Djémilé avait mis toutes ses femmes sous les armes, s'était parée de
tous ses bijoux et y avait ajouté ceux qu'elle avait passés la matinée à
choisir, car j'avais fait venir toute une friperie et toute une
joaillerie pour équiper les compagnes de la fille de Mourad.
L'entrevue fut des plus comiques. Dès que l'Européenne parut sur le
seuil du divan où j'avais rassemblé le harem, Djémilé se leva, et,
suivie de ses esclaves, courut au-devant d'elle, posa la main à son
front, à sa poitrine, lui prit les pouces et y posa ses lèvres. Elle
s'attendait à ce que Sylvie lui rendît les mêmes hommages. Il n'en fut
rien. L'ex-comédienne n'avait aucune idée des usages de l'Orient. La
jeune mamelucke se redressa alors avec fierté, lui tourna le dos et
revint sur son sofa. Puis, s'adressant à moi: Dis-lui de s'asseoir si
elle le veut. Offre-lui un narghilé et du café.
Je traduisis mot à mot.
--Est-elle drôle, cette petite? dit Sylvie, mais je ne veux ni de son
café ni de sa pipe.
Quand j'eus reporté ces paroles à Djémilé.
--Ton épouse est bien mal apprise, dit-elle.
--Elle n'est pas ma femme.
--Alors, que vient-elle faire chez toi et à visage découvert? C'est donc
une almée ou quelque chose de pis?
--Que dit-elle? demanda Sylvie. Elle me fait des yeux comme si elle
voulait me manger.
--La trouvez-vous jolie?
--Sans doute; mais Dieu sait comme c'est fagoté!
Je dis à la mameluke que Sylvie la trouvait belle.
--Moi, je la trouve laide, tu peux le lui dire de ma part. Fais-la donc
fumer, ça la rendra malade et je serai contente.
Thomadhyr, sur un signe de sa maîtresse, offrit à la visiteuse une pipe,
tandis que Daoura lui versait du café.
--Mais je ne veux rien, dit-elle.
--Il n'est pas empoisonné, lui dit Tomadhyr, offensée.
J'engageai Sylvie à accepter. Sur mon insistance, elle tira trois
bouffées, toussa, se mit de la fumée dans les yeux, et pour se
remettre, avala bouillant le café préparé à la turque, encore tout
bourbeux, ce qui lui fit faire une grimace épouvantable.
--Qu'elle est sotte! s'écria Djémilé en battant des mains et en riant
d'une joie d'enfant. Toutes les autres l'imitèrent, autant pour lui
complaire que par jalousie instinctive contre la Française.
--Qu'est-ce qu'elles ont donc tant à rire, toutes vos _grues_? s'écria
Sylvie.
--Elles rient de ce que vous n'avez pas donné le temps à votre café de
déposer au fond de la tasse.
--Ce n'est pas si drôle que ça, je me suis brûlée affreusement avec leur
_chicorée_. Faites-les donc taire! elles sont agaçantes avec leurs cris.
Je leur observai qu'il était fort grossier dans tous les pays du monde
de se moquer de ses hôtes. Elles se turent. Djémilé reprit son sérieux;
mais, au bout d'un instant, elle eut le malheur de lever de nouveau les
yeux vers Sylvie, qui s'essuyait la langue avec son mouchoir. Dès lors,
adieu toute gravité. Elle fut prise d'un rire inextinguible. Elle en
avait les larmes aux yeux. Il va sans dire que les autres éclatèrent.
Je parvins à obtenir un peu de calme, mais non sans peine, car moi aussi
je riais.
--Je ne sais trop, reprit Sylvie, quel plaisir vous pouvez trouver dans
la compagnie de ces sauvagesses. Il est vrai qu'en voilà trois fort
jolies. D'abord cette grosse-là, qui ressemble à une Junon de M. David!
