heureux de vous avoir enfin retrouvée: je vous cherche depuis huit
jours.
--Bah! vous me cherchez! Pour vous moquer encore de moi?
--Non, vous êtes partie avec une telle précipitation de chez Dubertet,
que vous n'avez rien emporté, pas même vos bijoux.
--Je les ai envoyé chercher depuis.
--Ah, très-bien! Mais vous pouvez avoir besoin d'argent...
--Certainement que j'en ai besoin! tout est hors de prix, et ces chiens
de Turcs nous exploitent tant qu'ils peuvent. Si j'avais seulement une
douzaine de mille francs, je me tirerais d'affaire.
--Ça se trouve bien, j'ai justement un ami qui veut placer douze mille
francs.
--À fonds perdus? dit-elle en riant.
--Parbleu!
--Et cet ami, c'est vous?
--Non, c'est Jean Guidamour.
--Qu'est-ce que c'est que ça?
--Un brave et digne militaire qui se dit votre cousin.
--Il est officier?
--Non, c'est mon brosseur.
--Connais pas.
--Alors, je lui dirai de ne rien vous offrir, vous n'accepteriez pas.
--Voyons, ne plaisantez pas. Dites-moi que vous viendrez à mon secours.
--Dites-moi d'abord ce que vous faites ici sous ces vêtements
d'odalisque: avez-vous épousé un musulman?
--Mon cher, c'est toute une histoire. Il faut que je vous raconte ça.
J'aurais dû rester chez Dubertet et mettre l'odalisque à la porte; mais
j'avais la tête montée, et je suis partie pour aller droit chez vous; et
puis j'ai pensé que vous ou vos trente-six esclaves ne me recevriez pas,
et, de colère contre Dubertet, de dépit contre vous, j'ai été comme une
sotte pour me flanquer à l'eau.
--Mais vous ne l'avez pas fait?...
--Mais si, je l'ai fait! Heureusement que c'était dans le petit bras du
Nil, en face l'île du Lazaret. Quand je me suis sentie de l'eau jusqu'au
creux de l'estomac, j'ai crié. Il était plus de minuit, et à cette heure
il ne passe guère que des chats; alors j'ai crié plus fort. Je voulais
être sauvée par quelqu'un et faire un esclandre qui aurait compromis
Dubertet. Enfin, un homme est venu qui m'a tirée de là. Vous ne
devineriez jamais qui?
--Le général Bonaparte, peut-être?
--Non, Malek, le beau mameluk!
--Ah! ah! et qu'a-t-il fait de vous?
--J'étais évanouie....
--Ce qui ne vous empêchait pas de crier.
--Vous riez toujours! vous n'êtes donc pas un homme sérieux?
--Si fait! je comprends qu'il vous a emportée.
--Et déposée ici.
--Cette maison est donc à lui?
--Non, elle appartient à votre ancienne odalisque, Mériem, la
chrétienne, qui l'a achetée avec ses économies et avec l'argent que lui
avait donné Mourad-bey pour livrer votre belle mameluke. Vous ne vous
étiez pas vanté de sa fuite!
--Mais comment Malek, qui méprisait cette Mériem, vous a-t-il amenée
chez elle?
--Il ne la méprise pas tant que ça, bien qu'il prétende être amoureux de
moi. Ces musulmans sont si rusés! moi, je ne les estime pas. Ce Malek
est beau comme l'Apollon du Belvédère, mais il n'est ni gai ni
spirituel, avec son baragouin arabico-français. Et puis il m'enferme
comme un jaloux, sans en avoir le droit. Il s'entend avec la Mériem, et
je commence à avoir assez de leur compagnie. Tirez-moi de leurs griffes,
colonel, ou je ne réponds pas de moi.
--Vous mériteriez de rester là, pour avoir été prendre un bain dans le
Nil et avoir fait des coquetteries à un Arabe: mais je parlerai à Malek
dès demain et je lui signifierai de vous laisser libre et tranquille.
