CHAPITRE II

« Et tu sais qui je suis? lui demanda-t-elle d'une voix brève.

- Je sais seulement comment s'appelle le paysan à qui appartient cette

métairie. Il se nomme Ossipowitch. Est-ce ton père?

- Nilko Ossipowitch est mon père. »

La grande fille s'approcha, ses seaux sur l'épaule.

« As-tu fini? demanda celle à qui tous obéissaient.

- Oui, Mardona.

- Tu t'appelles Mardona?

- Tu l'entends », repartit-elle; puis, se tournant du côté de la

grande fille, elle continua: « Va à l'étable, Anuschka, et trais les

vaches.

- Est-ce ta soeur? demanda Sabadil; elle te ressemble.

- Oui, c'est ma soeur. »

Anuschka avait en effet la taille de Mardona et son beau teint

coloré. Mais elle était loin d'être aussi jolie que sa soeur. Son

visage avait aussi peu d'expression qu'une citrouille creuse où l'on

aurait placé une chandelle. Ses cheveux étaient d'un blond très

clair. Elle tenait les yeux très ouverts et avait toujours l'air

stupéfait. Elle s'éloigna, suivie des autres jeunes filles, tandis que

la vieille femme, qui était petite et maigre et marchait voûtée et

comme courbée sous un joug, tirait Mardona par sa manche.

« La vaisselle est-elle lavée? » lui demanda celle-ci.

La vieille fit de la tête un signe affirmatif.

« Maintenant tu peux aller préparer le déjeuner, mère », ordonna

Mardona.

La vieille femme soupira, s'éloigna et rentra dans la maison, dont

elle ferma la porte derrière elle. Sabadil resta seul avec Mardona. Il

était surpris de ce qu'elle donnait des ordres à tout le monde; et de

la façon respectueuse avec laquelle on lui obéissait, tandis qu'elle

restait assise, là, les bras croisés, comme une barine. Le sang afflua

au cerveau de Sabadil. Il sentit qu'il craignait cette femme et que

son amour pour elle était profond.

« Eh bien, Sabadil, reprit la jeune fille, maintenant que nous sommes

seuls, si tu as quelque chose à me demander, parle.

- Je ne sais,... les paroles me manquent,... balbutia-t-il.

- Dois-je parler pour toi?

- Tu le peux, murmura-t-il. A toi mon coeur est ouvert....

- Tu m'aimes, Sabadil?

- Oui, Mardona, je t'aime!»

Le coeur du jeune paysan battait à se rompre. Il regardait l'étrangère

d'un oeil suppliant, comme pour lui demander pardon.

« Je ne sais que faire de toi, dit-elle en plissant les lèvres

dédaigneusement.

- Tu es fâchée contre moi?

- Non.

- Mais toi, tu ne m'aimes pas? »

Il fit un mouvement, qu'elle interpréta à faux. Elle étendit la main

vers lui, d'un geste menaçant. Ne m'approche pas, homme, si le salut

de ton âme t'est cher. Tu as déjà assez péché.

- Mais... je voulais..., bégaya-t-il.

- Rien ne presse, dit-elle en souriant. Nous verrons.

- Tu me permets de venir te voir? »

Il faisait grand jour. Le soleil luisait sur les champs de maïs. Le

brouillard matinal se traînait lentement à terre, s'évaporant peu à

peu.

« Je te le permets », dit Mardona.

Elle regarda Sabadil. Ses yeux bleus rayonnaient, disant bien des

choses.

« Je te remercie, s'écria Sabadil fou de joie.

- Ne te réjouis pas, dit-elle d'un ton glacial; tu ne viendras pas: je

sais que tu auras peur de moi.

- Peur!... pourquoi donc?

- Lorsque tu sauras qui je suis.

- Je ne te comprends pas.

- Prends patience! tu ne tarderas pas à apprendre bien des choses que

tu ne soupçonnes pas. Adieu! »

Elle se dirigea vers la porte. Là elle hésita un instant sans le

regarder. Puis elle tourna la tête et le contempla longuement, avec

tendresse, presque amoureusement, par-dessus son épaule.

« Oui, Sabadil, tu reviendras! je le veux! »

En prononçant ces mots, elle rentra et ferma la porte.

Sabadil resta un instant à regarder la maison; puis il soupira,

repassa par-dessus la haie, et se dirigea du côté de la forêt. Le

brouillard se traînait dans les taillis, pareil à de l'eau sale, et

voilait les arbres. Le soleil, en l'éclairant, semblait l'attacher à

la terre, l'écrasant lourdement. Sabadil resta un instant sur la

route, plongé dans ses réflexions.

Il entendit résonner de petites clochettes près de lui: il regarda et

vit surgir du milieu du brouillard un petit chariot recouvert de

toile, traîné par deux haridelles, et que dirigeait un vieux juif tout

cassé, revêtu d'un cafetan vert grenouille.

« Hé! Moschkou (1) [(1) Sobriquet donné aux juifs.], as-tu une petite

place pour moi? lui cria Sabadil.

- Pourquoi pas? » répondit le juif d'un ton aimable en lui faisant une

place sur la planche qui lui servait de siège.

Les chevaux s'étaient arrêtés d'eux-mêmes. A peine Sabadil se fut-il

assis, que le juif claqua du bout de la langue, et que les chevaux se

remirent en route. La carriole longea la forêt, d'où s'élevait un

brouillard intense, pareil à la vapeur d'une chaudière.

« Le paradis a aujourd'hui bien l'air d'un enfer, commença le juif

d'un air goguenard.

- Comment?

- Ignorez-vous que le paradis se trouve à Fargowiza-polna?

- Je ne vous comprends pas.

- Le paradis,... le beau jardin.

