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Un franc le volume
NOUVELLE COLLECTION MICHEL LÉVY
MAURICE SAND
MADEMOISELLE DE CÉRIGNAN
NOUVELLE ÉDITION
CALMANN LÉVY ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15.
À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
* * *
OUVRAGES
DE
MAURICE SAND
Format in-8º
RAOUL DE LA CHASTRE 1 vol.
Format grand in-18
L'AUGUSTA 1--
CALLIRHOÉ 1--
MADEMOISELLE AZOTE 1--
MISS MARY 1--
SIX MILLE LIEUES À TOUTE VAPEUR, 2e édition 1--
* * *
Paris.--Imp. H.-M. DUVAL, 17, rue de l'Echiquier
3, RUE AUBER, 3
1884
Droits de reproduction et de traduction réservés.
* * *
MADEMOISELLE DE CÉRIGNAN
I
Je venais de passer avec mon grade de chef de demi-brigade, nous disons
aujourd'hui colonel, dans le 3e régiment de dragons, lorsque, vers la
fin d'avril 1798 (floréal an VI), je reçus du général Desaix, qui
commandait notre division, l'ordre de quitter la garnison de Florence
pour aller m'embarquer à Civita-Vecchia avec mes hommes. Je bouclai ma
malle et je partis, suivi de mon brosseur, le fidèle Guidamour, qui,
comme moi, du 1er chasseurs à cheval, avait permuté dans le 3e
dragons. Nous dûmes, tout en laissant nos chevaux, emporter nos selles
et nos harnais. Là où nous allions, nous trouverions apparemment des
montures supérieures aux nôtres.
Où allions-nous? En Angleterre, probablement, opérer la descente
projetée depuis quelques mois par le général Bonaparte, puisque notre
division faisait partie de l'aile gauche de l'armée dite d'Angleterre.
Je retrouvai mon ami Hector Dubertet à bord de la frégate l'Artémise,
qui reçut dans ses flancs mon régiment démonté. Dubertet était mon plus
ancien camarade; nos familles étaient intimement liées; nous étions
entrés au collége le même jour. C'est avec lui que, le 22 juillet 1792,
je m'étais enrôlé volontaire sur l'estrade du Pont-Neuf; avec lui que
j'avais fait campagne et passé dans la cavalerie à Cambrai; avec lui
enfin que j'avais enlevé la redoute d'Aldenhaven, en Allemagne, et que
j'avais continué la guerre jusqu'à la paix de 1795[A].
[Note A: Voyez André Beauvray, dans le volume du même
auteur--Mademoiselle Azote--chez Michel Lévy.]
Depuis ce moment, je l'avais perdu de vue. Ce fut une véritable joie
pour moi de le retrouver frais et dispos, bien que le joyeux camarade,
le beau chanteur de table et le grand conteur de facéties qui avait
fait les délices du régiment, fût, sous ses habits bourgeois, beaucoup
moins brillant et que sa physionomie eût perdu de son éclat et de sa
franchise, à tel point que je ne le reconnus pas tout de suite.
--Haudouin! s'écria-t-il en me sautant au cou: j'étais bien sûr de te
retrouver au nombre des cavaliers d'élite que le général en chef a
choisis pour faire partie de l'expédition.
--Mais toi, lui dis-je, tu as donc quitté l'état militaire?
--À peu près; j'ai été mis à la disposition du général Bonaparte, qui
m'a attaché à la commission des arts, et m'a envoyé à Rome prendre le
matériel des imprimeries grecques et arabes de la Propagande, rassemblé
par Monge d'après l'ordre du gouvernement. Je viens d'embarquer tout
cela, ainsi qu'une troupe d'interprètes et d'ouvriers imprimeurs.
--Mais à quoi nous serviront ces langues orientales avec les Anglais?
Ah! j'y suis, nous allons dans l'Inde secourir le sultan Tipoo-Saëb
contre la perfide Albion?
--Nous allons d'abord conquérir l'Égypte, au pouvoir des beys mameluks
qui favorisent le commerce anglais, et de là nous irons probablement
dans l'Inde porter à l'Angleterre le coup le plus sensible en ruinant
ses colonies.
--Très-bien! allons conquérir l'Égypte!
Il m'apprit aussi que le général en chef emmenait avec lui une centaine
de savants, d'artistes, d'ingénieurs, de géographes, parmi lesquels il
me cita des noms déjà illustres, ou qui le devinrent par la suite:
Monge, Berthollet, Fourier, Denon, Geoffroy Saint-Hilaire, les médecins
Desgenettes, Larrey, Dubois et l'amiral Brueys. Parmi les généraux qui
avaient voulu s'attacher à la fortune de Bonaparte, il nomma Desaix,
Menou, Reynier, Davoust et Kléber, que j'avais vu à Mayence alors que
j'y avais été porter les ordres du général Houchard.
Une jeune femme qui brillait plus par la fraîcheur de sa carnation que
par la régularité de ses traits, douée d'un léger embonpoint et dans une
toilette des plus exagérées, sortit en ce moment de la cabine d'arrière.
Elle vint à nous, et, s'adressant à Dubertet:
--Hector, lui dit-elle, cet embarquement se fait sans aucun ordre. On a
fourré les caisses qui contiennent mes effets à fond de cale. C'est
insupportable! Je ne puis cependant pas garder la toilette que j'ai sur
moi pendant toute la traversée.
--Ma chère Sylvie, calmez-vous, lui répondit mon ami, je vais donner des
ordres pour que vos chiffons vous soient rendus.
--Bien, dit-elle. Et, reportant les yeux sur moi, elle me toisa de la
tête aux pieds, comme si j'eusse été à l'inspection.
--Pierre Haudouin de Coulanges, mon ami intime, lui dit Dubertet en me
présentant.
Je la saluai respectueusement. Elle me fit une révérence assez gauche et
disparut.
--Dubertet, tu ne m'avais pas dit que tu fusses marié?
--Je n'ai pas plus de secret pour toi que tu n'en as pour moi. Je puis
te confier la vérité! Sylvie est ma maîtresse, mais je la fais passer
pour ma femme afin de pouvoir l'emmener avec moi. C'est une fille bonne
et dévouée, qui serait morte de chagrin si je l'avais laissée. Il y a
deux ans que nous vivons ensemble, et nous nous aimons comme au premier
jour.
--Elle paraît un peu impatiente?
--C'est le déplacement, l'ennui du voyage, qui la rendent nerveuse.
Depuis trois mois, nous avons été toujours en l'air.
--C'est à Paris que tu l'as connue?
