--Eh bien, je serais mort, dit en souriant le général en chef, et mes

officiers eussent été libres de quitter cette terre d'Égypte qui leur

déplaît tant. Mais il est écrit là-haut, comme disent les croyants, que

je ne dois pas être pris par les mameluks. Puis, se tournant vers moi

avec un sourire aimable: Colonel, je ne vous en remercie pas moins

d'être venu à temps. Voulez-vous entrer dans mon régiment des guides?

--Général, je n'ai fait que mon devoir et je vous sais gré de votre

offre, mais je suis habitué à mes dragons. Permettez-moi de rester à

leur tête.

--Alors que voulez-vous? reprit-il d'un ton brusque.

--Rien pour le moment, général.

--Vous êtes encore un mécontent, vous!

--Mécontent de quoi?

--Mécontent de l'expédition!

--Non, ma foi, j'en suis enchanté, moi!

--Bah! fit-il. Et que pensez-vous de l'Égypte?

--C'est un pays unique dans la nature et dans les fastes de l'histoire,

c'est le berceau de la civilisation grecque et romaine, de la nôtre par

conséquent. Tout y est intéressant, les moeurs, les croyances, les

monuments de tous les âges, depuis les pyramides jusqu'aux tombeaux

mameluks. Cette vallée du Nil si fertile et ces déserts arides, tout est

contraste, et je serais bien fâché de ne pas avoir vu tout cela.

--Vous êtes du petit nombre de ceux qui s'y plaisent!

--Parbleu! dit mon général de division Reynier, Haudouin est aux trois

quarts mameluk!

--Comment cela, général?

--Il parle l'arabe comme feu Mahomet, il a un escadron de cavaliers du

désert sous ses ordres, une douzaine d'odalisques dans son sérail, et sa

favorite est ni plus ni moins que la fille de Mourad-Bey.

--Mais, colonel, dit Bonaparte en me frappant sur l'épaule d'un air

enjoué, tu es un homme précieux, tu me faciliteras les moyens d'entrer

en relations avec ton beau-père.

--Quand vous voudrez, mon général, lui répondis-je sur le même ton.

--En attendant, tu me feras bien l'amitié d'accepter un sabre

d'honneur?

--Avec plaisir, pourvu que la lame soit bonne.

En ce moment on annonça l'arrivée d'un aide de camp de Kléber. Bonaparte

le fit venir, et, lui voyant la figure bouleversée, lui dit:--Est-ce que

les mameluks sont à vos trousses?

--Pire que cela, général. Prenez connaissance de ce rapport, et vous

verrez s'il y a matière à se réjouir.

Nous nous éloignâmes avec l'aide de camp, et voici ce qu'il nous apprit.

L'amiral Brueys, au lieu de suivre les instructions de Bonaparte en

mettant la flotte à l'abri, était resté dans la rade d'Aboukir, soit

qu'il craignît de rencontrer l'escadre anglaise en pleine mer, soit

qu'il voulût associer la marine française à la gloire de l'expédition en

livrant combat. Quoi qu'il en soit, Nelson était arrivé en vue

d'Alexandrie le 1er août, à cinq heures du soir. Brueys croyait si

peu engager le combat sur-le-champ, qu'il attendait sans trop

d'impatience une partie des équipages débarqués: Nelson s'embossa entre

le rivage et nos vaisseaux de manière à couper toute communication avec

la terre. À sept heures du soir, il attaqua notre ligne composée de

treize vaisseaux de haut-bord et de quatre frégates avec des forces à

peu près égales. Le combat dura seize heures et Brueys fut tué par un

boulet à bord de l'_Orient_.

À dix heures du soir, le vaisseau amiral avait sauté en l'air. Trois

autres navires avaient été pris à l'abordage. Tous s'étaient jetés à la

côte, enfin trois autres encore avaient été brûlés par les Anglais.

