J'attendis qu'elle fût rentrée pour sortir de mon bosquet. Je ne lui

adressai aucun reproche. Elle était assez mortifiée. J'admirai la sage

conduite de Malek. À sa place je n'eusse peut-être pas été si vertueux.

Quelques jours après, me trouvant seul avec Mériem, je fis allusion, je

ne sais plus à propos de quoi, à sa fantaisie pour Malek.

--Je suis une grande pécheresse, dit-elle; mais heureusement pour moi,

j'ai un maître indulgent. Tu es doux et bon et je te suis toute

dévouée.

--Tu me fais trop de compliments, Mériem! tu veux quelque chose.

--Je n'ose le dire, tu me refuserais, dit-elle en baissant les yeux.

--Allons, parle!

--Tu es chrétien, et tu connais les monastères.

--Fort peu.

--Enfin, tu sais qu'il y a des vierges qui se vouent au Christ.

--Oui, des nonnes, des religieuses; après?

--Je suis une de ces religieuses, et j'étais dans un couvent près de

Bethléem.

--Toi? dis-je en éclatant de rire; en ce cas tu fais bon marché de tes

voeux!

--Pour mes péchés, reprit-elle en rougissant, j'ai été enlevée par une

tribu de Bédouins, vendue comme esclave et amenée à Boulaq où tu m'as

achetée. Veux-tu me rendre ma liberté moyennant le prix que tu m'as

payée? Je retournerais près de mes soeurs en Christ.

--Comment as-tu de l'argent? les esclaves n'en ont pas.

--C'est Mourad qui le lui a donné, s'écria tout à coup Tomadhyr, qui

s'était glissée sans bruit près de nous.

--Tu mens, s'écria Mériem.

--Je te dis que c'est Mourad, reprit l'autre, pour l'aider à enlever

Djémilé.

--Tu m'accuses faussement, répondit la chrétienne outrée de colère,

parce que tu es jalouse et amoureuse du maître!

--Si je l'aime, je saurai bien le lui apprendre moi-même, répondit la

jeune Arabe en lui sautant au visage et en l'égratignant.

Mériem riposta en la prenant aux cheveux. Je les séparai et je fis subir

un interrogatoire sévère à Mériem. Devant les assertions de Tomadhyr,

elle resta confondue et avoua la vérité; elle chercha à mettre sa

trahison sur le compte de la jalousie, et, comme preuve, elle m'offrit

de m'en remettre le prix.

--Garde ton argent, lui dis-je, et va-t-en dès demain, tu es libre!

--Tu es irrité contre moi?

--Tu me le demandes, lâche, idiote? Tiens, va-t-en tout de suite!

Et je lui tournai le dos.

VIII

À l'occasion du 1er vendémiaire de l'an VII, le 22 septembre 1798,

fête qui avait remplacé celle du 1er de l'an, Bonaparte passa l'armée

en revue dans un cirque immense qu'il avait fait construire ad hoc. Il

profita de cette solennité pour distribuer des armes d'honneur. Après

s'être placé sur une estrade avec son cortége de généraux, il fit

appeler ceux qui étaient désignés pour recevoir les récompenses

nationales. Je me présentai à mon tour et je reçus de ses mains un

espadon d'honneur.

--Haudouin, me dit-il en souriant, tu m'as recommandé que la lame fût

bonne, je l'ai recommandée moi-même.

Comme un enfant pressé de voir son jouet, je la sortis sur-le-champ de

son fourreau; c'était un damas droit à double gorge, pointu comme un

damas et coupant comme un rasoir. La coquille dorée garantissait la

main, comme celle d'une claymore. C'était une arme excellente.

--Merci, mon général, lui dis-je. Soyez tranquille, j'en ferai bon

usage.

La distribution terminée, Bonaparte donna un repas de deux cents

couverts aux principaux officiers de l'armée, aux récompensés et aux

autorités musulmanes. Puis il y eut courses, illuminations, ascension

d'un ballon, spectacle nouveau pour les orientaux, et feu d'artifice. La

fête se termina par un bal dans le palais et les jardins du quartier

général, à la place d'Esbekieh.

