[Deux lignes illisibles.]
Au bout d'une heure environ, j'éprouvai une soif ardente, et je le dis à
mon compagnon, qui d'un grand sang-froid me répondit par ce seul mot:
«Buvez!»
Il est vrai qu'un geste énergique m'expliqua ce qu'il voulut dire. Le
plancher de la cabine était inondé. A force de tirer sur le bâtiment les
Français avaient envoyé quelques balles dans ses oeuvres vives, il
faisait eau, sans que l'on put s'y tromper.
Je voulus me lever, impossible; mes jambes me refusaient service. A
grand peine arrivai-je à me mettre sur mon séant.
Une autre heure s'écoula. Tout entier à la douleur physique qui
éteignait en lui le sentiment de la crainte, Briggs continuait à se
plaindre. L'eau montait et montait sans cesse; elle arrivait à ma
poitrine, et m'obligeait à tenir soulevé mon bras blessé. Le picotement
que l'eau salée produit sur une plaie vive est, à la lettre,
insupportable.
Je me voyais voué à une mort lente et certaine, qui me faisait regretter
de n'avoir pas péri, sur les remparts, autrement qu'un rat dans une
souricière.
Lorsque tout à coup il me sembla que l'eau baissait, ce qui était vrai.
L'heure de la marée descendante était venue, et fort à propos; vingt
minutes plus tard, c'était fait, de moi.
Le feu avait cessé depuis longtemps. Le navire étant couché sur le
flanc, et la vase suffisamment raffermie, des soldats français vinrent
nous chercher. J'avouerai, sans la moindre vergogne, que je fus enchanté
de me rendre à discrétion. Au lieu de nous porter à bras jusque dans la
ville, nos vainqueurs, assez peu cérémonieux, quoi qu'on puisse dire de
la politesse nationale, nous firent hisser, comme des poids morts, au
sommet du rempart voisin. Je fus de là dirigé sur l'hôpital, en
compagnie d'un jeune gaillard qui trouvait la mission assez peu de son
goût.
Pour se consoler, sans doute, il s'empara de la cantine qui pendait
encore à mon côté, pleine aux deux tiers d'un excellent rhum auquel
j'avais eu la maladresse de ne pas songer plus tôt. Ce procédé sans
façon m'autorisant à quelque familiarité, je retrouvai assez de force
pour lui arracher des mains ce vase qu'il vidait avec dévotion, et dont
j'absorbai le contenu en quelques gorgées.
J'entrai peu après à l'hôpital, où finit naturellement un récit que j'ai
entrepris pour vous égayer. J'aurais cependant encore à vous conter la
disparition de mes habits d'uniforme, que j'eus la bonhomie de confier à
un infirmier. Je pourrais aussi vous amuser en vous disant comme quoi je
sortis de l'hôpital avec les pantalons d'un de mes camarades et la
redingote d'un autre; costume d'autant plus malséant et mal assorti, que
le premier avait six pieds, et le second quatre et demi tout au plus. Il
ne serait peut-être pas sans agrément de consigner ici l'histoire de la
chemise que l'hôpital m'avait fournie, et qu'on voulait absolument me
reprendre, sans me restituer la mienne. Je fis la plus belle défense du
monde, non pas tant pour la chemise (encore que ce soit un vêtement
précieux en lui-même), mais parce que j'avais cousu dans un de ses coins
le peu d'argent qui me restait. D'ailleurs...
«Et M'Dougal, s'il vous plaît, que devint-il?»
Un nuage passa sur le front du narrateur.
«M'Dougal avait quitté le navire aussitôt après m'avoir mis en sûreté.
Personne n'a jamais su ce qui était advenu de lui: s'il mourut frappé
d'une balle française ou noyé dans les eaux du Scheldt...
--Et Johanna? m'empressai-je d'ajouter.
--Johanna, reprit le colonel subitement déridé... Johanna quitta peu
après Tholen, et s'embarqua pour l'Angleterre.
--Avec vous?
--Non pas, Dieu merci! avec un timbalier des _Coldstream Guards_.
L'amour, en général... et plus particulièrement celui des liqueurs
fortes... perdit cette inconsolable veuve. Du moins le burgher se
plaignit-il des effets du punch, qui avait servi de philtre amoureux au
séducteur de sa belle-fille. Je le consolai selon toutes les règles de
l'homéopathie, qui n'était pas encore inventée, en l'abreuvant de ce
dangereux poison,--mais non pas à doses infinitésimales. Le Predikaant
m'aida beaucoup dans cette oeuvre charitable.»