--C'est convenu, vous êtes gentil comme tout! Voulez-vous me faire la
grâce de rester souper?
Je la remerciai, prétextant un travail pressé, et je la quittai.
Le lendemain, je lui fis porter par Guidamour la somme qu'elle désirait.
Comme elle reçut son cousin la figure voilée, il ne la reconnut pas.
Je n'eus pas besoin de mander Malek. Il vint de lui-même. Mériem n'avait
pas manqué de lui apprendre que j'avais vu sa belle et que je lui avais
envoyé de l'argent. Ce fut assez pour rendre le mameluk furieux de
jalousie.
Il prit un air sombre et c'est lui qui me soumit à une espèce
d'interrogatoire. Je n'avais rien à me reprocher. Je lui appris toute la
vérité.
--Je te crois, dit-il, mais que la Française me trompe de fait ou
d'intention, c'est la même chose pour moi. Je la punirai comme elle le
mérite.
--Garde-toi bien de toucher à un cheveu de sa tête: c'est une femme
libre et non une esclave. Estime-toi heureux et content si elle a daigné
jeter les yeux sur toi. Tu n'as pas le droit de la retenir prisonnière
et je t'avertis que la contrainte irrite les Européennes et ne les
soumet pas.
--Je la soumettrai en la tuant!
--Tu ne la tueras point et tu vas la laisser partir.
--Oui, dit-il avec un sourire amer, je la laisserai partir, mais après
lui avoir coupé les pieds.
--Malek! tu me forces de prendre la défense de cette femme dont, pour
mon compte, je ne me soucie en aucune façon: mais j'ai des devoirs de
compatriote à remplir et je les remplirai. Tu vas te rendre à la
citadelle afin d'y prendre le temps de réfléchir, et cela dans ton
intérêt; car la moindre tentative sur la personne d'une Française
entraînerait ta mort.
--Si je n'avais à accomplir une vengeance plus sérieuse en tuant Mourad,
je n'accepterais aucune condition. Que la Française fasse ce qu'elle
voudra, tu peux le lui apprendre!
--Je n'ai rien à lui dire: je ne la vois pas; c'est à toi d'être doux
avec elle, si tu veux la garder.
--Les femmes de votre pays sont donc vos maîtres?
--En amour, oui, certainement.
Quand il fut sorti, comme je ne me fiais qu'à demi à sa promesse,
j'allai trouver le général, afin qu'il l'expédiât avec ses mameluks à
Desaix. Il pouvait lui être utile pour s'emparer de Mourad.
Trois jours après, Malek recevait l'ordre de partir pour Beny-Soueyf, où
était la division Desaix.
Le lendemain du départ de Malek, le 22 octobre, je rôdais à cheval avec
Guidamour autour de la maison de mademoiselle de Cérignan, espérant lui
fournir l'occasion de revenir de ses rigueurs, quand, grâce à ma
connaissance de la langue du pays, j'entendis que les groupes auprès
desquels nous passions nous qualifiaient gracieusement de _fils de
truie_. Je méprisai l'injure, mais elle me donna à réfléchir sur les
protestations d'amitié dont les musulmans nous accablaient.
À quelques pas de là, la voix du muezzin cria dans les airs, du haut
d'une mosquée voisine, une prière qui me parut apocryphe. Je m'arrêtai
pour écouter, et je saisis clairement les paroles suivantes:
«L'heure est venue d'écraser les impurs chrétiens. Le peuple français
(Dieu veuille détruire son pays de fond en comble et couvrir d'ignominie
ses drapeaux) est une nation de scélérats sans frein.
»O vous, défenseurs de la foi, ô vous adorateurs d'un seul Dieu, qui
croyez à la mission de Mahomet, réunissez-vous et marchez au combat sous
la protection du Très-Haut.
»Comme la poussière que le vent disperse, il ne restera bientôt plus
aucun vestige de ces infidèles. Debout! debout! armez-vous, frappez, et
que les méchants périssent!»