Elle désigna la Grecque Pannychis.--Et puis, cette mince, reprit-elle en
me montrant Tomadhyr; elle a des yeux impossibles, mon cher, ce sont des
charbons ardents. Et puis, votre favorite, mais je préfère la belle aux
yeux de feu.
--Que dit-elle donc? me demanda Djémilé. Elle se moque de moi?
--Pas le moins du monde; elle parle de Tomadhyr qu'elle trouve jolie.
Celle-ci, pour la remercier, s'approcha de Sylvie qui la repoussa en
disant: Ah! ma chère, je n'aime pas à être embrassée par les femmes.
Tomadhyr alla reprendre sa place en riant sous cape. Sylvie de leva.
Djémilé en fit autant et l'engagea à revenir, autant pour prendre des
leçons de politesse que pour l'amuser encore.
Je me gardai bien de traduire textuellement une si aimable invitation.
La comédienne lui fit une révérence, et comme elle se dirigeait vers la
porte, je lui vis un vieux plumail que Tomadhyr, sous prétexte de
l'embrasser, lui avait attaché en guise de croupière. Ce fut pour le
coup qu'il y eut une explosion de rires et de cris de joie. Je détachai
l'aile de volaille sans que madame Dubertet s'en aperçut et je la jetai
au nez de l'esclave espiègle.
Au moment de sortir, Sylvie fit une nouvelle révérence à Djémilé qui,
pour la congédier selon les usages, lui dit:
--Le ciel vous accorde une nombreuse postérité et conserve vos enfants!
V
Quelques jours après, Sylvie, voulant prendre sa revanche, car elle
n'était pas assez simple pour n'avoir pas vu qu'on s'était moqué d'elle,
me pria de lui amener Djémilé à dîner.
Je tirais vanité de la beauté de cette jeune fille, et j'étais content
de la montrer à Dubertet et aux autres. J'eus beaucoup de peine à
obtenir son consentement.
--Enfin, me dit-elle, puisque tu le veux, j'irai, mais ce sera une
grande honte pour moi. Je ne connais pas plus vos usages que vous ne
connaissez les nôtres, et elles vont se moquer de moi à leur tour.
Apprends-moi comment je dois me conduire.
Elle avait beaucoup d'amour-propre. Je la mis au fait tant bien que mal
de ce qui se passait avant, pendant et après le dîner. Quand elle sut
que Dubertet serait présent, elle fut sur le point de se rétracter, ne
voulant point paraître à visage découvert devant lui.
--Ma chère enfant, lui dis-je, chez nous les femmes vont partout sans
voiles, cela ne leur attire le blâme de personne. Il n'y a que les
laiderons qui se cachent la figure.
--Eh bien, soit! j'ôterai mon voile; d'ailleurs, les chrétiens ne sont
pas des hommes pour moi.
--En ce cas, tu me considères comme un chien?
Elle rougit jusqu'au blanc des yeux et me dit:
--Toi, tu n'es pas chrétien!
--Bah! et que suis-je donc?
--Tu parles arabe, tu respectes Allah et son prophète, et tu es doux
pour ta captive Djémilé. Aussi j'ai une grande amitié pour toi et je
suis heureuse ici.
Elle n'était pas difficile à contenter, car l'existence qu'elle menait
m'eût ennuyé à mourir. Ne sachant ni lire, ni écrire, ni broder au
tambour, ni même jouer d'un instrument quelconque, elle passait son
temps à s'attifer, à prendre des bains, à boire du café, fumer et
bâiller. Elle ne s'occupait même pas des soins de la maison; elle en
avait chargé les négresses. Sauf Tomadhyr, qui était belle conteuse,
bonne joueuse de tarabouk, et qui avait une légère teinture
d'instruction, les autres ne savaient pas compter jusqu'à cent. À quoi
leur eût servi d'apprendre? On ne leur avait jamais demandé que d'être
jolies.
