Il est vrai que les filles de l'Orient sont nubiles de bonne heure.

C'était pourtant une enfant, et je me sentis pris pour elle d'un

sentiment où l'affection protectrice du père se mêlait à la jalousie du

maître. Je la questionnai sur sa famille, sur son père Mourad, dont on

racontait tant de choses vraies ou fausses.

Et voici, en résumé, ce qu'elle m'apprit. Mourad, fils d'un petit

cultivateur chrétien des environs d'Erzeroum, avait été enlevé à l'âge

de douze ans et vendu comme esclave à Aly-Bey, qui lui avait fait

embrasser l'islamisme. En devenant homme, il se distingua bientôt des

autres serviteurs d'Aly par son courage et son habileté. Celui-ci prit

pour femme une jeune et belle Circassienne dont Mourad devint quelques

années plus tard éperdument amoureux. Quand Aly prétendit s'élever

au-dessus des vingt-quatre beys ses égaux et les soumettre à son

autorité, Abou Dahab, l'un de ses kiachefs ou lieutenants, ne voulut

point le reconnaître pour suzerain. Il se mit à la tête des mécontents

et lui déclara la guerre. Mourad, entraîné par son amour, vint trouver

Abou Dahab et lui offrit de lui livrer son maître, à condition qu'il

aurait son harem en partage. Le marché fut conclu. Mourad, sachant

qu'Aly devait passer pendant la nuit dans un bois de palmiers, alla s'y

poster, l'attaqua avec un millier de mamelucks et le tua de sa propre

main. Il eut son harem. Abou Dahab mourut quelques jours après, en lui

léguant ses richesses, et c'est ainsi que Mourad devint l'époux de la

belle Géorgienne Nefyssèh et l'un des beys les plus renommés. Peu à

peu, par ses armes ou par son ascendant, il soumit ses vingt-quatre

rivaux et partagea l'autorité avec Ibrahim.

Djémilé me faisait part des amours et de la trahison de son père comme

d'une chose toute simple. N'avait-elle aucune conscience du bien et du

mal?

Au bruit que Guidamour et sa négresse firent en apportant le souper,

Djémilé reprit son voile. Je l'invitai à manger avec moi. Elle s'y

refusa et me demanda la permission de se retirer avec son esclave noire

dans la chambre voisine. Je ne voulus pas la contraindre; je lui

demandai seulement sa parole de ne pas chercher à s'échapper, la

prévenant qu'elle serait infailliblement reprise et peut-être par

quelque autre qui, ne sachant pas sa langue et ne se doutant pas de son

rang, la traiterait en esclave.

--Chrétien, dit-elle, je comprends bien que je ne peux retourner auprès

de mon père sans que tu y consentes. Tu fixeras ma rançon et j'attendrai

chez toi la réponse. Je te le jure sur le Koran.

Je ne me fiai qu'à moitié à sa parole, et afin qu'il ne lui arrivât rien

de fâcheux, je donnai des ordres pour qu'elle ne pût s'échapper.

L'armée s'établit à Embabèh et à Gizèh, où était le quartier général de

Bonaparte, et trouva de quoi se dédommager des privations et des

fatigues des jours précédents. Elle avait en abondance des vivres frais,

des fruits, des pâtisseries, des raisins succulents.

Cette dernière affaire, qui prit le nom de bataille des Pyramides, nous

avait coûté une centaine d'hommes tués ou blessés, tandis que plus de

six cents mameluks avaient été tués; un millier s'était noyé dans le

Nil. Aussi nos soldats passèrent-ils les quatre jours de répit que

Bonaparte leur accorda, à repêcher les morts pour les dépouiller. Les

mameluks portent toute leur fortune sur eux. Quelques-uns de mes dragons

recueillirent ainsi des bourses contenant trois et quatre cents pièces

d'or. Les chevaux m'intéressant plus que les sacs de sequins, je fis

main basse sur tous ceux que je pus attraper, et quand arriva la

flottille restée engravée pendant deux jours sur un banc de sable,

j'avais de quoi monter une partie de mon régiment.

Après deux jours de négociations, la ville du Caire nous ouvrit ses

portes. Bonaparte y transporta son quartier général et y fit son entrée

le 25 juillet, avec son état-major et quelques bataillons de grenadiers

sans armes, afin d'inspirer la confiance aux Caïrotes: les autres

divisions vinrent occuper la ville pendant la nuit. La mienne reçut

l'ordre d'occuper la petite ville de Boulaq, qui n'est, en somme, qu'un

faubourg du Caire, et mon régiment prit ses quartiers à mi-chemin de la

ville et du village.

