Arrivée de l’Ingénu à Versailles. Sa réception à la cour.
L’Ingénu débarque en pot-de-chambre[a] dans la cour des cuisines. Il
demande aux porteurs de chaise à quelle heure on peut voir le roi. Les
porteurs lui rient au nez, tout comme avait fait l’amiral anglais. Il
les traita de même, il les battit; ils voulurent le lui rendre, et la
scène allait être sanglante, s’il n’eût passé un garde du corps,
gentilhomme breton, qui écarta la canaille. Monsieur, lui dit le
voyageur, vous me paraissez un brave homme; je suis le neveu de
monsieur le prieur de Notre-Dame de la Montagne; j’ai tué des Anglais,
je viens parler au roi; je vous prie de me mener dans sa chambre. Le
garde, ravi de trouver un brave de sa province, qui ne paraissait pas
au fait des usages de la cour, lui apprit qu’on ne parlait pas ainsi au
roi, et qu’il fallait être présenté par monseigneur de Louvois.—Eh
bien! menez-moi donc chez ce monseigneur de Louvois, qui sans doute me
conduira chez sa majesté. Il est encore plus difficile, répliqua le
garde, de parler à monseigneur de Louvois qu’à sa majesté; mais je vais
vous conduire chez M. Alexandre, le premier commis de la guerre; c’est
comme si vous parliez au ministre. Ils vont donc chez ce M. Alexandre,
premier commis, et ils ne purent être introduits; il était en affaire
avec une dame de la cour, et il y avait ordre de ne laisser entrer
personne. Eh bien! dit le garde, il n’y a rien de perdu; allons chez le
premier commis de M. Alexandre; c’est comme si vous parliez à M.
Alexandre lui-même.
[a] C’est une voiture de Paris à Versailles, laquelle ressemble à un
petit tombereau couvert.
Le Huron tout étonné le suit; ils restent ensemble une demi-heure dans
une petite antichambre. Qu’est-ce donc que tout ceci? dit l’Ingénu;
est-ce que tout le monde est invisible dans ce pays-ci? il est bien
plus aisé de se battre en Basse-Bretagne contre des Anglais, que de
rencontrer à Versailles les gens à qui on a affaire. Il se désennuya en
racontant ses amours à son compatriote. Mais l’heure en sonnant rappela
le garde du corps à son poste. Ils se promirent de se revoir, le
lendemain, et l’Ingénu resta encore une autre demi-heure dans
l’antichambre, en rêvant à mademoiselle de Saint-Yves, et à la
difficulté de parler aux rois et aux premiers commis.
Enfin le patron parut. Monsieur, lui dit l’Ingénu, si j’avais attendu
pour repousser les Anglais aussi longtemps que vous m’avez fait
attendre mon audience, ils ravageraient actuellement la Basse-Bretagne
tout à leur aise. Ces paroles frappèrent le commis. Il dit enfin au
Breton: Que demandez-vous?—Récompense, dit l’autre; voici mes titres:
il lui étala tous ses certificats. Le commis lut, et lui dit que
probablement on lui accorderait la permission d’acheter une
lieutenance.—Moi! que je donne de l’argent pour avoir repoussé les
Anglais? que je paie le droit de me faire tuer pour vous, pendant que
vous donnez ici vos audiences tranquillement? je crois que vous voulez
rire. Je veux une compagnie de cavalerie pour rien; je veux que le roi
fasse sortir mademoiselle de Saint-Yves du couvent, et qu’il me la
donne par mariage; je veux parler au roi en faveur de cinquante mille
familles que je prétends lui rendre: en un mot je veux être utile;
qu’on m’emploie et qu’on m’avance.
Comment vous nommez-vous, monsieur, qui parlez si haut? Oh! oh! reprit
l’Ingénu, vous n’avez donc pas lu mes certificats? c’est donc ainsi
qu’on en use? Je m’appelle Hercule de Kerkabon; je suis baptisé, je
loge au Cadran bleu, et je me plaindrai de vous au roi. Le commis
conclut, comme les gens de Saumur, qu’il n’avait pas la tête bien
saine, et n’y fit pas grande attention.
Ce même jour, le révérend P. La Chaise, confesseur de Louis XIV, avait
reçu la lettre de son espion, qui accusait le breton Kerkabon de
favoriser dans son coeur les huguenots, et de condamner la conduite des
jésuites. M. de Louvois, de son côté, avait reçu une lettre de
l’interrogant bailli, qui dépeignait l’Ingénu comme un garnement qui
voulait brûler les couvents et enlever les filles.
L’Ingénu, après s’être promené dans les jardins de Versailles, où il
s’ennuya, après avoir soupé en Huron et en Bas-Breton, s’était couché
dans la douce espérance de voir le roi le lendemain, d’obtenir
mademoiselle de Saint-Yves en mariage; d’avoir au moins une compagnie
de cavalerie, et de faire cesser la persécution contre les huguenots.
Il se berçait de ces flatteuses idées, quand la maréchaussée entra dans
sa chambre. Elle se saisit d’abord de son fusil à deux coups et de son
grand sabre. On fit un inventaire de son argent comptant, et on le mena
dans le château que fit construire le roi Charles V, fils de Jean II,
auprès de la rue Saint-Antoine, à la porte des Tournelles[1].
[1] La Bastille, qui fut prise par le peuple de Paris, le 14 juillet
1789, puis démolie. B.
Quel était en chemin l’étonnement de l’Ingénu! je vous le laisse à
penser. Il crut d’abord que c’était un rêve. Il resta dans
l’engourdissement, puis tout-à-coup transporté d’une fureur qui
redoublait ses forces, il prend à la gorge deux de ses conducteurs, qui
étaient avec lui dans le carrosse, les jette par la portière, se jette
après eux, et entraîne le troisième, qui voulait le retenir. Il tombe
de l’effort, on le lie, on le remonte dans la voiture. Voilà donc,
disait-il, ce que l’on gagne à chasser les Anglais de la
Basse-Bretagne! Que dirais-tu, belle Saint-Yves, si tu me voyais dans
cet état?
On arrive enfin au gîte qui lui était destiné. On le porte en silence
dans la chambre où il devait être enfermé, comme un mort qu’on porte
dans un cimetière. Cette chambre était déjà occupée par un vieux
solitaire de Port-Royal, nommé Gordon, qui y languissait depuis deux
ans. Tenez, lui dit le chef des sbires, voilà de la compagnie que je
vous amène; et sur-le-champ on referma les énormes verrous de la porte
épaisse, revêtue de larges barres. Les deux captifs restèrent séparés
de l’univers entier.