L’Ingénu repousse les Anglais.
L’Ingénu, plongé dans une sombre et profonde mélancolie, se promena
vers le bord de la mer, son fusil à deux coups sur l’épaule, son grand
coutelas au côté, tirant de temps en temps sur quelques oiseaux, et
souvent tenté de tirer sur lui-même: mais il aimait encore la vie, à
cause de mademoiselle de Saint-Yves. Tantôt il maudissait son oncle, sa
tante, toute la Basse-Bretagne, et son baptême; tantôt il les
bénissait, puisqu’ils lui avaient fait connaître celle qu’il aimait. Il
prenait sa résolution d’aller brûler le couvent, et il s’arrêtait tout
court, de peur de brûler sa maîtresse. Les flots de la Manche ne sont
pas plus agités par les vents d’est et d’ouest que son coeur l’était
par tant de mouvements contraires.
Il marchait à grands pas, sans savoir où, lorsqu’il entendit le son du
tambour. Il vit de loin tout un peuple dont une moitié courait au
rivage, et l’autre s’enfuyait.
Mille cris s’élèvent de tous côtés; la curiosité et le courage le
précipitent à l’instant vers l’endroit d’où partaient ces clameurs, il
y vole en quatre bonds. Le commandant de la milice, qui avait soupé
avec lui chez le prieur, le reconnut aussitôt; il court à lui, les bras
ouverts: Ah! c’est l’Ingénu, il combattra pour nous. Et les milices,
qui mouraient de peur, se rassurèrent et crièrent aussi: C’est
l’Ingénu! c’est l’Ingénu!
Messieurs, dit-il, de quoi s’agit-il? pourquoi êtes-vous si effarés?
a-t-on mis vos maîtresses dans des couvents? Alors cent voix confuses
s’écrient: Ne voyez-vous pas les Anglais qui abordent? Eh bien!
répliqua le Huron, ce sont de braves gens; ils ne m’ont point enlevé ma
maîtresse.
Le commandant lui fit entendre que les Anglais venaient piller l’abbaye
de la Montagne, boire le vin de son oncle, et peut-être enlever
mademoiselle de Saint-Yves; que le petit vaisseau sur lequel il avait
abordé en Bretagne n’était venu que pour reconnaître la côte; qu’ils
fesaient des actes d’hostilité, sans avoir déclaré la guerre au roi de
France, et que la province était exposée. Ah! si cela est, ils violent
la loi naturelle; laissez-moi faire; j’ai demeuré long-temps parmi eux,
je sais leur langue, je leur parlerai; je ne crois pas qu’ils puissent
avoir un si méchant dessein.
Pendant cette conversation, l’escadre anglaise approchait; voilà le
Huron qui court vers elle, se jette dans un petit bateau, arrive, monte
au vaisseau amiral, et demande s’il est vrai qu’ils viennent ravager le
pays sans avoir déclaré la guerre honnêtement. L’amiral et tout son
bord firent de grands éclats de rire, lui firent boire du punch, et le
renvoyèrent.
L’Ingénu piqué ne songea plus qu’à se bien battre contre ses anciens
amis, pour ses compatriotes et pour monsieur le prieur. Les
gentilshommes du voisinage accouraient de toutes parts; il se joint à
eux: on avait quelques canons; il les charge, il les pointe, il les
tire l’un après l’autre. Les Anglais débarquent; il court à eux, il en
tue trois de sa main, il blesse même l’amiral, qui s’était moqué de
lui. Sa valeur anime le courage de toute la milice; les Anglais se
rembarquent, et toute la côte retentissait des cris de victoire, vive
le roi, vive l’Ingénu! Chacun l’embrassait, chacun s’empressait
d’étancher le sang de quelques blessures légères qu’il avait reçues.
Ah! disait-il, si mademoiselle de Saint-Yves était là, elle me mettrait
une compresse.
Le bailli, qui s’était caché dans sa cave pendant le combat, vint lui
faire compliment comme les autres. Mais il fut bien surpris quand il
entendit Hercule l’Ingénu dire à une douzaine de jeunes gens de bonne
volonté, dont il était entouré: Mes amis, ce n’est rien d’avoir délivré
l’abbaye de la Montagne, il faut délivrer une fille. Toute cette
bouillante jeunesse prit feu à ces seules paroles. On le suivait déjà
en foule, on courait au couvent. Si le bailli n’avait pas sur-le-champ
averti le commandant, si on n’avait pas couru après la troupe joyeuse,
c’en était fait. On ramena l’Ingénu chez son oncle et sa tante, qui le
baignèrent de larmes de tendresse.
Je vois bien que vous ne serez jamais ni sous-diacre ni prieur, lui dit
l’oncle; vous serez un officier encore plus brave que mon frère le
capitaine, et probablement aussi gueux. Et mademoiselle de Kerkabon
pleurait toujours en l’embrassant, et en disant: Il se fera tuer comme
mon frère; il vaudrait bien mieux qu’il fût sous-diacre.
L’Ingénu, dans le combat, avait ramassé une grosse bourse remplie de
guinées, que probablement l’amiral avait laissé tomber. Il ne douta pas
qu’avec cette bourse il ne pût acheter toute la Basse-Bretagne, et
surtout faire mademoiselle de Saint-Yves grande dame. Chacun l’exhorta
à faire le voyage de Versailles, pour y recevoir le prix de ses
services. Le commandant, les principaux officiers, le comblèrent de
certificats. L’oncle et la tante approuvèrent le voyage du neveu. Il
devait être, sans difficulté, présenté au roi: cela seul lui donnerait
un prodigieux relief dans la province. Ces deux bonnes gens ajoutèrent
à la bourse anglaise un présent considérable de leurs épargnes.
L’Ingénu disait en lui-même: Quand je verrai le roi, je lui demanderai
mademoiselle de Saint-Yves en mariage, et certainement il ne me
refusera pas. Il partit donc aux acclamations de tout le canton,
étouffé d’embrassements, baigné des larmes de sa tante, béni par son
oncle, et se recommandant à la belle Saint-Yves.