Une immense clameur, suivie de coups de feu et de cris de détresse,
répondit à cette proclamation de révolte. Un flot de peuple en armes se
rua de notre côté, des balles sifflèrent à nos oreilles. Mon cheval
s'abattit. Je mis l'épée au poing en criant à Guidamour: «Je me réfugie
chez M. de Cérignan, amène-moi un escadron et file vite.» Il partit
ventre-à-terre. Je courus à la maison d'Olympe. Une autre bande
d'insurgés débouchait par le haut de la rue. La porte était fermée. Je
grimpai sur le mur. Plusieurs balles passèrent sur ma tête. Je me jetai
dans le jardin. M. de Cérignan, suivi de deux domestiques armés de
carabines, s'élança à ma rencontre.
--Ne tirez pas! lui dis-je, gardez votre poudre, vous en aurez besoin
tout à l'heure.
--Ah! çà, me dit-il, ce n'est donc pas à vous seul qu'en veut cette
canaille?
--C'est à tous les Français, monsieur, il s'agit de se défendre.
--Oui, oui, barricadons-nous!
Quand ses gens eurent placé deux gros madriers en travers de la porte de
la maison, nous nous préparâmes à en soutenir le siége, en attendant
l'arrivée de mes dragons.
Mademoiselle Olympe, en négligé du matin, et les cheveux dénoués,
accourut en tenant le petit Louis par la main. Elle se troubla en me
voyant et me demanda si j'étais la cause de ce tumulte.
--C'est une révolution, lui dit son père avec sa légèreté habituelle,
même au milieu du danger; c'est pire qu'à Paris, car ici on ne
guillotine pas, on empale. Ces gens-là font tout à l'envers!
--Monsieur de Coulanges, s'écria Olympe en joignant les mains,
protégez-nous! Mais avant tout, sauvez cet enfant.
La porte de la rue céda sous les efforts des assaillants et le jardin
fut envahi.
M. de Cérignan me donna un fusil de chasse fleurdelysé, des balles, et
je me postai à un des deux croisillons qui donnaient au-dessus de
l'entrée, tandis qu'il courait à l'autre.
Les révoltés dirigèrent leurs efforts sur la porte de la maison et
l'attaquèrent à coups de hache; je voulus parlementer, je reçus une
volée de coups de fusil. Alors, je ripostai à coups de carabine. Nous
étions quatre contre cinq ou six cents. Nous tirions sans relâche.
L'odeur de la poudre avait tellement enivré le vieux Cérignan qu'il
parlait de faire une sortie.
À chaque coup de hache qui résonnait dans la porte comme un coup de
canon, j'entendais mademoiselle de Cérignan invoquer le ciel, non pour
elle mais pour Louis. Malgré ma préoccupation, je fus frappé de l'espèce
de culte qu'elle lui rendait. Pourtant nos munitions s'épuisaient et
mes dragons n'arrivaient pas. Étaient-ils, de leur côté, aux prises avec
l'ennemi?
--Il n'y a plus de poudre! cria M. de Cérignan; jetons-leur les meubles
sur la tête.
Mais les croisillons et l'escalier étaient trop étroits pour livrer
passage au moindre coffre.
La porte cédait.
--Vite, vite! criai-je, empilons les meubles dans le couloir; une
barricade!
On s'empressa d'apporter tout ce qui tomba sous la main. Olympe,
surmontant sa frayeur, nous aida bravement.
Louis s'était réfugié en haut de l'escalier et, d'un air hébété par la
peur, il nous regardait travailler.
Pour résister à une troupe de forcenés, il eût fallu autre choses que
des malles et des coussins. Tout notre échafaudage fut vite renversé. Le
vieux royaliste était vraiment brave, mais inexpérimenté en pareille
matière. Il s'élança sans précaution sur le premier qui se présenta et
tomba, la tête fendue d'un coup de hache. Un des domestiques fut écrasé
sous les pieds, l'autre s'enfuit. Je m'emparai de mademoiselle de
Cérignan; elle s'accrochait à moi avec désespoir. Je lui fis vivement
grimper l'escalier du premier étage, je ramassai Louis qui ne bougeait
pas et je continuai à monter.
