Nous nous supposions appelés à Anvers, où l'autre division de l'armée
avait déjà livré quelques combats partiels, et je cheminai assez
tristement, ruminant les larmes de la séparation. Elles m'avaient
appris,--car je ne m'en étais pas douté jusque-là,--combien de place
Johanna tenait dans mon coeur. Quant à elle, la pauvre enfant, elle
m'avait, pleuré tout aussi franchement, devant son beau-père et sa
belle-mère étonnés, qu'elle pleurait leur fils devant moi. Que
voulez-vous? c'était une âme sensible et sans déguisement.
Arrivés autour d'une ferme, en rase campagne, nous fîmes halte, et je
commençais à m'inquiéter de mon souper, lorsqu'un officier des
_Royal-Scots_, quatrième bataillon, m'avertit obligeamment que, selon
toute apparence, nous allions essayer une surprise de unit contre
Berg-op-Zoom. La nouvelle m'étonna sans m'effrayer. Mon donneur d'avis
se prit à sourire:
«Vous ferez connaissance avec le service, ajouta-t-il; et, si nous
vivons tous deux demain matin, vous m'en direz votre avis.»
Après quoi il me tourna le dos. J'appris qu'il se nommait Mac Nicol, et
arrivait de Stralsund à marches forcées. Nous ne devions plus nous
rencontrer en ce bas monde. Il fut tué tout des premiers, à cinq heures
de là.
L'appel du soir, qui suivit de près cette conversation, ne manqua point
d'une certaine solennité. Beaucoup de noms, que les sergents
prononçaient alors à demi-voix,--l'ordre étant donné de faire désormais
le moins de bruit possible,--ne devaient plus figurer sur leurs listes,
mais seulement dans quelqu'un de ces insouciants récits qui sont
l'oraison funèbre du soldat.
Les régiments formèrent ensuite la colonne, et nous recommençâmes à
marcher, silencieux, sur la route obscure. Le bruit des pas, régulier et
monotone, se mêlait à celui du vent et des eaux lointaines. Quelques
chiens aboyaient seulement avec fureur quand nous défilions devant une
maisonnette de paysan. Nous voyions alors s'entrouvrir une fenêtre
faiblement éclairée, et un bon gros Flamand, en chemise, la main sur ses
yeux, se hasarder à guetter les passants nocturnes. A peine avait-il vu
luire les baïonnettes, qu'il rentrait en hâte, tirait à lui ses
contre-vents, et faisait taire ses dogues.