Comme à Embabèh, je trouvai une maison vide d'habitants. Je sus plus

tard que le propriétaire avait été tué aux Pyramides. Elle était vaste

et divisée en deux parties principales, l'une pour le maître du logis,

l'autre pour les femmes et la famille. Elle ne présentait à l'extérieur

que des murailles nues, percées de rares et étroites ouvertures

semblables à des meurtrières. L'intérieur renfermait une cour assez

grande pour être disposée en parterre de fleurs, avec une fontaine de

marbre dans le milieu. Tous les appartements qu'avaient occupés les

hommes s'ouvraient sur cette cour qui, par sa disposition, ses

colonnades et galeries, rappelait l'atrium antique.

À côté, et séparée par une porte massive fermant à triple serrure, était

une autre cour plus petite, sur laquelle donnaient les appartements

destinés aux femmes et les salles de bain. C'était le harem, et ce fut

là que Djémilé et son esclave noire s'installèrent. Je m'emparai de

l'autre partie. Je n'avais que l'embarras des logements. Enfin j'en

trouvai un à mon goût, au rez-de-chaussée, car la maison avait deux

étages et j'aurais pu offrir l'hospitalité à tous les officiers de mon

régiment; c'était une pièce au plafond peint et doré, au pavé couvert de

nattes et aux murs recouverts de stuc.

Les meubles ressemblaient peu à ceux que j'avais l'habitude de voir. Il

n'y a pas de lit en Orient, ce serait un meuble trop chaud. On dort tout

habillé sur des sofas ou sur des divans, et l'on s'assied à terre pour

manger sur de petites tables d'un pied de haut. Les armoires sont, ou

des niches dans la muraille, ou des coffres de bois peint. Cette chambre

communiquait avec le salon ou divan, où étaient reçus les étrangers. Je

confiai à Guidamour la garde de l'unique porte placée à l'extrémité de

la maison. Elle était peinte en rouge avec des filets blancs et on y

lisait, écrite en lettres d'or, cette sentence tirée du Koran:

_Les biens de la terre sont passagers. Les trésors du ciel sont plus

précieux._

Dans les dépendances se trouvaient les écuries, et des magasins bien

approvisionnés. Le tout au milieu de jardins arrosés d'eaux vives et

entourés de murailles.

Dubertet et sa compagne vinrent louer une maison à côté de la mienne.

Nos jardins communiquaient. C'était une idée de Sylvie.

En changeant de place un vieux coffre, je remarquai que le dallage avait

été descellé et mal remis en place. Je soulevai un des carreaux de

faïence et je vis, parmi la poussière, briller quelques pièces d'or.

J'en enlevai un second, je vis de l'or; un troisième, c'était encore de

l'or, toujours de l'or, et cela sur une superficie de quatre pieds

carrés et une profondeur de plus d'un pied.

De par le droit de la guerre, ce trésor devenait ma possession.

La trouvaille était bonne, car j'avais mangé ma solde depuis longtemps.

Je bourrai de sequins et de guinées turques mon porte-manteau et ma

valise; après quoi, je cherchai à savoir ce que contenait encore la

cachette, et j'en fis un tas au milieu de la chambre. À vue d'oeil,

j'estimai le trésor à près d'un million.

La sentence écrite sur ma porte m'avertissait que les biens terrestres

étaient passagers. Je devais donc profiter de ce lieu commun pour

dépenser tout cet argent au plus vite. Je pensai d'abord à mon vieux

père, qui désirait depuis longtemps acheter une petite propriété dans le

val de la Loire, puis à plusieurs anciens compagnons d'armes.

J'avais là de quoi faire bien des heureux, mais, en attendant, où serrer

ce monceau d'or? J'avais déjà l'embarras des richesses. Je vais d'abord

demain régaler tout le régiment, me dis-je. Quel dommage que la femme du

général en chef ne nous ait pas suivis! Je lui aurais donné une fête.

Elle qui aime tant la danse, je l'eusse fait sauter toute la nuit; elle

m'aurait recommandé à son mari et j'aurais eu de l'avancement.

--De l'avancement! à quoi bon à présent? est-ce que j'ai besoin d'être

ambitieux?

Je voulus d'abord mettre de côté trois ou quatre cent mille francs pour

les envoyer à mon père; mais j'eusse passé la nuit à les compter. Je

rejetai le tout dans la cachette afin d'y venir puiser au fur et à

mesure de mes besoins, de mes caprices ou de mes générosités. Quand ce

fut fait, je replaçai le carrelage, le vieux coffre par dessus et

j'allai dormir.