Pendant tout ce temps, le contre amiral Villeneuve qui commandait

l'arrière-garde de la flotte n'avait pas bougé: il avait attendu les

ordres de Brueys jusqu'à la fin du combat. Voyant tout perdu par son

manque de résolution, il prit le large avec deux gros vaisseaux et deux

frégates, sans avoir tiré un seul coup de canon. L'ennemi, trop

endommagé pour le suivre, l'avait laissé gagner le large. Sur huit mille

hommes d'équipages, à peine trois mille avaient pu regagner la côte.

À cette nouvelle, tous les assistants restèrent atterrés. Pour

quelques-uns des généraux qui, déjà mécontents en mettant le pied en

Égypte, pensaient sérieusement à retourner en France, tout espoir était

perdu. Murat, Lannes, Berthier, Bessières, jurèrent à qui mieux mieux et

manifestèrent tout haut leur regret d'avoir suivi Bonaparte. L'un d'eux

m'adressa même quelques mots amers pour avoir vanté l'Égypte un instant

auparavant. Je ne lui répondis même pas. Je déplorais la perte de nos

vaisseaux, mais je n'en pouvais accuser l'Orient et son soleil.

Bonaparte s'avança vers nous. Quoiqu'il fût vivement ému au fond, il

nous dit d'une voix calme: Nous n'avons plus de flotte. Eh bien, il faut

mourir ici, ou en sortir grands comme les anciens!

Nous reprîmes le chemin du Caire. Nous y arrivâmes le 17 août dans la

soirée. Je courus chez moi. J'avais eu le temps de réfléchir à la

conduite que je voulais tenir vis-à-vis de Djémilé. La demander en

mariage à son père, était impossible, insensé. En faire ma maîtresse,

elle s'y refusait, et je ne voulais pas la traiter en esclave. Je

m'étais donc promis de la considérer comme une enfant, et d'attendre

tout de sa volonté ou de son caprice.

Je fus d'abord désagréablement surpris de ne pas trouver Guidamour à son

poste. Un de ses camarades qui le remplaçait m'apprit qu'il était

malade, à l'hôpital. Il me tardait tant de revoir Djémilé que je me

rendis sur-le-champ dans le harem sans faire d'autres questions.

Ne la voyant pas venir à ma rencontre, j'en fus d'abord un peu blessé.

Je l'appelai sans obtenir de réponse. J'entrai, la chambre était vide.

Sur un coffret étaient rangé avec soin son tarbouch d'émeraudes et ses

bijoux; sur le sofa, ses voiles et ses vêtements, comme si, depuis

longtemps, elle n'eût pas couché là. Je pressentais un malheur. L'une

de ses femmes sa présenta; c'était Mériem la chrétienne.

--Qu'est devenu Djémilé? lui dis-je.

--Au lieu de me répondre, elle fondit en larmes.

--Est-elle morte? Voyons, parle!

--Non, elle est partie. Son père est venu la chercher, il y a cinq

jours.

--Mourad a osé s'aventurer jusqu'ici pour reprendre sa fille? C'est

invraisemblable!

--Cela est, je te le jure sur le Christ, la négresse Zeyla et moi avions

suivi notre jeune maîtresse dans le jardin, où tu nous as permis de nous

promener. C'était le soir. Nous étions toutes trois assises sous le

grand caroubier et nous respirions la fraîcheur de la nuit, quand

Mourad-Bey, suivi du mameluk Souleyman, s'est présenté à nous. Ils

étaient déguisés tous deux en marchands. Mourad s'est fait reconnaître

de sa fille et lui a enjoint de le suivre. Je crois qu'elle avait

connaissance de ce projet d'enlèvement et qu'elle y consentait, car elle

ne fit aucune résistance et répondit à son père qu'elle était prête à

lui obéir. Zeyla demanda comme une grâce de ne pas quitter sa maîtresse,

et Mourad les emmena toutes deux sans leur donner seulement le temps

d'aller prendre d'autres vêtements.

--Il faut que tu sois bien sotte pour n'avoir ni crié, ni appelé avant

qu'ils fussent trop loin pour être rejoints.

--Souleyman m'avait bâillonnée et attachée.