Elles vivaient en bonne intelligence et se montraient toutes soumises
aux volontés et aux caprices de la _Khanoune_, c'est-à-dire de la
maîtresse de la maison. Celle-ci avait son appartement séparé, chambre,
antichambre et cabinet de toilette, qui donnaient sur la principale
pièce du harem; c'était le salon commun, entouré de divans, avec de
petites tables incrustées d'écaille et des enfoncements découpés en
ogive çà et là dans la muraille, servant à serrer les naghlès, les vases
de fleurs et les tasses à café.
Quant aux esclaves ou _odaleuk_, elles dormaient tout habillées sur les
sofas des petites chambres qui entouraient le salon, sur les nattes ou
les divans des grandes salles sans avoir de place fixe, et parfois sur
les galeries en plein air; car, comme je l'ai déjà dit, il n'y avait pas
un seul lit dans toute la maison.
Cette cohabitation avec huit femmes, toutes jeunes et plus ou moins
belles chacune dans son genre, peut d'abord paraître singulière à un
Européen. Je me figurais aussi que les Turcs, ayant plusieurs épouses et
une quantité d'esclaves, se retiraient chaque soir avec deux ou trois
d'entre elles. Je me trompais étrangement. J'appris bientôt que le
musulman ne vivait en réalité qu'avec une seule. Si la loi lui permet
d'en prendre quatre, il n'y a que les gens excessivement riches qui
puissent se passer ce luxe. Ordinairement il se borne à prendre une
seule femme légitime. Les filles de bonne maison en font presque
toujours une condition avant le mariage. Quant aux esclaves, il en peut
avoir autant qu'il en peut nourrir. Mais, dans ce cas, il fait bien de
les loger ailleurs que chez son épouse; celles qu'il lui a données sont
devenues sa propriété, et, s'il veut avoir la paix chez lui, il se garde
bien de s'occuper d'elles. Du reste, les maisons séparées en deux
parties deviennent, par le fait, deux maisons distinctes dont les
intérêts et la vie intimes sont différents. Dans le cas où les femmes
sont nombreuses, le harem est une sorte de couvent, où chaque cadine vit
séparément avec ses esclaves. Le mari n'y va rendre visite qu'avec
cérémonie, et, comme il ne mange jamais en leur compagnie, il y passe
son temps à fumer et à prendre du café ou des sorbets; et encore, s'il
trouve des babouches à la porte du harem, il se retire discrètement, de
crainte de gêner et de voir les nobles visiteuses ou amies de sa femme.
C'était encore une erreur de ma part de croire que les musulmanes
étaient des prisonnières que l'on gardait à vue. Les _cadines_,
c'est-à-dire les dames, sont parfaitement libres de sortir,
accompagnées, il est vrai, par leurs esclaves ou par leurs eunuques,
d'aller aux bains, de rendre et de recevoir des visites. Si elles n'ont
pas le droit de témoigner en justice et de se mêler aux fidèles dans les
mosquées, elles peuvent néanmoins hériter et posséder comme partout,
même en dehors de l'autorité du mari. Elles peuvent même demander à
divorcer; mais il leur faut donner de fortes raisons, tandis que le mari
n'a qu'à dire devant trois témoins: «Tu es divorcée,» pour que cela ait
force de loi.
Le jour du dîner arrivé, j'allai chez Djémilé. Je la trouvai parée de
ses plus beaux atours et riant aux éclats en imitant les révérences de
Sylvie. Tomadhyr lui rendait ses saluts en arrondissant les bras et en
prenant des airs penchés.
En m'apercevant, toutes s'envolèrent--comme une compagnie de perdrix.
Je les rassurai, et j'emmenai Djémilé.
Dans le jardin, je lui offris mon bras et je sentis qu'elle tremblait.
--Si tu as peur, lui dis-je, reste ici. Je dirai que tu es malade. Je ne
veux pas te contraindre.
--Non, ce n'est pas la peur, c'est... je ne sais pas!... C'est si
étrange que tu me tiennes ainsi pour marcher!