--Oui, elle était au théâtre de la Montansier, et y jouait de petits
rôles. J'ai soupiré longtemps, car c'était une vertu. Son père est un
commerçant de la rue Saint-Denis. Elle a quitté sa famille par amour de
l'art, et, si elle n'a pas pu percer, c'est un peu la faute de sa
sagesse. Tu sais, dans cette carrière-là, une jolie femme ne réussit
qu'autant qu'elle sait plaire à tout le monde.
Il me parla encore longtemps de mademoiselle Sylvie avec la loquacité
d'un homme radicalement subjugué.
Le 26 mai, à six heures du soir, notre frégate, précédée des bricks et
des soixante-dix transports du convoi de Civita-Vecchia, allait lever
l'ancre, quand un canot amena de nouveaux passagers. C'était d'abord un
homme déjà mûr, avec des ailes de pigeon et une queue à la prussienne,
puis une grande jeune fille, très-belle, très-blonde et très-bien mise,
qui donnait la main à un garçon de douze à treize ans.
Le commandant, qui n'attendait plus personne, s'avança vers eux d'un air
interrogateur.
Le monsieur aux ailes de pigeon se nomma.
--De Cérignan, dit-il, attaché à l'administration des guerres; et,
présentant ses compagnons: «Olympe de Cérignan, ma fille, et Louis de
Cérignan, mon fils.»
Puis il sortit de sa poche une lettre cachetée de rouge et la remit au
commandant en disant:
--De la part du citoyen Cambacérès.
Le capitaine lut la lettre, salua respectueusement l'employé du
ministère de la guerre, et lui fit donner une cabine pour lui et ses
enfants.
On prit la mer.
Mademoiselle de Cérignan et mademoiselle Sylvie, qu'on appelait madame
Dubertet, furent bien vite le but des hommages de MM. les officiers du
bord. Pendant une traversée, il n'y a rien de mieux à faire que de
roucouler près du beau sexe, quand on n'est pas malade.
Je ne l'étais pas, et pourtant je m'occupai peu de ces dames. L'idée
d'aller sur les brisées de mon ami ne m'était même pas venue. J'aurais
bien soupiré pour la belle blonde aux manières de duchesse si je n'avais
eu autre chose en tête: apprendre l'arabe.
Dès le lendemain de notre départ, il signor Fosco, un des imprimeurs de
la Compagnie Dubertet, s'était fait fort de me l'enseigner. Je l'étudiai
avec acharnement, et, comme il m'était bien montré, je fis de rapides
progrès pendant les cinq semaines que dura le voyage.
Nous dînions tous à la même table; je fus à même d'observer la famille
de Cérignan. La fille dissimulait mal son antipathie pour la république
et son mépris pour les républicains. Le fils était un joli enfant blond
et pâle, avec des yeux à fleur de tête. Il semblait souffreteux, un peu
ahuri, sinon hébété; aussi son père et sa soeur ne le laissaient jamais
seul. Il était très-craintif, et tremblait devant M. de Cérignan comme
s'il eût craint d'être maltraité. M. de Cérignan était cependant
très-doux pour lui, n'élevait jamais la voix et ne le reprenait sur
rien. C'était un voltairien de l'ancienne cour. S'il regrettait au fond
du coeur la monarchie, il avait la prudence de n'en rien laisser voir.
La seule chose dont il se plaignît, c'était de n'avoir plus vingt ans.
Nous étions en vue de l'île de Malte le 17 prairial (5 juin), devant
laquelle nous restâmes en croisière. Quatre jours après, le général
Bonaparte vint nous rejoindre. La flotte partie des divers ports de la
Méditerranée, Marseille, Toulon, Gênes, Ajaccio, pouvait s'élever à cinq
cents voiles et emportait quarante-six mille hommes, dont dix mille
marins, sur la terre d'Afrique.
Le but de l'expédition, tenu caché jusque-là, ne fut plus alors un
secret pour personne.
La possession de l'île de Malte, place réputée imprenable, importait
aux succès des desseins de Bonaparte dans la Méditerranée. Il était
d'ailleurs autorisé à mettre au nombre des ennemis de la France les
chevaliers de l'ordre de saint Jean de Jérusalem, qui avaient interdit
l'entrée du port de Lavalette à nos vaisseaux, refusé de recevoir le
chargé d'affaires de la république française, et accepté le protectorat
de la Russie.--Bonaparte envoya demander au grand-maître Hompesch, un
Bavarois, l'entrée de tous ses vaisseaux dans le port. Elle lui fut
refusée. À l'instant même le débarquement est effectué sur les côtes du
nord et de l'est. Les chevaliers tentent une sortie, ils sont ramenés
plus vite qu'ils n'étaient venus et se réfugient derrière leurs
murailles, tandis que le clergé implore la protection de saint Paul,
patron de l'île, et va, bannières déployées, jeter de l'eau bénite sur
les remparts pour les préserver de nos boulets.
L'ordre institué pour protéger les pèlerins qui allaient en terre sainte
et les navires marchands des puissances chrétiennes contre les
infidèles, ne possédait maintenant plus de marine. Ses membres, que le
titre de chevalier de Malte n'engageait à rien, vivaient dans l'opulence
et l'oisiveté. Ils avaient perdu tout prestige et toute considération.
Pas un seul d'entre eux n'avait fait la guerre aux Barbaresques. Ils
n'avaient depuis longtemps aucune influence sur leurs sujets, et
ceux-ci, jugeant la situation désespérée, gagnés d'ailleurs par le
général en chef, parlèrent de nous ouvrir leurs portes afin de hâter le
dénouement. Bonaparte ordonna l'assaut. Ce fut, sur certains points, une
véritable plaisanterie. Mes dragons s'emparèrent d'une redoute,
l'espadon au poing, et en chassèrent sans effusion de sang les
gardes-côtes chargés de la défendre.
La ville se rendit; l'ordre fut supprimé; le grand-maître reçut une
indemnité et quitta l'île avec seize de ses chevaliers. Les
quarante-quatre autres demandèrent à servir en qualité de volontaires
sous les drapeaux de la France.
Un soir j'étais monté sur le pont pour fuir la chaleur de la cale et
travailler sans être distrait par la gaieté trop bruyante de mes
compagnons. Appuyé sur l'affut d'une caronade, j'étais tout au moulage
de mes lettres arabes, quand des doigts potelés passèrent rapidement sur
mon papier et les effacèrent. Je me retournai et je vis madame Dubertet
debout derrière moi, me regardant d'un air moqueur.
--Savez-vous, dit-elle, que vous êtes peu aimable?
--Je croyais tout le contraire, belle dame!
On disait _belle dame_ dans ce temps-là!
--Les ours aussi se croient beaux et bien faits, reprit-elle.