--N'étais-tu pas d'accord avec eux?

--Peux-tu me soupçonner d'une telle trahison? moi qui ai jeté l'alarme

aussitôt que je l'ai pu! mais il était trop tard!

Ce misérable Souleyman ne s'était enfui que pour aller apprendre au bey

où était sa fille, la lui demander en mariage et l'obtenir selon toute

probabilité. J'enrageais de chagrin de me voir enlever cette enfant qui

me tenait si fort au coeur, et de colère en pensant qu'elle allait

appartenir à un autre.

Mériem chercha à calmer ma douleur en me parlant de la volonté du ciel,

de la sainte Vierge et des saints. Sa religion ressemblait plus à

l'idolâtrie qu'au christianisme. Je la remerciai de la bonne intention

qui lui faisait dire tant de sottises, et je sortis.

Je questionnai le remplaçant de Guidamour et lui demandai pourquoi il

avait manqué à sa consigne en laissant sortir les femmes.

--Mon colonel, répondit-il en tournant son bonnet de police dans ses

mains, je n'avais pas compris qu'elles étaient prisonnières.

--Tu ne t'es donc pas aperçu de la disparition de la cadine?

--Si fait, mon colonel, le lendemain!

--Où étais-tu et que faisais-tu ce soir-là?

--Je... je... causais ici dans la cour avec la petite fellahine, dit-il

en rougissant.

--Tu te permets d'en conter à une si jeune enfant? Tu me feras quinze

jours de salle de police pour te calmer, et quinze autre jours pour

t'apprendre à être plus vigilant.

--Oui, mon colonel!

Je fis ensuite appeler l'officier que j'avais chargé de veiller sur ma

maison et je le consignai pour huit jours. Puis j'allai savoir ce que

Guidamour pouvait bien avoir.

--C'est ma négresse, dit-il, qui m'a fait avaler une drogue dont j'ai

failli crever. Cette fille était de mèche avec le père Mourad, bien sûr,

et ma surveillance la gênait. Une autre fois, mon colonel, j'aimerais

bien mieux vous suivre que de répondre de sept femelles qui n'ont qu'une

idée, celle de détaler.

--Je t'excuse, mais tu aurais pu, au moins, te faire relever de ton

poste par un camarade moins bête.

--Mon colonel, il n'est pas trop coupable, allez! j'étais si malade que

j'ai bien pu lui transmettre la consigne de travers; ça me menait roide,

sans le citoyen Larrey, j'étais flambé.

Je fis subir ensuite un interrogatoire à la petite fellahine. Elle me

jura, avec les serments les plus terribles et les plus étranges, qu'elle

n'avait jamais été du complot et que si, le soir de l'enlèvement, elle

avait donné des distractions au gardien de la maison, c'était sans

aucune intention malhonnête, mais pour se moquer de lui; il était si

sot!

Celle-ci me parut sincère et elle l'était.

Je songeai à courir après Djémilé. Mais où la retrouver, dans cet océan

de sable?

Quoi qu'il pût en résulter, j'allai demander au général Reynier de me

permettre des recherches.

--Je suis désolé de vous refuser, dit-il, mais je ne veux pas perdre un

régiment de dragons pour les beaux yeux d'une fillette. J'ai besoin de

toute ma cavalerie. Restez donc! un soldat se doit à son drapeau, à son

pays plus qu'à sa maîtresse. Vous ne devriez pas vous le faire dire.

Il avait raison: à sa place j'eusse parlé comme lui. Je baissai la tête

sous la discipline militaire, et je m'en revins triste et abattu.

Pendant quelques jours je ne dormis ni ne mangeai. J'étais comme une âme

en peine, je regardais toutes les femmes voilées qui passaient, comme

si l'une d'elles eût pu être Djémilé.