Je retrouvai là M. de Cérignan et sa fille, et je me retrouvai, moi, aux

trois quarts amoureux de la belle Olympe; j'allai l'inviter à danser.

Elle en parut surprise et accepta. En valsant, je la serrai peut-être un

peu plus que les convenances ne le permettaient. Sa main glacée

tremblait dans la mienne comme si je lui eusse fait peur ou inspiré du

dégoût. Voulant la faire revenir à de meilleurs sentiments sur mon

compte, je lui proposai de faire un tour dans le bal et je lui offris

mon bras. Elle accepta avec un empressement qui me prouva que je

m'étais trompé.

En traversant les groupes: «Voyez, me dit-elle, tous ces mahométans avec

le maintien impassible; ils sont encore plus scandalisés que surpris de

nous voir nous promener bras dessus, bras dessous. Il se passera du

temps avant que ces gens-là acceptent notre civilisation. Cette Égypte

serait pourtant une magnifique possession. Malheureusement le Français

ne sait pas coloniser. Il se démoralise loin de ses foyers, et, au lieu

d'imposer ses vertus aux peuples conquis, il ne sait que prendre leurs

vices. Y a-t-il rien de plus ridicule, pour ne pas dire immoral, que

l'exemple donné dernièrement par le général Menou, qui a pris le turban,

se fait appeler Abdallah-Menou, et se permet d'avoir un sérail?

S'imagine-t-il être estimé davantage des infidèles, pour avoir renié le

Christ? Non! Ils ne croient pas plus à sa sincérité qu'à celle de

Bonaparte, qui se prétend l'ami du sultan de Constantinople, ce qui ne

l'empêche pas de s'emparer de son pays, d'y introduire les lois

françaises et de lever des impôts pour le compte de la république.

Tenez! votre Bonaparte est un sceptique, qui traite par trop

cavalièrement les opinions religieuses, et qui méprise tout ce qui n'est

pas lui. C'est un homme qui cherche sa voie. Il tâtonne en ce moment,

et s'il ne réussit pas à fonder une nouvelle dynastie de Pharaons en

Égypte, il abandonnera cette entreprise, retournera en Europe et, après

s'être dit plus musulman que le Grand-Turc, il se dira plus catholique

que le pape, s'emparera du pouvoir et se fera sacrer à Reims, qui sait?

Sans croire à ses prédictions, j'admirais l'esprit sérieux de cette

belle jeune fille. Elle me surprenait et me charmait tout à la fois.

--Savez-vous, lui dis-je, que vous raisonnez comme un homme? Je ne

partage pas vos sentiments, mais j'admire votre intelligence. Vous êtes

une personne supérieure, et si vous m'avez plu dès l'abord, aujourd'hui

j'éprouve pour vous un sentiment plus vif et plus profond.

--Vous ne m'aimez pas, et vous ne pouvez m'aimer, dit-elle d'un air

sérieux en s'arrêtant dans l'embrasure d'une fenêtre. Cessez ce jeu

cruel!

--Vous êtes la première femme que le mot d'amour effarouche à ce point;

il n'y a rien d'offensant dans l'hommage qu'un honnête homme rend à la

beauté d'une fille telle que vous.

--Vous ne m'offensez pas, vous me faites souffrir. Taisez-vous, je ne

dois pas vous écouter davantage.

--Je ne vous comprends pas.

--Je ne me comprends pas moi-même, dit-elle en passant la main sur son

front; puis me prenant par le bras: Venez me faire valser encore. Elle

fit trois pas et s'arrêta. Non! reconduisez-moi à ma place, et

laissez-moi, je vous en prie! mon père peut blâmer ma conduite.

Elle était si pâle que je crus qu'elle allait se trouver mal. Je voulus

l'emmener dans le jardin, respirer l'air. Elle refusa. Au moment de la

quitter, je lui demandai la permission d'aller lui rendre visite.