--Je les trouve gracieux, moi!
--C'est pour cela que vous cherchez à les imiter en vous retirant
toujours dans les petits coins, avec vos grammaires chinoises.
--Pardon, arabes.
--C'est tout comme. Enfin, sauf à mon mari et à votre M. Fosco, un autre
sauvage, vous ne parlez à personne, et pourtant il y a ici des dames qui
valent bien la peine que vous leur adressiez un regard.
--Je les ai regardées, et je les trouve également belles, chacune dans
son genre.
Elle s'adossa contre le plat-bord en me frôlant des plis de sa tunique.
--Je vois, dit-elle en souriant, que vous n'êtes qu'un ourson, et, si on
voulait s'en donner la peine, on vous rendrait doux comme un agneau.
--_On?_ parlez-vous de mademoiselle de Cérignan?
--Elle vous plaît?
--Je la trouve très-séduisante.
--Et moi, fort méprisante; et puis, une blonde qui a des yeux bleus et
des sourcils noirs, il n'y a pas à s'y fier, je vous en avertis!
Savez-vous qu'elle n'est pas jeune?
--Quel âge peut-elle avoir? vingt ans tout au plus?
--Dites donc au moins une trentaine. Ses soins, son affection, son
dévouement pour ce petit garçon sont ceux d'une mère; c'est une prude
qui cache une faute.
--Il faut que vous soyez en rivalité de coquetterie pour l'arranger de
la sorte?
--Ce n'est pas ça, ces gens-là sont si cachotiers, que je les soupçonne
d'être des espions ou des agents de l'Angleterre. Qu'est-ce qu'ils vont
faire en Égypte, je vous le demande!
--Je n'en sais, ma foi, rien; mais je crois vos soupçons mal fondés. Le
vieux a de l'esprit et semble un très brave homme...
--Un drôle de brave homme qui me fait la cour!
--Qui donc ne vous la fait pas, ici?
--Vous! dit-elle avec un regard provocant.
Comme je ne suis pas de ceux qui vivent sur le bien d'autrui, je jugeai
prudent de battre en retraite. Je ne répondis rien; elle me regarda d'un
air étonné, partit d'un grand éclat de rire et regagna sa cabine.
Elle se croyait peut-être remplie d'esprit, mais je la trouvai fort
vulgaire. Si elle n'avait pu percer, comme disait Dubertet, sa retenue
vis-à-vis des hommes ne devait pas en être la cause.
Ses soupçons et ses doutes sur la famille de Cérignan passèrent pourtant
dans mon esprit. Cet enfant que son père et sa soeur, sa mère peut-être,
ne quittaient pas de l'oeil, comme s'ils eussent craint qu'il ne vînt à
dévoiler quelque secret d'État; cette recommandation de Cambacérès, qui
n'avait pas la réputation d'être des plus républicains, leur
embarquement par-dessus le bord, l'air profond et mystérieux du
capitaine quand on le questionnait sur ses trois passagers, l'adresse
toute particulière avec laquelle mademoiselle de Cérignan savait éluder
une question indiscrète ou détourner la conversation, mille choses me
donnèrent à penser que ces gens-là avaient une mission secrète, ou que
la jeune femme cachait sa maternité en se rajeunissant.
La veille de notre débarquement, je surpris le petit Louis perché dans
le bastingage à l'avant du navire, et regardant le rivage d'Afrique qui
se dessinait déjà à l'horizon. Mademoiselle de Cérignan lisait au pied
du grand mât.
--Nous voilà bientôt arrivés, dis-je à l'enfant.
--C'est donc l'Égypte ce qu'on voit là-bas tout blanc? dit-il d'un air
triste; je voudrais déjà y être, je m'ennuie tant, ici!
--Je le crois bien! Vos parents vous gardent à vue comme un prisonnier.
--Pourquoi dites-vous ça? reprit-il avec un regard inquiet, je suis
parfaitement libre!
Puis il baissa les yeux, se tut, comme s'il en eût déjà trop dit, et se
sauva dans sa cabine sans être vu de mademoiselle de Cérignan.
Un instant après elle passa devant moi.
--Vous cherchez votre fils? lui dis-je, et aussitôt, je me mordis la
langue, honteux d'avoir cédé à ma préoccupation sur son compte.
--Mon fils! dit-elle en me regardant avec stupéfaction.
--Excusez-moi, mademoiselle, ma langue a fourché; après tout, il est
permis de se tromper; votre tendresse, votre sollicitude pour cet enfant
sont celles d'une mère.
--Moi sa mère! c'est insensé! J'ai vingt-deux ans, et il en a treize!
Vous êtes donc myope, monsieur de Coulonges?
--Pardon, j'y vois très clair, dis-je en la regardant en face.
--Et que voyez-vous? reprit-elle en soutenant mon regard sans le
moindre embarras.
--Je vois que vous avez de doux yeux et que vous avez tort de les tenir
si souvent baissés. Votre bouche est un chef-d'oeuvre quand vous souriez
ainsi, avec ces petites fossettes aux joues. Vous avez les plus beaux
cheveux blonds que j'aie jamais vus.
--Vous êtes galant, monsieur de Coulanges, dit-elle en souriant.
--Pourquoi m'appelez-vous de Coulanges?
--J'ai ouï dire que votre mère était noble.
--Mais mon père Haudouin ne l'est pas. Il m'a donné les deux noms; je ne
les sépare jamais.
--Vous avez bien peur qu'on vous prenne pour un _ci-devant_! Vous êtes
un républicain obstiné, je sais cela; mais vous n'en êtes pas moins un
homme de coeur.
--Vous n'en savez rien encore, mademoiselle de Cérignan.
--Pardon, je vous connais beaucoup et depuis longtemps.
--Comment cela?
--Quand vous étiez à Arras, vous avez sauvé de la guillotine une parente
à moi[B], mon amie intime, et vous avez failli monter sur l'échafaud à
sa place. Elle m'a parlé de vous avec une vive reconnaissance. Ces
choses-là ne s'oublient pas, monsieur de Coulanges, pardon, monsieur
Haudouin! Croyez bien que les familles nobles ne sont pas toutes vouées
à l'ingratitude.
[Note B: Voir André Beauvray.]
Elle me paraissait très-émue; mais elle changea aussitôt de sujet pour
me demander si Louis m'avait parlé. Je lui rapportai les trois mots
qu'il m'avait adressés.
--Mon pauvre frère, dit-elle avec un soupir, et non mon fils, je vous
prie de le croire, s'ennuie partout, cela tient à son état maladif.
J'espère que le climat de l'Égypte lui fera du bien.
