IV.

Berg-op-Zoom tire son nom de la petite rivière Zoom, qui, après avoir

pourvu d'eau les fossés de la ville, va se jeter dans le Scheldt.

L'ancien lit de la Zoom, où la marée montante fait refluer assez d'eau,

forme, au centre de la cité, une espèce de port, presque à sec quand les

eaux se retirent. La véritable attaque devait être dirigée vers

l'embouchure de ce havre, tandis qu'un détachement de six cents hommes

ferait une fausse démonstration vers la porte de Steenbergen.

Je passe, du reste, sur tous les détails purement stratégiques. Les

curieux qu'ils pourraient intéresser les trouveront très-amplement

rapportés dans le récit du colonel Jones.

Les autres se contenteront de savoir comment se débattit cette nuit-là

un pauvre lieutenant, qui pour la première fois de sa vie entendait

siffler les balles.

Nous fûmes divisés en trois colonnes. Ma compagnie appartenait à celle

de droite, qui, ayant pour mission l'attaque dont j'ai parlé, devait

arriver jusqu'aux fossés par le lit fangeux du vieux canal. Dès le

premier pas, je me sentis enfoncer un peu plus haut que les genoux dans

une espèce de glu très-infecte, et dans laquelle chaque effort pour m'en

retirer semblait me plonger plus avant. Cet obstacle-là n'était pas dans

mes prévisions, et je regardai autour de moi comment mes camarades se

tiraient d'affaire. Les uns penchaient à droite, c'étaient ceux qui

s'escrimaient de la jambe gauche; les autres à gauche, c'étaient ceux

qui voulaient débarrasser la jambe droite. Tous étaient plus ou moins

empêtrés. Dans un gâchis pareil, la marche en bon ordre était

impossible; les régiments se mêlaient, les officiers se séparaient de

leurs soldats. On se poussait, on s'accrochait. Quelques pauvres

diables, mal inspirés pour le choix de leur route, s'en allaient dans

une fondrière, où ils disparaissaient petit à petit en piétinant.

Lorsque leur tête effarée ne marquait plus l'endroit mortel, leurs

camarades arrivaient, et, sans les voir, foulaient aux pieds ces

cadavres qui servaient de fascines. Le silence, néanmoins, n'avait pas

été rompu.

Tout à coup,--était-ce trahison, appel de mourant, querelle

d'ivrogne?--un cri part de nos derniers rangs. Le général Skerret,

auprès duquel je me trouvais en ce moment, y répond par une exclamation

de fureur, et à la minute même, les écluses sont levées, des masses

d'eau tombent à grand bruit dans le canal, une fusée s'élève des

remparts; puis tout un feu d'artifice éclate, une lumière blafarde se

répand sur nous et permet aux canonniers français de nous envoyer

quelques volées. Tirées en toute hâte et au hasard, elles ne firent

pourtant pas grand mal.

Pendant un moment, la grande affaire fut de résister à l'effort des

eaux. J'étais heureusement à portée d'un grand bloc de glace à forme

plate, et dont le tranchant s'enfonçait dans la vase. Je m'y cramponnai

pour résister au premier élan des flots, et, moitié nageant, moitié

prenant pied, je gagnai ensuite la terre ferme. Là nous avions encore le

fossé à traverser sans autre ressource qu'une forte palissade qui,

partant de l'angle d'un bastion, le coupait dans toute sa largeur. Sans

la fièvre qui commençait à battre autour de mes tempes, je ne sais

comment je me serais tiré de cette difficile gymnastique. On s'aidait de

quelques échelles de siège, on grimpait sur les épaules les uns des

autres, on tombait en jurant, on se relevait de même, les soldais

haletaient et criaient comme un limier qui rêve. Un colonel montrait aux

premiers arrivants, qui ne l'écoutaient pas, une porte située à notre

droite (Waterport-Gate), et ordonnait vainement qu'on allât baisser un

pont-levis de ce côté. Voyant son autorité méconnue, il prit par le bras

le premier officier qui passa près de lui; c'était moi. Je finis par

comprendre ce qu'il voulait, et lui promis de faire mon possible pour

lui obéir.

Pas de résistance sur les remparts. Une fausse attaque appelait,

ailleurs la plus grande partie de la garnison. Les Français, en petit

nombre sur ce point et pris à l'improviste, couraient s'enfermer dans

les maisons de la ville, et de là, nous fusillaient sans merci. À la

tête d'une vingtaine de soldats, rassemblés au hasard, j'allai vers la

porte indiquée. Ce n'était qu'une palissade assez mince, mais traversée

par une barre de fer épaisse d'environ trois pouces. Sans instruments,

nous fîmes pour l'enfoncer plusieurs tentatives perdues, et cependant

les balles arrivaient de toutes parts; les soldats tombaient un à un.

