CHAPITRE IX

Le soir tombait. Sabadil se rendit chez Mardona. Elle l'avait mandé

auprès d'elle. Sabadil conduisit son cheval à l'écurie, traversa la

cour et frappa à la porte de la Mère de Dieu. Il entra dans la

chambre, Mardona n'était pas seule. Elle était assise dans un grand

fauteuil, près de son lit, que recouvrait une cotonnade à grosses

fleurs. Barabasch, établi non loin d'elle, rongeait ses ongles d'un

air maussade.

Tout, clans la demeure de Mardona, respirait un confort et un luxe

rares dans les habitations des paysans galiciens. Les dalles étaient

recouvertes de jolis et moelleux tapis; on se mirait dans les armoires

et les tables en noyer poli; le sofa et les chaises étaient recouverts

d'une étoffe en laine très soyeuse. A la muraille était accroché un

immense miroir dans un cadre doré. Des tableaux garnissaient la

pièce. De longs rideaux souples voilaient à demi les croisées. Les

fenêtres étaient garnies de fleurs; un petit canari dormait la tête

sous son aile, perché dans sa cage de laiton. Devant le lit de la Mère

de Dieu on avait étendu une grande peau de loup. C'est là qu'elle

appuyait ses pieds lorsque Sabadil entra.

« Laisse-nous, Barabasch, ordonna Mardona sans un geste.

- Pourquoi m'en irais-je? répondit le paysan d'un ton aigre.

- Tu n'as pas de questions à m'adresser, dit Mardona, très calme; tu

as à obéir à mes ordres. Allons, va! »

Barabasch jeta sur Sabadil un regard venimeux et se dirigea lentement

vers la porte.

« Tu t'en vas sans me saluer? » demanda Mardona.

Ses grands yeux bleus étaient arrêtés sur Sabadil, brillant d'une

douceur infinie. Nul ne pouvait résister à ce regard. Barabasch revint

précipitamment sur ses pas, et s'agenouilla aux pieds de la Mère de

Dieu.

«Je tiens à t'avertir, mon ami, continua-t-elle, que tu me parais

changé depuis quelque temps. Tu t'oublies souvent en ma présence!

Prends-y garde! »

Elle l'embrassa et lui adressa un signe de la tête.

Barabasch soupira et sortit tout pensif. On entendit quelques instants

encore ses pas lourds résonner sur le pavé de la cour, puis tout se

tut. Mardona et Sabadil restèrent seuls.

« Qu'a-t-il? demanda Sabadil après une pause.

- Il est jaloux.

- De qui?

- De toi. »

Sabadil eut un sourire amer.

« Toi aussi, tu es mécontent, et tu m'en veux, tout comme lui. Tu ne

peux admettre que je ne ressemble pas aux autres jeunes filles,

continua Mardona.

- Tu es une sainte, repartit Sabadil avec tristesse, et moi je suis un

pauvre pécheur, voilà tout.

- Tâche donc de comprendre ce qui m'éloigne de toi, ce qui m'interdit

de répondre à ton amour, dit Mardona. Je suis l'Elue de Dieu, du

Dieu qui a créé le ciel et la terre, qui a rassemblé les eaux sous

sa main, et à qui la lune et les astres obéissent.

- Ma croyance ne m'enseigne pas cela.

- Ta croyance te parle de paradis et du péché de nos premiers parents,

répondit Mardona d'une vois douce. Elle te parle de la corruption des

hommes et du déluge que Dieu envoya dans sa colère. Ta croyance

t'apprend, aussi bien que la mienne, que l'humanité pèche constamment

et a sans cesse besoin de rédemption. Eh bien, moi, je te répète et je

t'affirme que cette rédemption, Dieu l'a incarnée sur la terre et

qu'il m'a instituée pour la représenter.

- Parles-tu de la Trinité que nous adorons?

