Wewa possédait à Fargowiza-polna une jolie propriété; elle avait une
maison, une petite ferme, du bétail, des chevaux et de la volaille en
abondance. En outre, elle avait plus de deux mille florins à la caisse
d'épargne et une centaine de florins dans une cruche de grès placée
dans sa chambre. En somme, elle était un bon parti, d'autant plus
qu'elle n'avait pas d'enfants. Elle était active, très travailleuse,
douée d'une certaine intelligence et fort bien conservée. Ce sont les
considérations qui décidèrent Sukalou, après quelques jours de
réflexions, à lui rendre visite. Il marmotta des prières, tout le
long, en y allant, et en même temps il calculait avec soin les
avantages que cet hymen pourrait bien lui apporter.
Wewa le vit de loin, comme il s'était arrêté au milieu de la route
pour bourrer son nez de tabac, et, quoiqu'elle fût déjà très bien
mise, elle se hâta de faire un peu de toilette. Elle remplaça le
mouchoir blanc qui recouvrait ses cheveux par un foulard aux couleurs
vives, et attacha cinq rangs de gros coraux autour de son cou blanc et
gras. Elle passait justement sa sukmana de drap vert foncé lorsque
Sukalou frappa à la porte.
« Qui est là? demanda-t-elle, et un sourire malicieux entr'ouvrit ses
lèvres roses.
- C'est moi, Wewa, si vous voulez bien me permettre....
- Seigneur! qu'entends-je?... Mais c'est Sukalou. »
Elle ouvrit la porte et embrassa cordialement le nouveau venu.
« Entre, mon bien-aimé, à quoi bon toutes ces façons? Tu es ici chez
toi; mets-toi à ton aise. »
Elle lui enleva son chapeau et sa canne, lui avança une chaise, ferma
la porte et appela Lisinka, prestement et sans trahir aucun
embarras. Puis elle prit place en face de lui, lissant soigneusement
ses jupes amidonnées et faisant bouffer sa chemise couverte de
broderies.
« L'amour t'a enfin poussé jusqu'à moi? commença-t-elle.
- L'amour,... oui,... répondit Sukalou d'un air langoureux,
mais... c'est aussi la faim.
- Tu as faim! s'écria Wewa. Lisinka, viens vite, je te prie. Nous
avons un hôte, ma chère, et quel hôte! Dis-moi, cher ami, que
voudrais-tu bien manger? Du lard, du fromage, du beurre, des oeufs,
ou un morceau de gâteau? Il y a de tout cela ici. »
Sukalou réfléchit.
«Je mangerais bien quelques oeufs, dit-il enfin; puis, peut-être, du
fromage et un morceau de beurre. Quant au gâteau, que tu as sûrement
pétri toi-même, de tes jolies mains, - Wewa rougit de plaisir - j'en
goûterai un peu plus tard, pour te faire plaisir, puisque tu y
tiens. »
Lisinka parut et commença à apprêter les oeufs, tandis que Wewa mettait
la table et allait chercher tout ce que contenait son garde-manger.
Sukalou examina un instant les assiettes et les pots, et soupira. Puis
il prit une pincée de tabac dans sa tabatière, d'un air grave. Enfin
il saisit le couteau:
« Je crois que je commencerai par un peu de beurre et de fromage,
dit-il nonchalamment, en se taillant, une énorme tartine.
- Tu as changé d'avis, à ce qu'il paraît? demanda Wewa.
- Oui, murmura Sukalou la bouche pleine, en avalant de gros morceaux
de fromage.
- Ainsi, tu ne me traites plus de baba? reprit Wewa avec un sourire.
- A quoi penses-tu? s'écria Sukalou indigné et hors de lui, et si hors
de lui, qu'un morceau de pain faillit l'étrangler; mais, Wewa, me
prends-tu pour un Tartare? Je t'ai dit cela devant Mardona, tu
comprends? Je voulais lui plaire, à cette femme. Elle a un naturel
si jaloux, qu'en sa présence il n'est pas permis de trouver
quelqu'un joli. Mon Dieu! que veux-tu? elle est curieuse. Toi, Wewa,
tu as la taille un peu forte, mais cela prouve que tu es robuste,
bonne au travail. Et tu es très jolie; oh! mais, très jolie, Wewa,
sais-tu cela? Dieu! que ces dents sont jolies, et quelle ravissante
petite bouche tu as! Tiens, donne-moi un baiser, friponne! »
La jeune amoureuse se leva précipitamment et embrassa Sukalou à deux
reprises.
« Encore, ma Wewa, ma jolie petite Wewa, encore! »
Elle l'embrassa une troisième fois.
« Mais, sais-tu, interrompit soudain Sukalou qui avait mangé presque
tout ce qu'il y avait sur la table, sais-tu, ma petite Wewa, que j'ai
plus soif encore que je n'ai faim? Tu as dû remarquer que j'ai
beaucoup de peine à avaler, tant j'ai la bouche sèche.
