Il gelait à pierre fendre quand nous arrivâmes, trois jours après, à
Tholen, petite forteresse en mauvais état (du moins alors), et située à
quatre milles environ de Berg-op-Zoom. Tous les matins, la majeure
partie des habitants et de la garnison était employée à briser la glace
qui faisait des fossés une défense illusoire; mais tandis qu'on
s'épuisait à y pratiquer une tranchée large seulement de huit à neuf
pieds, elle se reformait derrière les travailleurs, et nous patinions le
soir à l'endroit même qu'on avait ouvert le matin.
Un vieux caporal allemand, un sournois qui nous servait d'interprète, et
qui s'était chargé de faire nos logements, m'avait installé chez un
brave _burgher_, dont la belle-fille, veuve depuis six mois, à ce que
j'appris, était la plus jolie personne de l'endroit. Ce n'est pas à dire
qu'elle eût jeté un grand éclat dans un bal de Paris ou un raout de
Londres, mais quelle fraîcheur, quelle douce expression de visage,
quelle simplicité, quelle confiance aimante et sereine!
Certain jour que je revenais des fossés, je la trouvai, la tête dans ses
mains, et pleurant à chaudes larmes. Le burgher et sa femme, les yeux
humides, étaient auprès d'elle et la regardaient sans mot dire, avec une
compassion profonde. Quelque mot, quelque incident futile venait sans
doute de réveiller leur triple douleur et de les rendre au sentiment de
leur perte commune.. C'était un tableau touchant, et, jeune comme
j'étais, je ne pus que témoigner à ces braves gens une véritable
sympathie. Elle me valut tout d'un coup l'affection de Johanna M..., qui
me sourit, doucement à travers ses pleurs. Le père me serra la main, et,
pour dissiper cette inutile tristesse, me pria de lui faire du punch; il
appréciait particulièrement en moi ce talent pratique qui m'a toujours
valu le suffrage des connaisseurs, et me mettait en réquisition toutes
les fois que le _Predikaant_ venait souper avec nous.
Il arriva ce soir-là, comme s'il eût deviné ce qui se passait. J'aimais
fort ce bon et jovial ministre, dont les joues pleines et le sourire
bienveillant empruntaient je ne sais quoi de bouffon à l'étrange
coiffure qui couvrait son vénérable chef, C'était un chapeau à trois
cornes, aux bords convenablement retroussés, et dont il ne se séparait
jamais que pour dire les grâces. Après le repas, composé de viande au
beurre et de _sauer kraut_, le tout servi dans un plat commun, où nous
cherchions fortune tour à tour, à la pointe de la fourchette, il tirait
d'ordinaire de sa poche quelques vieux imprimés crasseux, et nous
chantait, avec des gestes et un accent plein d'énergie, des couplets
dont je n'entendais pas un traître mot, mais qui renfermaient des
allusions très-directes aux affaires politiques. J'ai encore dans
l'oreille le refrain de l'une d'elles;
Well mag het Ue bekommen;
parce que ce vers harmonieux ne manquait jamais de produire un
merveilleux effet sur notre bon hôte; sa large bouche s'ouvrait avec un
rictus effroyable et soudain; il laissait aller sa vénérable tête en
arrière, et un éclat de rire, à jeter bas la maison, sortait
convulsivement de sa poitrine. En général, sa bonne _vrow_, toute aux
soins de son ménage, écoutait avec un parfait sang-froid ce hurlement
joyeux, mais s'il se prolongeait au delà du terme ordinaire, son respect
conjugal pour le _burgher_ l'obligeait à sourire de compagnie.
Je m'aperçus, depuis le jour dont j'ai parlé, que Johanna me regardait
avec plus d'intérêt qu'auparavant. En m'apportant les citrons, le sucre
et le rhum, en me regardant manipuler la précieuse liqueur, elle avait
l'air distrait et mélancolique; ses yeux, plus bleus que les flammes
liquides dont j'attisais l'ardeur, s'arrêtaient sur moi, profonds et
vagues; quelquefois même le verre qu'elle portait à ses
lèvres,--toujours rempli jusqu'au bord,--demeurait là, comme si un
engourdissement magnétique eût frappé la belle rêveuse.
Ces symptômes flatteurs ne m'échappaient point; et tandis que le
Predikaant chantait, lorsque le burgher, perdu dans la fumée de sa pipe,
nous envoyait, comme un esprit familier, son gros rire invisible, si la
vieille mère tournait le dos et s'abandonnait au plaisir de nettoyer ses
bahuts, je répondais aux regards de Johanna par des regards non moins
langoureux.
Elle acheta peu de temps après une grammaire anglaise, et le même
jour,--admirez la force des sympathies,--je me sentis pris d'une
violente passion pour l'idiome néerlandais. De là, tout naturellement,
échange de leçons et de conseils, qui légitimait de fréquents
tête-à-tête. Nous prononcions fort mal, tous les deux, la langue que
nous voulions apprendre; j'eus la gloire d'inventer un châtiment pour
les fautes que la récidive rendait inexcusables. Quel que fût le
coupable, un baiser les punissait, Johanna eut beaucoup à se plaindre de
mon inattention; mais, pour ne pas me faire honte, elle mettait ses
progrès au pas des miens. Nous n'avancions guère, sans nous rebuter
pourtant.
Cet enseignement mutuel n'était pas toujours exempt de troubles.
Certains jours, au plus fort de nos bévues grammaticales, la jolie veuve
éclatait en pleurs et en sanglots. D'abord, ces accès de désespoir
m'avaient fort déconcerté: je ne savais au juste ce qu'ils voulaient
dire. Johanna me confessa naïvement que c'étaient autant d'hommages
rendus à la mémoire de son défunt mari. Je compris et respectai ce culte
d'un regret légitime. Il demeura tacitement convenu que la leçon
finirait aussitôt que la sensibilité se mettrait de la partie. Tout cela
au grand sérieux, et sans la moindre arrière-pensée.
Le 8 mars, arriva l'ordre du départ.