Enfin, pour dernier effort, nous reculons de quelques pas, tous

ensemble, et tous ensemble nous nous jetons à corps perdu sur la maudite

porte. Cela réussit; la barre de fer se rompît tout au milieu comme si

elle eût été de verre.

Restait le pont-levis à faire tomber; opération plus délicate, mais pour

laquelle nous avions plus de temps et de sécurité, les coups de fusil ne

nous arrivant plus aussi directement. Il était fixé à un seul de ses

montants par une serrure que nous essayions de forcer à l'aide d'une

baïonnette. Après en avoir cassé deux on trois sans résultat, nous

employâmes une hache, que l'on nous apporta du bastion déjà occupé par

nos troupes, à couper dans le bois même du montant la portion où la

serrure était encastrée. Ceci fait, j'eus la gloire de prendre moi-même

la chaîne du pont-levis, dont je dirigeai la chute.

Le colonel dont j'exécutais l'ordre arriva justement alors et me demanda

mon nom, ajoutant qu'il s'en souviendrait. Le sien était Muller. Il est

mort à Ceylan de la fièvre jaune.

A ce moment, on entendait distinctement une vive fusillade engagée de

l'autre côté de la ville. Je pensai que ma compagnie était par là, et

supposant que l'intérieur devait être libre, je me précipitai comme un

véritable étourdi, suivi seulement de deux soldats, dans les rues

désertes. Je n'avais pas fait trois cents pas que j'étais complètement

égaré. Regardant de tous côtes, je ne vis qu'une créature humaine dont

je pusse espérer quelque renseignement; c'était une jeune, femme, assez

jolie, pâle et en désordre, aux écoutes derrière la porte entr'ouverte

d'une espèce de boutique.

Notre conversation fut très-courte.

«Les Anglais? lui dis-je en hollandais.

--Comment? me demanda-t-elle.

--Les Anglais? répétai-je, voyant que je parlais à une Française.

--Par là, répondit-elle sans hésiter, en me montrant l'extrémité de la

rue.

--Bonne nuit!» Et je lui serrai la main, ne doutant pas qu'elle n'eut

dit vrai.

En effet, aux clartés de la lune qui venait de se lever, j'aperçus les

uniformes des _Royal-Scots_ sur les remparts. Ils venaient d'être

chassés d'un des bastions et tenaient bon dans celui qui leur restait.

Le capitaine Guthrie, du 35e, qui était à la tête de ce détachement, ne

savait du reste quel parti prendre, et déplorait l'absence du général

Skerret, blessé tout récemment et prisonnier des Français.

Le feu était vif d'un bastion à l'autre: plusieurs blessés, tant des

ennemis que des nôtres, restaient étendus sur le rempart. Un officier,

atteint au bras, se promenait derrière nous d'un air mécontent, et

disait: «Voilà ce qu'on appelle la gloire!» Cette philosophie me parut

inopportune.

Notre position n'avait rien d'agréable. Un amas de billots de bois

trouvés sur le rempart, et disposés en travers de la gorge du bastion,

formait bien une sorte de parapet d'où nos gens pouvaient tirer, et deux

pièces de vingt-quatre, prises à l'ennemi, faisaient bon service du haut

des plates-formes; mais les Français avaient l'avantage du nombre, trois

pièces de campagne, qui nous faisaient beaucoup de mal, et un moulin à

vent élevé sur leur bastion, d'où ils nous canardaient fort commodément.

De temps en temps ils faisaient une sortie pour nous déloger; alors, et

dès que leurs cris nous avertissaient de ce projet, nous les recevions

avec de la mitraille; de plus, un détachement courait à leur rencontre

et les ramenait en désordre.

Vers deux heures du matin, la fusillade, jusqu'alors continue, eut des

intervalles qui duraient quelquefois une demi-heure. Ils me donnèrent le

loisir de m'apercevoir que je grelottais sous mes habits mouillés et

sous l'air glacial de la nuit; d'ailleurs, épuisé de fatigue, je me

laissai tomber plutôt que je ne m'étendis derrière le parapet qui nous

protégeait. Quelques autres officiers vinrent se coucher à mes côtés, et

d'instinct, on se rapprochait pour avoir moins froid. Je tombai alors

dans une sorte de sommeil éveillé, d'un effet bizarre, où mon

imagination ressassait tout ce qui venait de se passer avec une telle

force d'illusion, que la mousqueterie recommença sans troubler mon rêve.