Dubertet ou plutôt Sylvie avait invité plusieurs personnes, entre autres
le colonel Sabardin, qui était de mes amis, Morin dont le bras était
guéri, et il signor Fosco. Quand Djémilé se trouva devant tous ces
hommes, elle fut décontenancée. Mais, se remettant vite, elle alla droit
à Sylvie comme on marche au feu, et lui fit une des révérences qu'elle
venait de répéter dans le harem. Elle s'en acquitta assez bien.
--Est-ce que cette jeune dame, dit Sabardin, va garder son mouchoir sur
le visage pour dîner? ce sera bien gênant.
Je priai Djémilé de quitter son voile, ce qu'elle fit en rougissant, et
elle se tint les yeux baissés.
--On lui ôterait ses cottes, observa Sylvie, qu'elle ne serait pas plus
honteuse. La pudeur est décidément une affaire de convention!
--Comment! s'écria Morin, c'est là l'enfant que vous avez recueillie
aux Pyramides? mais c'est un chef-d'oeuvre! quelle finesse de traits,
quel regard! Colonel, il faudra que vous me permettiez de faire son
portrait.
--De grand coeur, répondis-je, et je fis part de sa proposition à
Djémilé.
--Je ne veux pas, dit-elle; pour qu'il m'emporte et me fasse arriver
malheur? non! non, jamais!
Dubertet lui offrit le bras pour passer dans la salle à manger. Djémilé
hésitait; et, comme je lui faisais signe d'accepter, elle me dit d'un
ton de reproche:--Tu n'es donc pas jaloux, pour me laisser emmener par
un autre homme?
Je lui expliquai en deux mots que Dubertet n'agissait ainsi que pour lui
témoigner son respect. Il la plaça à côté de lui à table et s'occupa
exclusivement d'elle. Il avait appris trois mots d'arabe et il les
répétait à tort et à travers, ce qui la faisait beaucoup rire.
Sylvie, qui ne comprenait pas même ces trois mots, crut ou feignit de
croire qu'il lui disait des fadeurs. C'était un bon prétexte pour lui
rendre la pareille. Elle s'attaqua à Sabardin, mais celui-ci était tout
à ce qu'il mangeait. Alors elle se retourna vers moi, et je devins le
but de ses agaceries.
Djémilé avait un coup d'oeil d'aigle, et rien ne lui échappa: on
apporta du vin de Champagne et Dubertet lui persuada d'en boire, en lui
disant que ce n'était pas du vin. Elle en but fort peu, mais cela suffit
pour lui monter la tête. Dubertet était gai et redoublait de
prévenances, Djémilé comprenait bien, et, en vraie coquette, acceptait
ses hommages avec une certaine satisfaction. J'en eus du dépit contre
elle, et j'en voulus à mon ami de chercher à me _souffler_ cette jeune
fille, qu'il croyait être ma maîtresse. Je me reprochai d'avoir été si
scrupuleux en repoussant les avances de la sienne. Je ne sais si cette
diablesse de Sylvie lut dans ma pensée; mais, en se levant de table,
elle me dit tout bas:
--Je serai ce soir, à onze heures, dans votre jardin, sous le grand
caroubier; j'ai à vous parler.
J'en voulais tant à Dubertet que je promis d'être exact au rendez-vous.
Quand le café fut pris, elle se donna le luxe d'une scène de jalousie à
son amant, et j'en profitai pour m'esquiver avec Djémilé qui m'avait
déjà demandé trois fois à s'en aller.
J'étais de mauvaise humeur, elle s'en aperçut, m'en demanda la cause. Ne
voulant point la lui apprendre, je lui dis que j'avais mal à la tête.
--Oh! ce n'est pas cela, dit-elle.
--Qu'est-ce donc?
--Tu veux que je te le dise?
--Oui, parle.
--Eh bien, quoique je ne comprenne pas votre langage, j'ai deviné bien
des choses.
--Et qu'as-tu deviné?
--D'abord que ton ami voulait me plaire et que cela t'a fâché: puis, que
sa femme a de l'amour pour toi.