--Vous allez en Égypte dans ce seul but?
--Sans doute! Devant le dépérissement de cet enfant et d'après le
conseil des médecins, mon père n'a pas hésité à demander à être adjoint
à l'expédition en qualité d'administrateur.
--Mais vous ne suivrez pas l'armée au milieu des dangers de toutes
sortes qu'elle va affronter? Monsieur votre père n'est plus d'un âge...
--Vous voulez dire qu'il est vieux? Ah! il s'en plaint assez! mais il
n'est pas nécessaire qu'il s'expose aux coups et aux fatigues, il
restera dans les bureaux.
--Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de bureaux dans le désert.
--On en fera pour moi, dit-elle en souriant.
Et elle rentra chez elle.
Pendant qu'elle parlait, je l'avais bien regardée, et je lui trouvai un
grand charme et une rare distinction.
Pour être la mère d'un enfant de treize ans, non! C'était impossible.
Elle ne paraissait pas avoir plus que l'âge qu'elle se donnait, et elle
avait l'air chaste d'une jeune fille.
La cabotine Sylvie l'avait jugée d'après elle-même.
II
Le 30 juin, aux derniers rayons du soleil couchant, nous aperçûmes enfin
la colonne de Pompée, le phare, la tour des Arabes et les grêles
minarets d'Alexandrie.
Bonaparte, craignant que la flotte anglaise, qui cherchait la nôtre et
qui avait croisé l'avant-veille sur la côte, ne vînt le surprendre,
donna sur-le-champ le signal du débarquement. Malgré une mer furieuse et
l'obscurité de la nuit, trois mille hommes d'infanterie gagnèrent la
terre, et, sous la conduite des généraux Bonaparte, Kléber, Bon et
Menou, s'élancèrent à l'assaut. Après une résistance de six heures, la
ville se rendit. Notre armée n'avait perdu que quarante hommes.
L'artillerie et la cavalerie à pied ne débarquèrent que le lendemain
avec les trois cents chevaux embarqués à Toulon et destinés à former un
escadron prêt à tout événement.
Je fus entièrement déçu en voyant ce qu'était devenue Alexandrie, le
siége de l'empire des Ptolémées, le centre du commerce de l'Orient et le
rendez-vous des poëtes et des savants de l'antiquité. Où sont ses douze
mille tours et son mur d'enceinte, ses quatre mille palais, ses quatre
mille bains, ses cinq cents théâtres et ses douze mille boutiques? Ils
jonchent le sol de leurs débris. La cité antique est un amas de ruines
sur lesquelles sont groupées des maisons basses, construites avec de
l'argile et de la paille, habitées par une misérable population de
fellahs et de juifs. La ville arabe, occupée par les Turcs, les
Égyptiens opulents et les commerçants francs, est bâtie sur
l'_Heptastadion_ (c'est-à-dire les sept stades, en raison de sa
longueur). Cette jetée, construite par Ptolémée Soter pour séparer les
deux ports et rattacher le phare à la terre ferme, s'est élargie peu à
peu par suite des attérissements, et a aujourd'hui un quart de lieue de
large.
Le général en chef s'occupa sur-le-champ de faire réparer le mur
d'enceinte des Arabes et ordonna la construction de quelques forts,
pour protéger la garnison qui devait rester dans la ville sous le
commandement de Kléber; ce général avait été blessé à la tête en montant
à l'assaut.
Aller prendre de ses nouvelles était une bonne occasion de renouveler
connaissance avec lui. Je le trouvai, la tête enveloppée de linges, et,
comme je me réjouissais d'apprendre que sa blessure n'était pas grave:
--Parbleu! c'est Haudouin, s'écria-t-il; touche-là, mon brave! te voilà
officier supérieur, très-bien! je ne te félicite pas, moi, d'être venu
dans ce pays maudit! c'est un trou à vermine. Si le reste de l'Égypte
ressemble à l'échantillon que nous voyons aujourd'hui, il y aura de quoi
crever d'ennui et de faim. On était mieux à Mayence!
Je trouvai que Kléber était injuste; à peine arrivé, il blâmait déjà
l'expédition. Il faut dire que c'était un peu l'habitude des généraux de
l'armée du Rhin de critiquer et de dénigrer ceux de l'armée d'Italie.
Kléber surtout, fantasque et frondeur, semblait ne vouloir ni commander,
ni obéir. Il obéissait pourtant à Bonaparte, mais en murmurant.
Jusque-là, il n'y avait pourtant rien à dire contre les mesures prises
par le général en chef, elles étaient sages et habiles.
Il avait mandé près de lui le gouverneur de la ville, les chefs arabes
qui n'avaient pas pris la fuite, les imans, les mollahs, le cady, et il
les avait confirmés dans leurs emplois et dignités en leur demandant de
prêter serment de fidélité à la république française; puis, il fit
publier en langue arabe et distribuer aux habitants une proclamation
empreinte de la couleur orientale imprimée en pleine mer à bord de
l'_Orient_ et dans laquelle il disait n'être venu que pour délivrer
l'Égypte de la tyrannie des mameluks. Il leur _prouvait_ que les
Français étaient aussi de vrais musulmans; n'avaient-ils pas détruit le
pape et les chevaliers de Malte, qui voulaient l'anéantissement des
mahométans? Il se disait l'ami du Grand-Turc et l'ennemi de ses ennemis.
Il terminait en promettant bonheur, fortune et prospérité à ceux qui
seraient avec lui, et menaçait de mort ceux qui s'armeraient pour les
mameluks.
Cette proclamation rassura tous les esprits; on admira la clémence du
vainqueur, les fugitifs rentrèrent en ville et nous apportèrent des
provisions. Quinze des chefs arabes qui, à la tête de leur cavalerie
irrégulière avaient combattu contre nous sous les murs d'Alexandrie,
s'engagèrent à nous prêter main-forte contre les mameluks.
Je dois dire tout de suite quelle était la situation de l'Égypte quand
nous y arrivâmes et par quelles races elle était habitée. Cette
exposition est absolument nécessaire à l'intelligence des aventures dont
j'entreprends le récit.
Les Cophtes, d'abord au nombre de cent cinquante mille, passent pour les
plus anciens habitants du pays. Ils descendent des familles chrétiennes
épargnées par les kalifes, et vivent pour la plupart dans les cloîtres.
Ceux qui habitent les villes représentent fort mal l'élément chrétien.
Ils exercent les plus vils métiers, hommes d'affaires et percepteurs des
finances pour le compte des mameluks, pourvoyeurs d'eunuques, etc.