Les coups de fusil, les cris, les imprécations, tout ce que j'entendais

enfin, de près ou de loin, et très-distinctement, me semblait retentir

dans ma mémoire, non à mes oreilles; et je ne sais ce qui m'aurait

arraché à ce profond engourdissement, si tout à coup la terre n'avait

tremblé sous moi tandis qu'une vive et subite clarté me brûlait les

yeux. Un craquement général suivit, comme si la ville entière eût été

sur te point de s'écrouler. C'était le magasin à poudre qui sautait;

avec lui nous perdions tout le service de notre petite artillerie.

Il fallut bien se relever et tenir tête à de nouvelles attaques; le

découragement s'emparait de nous: plus de vingt hommes étaient, allés

demander du secours, pas un n'avait reparu. Ils étaient interceptés sans

aucun doute. Aucun bruit de guerre ne nous arrivait d'ailleurs, et il

était trop évident que nous allions avoir toute la garnison sur les

bras.

Nous tînmes pourtant jusqu'à l'aurore: il fallut bien alors nous

apercevoir et de nos pertes et de l'inutilité de notre résistance.

Rassemblée derrière ce parapet improvisé, nous nous comptions lentement

du regard, ne voyant guère ce qui pouvait nous sauver. Un vieil officier

fit remarquer que le rempart n'était point large, et que les Français ne

pourraient tirer grand avantage de leur supériorité numérique: mais il

achevait à peine cette consolante réflexion, mal entendue à travers le

bruit, qu'une décharge terrible vint le démentir. Pendant qu'une vive

fusillade détournait notre attention, une partie des ennemis, longeant

le pied des remparts, étaient venus occuper le côté opposé de notre

bastion. Pris ainsi entre deux feux, il fallait nous résoudre à la

retraite. Je me retournai vers le capitaine Guthrie, que je vis, les

bras étendus devant lui, battre l'air de ses mains égarées. Une balle

venait de lui crever les deux yeux. M'Dougal, dont j'ai parlé, ce

lieutenant que la perspective de la mort faisait pleurer sur un navire,

et qui s'était battu toute la nuit en vrai lion, M'Dougal gisait à

terre, étourdi par une blessure au front. Le commandement me revenait, à

moi, le plus jeune et le plus inexpérimenté de tous. Terrible

responsabilité, savez-vous!

Sans être bien certain que la porte par laquelle nous étions entrés fût

encore ouverte, j'essayai d'y mener ma petite troupe, encore en bon

ordre. Guthrie, placé entre deux soldais, et guidé par eux, poussait à

chaque pas d'involontaires gémissements; les ennemis nous accompagnaient

d'un feu soutenu. Nous laissions derrière nous un sanglant sillage de

morts et de blessés.

Pour comble de malheur, je n'avais pas calculé que l'embouchure du

havre, maintenant rempli d'eau, était entre nous et Waterport-Gate. Une

fois au bord de cette espèce de canal, encaissé dans de hautes murailles

en brique, il ne fallut pas longtemps pour me rendre compte de notre

situation à ce coup désespéré. Il n'y avait pas trois partis à prendre

cernés, comme nous l'étions: à moins de nous rendre purement et

simplement prisonniers, il fallait, sans balancer, sauter dans ce

bassin, ou flottaient çà et là quelques gros blocs de glace, et gagner

comme nous pourrions un petit bâtiment ponté hollandais, amarré par une

grosse corde au bord opposé. Tandis que j'essayais de calculer

froidement cette chance suprême, deux ou trois cris, et le bruit

d'autant de corps précipités dans l'eau, me firent retourner

brusquement. C'étaient quelques-uns de nos soldats qui, littéralement

devenus fous, se jetaient, sans lâcher leurs armes, dans le bassin

fatal. Plusieurs autres suivirent cet exemple insensé. Guthrie,

abandonné par ses guides, et ne sachant où se diriger, allait aussi

tomber dans l'eau, lorsque j'arrivai assez à temps pour le retenir. Le

prenant à bras-le-corps, je le terrassai sans peine, et quand il fut à

terre;

«Ne bougez pas, lui dis-je; il y va de la vie.

Puis, voyant qu'il serait inutile de donner des ordres à des gens dont

la tête était perdue, je n'avisai plus qu'au moyen de fuir.