- La Trinité ne se révèle qu'à l'âme des hommes, répondit-elle: le

Père, dans la puissance de la mémoire; le Fils, dans la sagesse de

l'intelligence; l'Esprit, dans la force de la volonté.

- Si vous accordez à l'homme une si haute place, comment se fait-il

que vous le jugiez si faible et si misérable?

- Qui t'a dit cela? s'écria Mardona d'un ton vif, très surprise mais

nullement froissée. Nous suivons mieux que vous la prescription que

le Christ nous a laissée.

- Quelle prescription?

- La seule vraie: Aime ton prochain comme toi-même, et ne fais pas aux

autres ce que tu ne voudrais pas que l'on te fît à toi-même. Notre

croyance, de plus, nous ordonne de reconnaître et de révérer dans

notre prochain l'image de Dieu, puisque l'homme est appelé à

représenter Dieu sur la terre.

- C'est un beau précepte, je ne puis le nier.

- Approche-toi de moi, continua Mardona, et regarde-moi en face. Ai-je

l'air de méditer de mauvais desseins? »

Sabadil se rapprocha de la jeune femme et s'adossa à la muraille, à

côté de son siège.

« Je crains, fit-il observer d'une voix basse et tremblante, que tu ne

me ravisses ma foi, Mardona, de même que tu t'es emparée de mon coeur.

- Je ne t'ai rien ravi, repartit Mardona en fixant sur le jeune homme

ses beaux yeux bleus rayonnants d'enthousiasme. C'est toi qui te

donnes à moi, sans que je l'exige ou que je t'en prie.

- Hélas! je ne suis pas maître de faire autrement.

- Prends patience, dit Mardona très grave. L'heure viendra, pour toi

aussi, où le paradis te sera ouvert.

- Comment?

- Ecoute-moi, continua la Mère de Dieu, et tâche de me comprendre. On

t'a enseigné, n'est-ce pas? que les premiers hommes ont été chassés

du paradis après leur péché. Mais personne, jusqu'à présent, ne t'a

révélé le sens profond que renferme cette leçon. C'est un secret

céleste que je vais te révéler, Sabadil. Tu sais que les premiers

hommes mangèrent du fruit de l'arbre de la science du bien et du

mal. Aussitôt après, ils firent la distinction de l'esprit et de la

chair. Cette différence établie en nous, c'est la malédiction

prononcée sur le monde, et ce paradis d'où les hommes ont été

bannis, c'est... la nature.

- Je t'admire, dit Sabadil. A t'entendre on croirait que ce n'est pas

une paysanne qui parle, mais un prêtre du haut de sa

chaire. Cependant, Mardona, tu ne sais ni lire ni écrire.

- Insensé! il m'est donné, par contre, de lire dans les étoiles, et

j'écris ce que je veux dans le coeur des hommes.

- Et comment tes Duchobarzen entendent-ils rappeler le paradis sur la

terre? demanda le jeune homme après une pause.

- En rendant, au lieu de la crucifier comme vous le faites, à la

nature toute son innocence, toute sa virginité première, répondit

Mardona avec assurance: Dieu nous a donné l'esprit pour dominer la

nature, et non pour la martyriser.

- Tu as raison, dit Sabadil. Mais dis-moi encore, Mardona, pourquoi

vous avez choisi la femme, cette créature capricieuse et faible,

pour votre rédempteur, pourquoi c'est d'elle que vous attendez le

secours?

- C'est par la femme que le péché est entré dans le monde: la femme

seule a le pouvoir de nous racheter. L'homme est possédé de plus

d'esprit que la femme; celle-ci se laisse diriger plus puissamment

par la nature. »

Sabadil regarda Mardona. Les yeux de la jeune fille brillaient d'un

éclat surnaturel. Une douce extase était empreinte sur son

visage. Elle se tut et se tourna vers Sabadil.

« Crois-tu à la résurrection? demanda soudain le jeune homme. Crois-tu

qu'un jour viendra où Dieu jugera les vivants et les morts?