Le lendemain j'écrivis à mon père et je m'adressai au payeur général,

pour qu'il lui fît passer cent mille francs. Ayant peu de confiance dans

ce mode d'envoi, j'attendis qu'il m'en eût été accusé réception pour

expédier une nouvelle somme.

Malek le mameluk, fidèle à son serment, n'avait pas quitté le régiment,

et, en sa qualité de kiachef, avait obtenu de manger avec les officiers.

C'était un très-beau garçon à la peau olivâtre, au nez brusqué, et à la

lèvre ombragée d'une longue moustache soyeuse.

Dès le lendemain, il vint me trouver et me dit avec l'emphase orientale:

--Chrétien, nul guerrier jusqu'à ce jour n'avait vaincu Malek. Il a

dévoré sa honte toute la nuit. Ce matin, il a compris qu'Allah avait

voulu le punir de son orgueil, de même qu'il a puni Mourad en dispersant

ses armées comme les sables du désert! que sa volonté soit faite! Je

t'ai juré de ne pas fuir, je resterai. Je combattrai même avec toi et je

t'amènerai ce qui reste des trois cents cavaliers que j'avais hier.

J'acceptai son offre, et le laissai partir sur sa parole. Il revint le

lendemain avec une centaine de mameluks qui prêtèrent tous serment à la

république devant le général de division. Malek m'avoua plus tard que

lorsqu'il se vit libre, il eut bien envie de ne plus revenir; mais la

haine mortelle qu'il avait vouée à Mourad et son serment l'avaient

ramené. Je le questionnai pour savoir la cause de cette haine. Il y a du

sang entre nous, dit-il; il a tué mon père. Je dois le tuer.

La défection de Malek fut bientôt imitée par le grec Nikolo Papas Oglou,

qui avait jusque-là servi les beys mameluks. Il enrôla tous ses

compatriotes, quelques Arabes et Turcs déserteurs et forma une légion de

1,500 hommes qu'il nous amena. Ce fut le premier noyau de ce régiment de

mameluks qui suivit l'armée lorsqu'elle retourna en France.

Les indigènes, qui nous avaient d'abord regardé avec effroi, voyant que,

bien loin de piller, nous achetions tout et payons largement, reprirent

confiance; les fugitifs revinrent, et bientôt le bon accord régna entre

les vainqueurs et les vaincus.

IV

Trois jours après mon installation, Dubertet m'envoya chercher pour

déjeuner chez lui, et m'invita ensuite à l'accompagner au Caire avec

Sylvie.

Le Caire est plus grand que Paris[C], mais il est fort différent

d'aspect, c'est la cité arabe dans toute son originalité. Hormis trois

grandes places de forme irrégulière, c'est un dédale de petites rues

étroites, tortueuses et non pavées. La plupart ont à chaque extrémité

une grande porte qu'un gardien fermait tous les soirs avant notre

occupation; nos patrouilles ont rendu inutile ce genre de précaution

contre les voleurs. Comme, au-dessus des rues, les habitants tendent

des toiles ou des nattes pour les préserver du soleil, on marche dans

une demi-obscurité. Le Caire avec ses maisons peintes, ses terrasses,

ses palais blancs au milieu de la verdure, ses constructions sans

régularité aucune, accolées les unes aux autres ou superposées, ses

mosquées bariolées de grandes bandes rouges et blanches, ses milliers de

minarets s'élançant dans les airs, ses marchés, ses bazars, ses

boutiques innombrables, me rappelait à chaque pas les descriptions des

_Mille et une Nuits_. La population offrait un égal intérêt à ma

curiosité. Ici toutes les races de l'Afrique, l'Arabe à la démarche

fière, le Cophte au maintien grave, le juif à la mine concentrée,

l'humble fellah, le Grec au regard éveillé, le nègre au rire d'enfant.

