courus à lui. Un flot de cavaliers m'empêcha de le rejoindre. L'un d'eux
faillit m'écraser sous les pieds de son cheval. À son aigrette blanche
et à son maintien superbe, je reconnus Mourad. Je sautai sur lui, et en
le saisissant à la ceinture, je cherchai à le désarçonner, en criant:
--Rends-moi Djémilé, et je te laisse la vie!
Pour toute réponse, je reçus un coup de sabre qui fendit mon casque et
une ruade de son cheval dans la poitrine. J'allai tomber à dix pieds de
là, à demi-suffoqué. Un de ses mameluks se jeta sur moi et me saisit par
les cheveux. Il levait déjà le bras pour me trancher la tête, quand
Malek lui brisa les reins d'un coup de pistolet, puis il me transporta
hors de la mêlée.