Les Arabes, que l'on doit séparer en trois classes, forment la masse
réelle de la population. Ils descendent des compagnons du prophète qui
conquirent l'Égypte sur les Cophtes; les scheicks, dont la généalogie
remonte, selon eux, jusqu'à Mahomet, sont les grands propriétaires et
les savants; ils réunissent à la noblesse les fonctions du culte et de
la magistrature. Dans les Divans, ils représentent le pays; dans les
mosquées, ils enseignent la religion, la morale du Koran, un peu de
philosophie et de jurisprudence.
Au-dessous des scheiks sont les marchands arabes et les petits
propriétaires du sol. Vient ensuite la classe des Arabes _fellahs_, qui
comprend les paysans cultivateurs, les prolétaires, ouvriers, ilotes et
mendiants. Puis les Arabes nomades ou Bédouins, fils du désert, au
nombre de cent cinquante mille, et vivant de rapine et de pillage.
Les Turcs, au nombre de deux cent mille, sont les derniers conquérants
de l'Égypte sur les Arabes; mais leur puissance et leur autorité n'ont
plus qu'une existence nominale. Leurs esclaves et mercenaires de race
circassienne appelés mameluks, que depuis près de huit siècles, ils
tirent du Caucase, et dont ils avaient formé une milice pour les aider à
maintenir l'Égypte sous leur domination, ont, avec le temps, pris la
suprématie. Ils se sont rendus indépendants de Constantinople et maîtres
du pays. Ils sont au moins soixante-dix mille, sans compter un corps de
douze mille cavaliers secondés par vingt-quatre mille servants d'armes,
car chaque mameluk est escorté de deux fellahs à pied.
Vingt-trois beys, égaux entre eux, ayant chacun de quatre à huit cents
mameluks, règnent par la terreur sur les Cophtes, Arabes, fellahs,
Turcs, janissaires, spahis, juifs et _Levantins_. Sous ce dernier nom,
on désigne les Arabes chrétiens, les Syriens, Arméniens, Grecs et
commerçants européens établis à Alexandrie.
À notre arrivée en Égypte, deux beys se partageaient l'autorité.
Ibrahim, riche, astucieux, puissant, s'était adjugé les attributions
civiles; Mourad, intrépide, vaillant, plein d'ardeur, les attributions
militaires.
Une féodalité comme celle du moyen âge, une milice conquérante en
révolte contre son souverain, et une population abrutie, aux gages du
plus fort, telle était la situation.
Si nous étonnions les musulmans, ils ne nous surprenaient pas moins.
Tout est opposition entre leur manière de voir et la nôtre, tout est
contraste entre eux et nous. Nous portons des habits courts et serrés;
ils ont de longs et amples vêtements. Nous laissons pousser nos cheveux
et nous nous rasons la barbe; ils laissent croître leur barbe et se
rasent le crâne. Se découvrir la tête est chez nous une marque de
respect; chez eux, il n'y a que les fous qui aillent tête nue. Nous
saluons en nous inclinant; ils saluent sans courber l'échine. Ils
mangent à terre; nous nous asseyons sur des chaises. Nous écrivons de
gauche à droite; ils écrivent de droite à gauche. Ils s'abordent d'un
air grave et profond, au lieu du sourire que nous affectons souvent.
Notre gaieté leur paraît de la folie. S'ils parlent, c'est posément,
sans gestes, sans marquer aucun sentiment, longuement et sans jamais
s'interrompre. Quand l'un a fini, l'autre reprend sur le même ton
monotone; aussi leurs conversations ne sont ni animées, ni bruyantes;
ils passent volontiers des journées entières sans dire un mot, rêvant ou
fumant, les jambes croisées, immobiles sur le seuil de leurs maisons ou
de leurs boutiques ouvertes en plein vent.
Cette nonchalance ne tient nullement à l'influence du climat, car les
Grecs et Levantins sont aussi remuants et aussi gais que les Turcs sont
paresseux et graves. Cela tient à la notion du fatalisme, qui arme le
musulman de résignation devant toutes les éventualités de la vie.
De là une imprévoyance, une incurie absolues. Chez le chrétien, au
contraire, le coeur est ouvert à toutes les aspirations. Dieu n'est pas
inexorable; l'homme pouvant le fléchir, doit réagir sur les conditions
de sa propre existence.
Bonaparte voulant s'emparer du Caire, capitale de toute l'Égypte, et y
arriver avant l'inondation du Nil, prit ses dispositions pour se mettre
en marche. Après quatre jours de repos à Alexandrie, la première
colonne, composée de l'avant-garde et du corps de bataille, partit par
la route de Damanhour et le désert. La seconde colonne, dans laquelle
était comprise la cavalerie, qui, en quatre jours, n'avait
naturellement pas eu le temps de se remonter, et le corps des savants
avec leur matériel, fut embarquée sur une flottille.
Dubertet voulut que je fisse le voyage avec lui, en compagnie de sa
femme et de ses imprimeurs. Je montai donc avec Guidamour et une
douzaine de dragons sur la même djerme, c'est ainsi que l'on nomme ces
gros bâtiments du Nil. La famille de Cérignan, que je n'avais pas revue,
restait à Alexandrie.
Pendant les sept jours que je passai en compagnie de Dubertet et de sa
_moitié_, j'eus tout le temps de voir que celle-ci était une franche
coquette qui avait pris un ascendant fâcheux sur mon pauvre ami. Il ne
voyait que par elle et ne faisait rien sans la consulter. Déplaire à
mademoiselle Sylvie, c'était déplaire à Dubertet. Je vis le moment où
les scrupules qui m'empêchaient de répondre aux oeillades de sa _belle_
allaient me brouiller avec lui. Lui apprendre qu'il était dupe eût été
fort inutile. Elle n'eût pas manqué de lui dire que je la calomniais par
dépit d'avoir été éconduit. Je résolus de les quitter à la première
occasion, et de ruser jusque-là avec la demoiselle.
--Fait-elle assez ses embarras, cette princesse de théâtre! me dit un
matin Guidamour, qui avait son franc-parler avec moi.
--Sois plus respectueux pour la femme de mon ami Dubertet.
--C'est peut-être sa femme, je ne dis pas; mais son père tire le cordon.
--C'est un portier?
--Concierge, mon colonel; c'est écrit sur la porte de sa niche.
--Tu connais donc les parents de madame Sylvie?
--Si je les connais? ce sont mes cousins. Ils s'appellent Guidamour
comme moi. Nous sommes tous du Cantal. Quand j'étais petit, j'ai souvent
joué avec la cousine Sylvie; mais son père a quitté le pays et le
_rétamage_ pour aller à Paris. C'est là que je l'ai retrouvé concierge
avec une fille qui pinçait de la harpe dans la loge. Ah! il était fier,
oui!