Ici, c'est une caravane de chameaux portant des montagnes de ballots;

là, une troupe d'âniers criant à vous rompre les oreilles; puis des

femmes, qui, enveloppées dans leurs haïks de couleurs sombres, passent

comme des fantômes; des marchands d'esclaves poussant devant eux de

jeunes nubiennes, des porteurs d'eau chargés d'outres pleines. Je

cherchais, dans cette foule bigarrée, si je ne rencontrerais pas le

_petit bossu_, le _dormeur éveillé_ ou les _trois calenders_. J'aurais

préféré être seul pour savourer le spectacle féerique qui se déroulait

devant moi, car mes compagnons de promenade ne remarquaient que le

mauvais côté de l'Orient, la poussière, la chaleur, la malpropreté des

rues, les mauvaises odeurs qui s'échappaient des boutiques, les haillons

ou la lèpre des passants. Ils furent moins mécontents du quartier des

mameluks, plus aéré, mais moins original. C'est là que Bonaparte avait

établi son quartier général dans le palais d'Elfy-Bey.

[Note C: Le narrateur écrit dans les premières années du premier

empire.]

Dubertet avait à parler au général Bon, qui occupait la citadelle, nous

y montâmes. L'étendue du pays que l'on découvre de là est immense. Il y

avait près d'un mois que j'étais en Égypte, et je la vis ce jour-là pour

la première fois. Sous nos pieds, le Caire, avec ses massifs de

constructions blanches et ses minarets, tout entouré de forêts de

palmiers. À droite et à gauche, dans une plaine sablonneuse, à l'entrée

du désert, les tombeaux des kalifes. En face, le vieux Caire, et l'île

de Roudah avec d'autres jardins et d'autres maisons blanches; le Nil qui

se déroule entre deux lignes de verdure et va se perdre dans les plaines

du Delta; à l'horizon, la masse imposante des pyramides de Gizèh,

d'Aboukir et de Sakkarah; puis le désert aux profondeurs insaisissables.

J'étais tout entier à mon admiration, quand mademoiselle Sylvie, que

Dubertet avait laissée sous ma garde, pour aller remplir sa mission

auprès du général, me tira par le bras et me dit:

--Au lieu de tant regarder ce vilain pays, parlez-moi donc un peu!

qu'avez-vous contre moi depuis quelques jours? vous m'en voulez?

--Et pourquoi vous en voudrais-je?

--Vous m'avez trouvée trop coquette avec vous?

--Avec moi comme avec tous les autres. C'est votre manière d'être; mais

cela ne tire pas à conséquence.

--Jusqu'à présent, non! Mais qui peut répondre de son coeur? Dites-moi,

vous n'êtes plus amoureux de mademoiselle de Cérignan, j'espère?

--Si fait! plus que jamais.

--Vous vous moquez de moi?

--Oh! je n'oserais.

--Vous aimez donc les filles nobles?

Je ne suis jamais tombé amoureux que de celles-là!

--Cela se comprend, puisque vous êtes noble vous-même, à ce qu'on dit.

Moi, j'aimerais bien avoir un amant titré.

--Est-ce que vous n'avez pas eu quelque vidame ou quelque chevalier de

Malte dans votre famille?

--J'ai eu un oncle chanoine ou curé, je ne sais plus.

Je faillis lui éclater de rire au nez.

--Mais, reprit-elle en revenant à sa première idée, si vous êtes

amoureux de cette blonde aristocrate, que faites-vous de cette jeune

fille turque ou arabe que vous tenez enfermée chez vous? Avouez qu'elle

est votre...

--Non, sur l'honneur! Mais en quoi cela peut-il vous intéresser?

--Qui sait? Aveugle que vous êtes! dit-elle en minaudant. C'est à cause

de votre ami Dubertet que vous fermez les yeux?

--Parbleu! Je ne suppose pas que ce soit à cause du Grand-Turc, bien

qu'il soit titré.

--Mais vous savez bien qu'Hector n'est pas mon mari?

Le retour de Dubertet la fit taire, et nous reprîmes le chemin de

Boulaq. Au moment où j'allais les quitter:

--Je voudrais bien, dit-elle, voir cette petite mameluke que vous tenez

enfermée avec tant de précautions. Est-elle jolie?

--Vous en jugerez par vous-même quand vous voudrez; mais je vous

préviens qu'elle n'entend pas un mot de français.

--Ça ne fait rien, j'irai après-demain, si vous le permettez. En même

temps vous me montrerez votre palais.

Je prévins Djémilé de la visite.

--Et comment faire, dit-elle, pour recevoir dignement cette dame

française? Quelle idée va-t-elle prendre de moi si je n'ai qu'une seule

esclave pour me servir? J'en voudrais au moins deux pour me tenir

compagnie et me distraire, car je m'ennuie. Zeyla est dévouée, mais elle

ne sait que des chansons nègres. Et puis il m'en faudrait bien trois ou

quatre autres pour me servir.