--Non! dit-elle, nous ne devons pas nous revoir.

--Je vous fais donc horreur?

Elle leva vers moi ses grands yeux, se troubla en rencontrant les miens,

et me dit: Non! croyez-le bien! mais je ne suis pas libre!

--Vous êtes mariée?

--Je me suis donnée à Dieu!

Était-elle religieuse? Je voulais le savoir; mais son père vint couper

court à toute information. Je l'invitai de nouveau. Elle me donna la

trois cent soixante-cinquième contredanse; c'était me renvoyer à Noël ou

à la Trinité. Je ne la perdis pas de vue de toute la soirée. Quand elle

sortit au bras de son père, je la suivis de loin, afin de savoir où

elle demeurait.

C'était dans une des dernières maisons du quartier franc. L'habitation

était précédée d'un jardin enclos d'une muraille peu élevée, formant

terrasse, avec une tonnelle sur la rue. Il n'était pas difficile

d'entrer par là; mais je ne voulais pas agir aussi brusquement avec

elle. Dès le lendemain, sous prétexte de promener un cheval arabe que

j'avais acheté tout récemment, j'allai rôder dans la rue, espérant

apercevoir mademoiselle de Cérignan à sa fenêtre ou sur sa terrasse.

Je ne l'aperçus pas, j'y revins huit jours de suite. Un dimanche, je vis

dans le jardin le petit Louis qui, auprès d'un bassin entouré de fleurs

bleues, comme dans la vision de Tomadhyr, jetait des cailloux dans l'eau

et s'amusait à faire sombrer toute une flotte en papier.

--Voilà pour l'amiral Nelson! disait-il, vive le brave Brueys!

--Oui, vive la République! lui criai-je par-dessus le mur.

L'enfant cessa son jeu, et tourna son visage effaré de mon côté.

--Pourquoi, dit-il, voulez-vous donc me faire peur? Vous n'avez pourtant

pas l'air méchant.

--Ce n'est pas pour t'effrayer, mon petit ami.

--Ah! je suis votre petit ami, dit-il avec un sourire triste et--venant

sur la terrasse--il reprit:

--Vous voudriez bien être celui de ma soeur, n'est-ce pas?

--Tu as deviné cela tout seul? Est-elle chez-elle? Ne pourrais-je lui

présenter mes hommages?

--Elle vous voit bien passer; mais elle ne veut pas vous revoir... Voilà

M. de Cérignan! allez-vous-en!

J'eus peur d'être surpris en faute et je piquai des deux.

Je revins le lendemain et je demandai à être reçu. On me répondit qu'il

n'y avait personne à la maison.

Je fus blessé de ce refus, et de retour chez moi, j'écrivis une

déclaration à mademoiselle Olympe. Je la lui fis parvenir par Louis, que

je revis un matin dans le jardin, mais avec lequel je n'eus pas le temps

de causer. Je ne reçus pas de réponse. Je ne me tins pas pour battu.

J'espérais avoir mes entrées par son père. J'invitai celui-ci avec ses

enfants à un grand dîner que je voulais rendre à mon général. Il refusa.

Le dîner n'en tint pas moins. J'envoyai mes invitations d'abord aux

généraux Roize et Reynier, à Sabardin, à Dubertet et à sa moitié, à

Morin, à quelques notables indigènes, à Malek et à tous les officiers de

mon régiment. Je passai deux jours à styler mes esclaves qui devaient

servir à table sous les ordres de Guidamour. Tomadhyr et la petite

fellahine promettaient seules de s'en tirer avec intelligence; les

négresses étaient de véritables brutes.

