CHAPITRE IV

C'était par un froid jour de pluie du mois de septembre. La campagne

était toute grise, derrière le rideau de larges gouttes qui

tombaient. Les gouttières vomissaient des cascades de boue jaunâtre;

les branches des lilas chargées d'eau s'inclinaient pesamment vers la

terre; les moineaux, le plumage hérissé, se pressaient en grelottant

sur les poutres où s'appuyait la toiture. Devant la maison, le vent

ridait l'eau d'une immense flaque. Sabadil était assis dans la grande

salle des Ossipowitch, près du père de Mardona. Ils se taisaient tous

les deux. Mardona était absente. Cela sans doute rendait Sabadil plus

morose que les torrents de pluie. Il venait justement de faire la

connaissance de Lampad Kenulla, le mari de la belle Sofia. C'était un

gros homme flegmatique, au visage large et rouge, à l'expression plate

et bête. Il s'était mis à parler avec volubilité, par politesse; mais,

comme aucun des assistants ne lui donnait la réplique, il se tut et se

mit, de son gros doigt orné d'un anneau d'argent, à écraser toutes les

mouches qui voltigeaient aux vitres.

Un temps assez long se passa. Enfin un bruit de roues et les coups

secs donnés par des sabots de chevaux sur le pavé de la cour

annoncèrent l'arrivée de Mardona.

Tous se levèrent et la saluèrent respectueusement. Elle entra

gravement, adressa à ses disciples un signe de la tête, et prit place

sur une chaise. Ses frères s'avancèrent pour la servir. Jehorig la

débarrassa de plusieurs objets qu'elle avait achetés en ville, et

Turib lui retira ses hautes bottes, couvertes de boue.

« Quelle bonne nouvelle nous apportes-tu, Lampad? » demanda la Mère de

Dieu.

Kenulla tomba à genoux et se traîna jusque près de Mardona pour

recevoir d'elle le baiser de paix.

«As-tu apporté l'acte de donation? demanda la Mère de Dieu.

- Voici, tout est écrit là-dessus, ainsi que tu me l'as ordonné. C'est

le notaire de la ville qui s'est chargé de la besogne.

- Allons, lis!»

Mardona feignait de ne pas remarquer Sabadil.

« Tu ferais mieux de lire toi-même, repartit Kenulla.

- Lis, toi. Je le veux. »

Kenulla se leva, alla vers la fenêtre, comme s'il n'y voyait pas

clair, regarda longuement le document et garda le silence.

« Lis à haute voix.

- Je ne le puis.

- Pourquoi donc?

- Parce que, pardonne-moi ce péché, Mardona,... parce que je ne sais

pas lire.

- Donne-le-moi alors, dit Mardona en prenant le document des mains de

Lampad. Elle le tint ouvert devant elle; mais Sabadil, qui

l'observait, vit que son oeil restait arrêté à une seule place. Il

comprit qu'elle aussi ne savait pas lire.

« Laisse-moi lire, Mardona, dit-il en s'avançant vers la jeune

femme. C'est un péché que de fatiguer ainsi tes beaux yeux.

- Tu sais donc lire? exclama-t-elle en rougissant profondément.

- Je sais lire et écrire », répondit Sabadil.

Et il lut ce que portait le document d'une voix haute et

sonore. C'était une donation de Lampad Kenulla à Mardona

Ossipowitch. Il lui faisait cadeau de deux pièces de terre et d'un

verger planté d'arbres fruitiers, bornant ses domaines. « Tout cela de

sa propre volonté, pour se rendre agréable à Dieu », selon ce que

portait le document.

Mardona examina Sabadil avec l'attention la plus minutieuse. Elle

savait maintenant qu'elle pourrait tirer profit de cet homme, qu'elle

aimait de toute l'ardeur de son âme.

Et pour elle ce n'était pas à dédaigner. Lorsqu'il eut replié le

document, Mardona le lui retira des mains et le serra dans son

corsage, lentement, avec une grande dignité.

« Et comment se comporte Sofia?» demanda-t-elle d'une voix oppressée.