Si j'eusse été en Europe, j'aurais plus vite pris le dessus; mais, dans

ce milieu arabe, tout me rappelait celle que j'avais perdue. Ce n'est

pas que le général en chef ne fît son possible pour enlever à la ville

son caractère oriental. On élevait des forts, on construisait des

hôpitaux, des casernes, des entrepôts, des greniers à blé; on bâtissait

un théâtre. Les rues étaient balayées, éclairées. Un jardin, à l'instar

du Tivoli de Paris, fut ouvert au public. J'y allai promener mon ennui

et demander des nouvelles de la division Desaix qui poursuivait Mourad.

C'était demander des nouvelles de Djémilé. J'appris bientôt qu'après un

combat acharné à Sédyman, Mourad avait été battu par Desaix et qu'il

gagnait la haute Égypte. Ceci m'enlevait tout espoir de revoir jamais la

jeune mameluke, et je devins, sans m'en apercevoir, d'une humeur

massacrante. Guidamour, rétabli de son empoisonnement, m'en avertit un

jour avec sa franchise habituelle:

--Pourquoi, me dit-il, vous casser la tête pour une petite fille qui ne

tenait guère à vous, puisqu'elle a filé! Oubliez-la, consolez-vous avec

d'autres, et, si elle était jolie comme quatre, prenez les cinq qui sont

chez vous pour la remplacer. Ajoutez-y la petite fellahine pour faire

la bonne mesure.

--Comme tu y vas, toi! Tu trouves qu'une seule femme ne suffit pas pour

nous faire endiabler, tu me conseilles d'en avoir six! Je tiens si peu à

elles que je vais leur donner la liberté.

--Ce sera un mauvais service que vous leur rendrez là! Elles mourront de

faim au coin d'une borne, ou bien elles seront la proie des passants, ce

serait dommage! Et puis, vous avez besoin de domestiques, noires ou

blanches.

--Alors, je dois les garder. Mais cela va me faire une singulière

réputation dans l'armée. Tant que j'avais Djémilé, il était tout simple

qu'elle eût des esclaves pour son service. Maintenant, que dira-t-on?

--On dira que vous avez une Syrienne pour repasser votre linge, une

Grecque pour astiquer votre fourniment, une Arabe pour panser votre

cheval, deux négresses pour cirer vos bottes, et une fellahine pour

faire les courses.

Sa bonne humeur me gagna et je finis par rire. Je fis un retour sur

moi-même et me trouvai ridicule.

VII

Au bout du compte, Djémilé n'était pas la seule jolie fille qu'il y eût

au monde. J'en avais dans ma maison qui eussent attiré l'attention de

tout homme moins prévenu que moi. Je ne parle ni des négresses, bonnes

bêtes de somme, ni de la petite Zabetta, un manche à balai; ni de la

chrétienne de Syrie, qui, avec son faux air de dévote et sa taille

penchée, me faisait l'effet d'un saule pleureur. Et puis les chrétiens

de Syrie passent en général pour être fourbes, menteurs, vils dans

l'abaissement, insolents dans la fortune. Elle devait tenir de ses

coreligionnaires et ne m'inspirait que de la méfiance. Quant à la

Grecque, Pannychis, elle était splendide de fraîcheur et d'embonpoint.

Ses traits rappelaient ceux des statues de Phidias; mais c'était la

nonchalance personnifiée: elle fumait du matin au soir, assise sur son

sofa, et n'en bougeait que lorsqu'elle ne pouvait pas faire autrement;

alors, elle s'en allait à petit pas en traînant ses babouches. Elle me

faisait bouillir le sang.

Si Tomadhyr n'était ni aussi grande, ni aussi belle, elle était à coup

sûr plus agréable. Ses traits fins, ses yeux pleins de feu, sa

physionomie expressive, sa démarche gracieuse, son talent de musicienne,

la plaçaient beaucoup au-dessus des autres. Le proverbe oriental dit:

Prends une blanche pour les yeux, mais pour le plaisir prends une

Égyptienne. Et Tomadhyr était tout ce qu'il y avait de plus égyptien.