--Et quand cela serait, que t'importe! lui dis-je un peu durement.
--Tu as le droit de l'acheter à ton ami et de l'amener dans ton harem;
mais j'en aurai beaucoup de chagrin. Ce n'est pas là ce que tu m'avais
promis!
--Et que t'avais-je promis?
--Que je serais seule maîtresse au logis.
Et elle fondit en larmes.
J'eus beau dire qu'elle seule régnerait chez moi, que je ne pouvais pas
acheter la Française, qu'elle ne viendrait jamais, rien n'y fit. Elle
pleurait toujours. Le vin de Champagne lui avait porté sur les nerfs.
Onze heures sonnèrent, c'est-à-dire que le muezzin cria l'heure, du haut
d'un minaret voisin. Sylvie devait m'attendre; mais je ne pouvais
laisser cette enfant, excitée comme elle l'était; et puis, elle était
si jolie que j'aurais sacrifié tous les rendez-vous de la terre pour
elle.
Je ne trouvai rien de mieux pour la consoler que de lui faire des
compliments. Elle essuya ses larmes, me dit qu'elle avait été bien
sotte, et m'avoua en rougissant qu'elle était jalouse de moi.
--Si tu es jalouse, c'est donc que tu m'aimes, petite Djémilé? dis-je en
la serrant sur mon coeur.
--Eh bien, oui! répondit-elle en se jetant à mon cou. Je t'aime et je
t'aimerai toute ma vie.
Ma bouche rencontra la sienne. Elle trembla et bondit sous ce premier
baiser, en s'échappant de mes bras.
Son esclave Tomadhyr entra en ce moment.
--Que veux-tu? lui demandai-je impatienté de sa présence.
--Je venais savoir si la sultane était rentrée, afin de l'aider à se
déshabiller.
--Va-t'en! et ne viens jamais sans être appelée, lui répondit sa
maîtresse avec colère. Quand elle fut partie, Djémilé vint à moi, et,
d'un air sérieux, me dit:--Je serais méprisable à mes propres yeux, si
je me donnais à toi avant d'être ta femme. Demande-moi à mon père.
--Et où le prendre?
--Il doit être dans le Fayoum.
--Mais, chère enfant, quand même je pourrais y aller maintenant, ce
serait en pure perte. Ne suis-je pas l'un de ses ennemis?
--Et pourquoi ne deviendrais-tu pas son ami?
--Parce que ce serait déserter mon drapeau et trahir l'armée.
--Alors, tu veux donc que je sois avilie si je te cède, ou malheureuse
si je te résiste?
--Ta fierté et la pudeur te grandissent dans mon estime. Reste pure. Je
ne t'en aime que davantage. Nous reparlerons mariage plus tard.
--Oui, plus tard, dit-elle en se retirant.
L'heure de mon rendez-vous était envolée depuis longtemps; mais j'étais
loin de regretter d'y avoir manqué. Djémilé m'avait préservé d'une
sottise, et je m'endormis en me promettant de brûler un cierge à ma
petite vierge musulmane. Sylvie dut m'en vouloir, mais je m'en inquiétai
peu.
Parmi les cavaliers que Malek nous avait amenés, il s'en trouvait un que
j'avais vu, à deux reprises, rôder dans mon jardin sans y être appelé.
Je le soupçonnais d'abord d'avoir connaissance du trésor et de vouloir
s'introduire dans la maison. M'étant informé de lui près de Malek,
j'appris qu'il se nommait Souleyman el Haleby et qu'il était natif
d'Alep. Je lui fis défendre l'entrée du jardin. Il n'y revint plus,
mais il passait des journées, assis, les jambes croisées, devant la
porte, à gratter d'une mandoline à trois cordes et à psalmodier des
ballades et des chants d'amour.
À laquelle de mes esclaves adressait-il ses sérénades? Je le sus
bientôt. Un jour qu'il me croyait bien loin, il franchit le jardin, et
pénétra dans la maison jusque sous le moucharaby de la chambre de
Djémilé.
