C'est un spectacle à la fois triste et joyeux que l'embarquement d'un
corps de troupes en temps de guerre. Le ciel était beau et les blancs
reflets du soleil argentaient les vagues miroitantes. Sur la berge
escarpée, aux sons de la musique militaire, les soldats arrivaient par
escouades, le sac sur le dos, le fusil sur l'épaule, la crosse en l'air.
A mesure qu'une barque s'éloignait du rivage, emportant une cinquantaine
de nos Habits Rouges, il se trouvait toujours là quelque femme
désespérée qui pleurait, agitait son mouchoir, et faisait mine d'avancer
dans l'eau pour suivre son époux ou son amant.
D'autres--celles-là je les plaignais davantage--baissaient leur capuchon
sur leurs yeux, et allaient s'asseoir, mornes, silencieuses, honteuses
d'être vues, sur quelque rocher où elles avaient l'air de rester
pétrifiées. Le clairon moqueur sonnait toujours.
Nous autres officiers, tous jeunes, inexpérimentés, avides de guerre, il
fallait nous voir avec nos airs d'importance, affectant le commandement
brusque et bref de nos anciens. Combien cependant cachaient, sous ces
façons de matamore, un ennui secret et la tristesse de quelque
séparation amoureuse! Je puis bien le dire, car je laissai à
Fort-Georges la meilleure moitié de mon coeur, aux pieds d'une petite
demoiselle blonde, mariée depuis à un nabab.
Le vent fraîchit, les voiles s'enflent, nous voguons vers la Hollande.
C'était en 1814; il s'agissait d'en finir avec la France à demi vaincue,
mais qui tenait bon et dont les coups de boutoir, comme ceux du sanglier
blessé, n'étaient pas les moins à craindre. En face de Goeere, une brise
nous prit, des plus dures, des plus carabinées que j'aie jamais eues à
supporter,--et si je ne m'y connaissais pas alors, j'ai maintenant toute
l'expérience nécessaire pour en parler savamment. Nous étions à l'ancre
lorsqu'elle commença, et nous attendions un pilote qui devait venir nous
tirer des bancs de sable entre lesquels se trouvait notre vaisseau: un à
chaque bord, un autre entre nous et la terre. Vous voyez d'ici notre
position, quand le vent grossit, devint presque un ouragan, et menaça de
nous porter malgré nous au rivage. Et pas de pilote!--La mer s'élève,
bouillonne, écume et crie autour des brisants. Nul espoir, malgré nos
deux ancres, de tenir durant toute la nuit, qui commençait alors à
tomber. L'obscurité ajoutait son horreur à celles dont nous étions
environnés. Le capitaine affectait de ne songer qu'aux deux bâtiments de
transport que nous avions de conserve, et qui étaient chargés de
soldats. Vers minuit, l'un deux, ancré au vent de nous, se détache,
emporte ses câbles, et dérivant au hasard, passe à côté de nous avec des
cris de détresse auxquels nos signaux répondaient. Par moments, de
l'avant à l'arrière, nous embarquions des vagues énormes.
Les hommes sont curieux à observer en de telles passes.
Il y a des gens nerveux qui prennent trop tôt l'alarme, et croyant de
suite au pire, font leurs préparatifs en conséquence. Tel était le
lieutenant McDougal, du 91e, qui vint se jeter dans mes bras en pleurant
à chaudes larmes, le plus plaisamment du monde. Il y en a d'autres qui,
stupides ou résignés, n'ont pas l'air de s'apercevoir que la mort les
talonne et regardent tout avec une indifférence abattue. Enfin, les
étourdis, les gens à tête légère, qui se rassurent ou prennent peur,
suivant qu'ils rencontrent des visages calmes ou effarés.
Pour moi, je m'étais promis d'imiter de point en point le capitaine, que
je jugeai un homme de sens et de courage. Sur les deux heures ce
personnage important s'alla mettre au lit, et je suivis son exemple.
J'avais raison; le grand péril était passé.
Quand vint le jour, la mer était grosse encore; mais le vent avait
faibli, et une brume épaisse nous masquait l'horizon. Au bout d'une
heure ou deux, l'atmosphère se dégagea, et nous cherchions du regard,
avec un vif sentiment d'inquiétude, le bâtiment où nos camarades étaient
entassés. Rien n'était en vue, et l'opinion générale fut qu'ils avaient
péri. Un régiment tout entier englouti en quelques minutes, c'était de
quoi nous donner à penser. Par bonheur ce doute affreux ne dura pas
longtemps. Nous vîmes venir à nous, sur une barque, le pilote attendu
avec tant, d'impatience, et il nous rassura du moins sur le compte d'un
des transports, arrivé sain et sauf à Helvoet-Sluys.
Je rencontrais alors, pour la première fois, un Hollandais, et fus bien
forcé d'accorder quelque attention à ce curieux animal. Diederich
ressemblait à sa lourde barque: petit et trapu comme elle, comme elle
renflé des côtés, et n'ayant de forme appréciable, sous son épaisse
jaquette bleue coupée droit, qu'une énorme projection _à posteriori_.
Cette jaquette n'avait pas de collet, et la cravate roulée en corde, qui
suppléait à ce défaut essentiel, semblait plutôt faite pour étrangler le
pilote que pour le défendre du froid. Ses yeux à fleur de tête et grands
ouverts complétaient cette illusion funèbre. Du reste, on aurait pu lui
ôter une demi-douzaine de caleçons, sans inconvénient pour sa poitrine
ou sa pudeur, tant il était bien prémuni contre l'humidité. Complétez ce
costume par de gros souliers à boucles et un bonnet de nuit rouge, à
forme conique très-élevée.
Nous ne vîmes pas sans quelque plaisir cette étrange façon d'homme
s'avancer, la pipe aux lèvres, vers le capitaine Nixon et lui offrir
très-cordialement une poignée de main, accompagnée du plus affectueux
_goeden dag_. Une entrée en matière si parfaitement républicaine fit
faire la grimace à notre officier; mais comme la bienvenue de Diederich
était plus cordiale encore qu'irrespectueuse et à contre-temps
familière, il ne jugea point à propos de s'en formaliser autrement. Le
pilote entra aussitôt en fonctions avec un flegme admirable, et Nixon
ayant voulu l'interroger sur la direction des passes où nous allions
entrer, la profondeur de l'eau et autres sujets du même ordre, il
n'obtint pour réponse que le proverbe favori des marins hollandais:--_Ja
mynher, wanneer wij niet beter kan maaken dan moeten wij naar de anker
komen_.
Ce qui veut dire à peu près: Soyez tranquille, monsieur, quand nous ne
pourrons mieux faire, nous jetterons l'ancre.
En dépit de cette prophétie, qui semblait nous menacer de nouveaux
retards, nous primes terre le lendemain matin à Helvoet-Sluys: j'y
retrouvai ma compagnie, ce qui me fut assez doux, après l'avoir crue
noyée. On imaginera sans peine, et sans en faire grand honneur à mes
qualités personnelles, que les soldats dont elle était composée
n'étaient pas fâchés non plus de revoir leur second lieutenant.