Aucune chambre, selon la coutume orientale, ne fermait autrement que par
des portières.
--Montrez-moi le chemin de la terrasse, dis-je à Olympe, de là nous
pourrons peut-être gagner quelque maison voisine.
Dès que nous fûmes sur le toit, je rabattis la trappe derrière nous. Des
balles de coton se trouvaient là. À quoi étaient-elles destinées? C'est
ce dont je n'avais pas le temps de m'inquiéter. Je les amoncelai sur la
trappe à l'aide de ma compagne qui commençait à reprendre courage.
Il n'y avait pas moyen de gagner la maison voisine, elle était à une
distance de quinze pieds. Du reste à l'abri des balles derrière le mur
d'appui qui tenait lieu de balustrade, nous pouvions encore braver la
fureur des révoltés.
Ils pillèrent la maison, cassèrent ce qu'ils ne pouvaient emporter, et
plantèrent à la porte du jardin la tête du vieux Cérignan et celle de
son domestique.
À la vue de ce hideux spectacle, Olympe tomba comme foudroyée. Soit que
Louis ne comprît pas, soit qu'il fût peu sensible, il montra peu
d'émotion.
Le tambour battait dans les rues du Caire, les feux de mousqueterie
crépitaient, le canon tonnait. Un nuage de fumée s'élevait de la ville.
Après avoir attendu là une grande heure, je vis enfin étinceler au
soleil les casques de mes dragons. La cause de leur retard venait de ce
que les habitants de Boulaq avaient également tenté de se révolter et
qu'il avait fallu les maintenir.
Un instant après, un escadron pénétrait dans la ruelle, en chassant
devant lui la populace en désordre.
Je criai au commandant de venir nous délivrer. Les dragons furent
bientôt dans le jardin et massacrèrent tous ceux qui leur tombèrent sous
la main.
Nous dûmes marcher sur les cadavres et dans le sang pour gagner la rue.
Avec la nuit, le combat avait cessé. Les musulmans croiraient commettre
un péché en se battant ou en traitant une affaire quelconque après le
coucher du soleil.
Un régiment de grenadiers vint prendre position et bivaquer dans
l'enclos même. Mademoiselle de Cérignan et Louis ne pouvaient rester là.
Je les emmenai. Quand nous arrivâmes à Boulaq, un officier d'ordonnance
vint m'avertir de me tenir prêt à marcher au premier signal.
Olympe était tellement brisée de douleur et de fatigue, que je la
portai dans le divan sans qu'elle s'en aperçût. Elle faisait peine à
voir.
Je la laissai aux soins de Daoura et de la petite fellahine.
X
En traversant la cour, je vis Louis accoudé sur le bassin du marbre et
regardant les poissons rouges, sans donner aucune marque de regret pour
son père ou d'inquiétude pour sa soeur.
Je lui reprochai son insensibilité devant le malheur qui venait de le
frapper dans la personne de M. de Cérignan.
--Il n'était pas mon père, dit-il.
--Mademoiselle de Cérignan n'est-elle pas ta soeur?
--Non! je suis orphelin. Mon père et ma mère ont été guillotinés; et,
sans des amis que je ne connais pas, on m'aurait bien laissé mourir au
Temple.
--Qu'est-ce que tu chantes-là?
--Je ne chante pas, dit-il en me regardant d'un air doux, et un jour,
quand je serai roi, je me rappellerai que sans vous les Arabes
m'auraient coupé la tête comme à mon pauvre menin!
Le Temple, le roi, sa gouvernante, son menin... qu'est-ce qu'il voulait
dire? ce pauvre enfant avait-il perdu la raison au milieu d'émotions
trop fortes pour son âge?
--Il faut, lui dis-je, te coucher, dormir, oublier tout ça.