Le Lindor musulman commença par vanter sa noblesse, sa bravoure, son
cheval, ses exploits, les coups de sabre qu'il avait donnés, énuméra les
têtes qu'il avait tranchées; puis il chanta les louanges de Mourad Bey,
la gloire de Mahomet, la puissance d'Allah qui préparait ses foudres
pour nous anéantir. Il se plaignit ensuite des rigueurs de Djémilé, lui
exprimant son amour sur tous les tons, avec des hyperboles et des
métaphores orientales, lui reprochant de ne pas descendre dans la cour,
lui offrant de la ramener à sa famille, et finalement il lui proposa de
se sauver dans le désert avec lui, cette nuit même, tandis que j'étais
absent.
Je tremblais d'entendre ma captive accepter ses propositions.
--Souleyman, lui répondit-elle, cesse de me poursuivre de ton amour. Tu
n'as jamais vu mon visage et tu ignores si je suis belle ou laide. Ce
que tu recherches en moi, c'est l'alliance de mon père. Apprends d'abord
que je suis laide à faire peur. Demande-le plutôt au chef français qui a
osé soulever mon voile! Mais Allah l'a puni de sa curiosité, il s'est
retiré épouvanté; ensuite j'ai juré par le Koran, de ne pas m'enfuir. La
fille de Mourad est fière, elle ne saurait manquer à son serment, même
vis-à-vis d'un chrétien. Si tu veux retourner vers mon père, dis-lui où
je suis. Il sait bien la rançon qu'il doit offrir au chef français en
échange de sa fille. Va t'en et qu'Allah te protége.
J'entendis la fenêtre se refermer et Souleyman s'éloigner.
Rassuré sur la loyauté de Djémilé, j'avais une autre inquiétude; je ne
voulais pas que son père vînt me la reprendre, fût-ce en payant une
rançon de roi. Je prenais plaisir à la regarder. J'en étais jaloux comme
un avare l'est du trésor auquel il ne touche pas.
Je fis appeler Malek et lui donnai des ordres pour qu'il surveillât de
près son Arabe, après quoi je le fis venir lui-même. Quand il fut devant
moi:
--Tu veux fuir, lui dis-je sans préambule, et cela au mépris du serment
que tu as prêté entre les mains du général. Comme je suis le maître de
ton maître, je t'avertis qu'à la moindre tentative, je te ferai trancher
la tête: c'est tout ce que j'avais à te dire, va t'en.
--Les chrétiens ne coupent pas les têtes, dit-il en me jetant un regard
dédaigneux.
--Vous nous avez donné l'exemple, vous autres musulmans, et c'est la
meilleure manière de vous empêcher d'aller jouir des délices du paradis
de Mahomet.
Souleyman poussa un grognement sourd et sortit.
VI
Dans les premiers jours du mois d'août, l'ordre m'arriva de monter à
cheval et d'aller rejoindre sur la route de Belbéys, avec mon régiment,
la division commandée par Bonaparte. J'allai prévenir Djémilé de mon
départ.
Elle parut d'abord ne pas comprendre ce que je lui disais, tant elle fut
surprise, puis elle s'élança vers moi.
--Comment, dit-elle, tu vas me quitter? Pour combien de temps? À jamais,
peut-être!
--Je ne crois pas que l'expédition soit de longue durée. Nous allons
protéger contre les Bédouins la caravane des pèlerins de la Mecque qui
revient au Caire.
--C'est une oeuvre pieuse, va, et qu'Allah te protége! Mais je vais bien
m'ennuyer ici!
--Pas plus que tu ne t'ennuies tous les jours.
--Mais j'aurai peur!
--Je serai bientôt revenu. En mon absence, ne sors pas du harem et
veille à ce que tes esclaves ne prennent pas la clef des champs.
--Laisses-tu quelqu'un pour nous garder?
--Oui, un escadron tout entier.