- Au dernier jour, tous ressusciteront, répondit-elle, mais en esprit

seulement. Le jugement viendra après.

- Ainsi, les Duchobarzen croient qu'une femme qu'ils appellent la Mère

de Dieu est investie de la puissance céleste pour juger et régner

sur la terre?

- Ils le croient, Sabadil. La Mère de Dieu représente l'Eternel sur la

terre. Tous doivent l'adorer et la révérer comme ils adorent et

révèrent leur Dieu, parce que l'Eternel a choisi la femme pour

ramener les hommes au paradis perdu. La Mère de Dieu seule peut

punir les péchés et les pardonner. Ses ordres sont la volonté de

l'Éternel. Les Duchobarzen ne reconnaissent pas de pape. Ils ne

révèrent pas de saints. Ils n'ont pas de prêtres, pas d'images, pas

de sacrements. La Mère de Dieu, au milieu d'eux, est l'incarnation

de l'Etre divin. Elle est sa volonté.

- Et qui te prouve, Mardona, que tu es celle que Dieu a élue pour le

représenter sur la terre?

- Si tu ne crois pas à moi, Sabadil, je ne puis te le prouver.

- Je crois à toi, s'écria-t-il en la dévorant du regard. Je crois à

toi parce que je t'aime. Je veux croire à toi, et cependant ma

pauvre intelligence de paysan, mon esprit inculte doutent de ta

mission divine. Si tu veux me convertir, Mardona, il ne le faudra

pas beaucoup de paroles; tu n'as qu'à me regarder, comme là-bas,

dans la forêt tranquille, alors que je croyais, pauvre insensé,

qu'un jour viendrait où tu pourrais m'aimer! »

La Mère de Dieu releva la tête, sans fierté, mais avec une majesté

grave qui éblouit Sabadil; un sourire dédaigneux passa sur ses

lèvres, le même sourire qu'elle avait eu en lui parlant lors de leur

première rencontre au bord de l'étang solitaire, sous les ombrages

de la grande forêt. « Comment peux-tu me parler d'amour comme à une

femme ordinaire? dit-elle.

- Pardonne-moi, oh! pardonne! balbutia Sabadil, dont la poitrine était

oppressée, et qui ne respirait que faiblement. C'est un péché, je le

sais, je le sens. Punis-moi, Mardona. Je ne suis pas un saint, mais

un grand pécheur. Je ne sais rien de ta mission. Pour moi, tu n'es

qu'une femme belle et que j'aime, et dont l'aspect me trouble et me

rend fou.... »

Mardona se leva et se tint debout devant lui, une main appuyée au

dossier de sa chaise, le visage calme et pur, empreint d'une douce

compassion.

« Tu es un misérable pécheur, et moi, je suis à la place de Dieu,

dit-elle avec une excessive dignité. L'amour t'aveugle. Ouvre les

yeux. Saisis bien quelle est ma situation envers toi. L'orgueil humain

t'étouffe. Allons, à genoux! et adore Dieu qui m'a envoyée! - Ah!

Mardona, murmura-t-il, dis-moi seulement que tu ne me hais pas!

- Humilie-toi! »

Il tomba à ses pieds, anéanti.

« Je suis perdu dans ce monde sans toi! cria-t-il. Tu es mon ciel et

mon enfer!

- Crois-tu que Dieu m'a élue? demanda Mardona d'une voix extrêmement

douce tandis qu'elle le regardait fixement de ses deux grands yeux

brûlant d'enthousiasme. Sens-tu maintenant que tu n'es rien sans

moi? que tu as besoin de mon intercession auprès de Dieu?

- Oui, je le sens.

- Eh bien, à genoux! s'écria Mardona, et prie. »

Lorsqu'elle vit Sabadil étendu devant elle, la face contre terre, un

fier sourire illumina le visage de Mardona, de ses yeux brillants à

ses lèvres mi-closes.

La Mère de Dieu · 第 14 / 26 题