--Oui, oui, oublier... il faut oublier, dit-il d'un air singulier; mais
en attendant j'ai bien faim!
--En ce cas, viens souper.
Je lui donnai ce que je trouvai. Moi-même, à jeun depuis le matin, je
soupai quatre à quatre, car j'attendais à chaque instant l'ordre de
monter à cheval. J'étais seul avec l'enfant. Il ne donnait aucun signe
de démence et mangeait de fort bel appétit.
--Comment t'appelles-tu? lui dis-je.
--Je te le dirai si tu me promets le secret vis-à-vis de tout le monde.
--Même vis-à-vis de ta soeur?
--Oh! ma gouvernante le connaît bien, mon nom! Cela m'étonne qu'elle ne
te l'ait pas confié.
--Pourquoi?
--Parce que tu es son bon ami.
--Cela n'est pas, mon petit garçon. Mais qui es-tu? parle. Je ne le
dirai à personne.
--Je suis le Dauphin.
--Quel Dauphin?
--Le Dauphin de France, donc!
--Tu prétends être le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette?
--Oui.
--Pour le coup tu me la bailles belle! Si tu n'es pas fou, tu es un
imposteur ou un mauvais plaisant. Louis Capet est mort au Temple, il y a
trois ans.
--C'est celui qui a pris ma place qui est mort. Moi, je me porte bien.
Veux-tu boire à ma santé? ajouta-t-il en approchant son verre du mien
avec un charmant sourire.
--À la santé du petit Louis, de tout mon coeur! mais pas à celle du roi
Louis XVII.
--Soit! dit-il en trinquant, je ne demande pas à être roi. On vous met
en prison, on vous tue... Ne dis à personne qui je suis!
Je regardais cet enfant et je lui trouvais en effet une frappante
ressemblance avec les portraits de Marie-Antoinette. Son âge était celui
qu'aurait eu le Dauphin. Il ne m'était pas prouvé que celui-ci fût
mort, car j'avais souvent ouï dire que le petit prisonnier mort au
Temple n'était pas Louis de France. Le docteur Desault, chargé de
constater son identité, l'avait parfaitement dit: il l'avait même dit
trop haut, car on prétendait que sa propre mort était le résultat du
poison. On ne voulait pas qu'il divulguât un secret d'État, qui, un jour
ou l'autre, pouvait rallumer la guerre civile. Un mystère planait sur
cette fin du savant, si rapprochée de celle non moins mystérieuse du
prince, et si, en France, on n'y songeait déjà plus, en Égypte, nos
esprits inclinés au merveilleux se reportaient aux légendes de la
Terreur et ne rejetaient pas l'hypothèse de mainte aventure plus ou
moins admissible.
En écoutant les révélations de Louis, je songeais aux soins que ses
prétendus parents prenaient pour qu'il ne parlât à personne. Je
l'examinai avec curiosité. Peut-être que sa folie me gagnait.
--Voyons, mon prince, lui dis-je en abondant dans son sens, pourquoi me
faites-vous l'honneur de me confier un secret qui peut me faire fusiller
un jour ou l'autre? car vous êtes fort compromettant, et bien des gens
ont intérêt à se débarrasser de vous et de vos confidents.
--Je me fie à toi, dit-il, d'abord parce que tu m'as sauvé la vie, et
puis... je ne sais pas, tu me plais, et j'ai besoin de parler, de me
confier à un ami; tu feras enrager ma gouvernante en lui disant que tu
connais son secret.
--Vous n'avez pas l'air de l'aimer beaucoup?
--Oh! elle m'ennuie tant avec sa dévotion.
--Est-ce une religieuse défroquée, comme elle me l'a dit?
--Elle t'a dit ça pour se moquer de toi.
--Est-ce qu'elle était au Temple avec vous?
--Oh non! quand je suis sorti de dessous les paquets de linge de la
citoyenne Simon, où on m'avait caché, pour monter en chaise de poste, je
l'ai trouvée là avec son père.