Ordinairement vive et enjouée, elle avait pourtant des moments de

torpeur pires que ceux de Pannychis. Elle restait absorbée, sombre, le

regard fixe, les dents serrées, et comme insensible. Elle avait honte de

cet état maladif et allait se cacher dès qu'elle sentait venir un de ces

accès. Ses compagnes disaient tout bas qu'elle voyait les _afrites_,

c'est-à-dire les mauvais esprits, et, pour les conjurer, elles la

chargeaient d'amulettes et de talismans. Je la surpris un jour chez moi,

dans le divan, ce qui était une grave infraction aux convenances et au

respect qu'elle me devait.

Elle était étendue dans l'embrasure de mon moucharaby, le menton dans

les mains, et regardant avec attention dans un plat, une liqueur noire

qui me fit l'effet d'être de l'encre.

Elle était tellement absorbée que je m'approchai sans qu'elle

m'entendît.

--Que fais-tu là? lui demandai-je.

--Je regarde Djémilé, me répondit-elle sans lever les yeux.

--Djémilé, où ça?

--Là dedans.

J'eus la naïveté de regarder, mais je ne vis absolument rien que le

visage de Tomadhyr, réfléchi comme dans un miroir.

--La voilà! reprit-elle, elle est avec son père et sa mère... Il y a des

tentes, des chameaux; ils vont partir; oh! que c'est joli! Plus de deux

mille mameluks à cheval... Tout s'efface... Il n'y a plus que le

désert!... des palmiers... rien!

--Quelle est cette plaisanterie?

--C'est très-sérieux, dit-elle gravement. Tu ne sais donc pas que je

suis magicienne? Ne le dis pas aux autres, elles me feraient du mal.

--Ah! bravo! répondis-je en riant, me voilà en plein dans les _Mille et

une Nuits_.

--Qu'est-ce que tu dis? tu ne me crois pas? Assieds-toi et donne-moi ta

main. Je t'apprendrai ce que tu veux savoir.

--Je t'en défie.

--Vrai? dit-elle en me regardant dans les yeux. J'accepte.

Je feignis d'ajouter foi à sa sorcellerie. Elle me prit la main, y versa

une goutte de son liquide noir, s'agenouilla devant moi, et, s'accoudant

familièrement sur mon genou, elle resta les yeux fixés sur ce pâté

d'encre.

--Eh bien, y sommes-nous? lui dis-je.

--Oui, pense à une personne.

Je pensai à cette singulière fille qui se prétendait ou se croyait douée

de seconde vue.

--Tu penses à moi, dit-elle.

--C'est vrai: à quoi reconnais-tu cela?

--Je me suis vue passer là.

--Et maintenant à qui est-ce que je pense?

--À une femme blonde, très-jolie, elle se promène avec un petit garçon,

très-joli aussi. Elle est habillée à la française, l'enfant aussi.

Je restai stupéfait. Pour la dérouter, j'avais reporté ma pensée sur

mademoiselle de Cérignan et le jeune Louis.

--Et peux-tu me dire où est cette dame?

--Dans un jardin près d'un bassin rempli d'eau; voilà un vieux monsieur,

un Français avec des cheveux blancs, qui vient les chercher... Ils s'en

vont... ils entrent dans une maison... Je ne vois plus que le sable de

l'allée et des fleurs bleues.

Je lui demandai si je ne pourrais pas voir aussi.

--Non, dit-elle. Je ne peux dévoiler mon secret.

--Et peux-tu prédire l'avenir?

--Non!

--Tant pis! j'aurais voulu savoir...

--Si tu retrouveras Djémilé? Toutes tes idées sont tournées vers elle?

--Tu voudrais qu'elles le fussent vers une autre?

--Vers moi, oui! Fais-moi cadeau d'un collier d'or!

--Regarde dans ma main si je te le donnerai.

--Oui, tu me le donneras!

Je le lui donnai en effet.

Ce collier jeta la perturbation dans le harem, les autres lui portèrent

envie et lui cherchèrent querelle: pour les apaiser, je dus leur faire à

chacune un cadeau, et tout rentra dans le calme.