C'était une bonne occasion de dépenser mon argent et d'étudier de près

les moeurs de l'Orient. Je lui demandai si une douzaine lui suffisait.

--Je n'en veux que six, c'est ce que j'avais chez mon père.

--Je te les promets pour demain.

--Mais toi-même, tu n'as qu'un _saïs_ (palefrenier), pour servir toi et

ton cheval! C'est presque une honte pour un bey. Il te faut d'abord à la

maison un portier, un cuisinier, un porteur d'eau, un _kahwedj bachi_

pour faire ton café, un _seradj-bachi_ pour tenir ton cheval quand tu

vas à la promenade, un _selikdar_ pour porter tes armes, un porte-pipe,

un trésorier et un secrétaire, sans compter sept ou huit _yamaks_ pour

les servir tous.

Elle ne m'eût pas compris si je lui eusse répondu que je n'avais aucun

besoin de toute cette valetaille paresseuse et inutile dont s'entourent

les riches musulmans; je prétendis avoir tout ce monde-là dans mon

régiment, et qu'il me suffisait d'aller chercher un cuisinier.

Dès le matin, je me mis en quête d'un marchand d'esclaves: je n'avais

pas fait vingt pas dans les rues de Boulaq, qu'une vieille _fellahine_

vint d'elle-même m'offrir sa fille en me vantant ses charmes. Je

demandai à la voir, et j'entrai dans une misérable maison où, sur une

natte, se tenait accroupie sur les talons une maigre fillette assez

gentille, de dix à douze ans. Sur l'injonction de sa mère, elle se leva,

et, toute tremblante de frayeur, se mit à piétiner sur place, en

arrondissant les bras, et en se déhanchant. La mère chantait d'une voix

éraillée et marquait le rhythme sur une calebasse dont un des bouts

était percé et l'autre recouvert d'un parchemin. Je fis cesser la

musique et la danse, et je dis à la vieille que je ne cherchais pas

d'aventure galante, mais des esclaves pour mon harem.

--Eh bien, donne-moi cent _talari_ et emmène ma fille.

--Je ne t'en donnerai pas même vingt. Le talari vaut à peu près cinq

francs, c'était donc cinq cents francs qu'elle demandait, et je lui en

offrais cent.

--Prends Zabetta pour ce prix, me répondit-elle. Elle sera toujours plus

heureuse chez toi qu'ici.

Je n'étais pas satisfait de la denrée, je refusai.

--Si tu en veux une plus grande et plus forte, reprit la vieille,

attends-moi ici, je vais t'amener ça.

--J'en veux six.

--Six! s'écria-t-elle. En ce cas, il faut aller à l'Okel, chez Yacoub,

le marchand d'esclaves. Si tu veux me donner une petite gratification,

je t'y conduirai.

--Soit, passe devant.

--Oui, _sidy_ (seigneur), mais, auparavant, terminons le marché. Je te

laisse ma fille pour dix-huit talari.

Je les lui comptai pour en finir et je lui dis d'envoyer chez moi sa

progéniture, qui semblait plutôt satisfaite que mécontente de la

quitter.

Le marché aux esclaves était dans une ruelle étroite et malpropre.

J'entrai de plain-pied dans une vaste cour entourée d'arcades. La

lumière du jour, tamisée par les _velums_ tendus d'une muraille à

l'autre, plongeait dans un crépuscule, plus favorable au vendeur qu'à

l'acheteur, une vingtaine d'hommes, de femmes et d'enfants plus ou moins

nus, et plus ou moins noirs.

À ma vue, tout ce monde se jeta en désordre vers le fond de la cour,

mais se rassura bientôt en voyant la vieille fellahine aborder comme une

ancienne connaissance Yacoub, le marchand de chair humaine.

Dès que celui-ci connut le motif de ma visite, il s'avança vers moi d'un

air obséquieux, et me demanda quel genre d'esclaves je souhaitais. Je

lui dis de me montrer ce qu'il y avait de mieux pour un harem.

--J'ai ton affaire, dit-il; on m'a livré hier de la marchandise de

première qualité et je vais te montrer ça; mais c'est cher, très-cher!

Il alla tirer d'un groupe une jeune nubienne, et, comme un maquignon

claque les flancs d'une bête à vendre pour montrer la fermeté de sa

chair, il frappa du plat de la main sur les épaules de cette fille au

corps de bronze. Puis, il lui ouvrit la bouche pour me montrer ses dents

blanches, en me disant: Tu vois, c'est grand et bien fait, ça peut avoir

vingt ans, ça se porte bien, c'est fort, c'est assez sobre et ça n'a

encore eu qu'un maître. Je te la garantis pour huit jours. Si d'ici là

tu lui trouves quelque infirmité, ramène-la, je te rendrai ton argent

ou tu en choisiras une autre.

