Le dimanche suivant, Sabadil parut pour la première fois à l'église
des Duchobarzen, pour assister aux cérémonies de leur culte. Dans la
maison de Mardona se trouvait une immense salle très simple. C'est là
que l'assemblée se réunissait le dimanche. Il y avait bien à peu près
deux cents personnes. On remarquait, mêlés aux costumes clairs et
bariolés des paysans, deux juifs polonais revêtus de leur talar de
soie noire. Les hommes se tenaient à gauche de l'autel, les femmes à
droite. Tous étaient en habits de fête. Vis-à-vis de l'autel se
trouvait une table, où l'on avait posé le pain et le sel.
Tandis que tous s'entretenaient à voix basse, Sukalou, comme en
extase, les yeux levés au ciel, murmurait une prière. Il sentit bien
tout à coup que quelqu'un le tirait par sa manche, mais il ne se
retourna pas.
« Sukalou! murmura une voix caressante à son oreille.»
Il se mit à prier avec plus de ferveur et ne prêta pas attention. On
le tira de nouveau par sa manche, plus fort.
« Ecoute-moi donc!
- Laisse-moi prier », dit Sukalou sans daigner jeter un regard à Wewa,
qui se tenait derrière lui.
Celle-ci, furieuse, lui donna un coup de poing dans le dos et
s'éloigna rapidement.
Lorsque Mardona entra, vêtue de son costume de cérémonie, l'assemblée
entière tomba à genoux. La Mère de Dieu bénit les assistants et
s'assit, avec une grande dignité, devant la table où se trouvaient le
pain et le sel. Sabadil se tenait à ses côtés. Elle le lui avait
ordonné.
« Si quelque chose te surprend ou t'embarrasse, lui avait-elle dit,
interroge-moi.
- Permets-moi de te dire, en ce cas, répondit Sabadil, l'étonnement
que me cause dans ce saint lieu la présence de ces deux juifs.
- Tout homme, qu'il soit juif, ou chrétien, ou musulman, ou même
païen, peut prendre part à notre service divin, repartit Mardona. Ce
n'est pas la présence de l'homme qui souille un temple, ce sont ses
mauvaises actions. »
Un des Duchobarzen s'avança et entonna le psaume: « C'est ainsi que
parle notre souverain le Dieu d'Israël ». Le reste de l'assemblée
s'unit en choeur à sa voix et répéta l'hymne. Lorsque le chant fut
terminé, un des vieillards se leva et alla prendre par la main le
doyen de l'assemblée. Ce fut touchant de voir comme ces deux
patriarches s'inclinèrent devant les assistants, se donnèrent le
baiser de paix et se saluèrent humblement. Un troisième membre
s'approcha, salua et embrassa ses deux compagnons, de même qu'ils
l'avaient fait, précédemment. Tous les assistants suivirent leur
exemple, l'un après l'autre, les hommes les premiers, puis les femmes.
« Que signifie cette cérémonie? demanda Sabadil.
- Elle signifie, dit la Mère de Dieu, ce que je t'ai déjà enseigné une
fois, que l'homme doit vénérer son prochain, qui représente Dieu sur
la terre. »
Lorsque la cérémonie fut terminée, Mardona se leva, prit Sabadil par
la main et le conduisit au milieu des vieillards.
« Je vous amène un nouveau frère, leur dit-elle d'une voix
douce. Accueillez-le bien, estimez-le et l'aimez! »
Le doyen donna la main à Sabadil et l'embrassa. Tous les membres de
l'Eglise suivirent son exemple. Ils s'éloignèrent ensuite,
tranquillement et graves, comme ils étaient venus.
Sabadil hésitait, le regard baissé. La main de Mardona se posa sur son
épaule avec une tendre pression.
« Qu'as-tu, Sabadil? demanda la sainte fille.
- Toi, Mardona, tu ne m'as pas donné de baiser, murmura-t-il d'une
voix émue.
- Maintenant tu fais partie de notre secte, répondit-elle. Tous t'ont
salué comme leur frère. Je ne suis pas ta soeur, Sabadil, ne l'oublie
pas. »
Mardona se tenait au milieu de la salle, grande et forte. Elle était
vêtue d'une robe bleue à larges plis. Ses cheveux étaient noués dans
un foulard blanc. Elle souriait, et ce sourire adoucissait sa
physionomie, la rendant plus séduisante encore.
- Mais je ne t'aime pas comme une soeur! s'écria-t-il. Mardona, je t'en
conjure, renonce à ta position! Elle ne te rend pas heureuse. Sois à
moi, Mardona, deviens ma femme!
- Jamais, Sabadil!
- Et pourquoi pas?
- On ne peut boire à la fois au calice de Dieu et au calice du diable,
répliqua-t-elle. Es-tu digne de m'approcher, moi que le Seigneur a
élue? As-tu abjuré de tout ton coeur les fausses croyances? Te
sens-tu pénétré de nos saints préceptes? Non, tu ne l'es pas! C'est
le péché qui parle par ta bouche.
- T'aimer, Mardona, est-ce un crime?
- Prie avec moi, Sabadil, dit-elle d'une voix exaltée qui résonna dans
la salle comme un son d'orgue. Prie, pour qu'il te soit donné de
vaincre le mal! »