Le jour suivant, Mardona s'habilla avec un soin tout particulier. Elle
resta assise au balcon tout l'après- midi, regardant sur la route à
travers le rideau d'églantiers qui tapissait sa maison. Au coucher du
soleil elle rentra, de fort mauvaise humeur. Plus tard elle se montra
de nouveau à la fenêtre; la pâle clarté de la lune baignait en plein
son visage calme. Au bout de quelque temps, son front se plissa
douloureusement. Elle ferma la fenêtre, sans bruit, avec une telle
précaution, que les gonds de la croisée ne grincèrent même
pas. Quelques jours s'écoulèrent, Sabadil ne se rendit pas à
Fargowiza-polna. Il sentait quelque chose lui peser sur la poitrine
comme une pierre. Jusqu'à présent il était allé à l'église, chaque
dimanche, entendre la messe; maintenant il n'y prenait plus aucun
goût. Sa foi chancelait et diminuait tous les jours. Il est vrai qu'il
n'avait, en fait de religion, pas de connaissances profondes. Il ne se
rappelait que ce que sa mère lui avait enseigné. On oublie rarement
les leçons et les conseils des mères. Par moments il lui prenait
l'envie de seller son cheval et de se rendre à Fargowiza-polna. Puis
une crainte le retenait. Il lui semblait qu'aller là-bas, c'était
quitter sa patrie, ses habitudes; cependant, tout ce qui autrefois
l'égayait et l'intéressait lui paraissait maintenant terne et sans
charme. Toutes ses pensées étaient concentrées sur une femme, sur une
seule. Il sentait qu'il l'aimait, qu'il lui avait donné son coeur,
réellement, et qu'un moment viendrait, tôt ou tard, où il se
rapprocherait d'elle et ne pourrait plus vivre sans la voir.
Un jour, deux heures avant le coucher du soleil, il sella son cheval
et traversa la forêt, suivant de petits sentiers touffus où ne
passaient guère que des cerfs et des renards. Il se dirigeait sur
Fargowiza-polna.
La vallée qu'habitait Mardona était, lorsque le soleil y brillait, un
véritable paradis. L'agriculture y florissait. Les routes et les ponts
y étaient parfaitement entretenus, et le village lui-même était si
joli que Sabadil ne se rappela pas en avoir jamais vu de semblable. Il
y régnait un grand calme, une tranquillité solennelle de jour de
fête. Les rues, les cours des métairies, y étaient dans l'ordre le
plus parfait.
Sabadil traversa le hameau sans rencontrer personne. Un petit chien
seul le flaira en grognant. Il atteignit bientôt une grande métairie,
la métairie de Nilko Ossipowitch, dont il fit le tour, au pas de sa
monture, lentement. Les barrières et les dépendances de la ferme
étaient, comme dans la plupart des constructions houzoules, faites de
troncs de jeunes arbres recouverts d'épaisses lattes et rappelant
vaguement les blockhaus des Prairies.
Sabadil remarqua que la propriété se composait de deux maisons, dont
l'une était en façade sur la route, du côté de la forêt, tandis que
l'autre était bâtie un peu à l'écart et presque entièrement dissimulée
par de hauts massifs de lilas. Le jeune homme ne douta pas un instant
que cette dernière ne fût l'habitation de Mardona, la Mère de
Dieu. Elle avait deux sorties: une porte donnait dans la grande cour,
et une autre sur le derrière, en communication avec une petite grille
ouvrant sur les champs, par où l'on pouvait, sans être vu, sortir dans
la campagne.
La grande métairie des Ossipowitch avait un grand nombre de
dépendances, de granges, de chenils et d'étables. Au milieu de la cour
se dressait un immense pigeonnier. A droite s'étendait le jardin
potager, qui était très vaste.
Les toits des bâtiments étaient couverts de nuées de pigeons, dont le
roucoulement accompagnait le tac régulier des batteurs en grange. Un
paon superbe se promenait majestueusement sur le sable de
l'avenue. Tout ici respirait l'opulence, le bien-être et l'ordre le
plus parfait.
Personne n'eût pris pour des paysans les habitants de cette
métairie. Elle ressemblait à une propriété seigneuriale, avec plus de
soin cependant, car la plupart de nos châteaux de Galicie ont des
vitres cassées par où entre librement la volaille de la basse-cour,
tandis que leur propriétaire porte des chemises en loques sous des
vêtements de velours.
Sabadil, sans descendre de cheval, fit deux fois le tour de la
métairie, puis se dirigea du côté des champs. Il commençait réellement
à avoir une grande crainte de Mardona.