--Combien en veux-tu?

--Deux _bourses_ (250 francs).

J'étais surpris qu'une femme, fût-elle noire comme la nuit, coûtât si

peu. Je la prends, lui dis-je. Comment s'appelle-t-elle?

Il ignorait le nom de son esclave et le lui demanda. Elle répondit

Daoura.

Il m'amena ensuite une jeune négresse aux cheveux nattés en mille

petites tresses et enduits de beurre, ainsi que son visage, ses épaules

et sa poitrine.

--J'ai assez de noires, lui dis-je.

--On n'a jamais assez de cette espèce-là, reprit-il; c'est une

Abyssinienne, et c'est généralement très-recherché, quand elles sont

femmes; mais comme celle-ci est encore fille, je te la laisserai pour le

même prix que l'autre. C'est une occasion.

--C'est possible, mais elle est trop luisante!

--Tu l'enverras au bain et tu lui feras dénouer ses tresses; après cela,

elle sera plus jolie que l'autre, tu verras!

Le fait est qu'elle avait les traits fins, la bouche petite et le nez

droit. Je ne parle pas de ses yeux, les filles de sa race ont presque

toujours le regard langoureux. Je pensai que la blancheur de Djémilé

ressortirait davantage entre ses trois noires, et je l'achetai aussi.

Elle s'appelait Choho.

--Maintenant montre-moi des blanches, dis-je à Yacoub.

--C'est beaucoup plus cher, je t'en avertis.

--Peu m'importe!

--En ce cas, viens avec moi. C'est de la trop belle marchandise pour la

laisser voir en public.

Je le suivis dans une chambre haute où plusieurs femmes, dans des

costumes assez délabrés, se tenaient rangées contre le mur.

Il m'en présenta une à la peau légèrement bistrée et aux traits

délicats.

--Veux-tu, dit-il, cette jolie Arabe du Saïs? Seize ans et vierge! Elle

chante et joue du tarabouk. Je la gardais pour le harem du pacha. Aussi

c'est cher, très-cher! Huit bourses! (mille francs).

--Achète-moi, me dit la jeune esclave, les yeux brillants d'un éclat

fébrile, tu ne t'en repentiras pas. Je me nomme Thomadhyr et je suis de

la ville d'Esnèh, la patrie des almées!

--Je t'achète, lui dis-je.

Elle vint me baiser la main.

Je fis ensuite l'acquisition d'une chrétienne de Damas, d'une figure

fine, avec des cheveux d'un blond tirant sur le roux. Elle répondait au

nom de Mériem. La dernière que j'achetai s'appelait Pannychis. Elle

était de Macri, dans l'Asie-Mineure, avait été enlevée par des corsaires

et vendue à un bey mameluk, qui l'avait répudiée. Elle remplissait

toutes les conditions de la beauté comme l'entendent les Orientaux.

Pourvu qu'une femme soit blanche, elle est belle; si elle est grasse,

elle est admirable. On pouvait lui appliquer cette comparaison arabe:

Son visage est comme la pleine lune; ses hanches sont comme des

coussins.

Aussi, c'était cher, très-cher!

J'avais sur moi assez d'argent pour payer Yacoub; mais, ne voulant pas

me promener dans Boulaq avec ce troupeau féminin, je chargeai la vieille

fellahine de le conduire chez moi. Une heure après, elle venait me

livrer mon bétail, y compris sa fille, et se retirait fort satisfaite de

son _bakchis_, c'est-à-dire de son pourboire.

Djémilé, enchantée de ses six nouvelles esclaves, vint me remercier en

me baisant le pouce.

Mais ce n'était pas tout d'avoir acheté six femmes, il fallut les

attifer, car Yacoub me les avait livrées avec aussi peu de vêtements que

possible. Les pauvres filles n'étaient pas honteuses de leur nudité,

elles l'étaient de leurs haillons. Heureusement, les odalisques qui

avaient habité la maison n'avaient pu, dans leur fuite, emporter toute

leur garde-robe. Je la leur livrai en attendant mieux. Ce fut bientôt,

du haut en bas de ma résidence, un va-et-vient, des rires et un

bavardage qui se prolongèrent fort avant dans la nuit.

Mademoiselle de Cérignan · 第 2 / 16 段