J'allais lui demander des détails sur son évasion du Temple quand les
trompettes sonnèrent le boute-selle. Je lui montrai sa chambre et je le
quittai.
Les nouvelles du grand Caire étaient désastreuses. Les insurgés,
auxquels s'étaient joints des bandes d'Arabes du désert et des mameluks,
étaient maîtres de la ville. Le général Dupuy, commandant la place,
Shulkowsky, aide de camp de Bonaparte, deux officiers appartenant à la
commission des arts, avaient été tués. La plupart des maisons habitées
par les chrétiens avaient eu le sort de celle des Cérignan.
C'en était fait de tous les Français, si Bonaparte n'eût dompté la
révolte, qui avait pris des proportions formidables. Pendant la nuit, il
couvrit de canons et de mortiers les hauteurs du Mokattam. À la pointe
du jour, il lance ses colonnes d'infanterie sur la ville. Les murailles
sont franchies, les insurgés combattent avec énergie. Mais rien ne
résiste à l'attaque furieuse des Français. Pourchassés de rue en rue, de
maison en maison, les révoltés courent se retrancher dans la grande
mosquée d'El-Azhar. Bonaparte eut pitié d'eux, et, comme je me tenais
prêt à charger:
--Colonel! me cria-t-il, vous qui parlez l'arabe, allez, de ma part,
offrir le pardon à ces malheureux.
Je me détachai en parlementaire avec un trompette. Un mameluk,
accompagné d'une dizaine d'insurgés, s'avança au-devant de moi; c'était
Souleyman. Ma première pensée fut de lui demander ce qu'il avait fait de
Djémilé.
--Elle est sous la tente de son père, dit-il, et elle sera ma femme
quand j'aurai remis à Mourad la tête de celui qui a enlevé sa fille.
--Chien maudit, lui répondis-je, la tienne ne tient qu'à un fil, et ce
fil, c'est moi qui le trancherai. Si tu as tant soit peu de courage, tu
viendras te mesurer avec moi après que les tiens se seront soumis au
général.
--Je refuse le combat, et les miens ne veulent pas se soumettre.
Je m'adressai aux autres en leur disant que le général en chef leur
offrait le pardon.
--Nous n'en voulons pas, dit l'un d'eux avec emphase. Les troupes aussi
redoutables que nombreuses du chef des croyants s'avancent par terre, en
même temps que ses navires, hauts comme des montagnes, touchent déjà les
rivages de l'Égypte. Vous n'avez plus de flotte, vous ne pouvez fuir, et
nos sabres sont tranchants, nos flèches aiguës, nos lances perçantes. Ce
pays sera votre tombeau!
--Est-ce toute la réponse que je dois reporter au général?
--C'est toute la réponse! dirent en choeur les musulmans.
J'allai reporter ces paroles à Bonaparte. Il fronça le sourcil, pinça
les lèvres, et commanda qu'on fît jouer l'artillerie.
Les canons vomissent la mitraille, les obus pleuvent, les maisons
croulent, et, comme s'il eût voulu se mettre de la partie, le ciel,
ordinairement si pur, s'obscurcit, le tonnerre gronde, la foudre éclate
et répond au fracas de l'artillerie. Les révoltés, saisis de terreur,
croient que les éléments se déclarent en faveur du sultan El-Kebir (le
sultan du feu), c'est ainsi que les Musulmans appelaient Bonaparte. Ils
le supplient maintenant de faire grâce: «L'heure de la clémence est
passée, répond Bonaparte; vous avez commencé, c'est à moi de finir.»
Le canon foudroie la mosquée, les portes sont enfoncées à coups de
hache, et cavaliers, fantassins, généraux, soldats s'y précipitent
pêle-mêle. Tous frappent sans trève ni merci. Au milieu du carnage, je
cherchai Souleyman pour le tuer; mais il avait péri ou pris la fuite. Le
massacre de la grande mosquée décida du sort de la journée. Dans le
quartier de Hussein, pourtant, les Caïrotes soutinrent encore notre feu
jusqu'au milieu de la nuit.