--T'es-tu fait reconnaître de ta cousine?
--Elle n'a pas l'air de se souvenir de moi, et puis je n'ose pas! J'ai
peur de fâcher le citoyen Dubertet, mon supérieur.
--Pourquoi se fâcherait-il?
--Dame! il est de famille bourgeoise, et nous sommes tous des paysans;
la loi dit: Tous les hommes sont égaux, c'est vrai hors du service; mais
le principe n'est pas encore passé dans l'esprit de tout le monde, et
le gros-major Dubertet ne serait peut-être pas content d'avoir un cousin
simple dragon et brosseur de son colonel.
Guidamour avait raison. La bourgeoisie aura toujours ses préjugés comme
la noblesse. Je ne devais pas me vanter de connaître mieux que Dubertet
la généalogie de sa compagne. Je gardai le secret pour moi, et
j'aspirais à fausser compagnie à l'heureux couple dès que nous serions à
Rahmanyeh, où nous devions retrouver le général en chef et l'armée. Ni
Bonaparte, ni l'armée ne parurent. Le vent qui soufflait du nord nous
avait fait marcher plus vite que les colonnes françaises, et nous
poussait toujours en avant. Dans la nuit du 13 au 14, un coup de canon,
parti en amont du Nil, nous réveilla en sursaut, puis un second et un
troisième. Un boulet raffla notre pont. Sept chaloupes canonnières de la
flotte turque nous barraient le passage à la hauteur du village de
Chebrêrys, tandis que deux corps d'armée les escortant parallèlement sur
les deux rives, commençaient un feu bien nourri de mousqueterie. Le
combat s'engage, on se canonne; mais la lutte était inégale. Nos légers
bâtiments n'étaient pas à l'épreuve des boulets et les imprimeurs de
Dubertet n'étaient ni marins, ni soldats. Mes cavaliers eux-mêmes ne
valaient pas grand'chose, enfermés entre ces planches flottantes.
Pourtant personne ne se laissa intimider. Le corps des savants prit part
à l'action. Parmi eux, je citerai les citoyens Monge et Berthollet, qui
montrèrent l'énergie et la présence d'esprit de vieux soldats aguerris
au feu.
C'est en cette occasion que je fis connaissance avec le jeune Morin,
attaché à l'expédition en qualité de dessinateur. Il se battit comme un
lion, et eut un bras cassé par une balle. Heureusement, dit-il, c'est le
gauche. Ça ne m'empêchera pas de copier tous les hiéroglyphes de
l'Égypte.
Les Turcs envahirent trois de nos chaloupes et massacrèrent les
équipages. Le commandant Perrée me permet l'abordage. Je lance mes
dragons sur le pont d'une djerme qui est bientôt déblayé. Une autre est
prise par le 22e de chasseurs. En ce moment, l'infanterie turque et
des nuées de cavaliers arabes débouchent en désordre du village de
Chebrêrys. L'armée française les pousse, la baïonnette dans les reins.
La flotte musulmane vire de bord pour aller embarquer les fuyards. Il y
a des chevaux là-bas, criai-je à mes dragons. Allons les prendre. Nous
abordons; les chasseurs nous suivent, et, à coups de mousqueton, c'est
à qui démontera un cavalier. Le lendemain, après avoir passé la nuit sur
le champ de bataille, l'armée se remit en marche.
Comme j'avais assez de la navigation, et que je ne tenais pas à plaire
davantage à mademoiselle Sylvie, je me joignis à l'infanterie et à
l'artillerie attelée, avec 200 de mes dragons maintenant à cheval; les
autres suivaient, dans les djermes prises la veille à l'ennemi.
On marcha sans relâche pendant huit jours en suivant la rive gauche du
Nil. Huit jours de privations et de souffrances, car la provision de riz
et de biscuit que chaque homme avait reçue en partant d'Alexandrie était
épuisée.
Le blé ne manquait pourtant pas, on campait au milieu des meules, mais
on n'avait ni moulin pour broyer le grain, ni four pour le faire cuire.
Nos chevaux seuls en profitaient. Des lentilles, des dattes, des
pastèques, tel était le fond de la nourriture de l'armée, nourriture qui
empêche de mourir de faim, mais qui ne satisfait pas les estomacs
français, habitués au pain. Quant au vin, c'était chose inconnue.
J'avais appris de longue date à supporter la faim, je restai parfois
vingt-quatre heures sans manger et sans me plaindre: hélas! j'étais du
petit nombre de ceux que le pays des Pharaons intéressait, et qui
avaient gardé leur belle humeur.
Cette expédition lointaine faisait à nos soldats l'effet d'une
déportation. L'armée était plutôt mécontente que démoralisée. Après
s'être couverte de gloire en Italie, elle trouvait inutile d'en venir
chercher encore et si loin, sous un ciel de feu. Le général en chef
l'avait gâtée par ses louanges; elle l'en remerciait en murmurant contre
lui. Les généraux et les officiers criaient le plus haut et le plus
fort. Tous regrettaient l'Europe aux campagnes verdoyantes, tous
maudissaient l'Afrique aux sables brûlants.
J'en ai entendu qui accusaient les savants attachés à l'expédition
d'être cause de tout le mal. On ne vient ici, disaient-ils, que pour
servir d'escorte à des gens curieux d'inscriptions incompréhensibles. Le
Caire n'existe pas, c'est une bourgade comme Damanhour ou un puits d'eau
saumâtre comme Bedah. J'ai vu des soldats quitter leurs rangs, tomber
sur le sable et se laisser égorger par les Bédouins qui harcelaient
l'armée et venaient nous tirer à vingt-cinq pas. J'en ai vu se brûler la
cervelle. Ce n'était plus les tourments de la soif, nous longions le Nil
et chaque soir on pouvait s'y baigner au risque des crocodiles. C'était
la démence occasionnée par les insolations; les chapeaux de feutre et
les casques de cuivre ne préservent pas la tête contre un soleil aussi
ardent. J'ai compris alors l'usage du turban chez les Orientaux.