Lorsqu'il revint, un peu plus tard, il faisait sombre. Les fenêtres de
la ferme étaient vivement éclairées. Des voix confuses s'élevaient à
l'intérieur, dominées par des éclats de rire. Cela donna du courage à
Sabadil. Il sauta de cheval, conduisit sa monture à travers la cour,
l'attacha à un anneau rivé au puits, et, poussant la porte du
vestibule, qu'il trouva entr'ouverte, il pénétra dans le corridor. Un
sillon de lumière, à ses pieds, sur les dalles, lui montra le
chemin. II poussa à demi la porte de la chambre et demeura sur le
seuil, sans bouger. Personne ne le remarqua. Il eut ainsi le temps
d'examiner à son aise les paysans qui s'y trouvaient réunis.
Mardona était absente. Vis-à-vis de la porte il y avait des femmes et
des jeunes filles occupées à égrener du maïs amoncelé en tas devant
elles. Les hommes les entouraient, debout, une courte pipe aux dents,
parlant très haut, avec de bruyants éclats de rire. Sabadil trouva que
leur maintien et leurs manières n'offraient aucune particularité. Il
se serait cru chez des paysans ordinaires au temps de la Wetsehernizi
(1) [(1) Veillées d'hiver, durant lesquelles les jeunes gens se
réunissent pour filer et s'entretenir ensemble.]; seulement, ici, tout
était plus élégant et plus luxueux que dans les habitations de son
village.
« Bonsoir », dit enfin Sabadil.
Il tira sa casquette et entra.
« Que le ciel bénisse ton arrivée au milieu de nous! » répondirent en
choeur les assistants. Et ils le regardèrent avec quelque curiosité,
mais sans méfiance et d'un air très bienveillant. Quelques-unes des
jeunes filles, même, lui sourirent malicieusement; alors seulement il
vit que Mardona était dans la chambre. Derrière la porte qu'il avait
tenue entr'ouverte, dans un coin, se trouvait un siège élevé, comme
une espèce de trône, où l'on arrivait par des degrés de bois. Mardona
y était assise. Elle portait de hautes bottes de maroquin jaune et une
jupe et un corsage de soie bleue. Son cou, ses bras et les nattes
blondes de ses cheveux étaient parés de gros coraux et de sequins
scintillants comme des étoiles. Elle était fort bien ainsi, très
calme, et avait, la majesté d'une souveraine.
Elle se leva lorsqu'elle aperçut Sabadil, s'avança à sa rencontre avec
beaucoup de dignité et le salua d'un air affable. Puis elle lui prit
la main et lui donna un baiser. Sabadil rougit, tout confus. Mardona
remarqua son trouble et sourit.
« Je suis contente que tu sois venu, lui dit-elle. Assieds-toi là,
près des autres. »
Sabadil s'inclina sans parler, et, tandis qu'elle retournait à sa
place, il se glissa vers la muraille. Il se sentait tout honteux
maintenant, et très intimidé. Il n'osait, ni s'asseoir, ni se
rapprocher de Mardona, et encore moins lui adresser la parole.
Les assistants ne faisaient plus attention à lui, à l'exception de
l'un d'eux cependant, un homme d'une quarantaine d'années, nommé
Barabasch. Celui-là ne le perdait pas de vue et l'examinait avec
défiance et une sorte de dédain. Il était petit, légèrement, voûté,
avec des cheveux châtain roux coupés sur le front et très longs sur
les épaules. Sa moustache était couleur de rouille. Ses yeux gris
avaient des éclairs haineux, Il était facile de reconnaître en lui un
fanatique, au caractère violent et sauvage.
Après un moment, les frères de Mardona s'approchèrent de Sabadil pour
le saluer. L'aîné, Turib, était svelte, de grandeur moyenne, avec des
yeux noirs, brillants. Il parlait fort peu. Le second, au contraire,
Jehorig, était fort bavard. C'était un jeune homme de vingt ans,
petit, maigre, au visage pâle, sans barbe, fiévreux et agité comme le
sont ordinairement les poitrinaires.
« Ne devons-nous pas chanter et jouer de quelque instrument en
l'honneur de notre hôte? demanda-t-il à Mardona humblement.
- Sans doute, vous pouvez chanter », répondit-elle.
Jehorig apporta des cymbales et les posa sur la table; durant un
instant, un silence complet régna dans la salle. Puis il commença à
jouer. Il en tira des sons plaintifs, très doux, qui peu à peu
grandirent, s'élevèrent et firent place à une puissante et sauvage
mélodie.