Le dîner était des plus somptueux pour l'Égypte. Si mon cuisinier

français n'avait pu varier le fond de la nourriture, il avait, en

revanche, voulu se surpasser par la variété des assaisonnements et les

déguisements qu'il avait fait subir aux victuailles. Les poissons du Nil

furent censés des carpes du Rhin. Les coqs de bruyères, les poules,

pigeons et canards avaient pris des noms nouveaux. Jusqu'au mouton, qui

fut baptisé chevreuil des pyramides. Les pâtisseries et les fruits

étaient supérieurs à ceux d'Europe. Les vins, qui venaient de France et

de Grèce, étaient des meilleurs clos. Mon luxe n'étonna personne; on

pensa que j'avais fait de bonnes prises sur le champ de bataille.

J'avais convoqué la fanfare de mon régiment, et, entre chaque service,

la salle retentissait de nos airs nationaux: la _Marseillaise_, le

_Chant du Départ_, etc.

Au dessert, toutes les langues étaient déliées, et la sitty Pannychis,

qui tenait la place de maîtresse de maison, était le but des hommages

de ses voisins Dubertet et Morin.

--Vous devez bien m'en vouloir, me dit Sylvie, qu'en sa qualité de seule

femme européenne, j'avais placée à côté de moi.

--De quoi donc, ma belle dame?

--D'avoir manqué au rendez-vous que je vous avais donné sous le grand

caroubier, il y a plus d'un mois. Vous m'avez attendue et maudite cent

fois, j'en suis sûre! Mais il n'y a pas eu de ma faute. Hector a refusé

de me laisser seule et je n'ai pu m'échapper.

L'amour-propre blessé lui suggérait-il ce mensonge?

--Mais cela se retrouvera! ajouta-t-elle; voyez Hector, comme il regarde

votre femme!

Il était en effet pâmé devant la belle tête de Pannychis.

--Je ne tiens pas à cette fille, lui dis-je, et si Dubertet la trouve à

son gré, je la lui céderai volontiers.

--Merci! je m'oppose à ce qu'il prenne vos moeurs orientales. Vous ne

feriez pas une offre semblable s'il s'agissait de votre favorite; mais

je ne la vois pas; vous la tenez donc sous clef, celle-là?

--Je ne l'ai plus, dis-je, en affectant une indifférence que j'étais

loin d'éprouver.

--Vous l'avez renvoyée?

--Parfaitement.

--Elle ne vous plaisait plus?

--Oui, c'est ça.

--Et c'est la Junon qui l'a remplacée dans votre coeur? Moi, mon cher,

j'aurais préféré cette fille aux yeux de feu, qui vous sert avec tant

d'attention.

--L'une n'empêche pas l'autre, dis-je en riant.

--Quel pacha vous faites!

Le divertissement le plus en faveur en Orient est celui des danseuses

_ghaziyèh_, que l'on appelle plutôt _ghawasies_, du nom de la tribu à

laquelle elles appartiennent. On les confond souvent avec les almées,

qui sont spécialement chanteuses et improvisatrices. Elles n'ont de

commun que d'être appelées dans l'intérieur des harems et des maisons

pour y faire montre de leurs talents. Les ghawasies ne jouissent pas

d'une très-bonne réputation, tandis que les almées sont parfois des

filles d'un grand mérite.

Pour que ma petite fête fût aussi complète que possible, j'avais donc

fait dire à plusieurs de ces danseuses de venir nous récréer dans la

soirée, après le café et les narghilés, car nous avions déjà pris

l'habitude de fumer _comme des Turcs_. Elles arrivèrent suivies de

musiciens arabes et de quelques indigènes, toujours curieux de ce genre

de spectacle. Les _ghawasies_ dansèrent avec assez de grâce, et comme je

les applaudissais devant Tomadhyr:

--Je danse mieux que ces ghawasies, me dit-elle, veux-tu me permettre de

prendre place sur le _dourkah_?

Le _dourkah_ est le tapis placé au milieu de la salle et que la danseuse

ne doit pas quitter pendant qu'elle se livre à ses trépidations.