Son visage, cependant, était fort calme, et même souriant et aimable.

« Hélas! c'est vrai, c'est bien vrai! Ce doit être vrai, puisque tous

les gens l'affirment; elle me déteste, elle court dans la maison et

bouleverse tout, comme une louve.

- On dit même que ta vie n'est pas en sûreté, Lampad.

- On ne se trompe pas.

- Alors porte plainte contre elle », continua Mardona en s'inclinant

vers lui.

Elle parlait fort bas, mais d'une, voix distincte, comme si elle eût

voulu être bien comprise de Kenulla, mais de lui seulement.

« N'aie pas de crainte. Tu as pour toi le droit. Porte plainte contre

elle, et laisse-moi me charger de la punir!

- Je n'en aurai jamais le courage, geignit Kenulla.

- Dans ce cas tu mérites les traitements que ta femme te fait subir,

reprit Mardona, et je te conseille fort de te cacher pendant le

jour, de peur que les petits enfants ne courent après toi en te

montrant au doigt, et que les mendiants ne chantent des mélodies sur

ton compte.

- Du reste, ajouta Kenulla, nous avons le temps. Un jugement précipité

est rarement juste.

- C'est ton idée? »

Mardona se leva et s'avança vers le miroir pour réparer le désordre de

sa coiffure.

Kenulla soupira, se gratta l'oreille et quitta la salle sur la pointe

des pieds, avec Ossipowitch et ses fils. Mardona et Sabadil restèrent

seuls.

Un long moment se passa avant qu'ils échangeassent un regard. Enfin

Sabadil prit la parole:

« Explique-moi, Mardona, commença-t-il, comment il se fait que vous

punissiez la femme qui offense son mari, puisque, à ce que l'on

dit,... le mariage n'est pas considéré comme un sacrement dans votre

secte?

- Nous n'avons ni ne reconnaissons pas de sacrement, répondit Mardona

en prenant place sur un siège près de Sabadil. La décision de deux

êtres qui s'aiment et le consentement de leurs parents suffisent

pour accomplir un mariage. Les parents et les amis des époux se

réunissent dans la maison de la fiancée et déclarent, en présence de

la congrégation, leur union accomplie. La séparation s'accomplit de

la même manière, aussi simplement: les époux déclarent qu'ils sont

décidés à se séparer, et le divorce est prononcé.

- Il se peut que cela ne mène à rien de bon, interrompit Sabadil en

secouant la tête.

- Jusqu'à présent j'ai observé chez nous bien moins de séparations que

chez vous ou chez les juifs.

- Mais un mariage sans la bénédiction du prêtre ne peut être

sanctionné par Dieu, murmura Sabadil.

- Tu parles selon tes opinions, dit Mardona avec une grande

douceur. Nous simplifions les devoirs du mariage, son

accomplissement et sa nullité, pour punir beaucoup plus sévèrement

toutes les contraventions qui peuvent lui porter préjudice.

- Dans ce cas, pourquoi accuse-t-on vos femmes de légèreté et de

vanité?

- Elles ne sont pas autrement que le reste des femmes, répondit

Mardona, toujours calme, digne et bonne. La femme aime les plaisirs,

les divertissements, le changement. Au lieu d'agir contre la nature,

ce qui irrite inutilement ses penchants, nous lui accordons tout ce

qu'elle aime, la parure, la danse, les amusements, mais seulement

alors qu'elle a terminé sa tâche journalière. Et, vois-tu, c'est

pour cela que toutes nos femmes sont si actives, si laborieuses. De

grand matin, avant le jour, elles se lèvent et mettent tout en ordre

dans la maison. Lorsque, durant le jour, elles aiment à se parer, à

se promener et à se divertir, il me semble qu'elles en ont

parfaitement le droit.

- Etrange! murmura Sabadil. Quels singuliers usages!

- Plus tu connaîtras notre secte, ajouta Mardona, plus tu te heurteras

à des choses qui t'étonneront. »

La Mère de Dieu · 第 9 / 26 题