Le 21 juillet (3 thermidor) nous quittâmes au milieu de la nuit
Omm-Dynar où nous avions fait halte la veille. Au point du jour, nous
vîmes à notre gauche, au delà du Nil, les hauts minarets du Caire, dans
les feux du soleil levant, et à notre droite, au loin dans le désert,
les pyramides de Gizèh, gigantesques monuments qui remontent aux
premiers temps d'une grande civilisation dont nous ne pouvons avoir
qu'une faible idée aujourd'hui. À mesure que nous avançons, elles
grandissent et semblent de véritables montagnes. À leurs pieds, dans la
plaine, sur les deux rives du fleuve, fourmille une multitude qui garde
le village d'Embabéh. Une ligne de dix mille cavaliers mameluks couverts
de fer et d'acier comme des chevaliers du moyen âge, sont rangés en
bataille sur une seule ligne qui n'en finit pas. Derrière eux leurs
vingt mille servants, puis des bataillons d'infanterie massés dans une
redoute gardée par 40 pièces de canon; des hordes de Bédouins, au nombre
de vingt ou trente mille, galopent dans la plaine; des milliers de
tentes s'étendent sur la rive du Nil. Sous un grand sycomore, est
dressée celle de Mourad-Bey. Le voilà entouré de ses _kiachefs_, tous
resplendissants d'or et de pierreries. Là-bas, de l'autre côté du Nil
couvert des djermes mamelukes, Ibrahim-Bey campe avec un millier
d'hommes, ses femmes, ses richesses, ses serviteurs et ses esclaves.
C'est presque une autre armée.
Bonaparte commande de faire halte. Il voudrait donner le temps à ses
colonnes de se reposer; mais l'ennemi s'ébranle. Un détachement de
mameluks arrive sur nous, ventre à terre. J'étais à l'avant-garde et,
depuis que je voyais ces guerriers bardés de fer, je mourais d'envie de
savoir ce qu'ils savaient faire dans le combat. J'allais courir à leur
rencontre quand je reçois l'ordre de me replier avec mes dragons, et de
me tenir derrière l'artillerie; j'enrage, mais j'obéis. Une volée à
mitraille força ce détachement à rétrograder. Ils se replient en bon
ordre sur leur ligne de bataille. Bonaparte à cheval parcourt les rangs,
et, le visage rayonnant d'enthousiasme, s'écrie en montrant les
pyramides: «Soldats! songez que du haut de ces monuments quarante
siècles vous contemplent!» Puis il forme, avec ses cinq divisions, cinq
carrés de six rangs de profondeur. Derrière, les grenadiers en peloton;
l'artillerie aux angles, la cavalerie, les bagages et les généraux au
centre. Ces carrés sont mouvants, deux côtés marchent sur le flanc, pour
être prêts à faire front sur toutes les faces quand le carré sera
chargé. C'est ainsi que l'armée entière, semblable à cinq citadelles
hérissées de baïonnettes, ayant la faculté de se mouvoir dans tous les
sens, s'avance à l'ennemi.
Le général en chef, après s'être assuré, au moyen d'une lunette, que
l'artillerie musulmane qui défend le passage du Nil, est montée sur des
affûts de siége et ne peut par conséquent se déplacer, ordonne un
mouvement sur la droite, hors de la portée du canon, et marche sur
Mourad et ses mameluks. Personne ne se plaignait plus, au contraire.
Comme je flanquais avec mes hommes un des côtés du carré, j'entendis un
de mes dragons demander à Guidamour:
--Dis-donc, camarade, est-ce que ça a des yeux, un siècle?
--Citoyen Léonidas, répondit Guidamour, un siècle ne peut avoir des
yeux, puisque c'est une chose inanimée, un laps de cent ans. En disant
que quarante fois cent ans, ce qui fait, sauf erreur, quatre mille ans,
nous contemplent, ça veut dire que nous devons nous montrer dignes des
héros de l'antiquité, et délivrer leur pays du joug des oppresseurs,
enfin c'est une métaphore.
--Une métaphore? Je ne connais pas ça.
Une masse énorme de mameluks accourait sur nous. La division fit halte
et forma le carré.
--Assez causé pour le moment, il s'agit de recevoir ce tas de
_faignants_, dit mon érudit brosseur en montrant à son camarade, d'un
air de mépris, la plus belle cavalerie du monde. Ils se précipitaient
sur nous avec l'impétuosité de l'ouragan. C'était une charge de huit
mille mameluks à soutenir. Notre division, engagée dans les palmiers,
fut un instant ébranlée par ce choc violent. Mais le carré se forme et
ne présente plus qu'une muraille de baïonnettes.
Les mameluks galopent et tourbillonnent autour de cette citadelle
vivante qui vomit la mort. Ils reviennent à la charge, se jettent sur
les baïonnettes, veulent les trancher à coups de sabre, déchargent leurs
pistolets à bout portant, hurlent de colère, nous lancent leurs armes à
la tête; quelques-uns des plus intrépides retournent leurs chevaux et
les renversent sur nos grenadiers, qui cèdent sous le poids des
cadavres. Une quarantaine d'entre eux s'ouvre ainsi un passage. N'en
déplaise à Guidamour, ce n'était certes pas là des _faignants_,
c'étaient de braves et rudes adversaires. L'occasion de me mesurer avec
eux était enfin venue. Je m'élançai à leur rencontre avec mes hommes.
III
Je m'attaque au premier venu, et du premier coup, ma latte de dragon se
brise sur sa cotte de mailles. Il lève les bras pour me sabrer; je ne
lui en donne pas le temps, je me jette sur lui, et le tenant au corps,
je roule avec lui dans la poussière. C'était un gaillard fort et agile,
mais je ne suis pas des plus faibles, ni des plus maladroits: je le
maintins sous moi et le serrai jusqu'à l'étrangler.
--Otez-vous de là, mon colonel, me criait Guidamour, que je lui fasse
son affaire!
C'était inutile; le mameluck ne résistait plus; d'une voix éteinte et
les yeux remplis de larmes, il me demanda de lui faire grâce.
J'eus pitié de sa jeunesse, de sa beauté, et, par égard pour sa
bravoure, je le lâchai.
--Jure, lui dis-je dans sa langue, jure par le Koran que tu ne
chercheras pas à t'évader, et je t'accorde la vie.
--Le mameluck, dit-il, observe les lois de l'honneur, il ne manque
jamais à sa parole. Malek se regarde comme ton prisonnier et ne se
sauvera pas.
Il me rendit ses armes et me pria de lui laisser son cheval. J'y
consentis, et je le confiai à deux de mes dragons.
Tous ses compagnons d'armes avaient trouvé la mort au milieu du carré.
Le combat continuait; mais bientôt les cavaliers de Mourad, pris entre
les feux de trois divisions, tournent bride. On bat la charge, les
carrés se dédoublent en colonnes d'attaque et on marche sur Embabèh.
Mourad-Bey fait une dernière tentative pour nous entamer; mais il est
repoussé avec perte. Une partie de ses troupes se réfugie dans Embabèh,
où elle jette la confusion; l'autre fuit vers les pyramides, en
abandonnant tentes, femmes et bagages. À la vue des mamelucks en
déroute, les Turcs chargés de défendre la redoute abandonnent leurs
positions et courent se jeter en désordre sur une de nos divisions, qui
les disperse et les balaye à coups de canon.