Tomadhyr s'y élança, et agitant au-dessus de sa tête de petites cymbales

de cuivre, elle se livra sur place à une danse effrénée, ralentissant ou

accélérant avec une audacieuse énergie les mouvements de ses hanches et

de ses reins assouplis à ce genre d'exercice, suivant les diverses

phases du sentiment lascif qui semblait l'animer, jusqu'à ce qu'elle

tombât haletante, épuisée sur le dourkah. Elle obtint les

applaudissements des spectateurs et se retira couverte de gloire.

Pannychis s'était placée auprès de Dubertet. Au milieu du tumulte, je

vis celui-ci lui serrer furtivement la main, et elle, lui répondre par

un sourire d'intelligence. D'un autre côté, Malek, dont j'avais déjà

remarqué les oeillades de tigre amoureux, à l'adresse de Sylvie,

s'approcha d'elle, et dans son mélange d'italien, de français et

d'arabe, l'invita à briller aussi sur le dourkah, ce qui la fit beaucoup

rire, mais lui suggéra l'idée de danser. Elle me pria de faire jouer

quelques valses, et, sur mon ordre, la musique arabe dut céder la place

à la fanfare du 3e dragons. Les danseuses européennes manquant, mes

officiers s'emparèrent des ghawasies, de mes odalisques, de mes

négresses, et, bon gré mal gré, les firent sauter. Je n'ai jamais rien

vu de plus comique, cela ressemblait à une mêlée, où circulaient les

bols de punch, les sorbets, les sucreries et les petits verres

d'_aragui_, sorte d'anisette que les musulmanes avalaient sans

sourciller. Cette petite fête dura jusqu'à cinq heures du matin.

Le lendemain, ne voyant pas paraître Pannychis à l'heure du dîner, je

demandai à Tomadhyr si c'était jour de jeûne ou si elle était malade.

Elle a quitté la danse hier avec ton ami, celui qui demeure de l'autre

côté du jardin.

--Qui? Dubertet?

--Oui, _Toubertié_ (c'est ainsi qu'elle prononçait son nom), et elle

n'est pas rentrée.

--Et elle a bien fait, si cela lui a plu; mais si elle revient, tu lui

diras de ma part qu'elle y retourne. Je ne veux plus d'elle chez moi.

--Oh! je le lui dirai bien, sois tranquille! Elle n'avait pas le droit

de te quitter ainsi. Elle aurait dû, au moins, demander à divorcer.

--À quoi bon? je ne l'ai pas épousée plus que toi.

--Tu ne tiens donc pas à tes femmes, que tu te montres si indifférent à

leur départ?

--Je ne tiens pas aux gens qui ne tiennent pas à moi.

--En ce cas, si je te demandais de me permettre de revoir mon pays, ne

fût-ce que l'espace d'une lune, tu croirais que je n'ai pas d'affection

pour toi?

Je croirais que tu veux t'en aller.

Elle me regarda tristement et dit en soupirant: Le soleil du Saïs est si

chaud! Ici, j'ai froid! Je me sens malade et j'ai peur de mourir.

--Je ne voulais pas lui rendre sa liberté, et je fis la sourde oreille.

Pour changer le cours de ses idées, je lui dis:

--Maintenant que Mériem et Pannychis sont parties, prends leur place

dans le harem. Je te donne toutes les odalisques et je te fais khanoune.

--Ma vie est à toi! dit-elle avec un soupir, et si tu veux la conserver,

envoie-moi me réchauffer au soleil du désert. Je jure, par l'affection

que je te porte, de revenir dès que je serai en bonne santé.

J'hésitai quelques jours. Sans être épris d'elle, j'éprouvais une sorte

d'affection basée sur l'estime d'un caractère de femme supérieur aux

autres.

Mais elle tomba tout à fait malade et ne parla plus que de son pays.

Effrayé de sa nostalgie, je pourvus à ses besoins, et quand je

l'embarquai pour la Haute-Égypte, l'espérance, le bonheur de revoir le

désert l'avait déjà à moitié guérie.