- Parle, que veux-tu boire, mon chéri?
- Qu'as-tu à me donner?
- De la bière ou du meth.
- Mon Dieu, je boirais bien une petite cruche de bière, puisqu'il y en
a là, puis un peu de meth, pour favoriser la digestion. Ne m'en
apporte pas trop peu, Wewa: la nourriture affaiblit l'estomac, tu
sais? Par la même occasion, ma colombe, tu pourras m'apporter un petit
morceau de lard. Tu as oublié de m'en donner, il me semble? »
Wewa apporta le lard et du meth, et Lisinka descendit à la cave, tirer
de la bière. Sukalou finissait le plat de gâteaux. Il but quelques
verres de bière et commença à attaquer le lard.
« Es-tu rassasié? demanda Wewa tendrement, s'asseyant près de lui et
passant son bras rondelet autour de cou de Sukalou. Nous pourrions
maintenant, si tu es disposé, traiter de nos petites affaires. Je
t'aime, Sukalou, tu le sais, et je voudrais bien être sûre que tu
m'aimes aussi, toi. Voyons, réponds-moi? Tu pourras recommencer à
manger après, lorsque nous nous serons expliqués.
- Mangeons auparavant », repartit Sukalou.
Il se remit à manger et à boire avec un nouvel appétit.
« Est-ce tout, ma petite Wewa? N'as-tu plus rien à m'offrir?
- Ah! je me souviens. »
Wewa s'éloigna en courant, et revint, tenant une longue saucisse et
une bouteille d'eau-de-vie.
« Ah! voyez la belle petite femme, la jolie petite femme! Est-elle
assez gentille, hein? est-elle assez bonne? Ah! mais c'est que tu
seras une épouse délicieuse, ma Wewa, un vrai trésor pour une maison!
Une baronne ne me régalerait pas aussi bien, pour sûr! »
Il saisit les mains de Wewa et les embrassa l'une après l'autre. Puis
il attira à lui la grosse femme et lui déposa deux baisers sur la
nuque. Wewa rougit et le repoussa, toute confuse.
Cette fois, il ne restait plus rien à manger sur la table. Le cruchon
de bière était vide, l'eau-de-vie avait considérablement
diminué. Sukalou se leva et s'étendit la face contre terre devant la
jolie paysanne, à la façon de nos campagnards lorsqu'ils ont une
requête à adresser à leur seigneur, ou qu'ils lui expriment leur
gratitude.
« Lève-loi donc! » s'écria Wewa en se rengorgeant, très flattée.
Sukalou, pour toute réponse, baisa le bord de sa robe, et même
commença à lui baiser les pieds. Il se mit ensuite à genoux.
« Wewa! s'écria-t-il, je te respecte, je t'estime infiniment. Ah! si
l'on voulait m'écouter, on t'élirait Mère de Dieu, à la place de
Mardona. Tu vaux infiniment mieux qu'elle, Wewa; je t'estime de tout
mon coeur.
- Et tu m'aimes aussi, dans ce cas?
- Je t'aime , et je suis tout prêt à t'épouser.
- Ah! enfin!...
- Seulement, je te demande que notre contrat m'assure la possession de
ta ferme et de ta maison.
- Ne me parle pas de cela, répondit Wewa aigrement.
- Si, Wewa, si, ma petite Wewa, je t'en parlerai. C'est chez moi une
faiblesse, tu le sais. Je t'aime depuis longtemps. Je suis épris
sérieusement de toi, Wewa, au point que souvent j'en suis malade;
mais j'aime encore mieux me consumer et mourir d'amour que de
commettre un péché sans en tirer aucun avantage. Dresse une donation
par laquelle tu m'assures ta maison et tes champs, et nous nous
marierons tout de suite.
- Sukalou, tu recommences!... »
Wewa fronça les sourcils avec humeur.
« Veux-tu que je te prouve que ce n'est pas un péché que de se marier?
le veux-tu, dis?...
- Prouve-moi ton amour en faisant ce que je demande. J'aime mieux
cela.
- Ah! le coquin! »
Wewa fit un geste qui rejeta Sukalou tout tremblant contre la
muraille.
« Tu m'aimes! C'est ma maison que tu aimes, et mes vaches, et mes
porcs gras! C'est de mon argent que tu es épris! »
Elle s'avança vers lui, les poings sur les hanches.
« Allons! parle-moi encore de cette donation!
- Je suis un homme vertueux.
- Un coquin, veux-tu dire, un misérable! »
Elle tourbillonnait dans la cuisine avec une telle colère, que ses
jupons amidonnés bruissaient comme des feuilles fouettées par l'orage.
« Tiens! je crois que je vais te rosser d'importance, hypocrite! »
Elle courut à la porte et en poussa les verrous; mais Sukalou, avec
une agilité inconcevable, ouvrit la croisée, l'escalada, sauta dans le
jardin, et s'enfuit à travers champs, comme un lièvre harcelé par des
chiens.