La splendide Pannychis en prit pourtant de l'ombrage, comme si elle eût

eu le droit d'être jalouse de moi. Elle me fit prier par l'Abyssinienne

de me rendre dans le harem, et, après avoir signifié d'un ton

d'autorité aux autres odalisques de s'éloigner, elle me parla ainsi:

--Sidi, depuis la fuite de ton épouse légitime, qui équivaut à un

divorce, tu n'as encore jeté les yeux sur aucune de nous, si ce n'est

sur Tomadhyr l'Égyptienne. Il faut que nous sachions si tu l'as choisie

pour ta femme, afin que nous ayons à lui obéir, ou si elle n'est pour

toi qu'une esclave que tu gardes pour ton plaisir et à qui nous ne

devons aucun respect.

Je répondis la vérité, Tomadhyr n'était ni ma femme ni ma maîtresse.

--Je suis satisfaite. En ce cas, il est temps que tu désignes celle qui

doit succéder à Djémilé. Regarde-moi. Je suis belle, j'ai dix-neuf ans,

je n'ai été mariée qu'une fois, je suis une cadine et non une _odaleuk_.

Je sais très-bien gouverner un harem et je mérite la préférence. Si tu

tiens à avoir deux femmes, je consens à ce que tu prennes Tomadhyr; mais

elle n'aura que le titre de perroquet, tandis que je serai la

_Khanoune_.

--Qu'entends-tu par _perroquet_?

--La _durrah_ (perroquet), c'est la seconde femme.

--Je ne veux ni de dame maîtresse ni de perroquet. Odalisque je t'ai

achetée, odalisque tu resteras. Que ferais-tu de plus si je te mettais à

la tête de ma maison? tu ne sais absolument rien. Continue donc à être

belle et à engraisser. Te manque-t-il quelque chose? Parle.

--Tu m'as fort bien traitée jusqu'à présent et je ne me plains pas de

toi; mais mon rang exige que je ne sois pas plus longtemps confondue

avec tes odalisques. Laisse-moi vivre comme une cadine et commander aux

négresses.

--Sois donc cadine si cela t'amuse; mais j'y mets une condition: c'est

que tu viendras déjeuner ou dîner avec moi chaque fois que je te le

ferai dire; je m'ennuie de manger seul.

--Et si tu as des amis, devrai-je me montrer à eux le visage découvert?

dit-elle d'un air effrayé.

--Oui, tu éclaireras de ta beauté les sauces que nous dégusterons.

Elle prit la plaisanterie pour un compliment, s'en montra fort

satisfaite et me répondit avec majesté:

--Je mangerai avec toi les sauces que tu voudras, et dès ce soir si cela

te convient; mais ne sois pas surpris si on te dit plus tard que je te

manque de respect.

--Oublie tes usages orientaux et fais ce que je te dis.

Dès le soir même, je mis au service de sa nonchalante personne Daoura et

Choho, et je la fis manger à ma table, ce qui leur parut de la dernière

inconvenance. Dès le lendemain, Mériem réclama: elle prétendit être une

cadine aussi et me pria de lui donner la petite fellahine pour la

servir. Elle m'adressa sa supplique d'un air si doux et en termes si

humbles, que j'y consentis à la même condition. Elle accepta sans

commentaires. Il est vrai qu'elle était chrétienne.

Restait Tomadhyr. Je lui demandai si elle était aussi une cadine et

combien elle voulait d'esclaves.

--Je n'ai pas besoin d'odalisques, répondit-elle, je suis mieux qu'une

dame, je suis une almée. Le sort m'a privée de ma liberté; mais je ne me

plains pas, puisqu'il m'a donné un maître tel que toi. Je ne désire rien

que de te servir.

C'était la seule désintéressée. Je la questionnai. J'appris qu'elle

était fille d'un chef arabe du Hedjaz et d'une Arabe du désert lybique.

De huit enfants, elle seule avait survécu. À l'âge de six ans, elle

avait perdu ses parents en l'espace d'un mois. Son père était mort fou,

une almée d'Esnèh l'avait recueillie, élevée, instruite, puis vendue un

très-gros prix à la femme d'un bey.