C'était la mélodie de Hricin que Jehorig jouait, ce magnifique poème
dont la musique rend si bien la tristesse poignante. Lorsque le jeune
homme s'arrêta, les assistants entonnèrent d'une voix gaie un refrain
cosaque.
Mardona prêtait l'oreille, pensive, le menton dans la paume de sa
main, échangeant de temps à autre, un regard avec Sabadil, dont la
voix sonore dominait celle des Duchobarzen, comme la mélodie d'un
oiseau qui s'élève au-dessus des cimes des arbres de la forêt. La voix
de Sabadil émut profondément Mardona, car pour les Petits-Russiens la
musique est une vraie magie. Leurs chants populaires nous rapportent
les plaintes des morts couchés sous les vastes tertres de la steppe,
et les accents des esprits de la forêt, de l'eau et de l'air.
Sur ces entrefaites, le père de Mardona, accompagné d'un jeune homme,
entra dans la chambre. Le vieillard se débarrassa à la hâte de son
chapeau de paille et posa son bâton derrière le poêle. Puis il vint
saluer sa fille et baisa sa main, qu'elle lui tendit avec
majesté. Lorsqu'il remarqua l'étranger, il lui souhaita la bienvenue
d'un signe de tête et engagea avec lui la conversation, c'est-à-dire
qu'il écouta plutôt ce que Sabadil lui disait, en l'approuvant d'un
geste ou en répondant: « Dieu soit loué! » « Grâces à Dieu! » tout en
soupirant profondément. Nilko Ossipowitch, malgré ses soixante années,
était un vigoureux et alerte paysan. Il n'avait pas un cheveu
blanc. Il était très grand, comme sa fille, fort et majestueux. Il
parlait avec lenteur, comme si chacune de ses paroles eût été un
trésor qu'il fût obligé de déterrer.
Un signe de Mardona appela Sabadil à ses côtés.
« Tu es peut-être surpris, commença-t-elle, de nous voir tous si gais
et si joyeux. Notre religion, vois tu, n'a rien de lugubre. Elle
diffère en cela complètement de la vôtre, qui ne demande que des
sacrifices et du renoncement, qui taxe de péché tout ce qui divertit
le coeur de l'homme. Nous, nous servons Dieu, sans pour cela condamner
les plaisirs qui par eux-mêmes n'ont rien que d'absolument
innocent. Nous avons l'habitude de nous réunir, le soir, les femmes,
les jeunes filles et les jeunes hommes, pour discourir ensemble. Quand
les vieillards se mêlent à nous, ils sont les bienvenus. On cause, on
s'entretient de choses utiles, on se divertit souvent, et nos veillées
sont fort gaies. »
Mardona parlait à Sabadil d'une voix douce et avec beaucoup de
bonté. Elle était si belle et si chaste en lui parlant ainsi, qu'il
croyait voir son visage illuminé comme la face d'une sainte. Cependant
il soutint hardiment son regard: ce qui étonna la Mère de Dieu,
accoutumée à voir se baisser tous les yeux devant elle.
Le jeune paysan qui était entré en compagnie du père de Mardona se
nommait Wadasch. Il se tenait encore debout vers la porte, et ses
petits yeux noirs étaient arrêtés sur la Mère de Dieu, remplis de
crainte. Son petit nez retroussé ne s'accordait nullement avec sa
bouche aux lèvres épaisses, sévère et empreinte d'un cachet de
mélancolie. Il tenait ses mains derrière son dos, ou dans les poches,
comme si elles ne lui eussent pas appartenu et qu'il eût craint qu'on
ne les lui réclamât.
« Wadasch, dit au bout d'un moment la Mère de Dieu d'une voix calme,
ne viens-tu pas me saluer? »
Le jeune homme regarda devant lui, d'un air épouvanté, comme s'il se
fût agi pour lui de franchir un abîme. Enfin, il se glissa le long du
mur, sur la pointe des pieds, jusqu'à Mardona, et tomba devant elle, à
genoux, la tête inclinée.
« Plus près, Wadasch, plus près », dit Mardona.
Il s'avança, traînant ses genoux sur le carreau, et gravit péniblement
les marches conduisant au siège de la Mère de Dieu. Celle-ci se pencha
vers lui, pleine de compassion, et lui donna le baiser de
paix. Wadasch retourna à sa place en chancelant, puis s'approcha de
Jehorig et des autres jeunes gens, afin de les embrasser également.