Il y avait, le long des murailles qui bordent le canal, une espèce de

charpente composée d'une poutre transversale soutenue à ses extrémités

et à son milieu par d'autres soliveaux disposés en piliers, le tout

destiné, je crois, à préserver le mur du frottement des navires, et

s'élevant à neuf ou dix pieds environ au-dessus de l'eau. Comment j'y

descends, à reculons, en m'accrochant des mains et des pieds aux

saillies du mur, mon épée entre les dents, au grand détriment de mes

genoux meurtris et déchirés, c'est ce qu'il ne faudrait pas me demander.

Le plus certain, c'est qu'arrivé sur cette plate-forme étroite, je

passai mon épée dans mon ceinturon,--le fourreau était depuis longtemps

à tous les diables,--et avisant un glaçon d'assez belle dimension qui

flottait au-dessous de moi, je m'y élançai à corps perdu, très-assuré de

la résistance qu'allait m'offrir ce radeau improvisé. Mais je manquai

mon coup, et fis assez désagréablement le plongeon jusqu'au fond du

bassin. Bien m'en prit alors de savoir nager, car, lorsque je revins à

la surface de l'eau, il me fallut atteindre en plusieurs brassées le

glaçon qui me fuyait. Ma grosse capote, complètement trempée,

compliquait singulièrement cette opération; mais ce qui me parut le plus

horrible,--une fois cramponné tant bien que mal à ce glissant objet.--ce

fut d'avoir à lutter contre les malheureux qui, déjà submergés,

s'accrochaient à moi pour sortir de l'eau. Il était assez évident que je

ne pouvais les sauver; il était non moins démontré que leurs étreintes

désespérées n'allaient à rien moins qu'à me faire noyer, et cependant,

allez, c'est un vain souvenir que celui des coups de pied au moyen

desquels je me débarrassais d'eux. Ceux-là surtout dont le regard

suppliant avait rencontré le mien, dont la voix étouffée avait frappé

mon oreille, il était affreux de les voir disparaître à jamais sous le

flot mortel.

Je n'étais pas le seul en possession d'un morceau de glace. Une douzaine

au moins de nos gens jouaient la même partie que moi; mais quelques-uns

étaient blessés, d'autres saisis par le froid de l'eau: ceux-ci

lâchaient prise l'un après l'autre, tantôt avec un blasphème désespéré,

tantôt avec des soupirs gémissants dont l'intonation funèbre a quelque

chose d'inimitable; plaintes et râle tout à la fois, qu'on n'oublie plus

quand on les a une seule fois entendus.

Il vint un moment ou je fus à mon tour saisi du plus complet

découragement. Je ne sentais plus mes doigts; un nuage de sang passait

devant mes yeux; ma poitrine oppressée me refusait le souffle, et la

tête inclinée en arrière, j'allais succomber, lorsqu'une voix amie me

rappela au sentiment de l'existence.

«Courage, Moodie!... Au vaisseau, que diable!... Si j'arrive avant vous,

comptez sur moi.»

Le nageur qui parlait ainsi me repoussa d'un coup d'épaule, et gagna les

devants sans que je l'eusse pu reconnaître.

J'arrivai enfin près du vaisseau.

«Courage!» me répéta la même voix. Et une corde me fut jetée.

Je la saisis au vol; mais retirée trop vite, elle glissa dans ma main

amortie, et le léger bruit qu'elle fit en retombant contre le bordasse

du petit navire produisit sur moi l'effet d'un coup de canon.

«A vous encore!» Une seconde corde tomba sur l'eau près de moi. Celle-ci

était doublée. Je la saisis et la passai sous mes bras.

J'ai su depuis que j'avais les yeux ouverts et que je parlais

très-distinctement, lorsqu'on parvint à un hisser sur le pont. Une fois

là, par exemple, toute force m'abandonna, et je ne sentis pas même une

balle qui me fracassa le poignet pendant que mes deux braves camarades

me trainaient vers l'écoutille.

Le rempart n'était pas à plus de soixante verges du bâtiment, et les

Français, très-décidés à nous faire boire jusqu à la lie le calice amer

de la défaite, tiraient sur nous sans pitié.

Dans la cabine où mon généreux compagnon d'armes me descendit, il n'y

avait qu'un autre blessé, un sergent du 91e, nommé Briggs, atteint à

l'épaule d'un coup de feu. Il souffrait horriblement et ne se faisait

faute de plaintes et de cris. On m'avait étendu aussi loin de lui que le

comportait l'étendue de notre commun asile, et quand je fus ranimé, nous

ne nous adressâmes pas un seul mot.

L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843 · 第 10 / 24 题