Le lendemain on compta quatre mille morts parmi les révoltés et environ
trois chefs dans l'armée.
En rentrant, je trouvai Morin et mademoiselle Sylvie qui étaient venus
chercher un refuge chez moi. Je dis à Morin de regarder ma maison comme
sienne et de choisir la chambre qui lui plairait.
--Eh bien, et moi? dit Sylvie; m'enverrez-vous dormir dans la rue,
blessée comme je le suis?
--Blessée?
--Oui, voyez comme votre Malek m'a arrangée.
Elle ouvrit ses voiles, car elle était encore vêtue en odalisque, et
nous montra, sans vaine pudeur, sa poitrine sillonnée d'une égratignure
peu profonde.
--Où en serais-je, s'écria-t-elle, si j'avais manqué de présence
d'esprit! Il m'eût poignardée, ce tigre! mais je me suis esquivée à
temps, et c'est bien à temps aussi que la révolte est venue me délivrer
de lui. Je la bénis, moi, la révolte!
Je m'abstins de lui répondre qu'elle nous coûtait un sang plus précieux
que le sien, mais j'hésitai à lui accorder l'hospitalité.
--Pour le coup, reprit-elle, je ne vous reconnais plus. Vous, le plus
généreux, le plus aimable colonel de l'armée, le plus riche en même
temps que le plus beau...
Je savais que ma richesse m'embellissait beaucoup, et Sylvie prit mon
sourire d'ironie pour un témoignage de gratitude.
--Je reste! s'écria-t-elle.
--Non, repris-je, vous reviendrez plus tard, si vous voulez; mais il y
a ici une personne que vous n'appréciez pas autant qu'elle le mérite, et
à qui j'ai dû offrir un asile avant que vous me fissiez l'honneur de me
demander le même service.
--Mademoiselle de Cérignan? Je ne lui en veux pas, moi! Elle n'est pas
coquette, elle ne se soucie pas de vous, elle ne sera pas jalouse de
moi.
En ce moment, Louis entrait en sautillant. Je le pris à part pour lui
demander des nouvelles d'Olympe.
--Elle va mieux, dit-il, et elle veut s'en aller. Fais-la donc rester.
Nous n'avons plus de maison, pas d'argent, et je me plais bien ici. Ta
petite esclave est si drôle, avec tous ses colliers! Elle ressemble à la
châsse de Sainte-Geneviève, et je ris, rien qu'à la regarder. Et puis,
madame Sylvie est bien aimable, elle m'a bourré de confitures. Et le
peintre Morin sait un tas de drôleries. Je m'amuserai bien mieux avec
vous tous qu'avec ma gouvernante toute seule.
--Va la prier de me recevoir, et je lui ferai part de tes désirs.
Olympe était encore très-pâle, mais moins abattue.
Je commençai par lui dire que sa maison ayant été effondrée par les
boulets, ce qui était la vérité, et la ville n'étant pas encore bien
apaisée, il y aurait imprudence de sa part à vouloir chercher une autre
demeure que la mienne.
--Vous n'y songez pas, colonel! Je ne suis ni votre soeur, ni votre
parente pour braver les commentaires que l'on ferait sur notre intimité,
et, d'ailleurs, cela pourrait paraître étrange à mademoiselle Sylvie qui
va être, m'a-t-elle dit, la maîtresse de la maison.
--Elle en a menti! Je vais lui signifier de s'en aller sur-le-champ, si
vous le désirez.
--À quoi bon? De toutes façons je ne dois pas rester ici, quand ce ne
serait que pour mon frère.
--Êtes-vous bien sûre que Louis soit votre frère?
--Parfaitement sûre.
--Vous l'avez vu naître?
--Voyons! Est-ce que vous persistez à le croire mon fils?
--Non, certes, oubliez ma sottise.