Sabadil, avec cet instinct que les hommes épris ont de commun avec les
animaux, comprit immédiatement que ces deux hommes, Barabasch et
Wadasch, étaient amoureux de Mardona. Seulement Barabasch était
possédé pour elle d'une violente passion, tandis que le pauvre Wadasch
l'adorait de loin, d'un amour timide, rempli de respect et de frayeur.
La porte s'ouvrit de nouveau. Cette fois, ce fut pour livrer passage à
une jolie femme qui n'était plus tout à fait jeune. Sa taille était
svelte; elle avait de splendides cheveux blonds et un admirable visage
pâle, d'une pureté de vierge.
« Pourquoi viens-tu si tard, Sofia? » demanda Mardona, fronçant le
sourcil.
Elle paraissait lui en vouloir beaucoup.
« J'avais affaire.... Mon mari,... tu le connais bien? » balbutia
Sofia toute interdite.
Et elle s'agenouilla aux pieds de la Mère de Dieu.
« Viens-tu de chez toi? continua Mardona.
- Pas directement,... mais....
- Sofia Kenulla, prends garde! Cela ne finira pas bien pour toi », dit
la Mère de Dieu d'un ton dur en lui tendant les lèvres.
Tandis que Sofia saluait les assistants et leur donnait le baiser de
paix, Mardona se pencha vers Sabadil:
« Regarde-la donc, murmura-t-elle: ne dirait-on pas un ange?
Cependant, parmi nous, il n'y a pas de pire pécheresse.
- Est-ce possible? exclama Sabadil. C'est vrai, elle est
extraordinairement belle! »
Mardona perça d'un regard haineux Sofia, puis elle observa Sabadil. Si
le jeune homme eût surpris ce regard, il aurait frémi à coup sûr. Il
eût lu dans l'oeil bleu de Mardona l'arrêt de mort de Sofia. Dès ce
moment elle était condamnée.
Wadasch avait décroché de la muraille un vieux violon et s'était assis
près de Jehorig. Les deux jeunes gens regardaient Mardona.
« Nous permets-tu de danser?» demanda Turib, qui n'osait pas lever les
yeux sur sa soeur.
Celle-ci était de bonne humeur ce soir-là. Elle approuva du geste.
Aussitôt Turib et Sofia Kenulla et, vis-à-vis d'eux, Barabasch et la
soeur de Mardona se mirent à danser une cosaque, les bras gracieusement
entrelacés, au son des cymbales et des accords graves du violon.
« Et toi, demanda Mardona à Sabadil plongé dans une douloureuse
rêverie, près d'elle, tu ne danses pas?
- Oh non! certes », répondit-il en rougissant.
Ils se turent tous deux et regardèrent les danses. Au bout d'un
moment, Mardona demanda à boire.
« Veux-tu de l'eau? lui dit Sabadil.
- Oui, va m'en chercher de la fraîche à la fontaine. »
Sabadil sortit précipitamment, rapporta une cruche pleine et versa de
l'eau à Mardona dans une grande coupe de cristal taillé, qu'il lui
tendit. Mardona y trempa les lèvres, et but avidement à grands
traits. Lorsqu'elle en eut assez, elle rendit le verre à Sabadil sans
le remercier, très calme. Elle était habituée à un accomplissement
immédiat de chacun de ses désirs, sans même qu'elle prît la peine de
les émettre. C'était pour ses disciples une faveur que de lui rendre
un service ou de prévenir ses désirs. Bientôt après, elle se leva et
descendit à pas lents les degrés de son siège. La musique se tut
aussitôt.
« Je me retire, dit Mardona d'un ton fort doux. Dieu vous donne à tous
une bonne nuit! »
Les assistants, à l'exception de Sabadil, tombèrent à genoux. La Mère
de Dieu étendit les mains sur leurs têtes inclinées, comme pour les
bénir. Puis elle sortit avec une grande dignité.
Ceux qui étaient présents commencèrent à s'embrasser en se souhaitant
mutuellement un bon repos. Sabadil sauta en selle et partit à travers
champs. Tandis que son cheval gravissait, au pas, la petite colline,
il se retourna et regarda derrière lui. Il aperçut Mardona, debout
devant la porte de sa maison, et toute baignée de la clarté de la
lune.
Elle le vit et leva sa main blanche pour le saluer. Sabadil, alors,
tira de sa poitrine le mouchoir brodé de la jeune fille, dont il
s'était emparé furtivement, et le secoua au-dessus de sa tête, comme
une bannière, d'un geste vainqueur.