L’Ingénu va en cour. Il soupe en chemin avec des huguenots.
L’Ingénu prit le chemin de Saumur par le coche, parcequ’il n’y avait
point alors d’autre commodité. Quand il fut à Saumur, il s’étonna de
trouver la ville presque déserte, et de voir plusieurs familles qui
déménageaient. On lui dit que, six ans auparavant, Saumur contenait
plus de quinze mille âmes, et qu’à présent il n’y en avait pas six
mille. Il ne manqua pas d’en parler à souper dans son hôtellerie.
Plusieurs protestants étaient à table; les uns se plaignaient
amèrement, d’autres frémissaient de colère, d’autres disaient en
pleurant,
«…… Nos dulcia linquimus arva,
Nos patriam fugimus[1].»
[1]Virgile, _Éclog_. I, vers 3. B.
L’Ingénu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces paroles, qui
signifient: Nous abandonnons nos douces campagnes, nous fuyons notre
patrie.
Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs?—C’est qu’on veut que
nous reconnaissions le pape.—Et pourquoi ne le reconnaîtriez-vous pas?
Vous n’avez donc point de marraines que vous vouliez épouser? car on
m’a dit que c’était lui qui en donnait la permission.—Ah! monsieur, ce
pape dit qu’il est le maître du domaine des rois.— Mais, messieurs, de
quelle profession êtes-vous? —Monsieur, nous sommes pour la plupart des
drapiers et des fabricants.—Si votre pape dit qu’il est le maître de
vos draps et de vos fabriques, vous faites très bien de ne le pas
reconnaître; mais pour les rois, c’est leur affaire; de quoi vous
mêlez-vous[2]?—Alors un petit homme noir prit la parole, et exposa très
savamment les griefs de la compagnie. Il parla de la révocation de
l’édit de Nantes avec tant d’énergie, il déplora d’une manière si
pathétique le sort de cinquante mille familles fugitives et de
cinquante mille autres converties par les dragons, que l’Ingénu à son
tour versa des larmes. D’où vient donc, disait-il, qu’un si grand roi,
dont la gloire s’étend jusque chez les Hurons, se prive ainsi de tant
de coeurs qui l’auraient aimé, et de tant de bras qui l’auraient servi?
[2] C’est la réponse de Fontenelle à un marchand de Rouen, janséniste.
K.
C’est qu’on l’a trompé comme les autres grands rois, répondit l’homme
noir. On lui a fait croire que, dès qu’il aurait dit un mot, tous les
hommes penseraient comme lui; et qu’il nous ferait changer de religion,
comme son musicien Lulli fait changer en un moment les décorations de
ses opéra. Non seulement il perd déjà cinq à six cent mille sujets très
utiles, mais il s’en fait des ennemis; et le roi Guillaume, qui est
actuellement maître de l’Angleterre, a composé plusieurs régiments de
ces mêmes Français qui auraient combattu pour leur monarque.
Un tel désastre est d’autant plus étonnant, que le pape régnant[1], à
qui Louis XIV sacrifie une partie de son peuple, est son ennemi
déclaré. Ils ont encore tous deux, depuis neuf ans, une querelle
violente. Elle a été poussée si loin, que la France a espéré enfin de
voir briser le joug qui la soumet depuis tant de siècles à cet
étranger, et surtout de ne lui plus donner d’argent; ce qui est le
premier mobile des affaires de ce monde. Il paraît donc évident qu’on a
trompé ce grand roi sur ses intérêts comme sur l’étendue de son
pouvoir, et qu’on a donné atteinte à la magnanimité de son coeur.
[1] Innocent XI. Voyez tome XXII, page 280. B.
L’Ingénu, attendri de plus en plus, demanda quels étaient les Français
qui trompaient ainsi un monarque si cher aux Hurons. Ce sont les
jésuites, lui répondit-on; c’est surtout le P. de La Chaise, confesseur
de sa majesté. Il faut espérer que Dieu les en punira un jour, et
qu’ils seront chassés comme ils nous chassent. Y a-t-il un malheur égal
aux nôtres? Mons de Louvois nous envoie de tous côtés des jésuites et
des dragons.
Oh bien! messieurs, répliqua l’Ingénu, qui ne pouvait plus se contenir,
je vais à Versailles recevoir la récompense due à mes services; je
parlerai à ce mons de Louvois: on m’a dit que c’est lui qui fait la
guerre de son cabinet. Je verrai le roi, je lui ferai connaître la
vérité; il est impossible qu’on ne se rende pas à cette vérité quand on
la sent. Je reviendrai bientôt pour épouser mademoiselle de Saint-Yves,
et je vous prie à la noce. Ces bonnes gens le prirent alors pour un
grand seigneur qui voyageait _incognito_ par le coche. Quelques uns le
prirent pour le fou du roi.
Il y avait à table un jésuite déguisé qui servait d’espion au révérend
P. de La Chaise. Il lui rendait compte de tout, et le P. de La Chaise
en instruisait mons de Louvois. L’espion écrivit. L’Ingénu et la lettre
arrivèrent presque en même temps à Versailles.