De huit femmes qui peuplaient ma maison, quelques jours auparavant, il

ne me restait plus que les deux négresses et la petite fellahine. Encore

pouvaient-elles vouloir décamper d'un jour à l'autre. Je leur demandai

quelles étaient leurs intentions. Les négresses, qui n'avaient aucune

volonté pour leur propre compte, ne comprirent même pas ce que je

voulais leur dire. La liberté pour elles, c'était la honte et la misère.

Quant à la petite fellahine, elle me répondit avec une emphase comique:

--Je ne yeux pas retourner avec ma mère pour ne manger que de la

pastèque, et recevoir des coups de bâton. Tu m'as achetée trois fois

plus cher que je ne valais, je suis à toi. Garde-moi, je t'en prie; je

te servirai de mon mieux, je le jure par Chamâ!

--Quel est ce saint-là?

--La grande idole de Medinet-Abou.

Elle jurait par l'une des statues de Memnon à Thèbes, comme dans

l'antiquité, on prenait à témoin de ses serments les roches de l'île de

Philée. Cette fille avait-elle conservé quelque tradition de l'ancienne

religion égyptienne?

Je la questionnai à ce sujet. Ses croyances étaient un mélange

d'idolâtrie et de paganisme entés sur l'islamisme.

Je restai donc avec mes trois esclaves, et la maison n'en marcha pas

plus mal, au contraire; les négresses étaient soumises comme des animaux

domestiques, et Zabetta se montrait alerte et adroite dans ses fonctions

de servante par intérim.

IX

Quelques jours après, je vis entrer chez moi Dubertet, la figure

bouleversée.

--Mon cher, dit-il, j'ai fait une sottise et j'ai agi comme un enfant.

J'ai d'abord des excuses à te faire pour t'avoir enlevé Pannychis, et je

suis prêt à te rembourser le prix qu'elle t'a coûté.

--Si cette fille te plaît, lui répondis-je, je t'en fais cadeau et je te

pardonne; tu étais ivre l'autre jour.

--C'est la vérité: Sylvie aurait dû le comprendre et se montrer plus

indulgente, au lieu de me planter là.

--Vous êtes brouillés?

--À mort! Elle a surpris cette fille chez moi, et elle est partie sans

me dire un mot, sans même emporter ses chiffons.

--Elle a peut-être été se jeter dans le Nil? La jalousie, la colère et

l'amour-propre blessé sont de mauvais conseillers.

--Oh! elle ne se tuera pas, dit-il avec calme, je la connais! Du reste,

ça ne battait plus que d'une aile chez nous, depuis notre départ de

Civita-Vecchia, et ce qui est arrivé hier serait arrivé dans huit jours.

En attendant, je me trouve très-embarrassé sans une maîtresse de maison.

Pannychis a pourtant la prétention de l'être au suprême degré; mais elle

ne sait ni recevoir, ni causer. Elle comprend seulement quelques mots de

français.

--Donne-lui des maîtres, façonne-la à ton idée; elle est assez belle

pour te faire honneur, et elle te donnera de beaux enfants.

--Oui, tu as raison, j'ai été assez longtemps l'esclave avec Sylvie, il

est temps que je sois le maître chez moi. Voyons, dis-moi ce qu'elle t'a

coûté.

Comme il me répugnait de revendre cette grosse personne qui avait mangé

si souvent à ma table, je ne voulus point recevoir d'argent. Hector se

fâcha presque, il me dit qu'il en était sérieusement amoureux et qu'il

la voulait toute à lui. Je fus obligé de lui dire le prix que je l'avais

payée: mille francs.

--C'est moins cher que Sylvie, dit-il, les voici.

--Veux-tu un reçu, un contrat de vente?

--Tu plaisantes!

--Cependant, pour le montrer à ta future épouse quand elle voudra

empiéter sur tes droits?

--Tu te moques de moi?

--Je l'avoue.

--Eh bien, ça m'est égal!

Nous nous quittâmes bons amis.

En traversant la cour, je vis la petite fellahine occupée à faire

reluire mes bottes; l'or de Dubertet me brûlait les doigts.