--Dans la maison? s'écria-t-elle avec effroi.
--Non, dans la maison il n'y aura que Guidamour.
Elle m'apporta son front. Je l'embrassai et la quittai, après avoir
donné des ordres à celui qui devait veiller sur mon troupeau; je me
rendis au quartier où le régiment n'attendait plus que moi pour partir.
N'apercevant pas Souleyman parmi les cavaliers de Malek, je lui demandai
ce qu'il en avait fait.
--Il est parti depuis huit jours.
--Et tu l'as laissé rejoindre Mourad, ton ennemi personnel?
--Je ne suis pas l'ami de Souleyman, pour qu'il me fasse part de ses
projets! Peut-être lui est-il arrivé malheur, car il a laissé son cheval
et ses armes, comme s'il devait revenir.
--S'il revient, dis-je à l'officier chargé de garder Boulaq et de
protéger ma maison, fusillez-le comme déserteur.
--Soyez tranquille, ce sera fait!
Nous entrâmes dans le désert tout de suite en sortant du Caire, au seuil
de la porte de la Victoire. Nous traversâmes El-Khankah et Abou-Zabel,
cités jadis florissantes qui maintenant tombent en ruines. Près de
Belbéys, nous rencontrons une partie des pèlerins de la Mecque, que les
Bédouins emmenaient prisonniers après les avoir pillés. Le fait de
délivrer les pèlerins, de rattraper leurs richesses et de donner la
chasse aux Bédouins ne fut ni long ni difficile. Bonaparte les traita
fort bien, ces pèlerins, et leur fournit une bonne escorte jusqu'au
Caire. Je pensais que la campagne était terminée et je me réjouissais
déjà à l'idée de revoir ma petite cadine. Point! Ibrahim-Bey avait
établi son quartier général à Belbéys et y avait convoqué les autres
beys mameluks, afin de reprendre l'offensive; à la nouvelle de notre
arrivée, il se retire; nous le suivons jusqu'à Salahyeh. Là, il y eut un
combat de cavalerie qui faillit coûter la vie au général en chef.
Ibrahim venait de lever son camp, lorsque Bonaparte arriva, suivi d'une
escorte de 300 hussards. Ceux-ci se jetèrent sur les 500 mameluks qui
protégeaient la retraite des femmes et des bagages. Ils s'ouvrent un
passage dans leurs rangs, mais ils sont bientôt enveloppés. Bonaparte,
avec ses guides et son état-major, vole à leur secours et la mêlée
devient générale. Le colonel du 7e de hussards, Détrés, est tué,
l'aide de camp Shulkowsky reçoit huit blessures. Bonaparte lui-même met
le sabre à la main.
Je ne sais trop comment cela eût fini, si mon régiment ne fût venu à
leur secours en fournissant l'une de ces belles charges à fond de train,
auxquelles rien ne résiste. Non-seulement nous mîmes en déroute la
cavalerie mameluke, mais encore nous lui enlevâmes deux pièces de canon
et cinquante chameaux chargés de bagages. Ce jour-là 11 août, le 3e
dragons fut mis à l'ordre du jour de l'armée, et le colonel fut invité à
souper sous la tente du général en chef. Je n'avais jamais vu Bonaparte
de si près et je n'avais jamais causé avec lui.
Je ne fus pas surpris de la beauté des lignes de sa figure, j'avais
assez vécu en Italie pour savoir que ce type sculptural y est encore
très-répandu; mais la douceur pénétrante de son regard n'appartenait
qu'à lui. Dans la colère, ce regard ne devenait pas terrible comme on
l'a dit, il était celui de tout autre homme dans la même situation
morale. Sa véritable particularité c'était d'être persuasif à un degré
qui pouvait le rendre irrésistible.
Un des généraux qu'il avait invités blâma tout haut l'imprudence qu'il
avait commise en se jetant au milieu des mameluks. Vous pouviez,
ajouta-t-il, être fait prisonnier ou être tué.