Je reçois l'ordre de charger, et, à la tête de mes hommes, je m'élance
aussitôt sur cette fourmilière humaine. Ce n'est plus qu'un massacre
jusqu'au Nil. Ceux qui savent nager se jettent à l'eau et gagnent la
rive opposée, les autres se noient, sont pris ou sabrés. Au milieu du
carnage, une femme, enveloppée de longs voiles noirs, roule sous les
pieds de mon cheval. Elle se relève, éperdue de terreur, s'accroche à
l'une de mes jambes et me crie: _Amman! Amman!_ c'est-à-dire grâce,
grâce. La pièce d'étoffe percée de deux trous qui lui cachait le visage
ne me permettait de voir que ses yeux; mais ils étaient si grands, si
beaux, si noirs, que j'eus compassion d'elle et l'enlevai sans peine sur
ma selle; car elle n'était ni bien lourde, ni bien grande. Son vêtement
s'accroche à un ardillon de mes fontes, et, en se déchirant, me laisse
voir ses longues tresses noires semées de sequins d'or et parfumées
d'ambre qui s'échappaient de dessous une calotte composée exclusivement
d'émeraudes. De son bras nu, orné d'un triple rang de grosses perles
fines, elle se retient à mon cou et se cache la figure dans ma poitrine
comme un petit oiseau qui se réfugie sous l'aile de sa mère.
--La prise est bonne, me dit Guidamour, qui galopait près de moi; la
petite mamelouke en a pour plus de cent mille francs sur la tête.
--C'est possible, mon garçon; tout ce que je sais, c'est qu'elle est
fort gênante pour charger. Si tu la prenais sur ton cheval?
--C'est que, mon colonel, j'ai déjà une négresse en croupe.
Nous étions dans Embabèh. La nuit venue, je ralliai mes dragons et pris
possession d'une maison vide d'habitants. La captive de Guidamour, qui,
en tant que négresse, était une assez belle fille, courut, dès qu'elle
eut été mise à terre, se jeter en sanglotant, le front dans la
poussière, aux pieds de la jeune mamelouke qui avait tant bien que mal
ramené sur son visage ce masque allongé ressemblant un peu à la cagoule
d'un pénitent.
--Ah! sitty Djémilé, dit-elle, croyant n'être comprise que d'elle, te
voilà entre les mains des ennemis du Prophète! Quelle plus grande honte
pouvait t'arriver? Ah! chère et douce maîtresse, heureusement qu'Allah a
fait prendre en même temps que toi ton esclave Zeyla. Il faut offrir une
rançon à ces chiens; s'ils refusent, jouer la soumission, leur donner
confiance et profiter de leur sommeil pour nous évader.
--Tu fais bien de m'en avertir, dis-je en arabe à la négresse. J'aurai
l'oeil sur vous.
La foudre aurait éclaté sur elle qu'elle n'eût pas été plus terrifiée.
Je priai celle à qui la mauricaude donnait le titre de sitty,
c'est-à-dire madame, de vouloir bien me montrer son visage.
--Tu me demandes là, dit-elle, une chose qu'une femme n'accorde qu'à son
père, à son époux ou à son maître. Tu es maître de ma vie, je t'obéirai
donc, mais pas ici devant tous tes soldats.
Après avoir donné des ordres pour que l'on me procurât à souper, et
averti Guidamour des projets d'évasion de sa captive, j'emmenai la sitty
dans l'intérieur de la maison. Dès que nous fûmes seuls, elle défit ce
masque appelé _borghot_, et me montra la plus jolie figure que j'eusse
jamais vue. C'était le type de la Circassienne dans toute sa pureté,
avec ses grands yeux de gazelle entourés de _koheul_, ses sourcils et
ses cheveux d'un noir profond qui faisaient d'autant plus ressortir le
blanc mat de son teint, son nez droit aux ailes frémissantes, ses lèvres
roses comme l'intérieur de la grenade. Elle me rappela ces figures de
danseuses étrusques que j'avais vues en Italie.
Les femmes sont toutes sensibles à l'admiration qu'elles inspirent.
Celle-ci, voyant que je ne me lassais pas de la contempler, se
débarrassa de l'ample vêtement de taffetas noir qui l'enveloppait comme
un domino, et, avec un sourire de triomphe, se montra à moi dans toute
sa splendeur. Elle m'apparut alors comme une fée des _Mille et une
Nuits_, toute ruisselante de soie, d'or et de pierreries, et je restai
ébloui de tant de jeunesse et de beauté.
--Tu es une des houris du paradis de Mahomet, lui dis-je, et tu n'as
qu'à dire ce que tu souhaites pour être obéie; celui à qui tu as donné
ton coeur est le plus heureux des mortels.
--Je n'aime personne, et je ne connais encore de l'amour que ce qu'en
disent les ballades et les chansons.
--Eh bien, laisse-moi t'aimer et te le dire!
--Est-ce que je te plais? dit-elle d'un air naïf et curieux.
--En peux-tu douter? Qui t'a vue une fois ne saurait jamais t'oublier.
Ne t'envole pas, petite fée. Reste avec moi.
--Es-tu le sultan de cette armée d'Occident?
--Non. Je suis l'un de ses colonels.
--Comme qui dirait un bey?
--Oui, si tu veux! et toi, qui es-tu?
Elle prit un air de reine pour répondre.
--Je suis Djémilé, la fille de Mourad-Bey, le plus vaillant guerrier de
l'Orient, et de sitty Nefyssèh, la plus belle des Géorgiennes. Mon rang
et ma naissance commandent le respect. J'espère que tu ne l'oublieras
pas!
Cette merveilleuse beauté, issue du mariage d'un mameluk et d'une
Circassienne, était une exception à l'impitoyable loi qui frappait de
mort la postérité des mameluks. Depuis près de six siècles qu'ils
asservissaient l'Égypte, aucun bey n'avait donné de lignée. Tous leurs
enfants périssaient en bas âge ou à l'époque de leur puberté. D'où vient
que cette race venue du Caucase n'a pu se naturaliser sur les bords du
Nil? Probablement par la même raison que les plantes du Nord refusent de
s'acclimater dans les contrées voisines des tropiques. Je regardais
cette jeune fleur des montagnes de Kaf, éclose au soleil d'Afrique et je
me demandais si elle y pourrait vivre. Quand elle m'eut dit qu'elle
n'avait que treize ans, j'eus peine à la croire, car elle paraissait en
avoir seize.