--Tiens, lui dis-je, je te fais cadeau de cette bourse; achète-toi de

belles robes et des parures.

--Tu me donnes tout ça? s'écria-t-elle en lâchant mes bottes et en

sautant sur les sequins.

--Oui.

--Oh! je m'en vais acheter un borghot blanc et un habbarah de taffetas

noir! et des bottes jaunes! Quand j'irai aux bains, on me prendra pour

une cadine: et puis j'achèterai un corsage d'or et un tarbouch brodé!...

Je la laissai à sa joie d'enfant.

Le lendemain, je la trouvai dans une toilette fort riche, sinon du

meilleur goût. N'ayant pu dépenser qu'une faible partie de son trésor,

elle avait imaginé de percer tout ce qui lui restait de sequins et d'en

faire un quintuple rang de colliers, qui lui couvrait la poitrine comme

une cuirasse d'or. C'est ainsi qu'elle cirait mes bottes tous les

matins.

Quelques jours après, j'avais été au vieux Caire pour jouir, au soleil

couchant, de la vue grandiose du débordement du Nil, et je me promenais

seul le long de la berge, quand, à la petite fenêtre d'un palais arabe,

de l'autre côté du mur d'un jardin, je vis agiter un mouchoir. Était-ce

à moi que ce signal s'adressait? Je m'arrêtai, le mouchoir disparut, et

une femme voilée montra sa tête. Elle était trop loin pour entendre ma

voix. Par signes, je lui demandai si c'était à moi qu'elle en voulait.

Comme la fenêtre était trop étroite pour lui permettre d'y passer la

tête en même temps que le bras, elle se retira et agita de nouveau son

mouchoir. Je recommençai à télégraphier pour lui demander par où je

devais passer. Elle me fit signe de prendre à droite, et je m'engageai

dans une ruelle.

Par une porte entre-bâillée, j'entendis une voix me crier en arabe: Par

ici!

J'entrai, la porte se referma derrière moi, et je me trouvai dans un

jardin, en face de Mériem. J'avais oublié ma colère contre elle et je

lui demandai ce que signifiaient ses signaux.

--Suis-moi, dit-elle, et tu le sauras.

--C'est inutile, repris-je en riant, je ne veux pas d'aventure galante

avec une fille sainte; n'es-tu pas religieuse?

--J'ai renoncé au couvent dit-elle en baissant les yeux, et d'ailleurs

il ne s'agit pas de moi en ce moment, mais de la plus belle des

sultanes.

Une idée folle, l'espoir de retrouver Djémilé, m'avait fait accepter

l'aventure. Sans me vanter de ma ridicule espérance, je voulus en avoir

le coeur net, et je suivis Mériem.

La nuit venait et l'intérieur de la maison était déjà plongé dans

l'obscurité. L'ex-nonne me poussa dans une pièce mal éclairée, me dit

que sa maîtresse était là et se retira après avoir laissé retomber

derrière moi le tapis qui servait de porte. À la lueur d'une lampe

brûlant dans un globe de verre bleuâtre, je distinguai, sur un sofa, la

dame assise à l'orientale, enveloppée de draperies blanches et voilée

jusqu'aux yeux: ce n'était pas ceux de Djémilé.

Elle me fit signe de m'asseoir à ses pieds. Je lui obéis et lui adressai

quelques compliments auxquels elle ne répondit que par monosyllabes

inintelligibles, d'une voix gutturale qui semblait une affectation. Je

regardai sa main qu'elle avait blanche et potelée, et je vis tout de

suite que ce n'était ni celle d'une juive, ni celle d'une cophte, mais

bien celle de mademoiselle Sylvie Guidamour. Je me gardai bien de lui

dire que je la reconnaissais. Je voulais voir jusqu'où irait la comédie.

Je lui parlai arabe si longtemps et si froidement qu'elle s'impatienta

et ôta son voile, en me disant qu'elle ne m'avait pas appelé pour

m'entendre réciter le Koran.

Mademoiselle de Cérignan · 第 5 / 16 段