CHAPITRE X

Le dimanche suivant, Sabadil parut pour la première fois à l'église

des Duchobarzen, pour assister aux cérémonies de leur culte. Dans la

maison de Mardona se trouvait une immense salle très simple. C'est là

que l'assemblée se réunissait le dimanche. Il y avait bien à peu près

deux cents personnes. On remarquait, mêlés aux costumes clairs et

bariolés des paysans, deux juifs polonais revêtus de leur talar de

soie noire. Les hommes se tenaient à gauche de l'autel, les femmes à

droite. Tous étaient en habits de fête. Vis-à-vis de l'autel se

trouvait une table, où l'on avait posé le pain et le sel.

Tandis que tous s'entretenaient à voix basse, Sukalou, comme en

extase, les yeux levés au ciel, murmurait une prière. Il sentit bien

tout à coup que quelqu'un le tirait par sa manche, mais il ne se

retourna pas.

« Sukalou! murmura une voix caressante à son oreille.»

Il se mit à prier avec plus de ferveur et ne prêta pas attention. On

le tira de nouveau par sa manche, plus fort.

« Ecoute-moi donc!

- Laisse-moi prier », dit Sukalou sans daigner jeter un regard à Wewa,

qui se tenait derrière lui.

Celle-ci, furieuse, lui donna un coup de poing dans le dos et

s'éloigna rapidement.

Lorsque Mardona entra, vêtue de son costume de cérémonie, l'assemblée

entière tomba à genoux. La Mère de Dieu bénit les assistants et

s'assit, avec une grande dignité, devant la table où se trouvaient le

pain et le sel. Sabadil se tenait à ses côtés. Elle le lui avait

ordonné.

« Si quelque chose te surprend ou t'embarrasse, lui avait-elle dit,

interroge-moi.

- Permets-moi de te dire, en ce cas, répondit Sabadil, l'étonnement

que me cause dans ce saint lieu la présence de ces deux juifs.

- Tout homme, qu'il soit juif, ou chrétien, ou musulman, ou même

païen, peut prendre part à notre service divin, repartit Mardona. Ce

n'est pas la présence de l'homme qui souille un temple, ce sont ses

mauvaises actions. »

Un des Duchobarzen s'avança et entonna le psaume: « C'est ainsi que

parle notre souverain le Dieu d'Israël ». Le reste de l'assemblée

s'unit en choeur à sa voix et répéta l'hymne. Lorsque le chant fut

terminé, un des vieillards se leva et alla prendre par la main le

doyen de l'assemblée. Ce fut touchant de voir comme ces deux

patriarches s'inclinèrent devant les assistants, se donnèrent le

baiser de paix et se saluèrent humblement. Un troisième membre

s'approcha, salua et embrassa ses deux compagnons, de même qu'ils

l'avaient fait, précédemment. Tous les assistants suivirent leur

exemple, l'un après l'autre, les hommes les premiers, puis les femmes.

« Que signifie cette cérémonie? demanda Sabadil.

- Elle signifie, dit la Mère de Dieu, ce que je t'ai déjà enseigné une

fois, que l'homme doit vénérer son prochain, qui représente Dieu sur

la terre. »

Lorsque la cérémonie fut terminée, Mardona se leva, prit Sabadil par

la main et le conduisit au milieu des vieillards.

« Je vous amène un nouveau frère, leur dit-elle d'une voix

douce. Accueillez-le bien, estimez-le et l'aimez! »

Le doyen donna la main à Sabadil et l'embrassa. Tous les membres de

l'Eglise suivirent son exemple. Ils s'éloignèrent ensuite,

tranquillement et graves, comme ils étaient venus.

Sabadil hésitait, le regard baissé. La main de Mardona se posa sur son

épaule avec une tendre pression.

« Qu'as-tu, Sabadil? demanda la sainte fille.

- Toi, Mardona, tu ne m'as pas donné de baiser, murmura-t-il d'une

voix émue.

- Maintenant tu fais partie de notre secte, répondit-elle. Tous t'ont

salué comme leur frère. Je ne suis pas ta soeur, Sabadil, ne l'oublie

pas. »

Mardona se tenait au milieu de la salle, grande et forte. Elle était

vêtue d'une robe bleue à larges plis. Ses cheveux étaient noués dans

un foulard blanc. Elle souriait, et ce sourire adoucissait sa

physionomie, la rendant plus séduisante encore.

- Mais je ne t'aime pas comme une soeur! s'écria-t-il. Mardona, je t'en

conjure, renonce à ta position! Elle ne te rend pas heureuse. Sois à

moi, Mardona, deviens ma femme!

- Jamais, Sabadil!

- Et pourquoi pas?

- On ne peut boire à la fois au calice de Dieu et au calice du diable,

répliqua-t-elle. Es-tu digne de m'approcher, moi que le Seigneur a

élue? As-tu abjuré de tout ton coeur les fausses croyances? Te

sens-tu pénétré de nos saints préceptes? Non, tu ne l'es pas! C'est

le péché qui parle par ta bouche.

- T'aimer, Mardona, est-ce un crime?

- Prie avec moi, Sabadil, dit-elle d'une voix exaltée qui résonna dans

la salle comme un son d'orgue. Prie, pour qu'il te soit donné de

vaincre le mal! »

La Mère de Dieu · 第 15 / 26 题