Celle-ci, voyant qu'elle devenait l'objet des attentions de son mari,

s'était vivement défaite d'elle et Yacoub l'avait achetée. C'était là

toute son histoire.

Je l'autorisai à venir tant qu'elle voudrait dans la maison de son

maître, puisqu'elle me considérait comme tel. Elle eut la discrétion de

n'en pas abuser, et je m'amusai parfois à la consulter; mais elle

n'était pas toujours voyante. C'était une fille intelligente, adroite et

prévenante. Je ne l'avais pas payée sa valeur. Je ne pouvais pourtant

pas être amoureux d'elle. Elle me faisait peur avec ses beaux yeux

souvent égarés.

J'obtins bientôt que Pannychis et Mériem mangeassent ensemble avec moi,

et j'apprivoisai si bien la grosse cadine, qu'elle consentit à boire du

vin. Tomadhyr, en sa qualité de fille de chambre, les négresses et la

petite fellahine servaient à table, chacune leur maître ou leur

maîtresse. J'avais pris un cuisinier français, et la gaieté était

revenue au logis.

J'ai dit que Malek était beau garçon, mais il était grave et solennel,

ne s'amusant de rien, et trouvant indigne de lui de sourire, plein

d'amour-propre et très-susceptible, mais cachant ses impressions comme

s'il eût eu peur qu'on les lui volât. Je l'invitai un jour à dîner avec

les deux odalisques, ce qui le flatta énormément, bien qu'il eût l'air

de trouver cela tout simple. Il fut pourtant très-scandalisé au fond,

quand il vit Pannychis s'asseoir près de lui; ce jour-là, elle n'osa

pas boire de vin; mais la chrétienne ne s'en priva pas assez. Quand elle

eut la langue déliée, elle attaqua le mameluk, né dans le rite grec et

converti forcément à l'islamisme. Elle lui reprocha sa tempérance, le

poussa à boire, et finalement le traita de renégat. Malek resta

impassible et la regarda avec mépris. Elle se piqua à ce jeu-là et

chercha alors à porter le trouble dans le coeur de cet homme de marbre.

Elle joua des prunelles. En Orient, c'est tout un langage; c'est le seul

que les femmes puissent parler en public, voilées comme elles le sont et

ne pouvant lier conversation avec aucun homme dans la rue; aussi les

filles, tant musulmanes que chrétiennes ou cophtes, savent-elles tout

dire sans ouvrir la bouche.

Malek n'était pas si bien cuirassé qu'il voulait le paraître, mais il ne

bougea pas. Mériem en prit de l'humeur et se retira avec Pannychis.

Malek me quitta quelques moments après, sans me faire aucune observation

sur le singulier repas que je lui avais donné. J'allais me coucher quand

Tomadhyr vint me dire que Mériem, rien qu'avec le langage des yeux,

avait assigné un rendez-vous à Malek et qu'elle s'apprêtait à sortir.

Je n'étais pas le moins du monde jaloux, je ne m'étais arrogé aucun

droit sur cette fille, mais je ne voulais pas jouer vis-à-vis de mon

mameluk le rôle d'un maître trompé. Je me tins prêt et je suivis

l'esclave coupable. Elle s'arrêta dans le jardin, près de la porte qui

donnait sur la rue, et je me cachai dans un buisson en entendant venir

Malek.

Celui-ci, sans lui donner le temps de s'expliquer, lui dit: Quoique tu

sois une fille impure, qui bois du vin, je suis venu pour te dire la

vérité. Je comprends bien ce que tu désires de moi. Cela ne sera pas,

d'abord parce que tu appartiens à un homme que j'estime et que je ne

veux pas lui voler son bien; ensuite parce que tu ne me plais pas!

qu'Allah te ramène à la raison, je m'en vais!

Et il s'en retourna en laissant Mériem stupéfaite.

Mademoiselle de Cérignan · 第 4 / 16 段