- Je sais, interrompit Sabadil; mais qu'a donc à faire Fargowiza-polna

avec le paradis?

- D'où donc êtes-vous? demanda le juif tout surpris.

- De Solisko.

- Et vous n'avez pas entendu parler de Fargowiza- polna ni des

Duchobarzen (1) [(1) Secte des Petits-Russiens de la Galicie et de

la Bukowine, très répandue, et qui a du rapport avec les Adamites.]?

- Si fait! mais je ne m'en suis guère inquiété.

- Pourtant cela vaut la peine qu'on en parle, murmura le juif en

faisant claquer les rênes sur l'échine de ses maigres chevaux. Ces

gens sont loin d'être aussi dangereux qu'on veut bien les faire. Ils

sont, du reste, loin d'être aussi saints qu'ils en ont l'air.

- Comment? ce ne sont pas des chrétiens?

- Pourquoi ne seraient-ils pas chrétiens? reprit le juif. C'est vrai

qu'ils n'ont pas de prêtres et pas d'églises, ni baptême, ni

communion, ni, en général, aucun sacrement, comme vous autres. Ils

n'adorent pas les saints.

- Mais Jésus-Christ Notre-Seigneur? »

Le juif ne fit pas de réponse.

« Ce sont, du reste, reprit-il après une pause, des gens très actifs,

très paisibles et très doux. Ils sont tous égaux entre eux. Il ne s'y

trouve ni maître ni serviteurs. Ils sont riches, propres, bien

habillés, tout à fait remarquables sous certains rapports, comme les

Lipowaner (1) [(1) Lipowaner ou Starowierzi, vieille secte russe. Les

Karaïtes, ou Enfants de l'Ecriture, au contraire, sortent d'une secte

juive qui rejette le Talmud, défend le commerce et s'occupe

d'agriculture. Les uns et les autres possèdent en Galicie et dans la

Bukowine de nombreux villages, Ils sont d'une grande moralité et très

actifs.] ou les Karaïtes. Chez eux, par exemple, l'amour s'exerce bien

librement. C'est pourquoi, je le répète, ils ne sont pas si saints

qu'ils en ont l'air.

- Ils adorent cependant notre sainte Vierge?

- Oui, oui, répondit le juif en riant à gorge déployée. Pourquoi ne

l'adoreraient-ils pas? Ils possèdent une Mère de Dieu et une jolie

Mère de Dieu, vivante, et pas trop sainte, à ce que l'on dit. Du

reste toutes leurs femmes sont belles, travailleuses et gaies, tout

le jour durant. Et, parées, Seigneur Dieu, parées magnifiquement

comme pour la danse.

- Mais que fait donc cette Mère de Dieu? demanda Sabadil vivement

intrigué.

- Elle rend justice; elle prononce l'arrêt sur les pécheurs. Mais leur

croyance est de beaucoup plus libre que toutes les autres.

- La Mère de Dieu est donc une créature vivante?

- Pourquoi serait-ce une créature morte? repartit le juif. Elle est à

leur tête et prétend représenter Dieu sur la terre. Tous l'adorent

et lui obéissent avec une sainte frayeur. Ils croient que Dieu se

manifeste à eux par son entremise, aussi lui sont-ils tout

dévoués. Ils vont jusqu'à baiser ses vêtements et à lui embrasser

les pieds.

- Etrange! dit Sabadil en secouant la tête. Et par quel hasard est-ce

une femme qui est à la tête de cette secte?

- Parce que c'est par la femme que le péché est entré dans le

monde. Aussi assurent-ils que de la femme seule peuvent venir la

rédemption et le rétablissement du paradis.

- Mais qui leur indique la femme dans laquelle Dieu s'est soi-disant

incarné?

- La Mère de Dieu est élue par la communauté entière, repartit le juif

en souriant, lorsqu'elle a prié et se croit pénétrée de

l'Esprit-Saint. Celle qu'ils ont maintenant, personne ne l'a

choisie. Elle l'est devenue sans qu'on sache comment, sans qu'elle

fît rien pour cela. Il paraît qu'elle exerce une influence sur ces

hommes.... Une vraie enchanteresse, quoi! Et, on doit l'avouer parce

que c'est vrai,... il paraît qu'elle a fait des miracles, déjà. Des

malades ont été guéris par elle; des morts ont été ressuscités; la

prière seule a suffi, et l'imposition des mains ou son haleine, tout

comme un rabbi ou un zadik (1) [(1) Homme qui fait des miracles chez

les Chassides.].

- Etes-vous par hasard un Chasside? » demanda Sabadil.

Le juif haussa les épaules.

« Pourquoi ne serais-je pas un Chasside? Est-ce que j'ai l'air d'un

Prostock (1) [(1) Paria, imbécile, chez les Chassides, celui qui ne

comprend pas leurs leçons.]?

- Et cette Mère de Dieu est belle et jeune? demanda Sabadil pénétré

d'un étrange soupçon.

- Pourquoi ne serait-elle pas jeune? demanda le juif. C'est une belle

femme, mise comme une princesse.

- Vraiment?

- Pourquoi ne serait-elle pas mise comme une princesse? Elle reçoit

des cadeaux de tous côtés. Elle vit en barine, en vraie comtesse. Et

non seulement des Chassides, mais d'autres juifs, des chrétiens, et

des Turcs, et des païens, se rendent vers elle en pèlerinage. Ils la

révèrent tout comme les vrais Duchobarzen de Fargowiza-polna. Toute

la contrée de ce côté de la forêt lui rend hommage. Elle règne comme

un sultan. Ils tremblent tous devant elle.

- Et quel est son nom? demanda timidement Sabadil.

- Mardona.

- Mardona Ossipowitch! s'écria Sabadil.

- Oui, Mardona Ossipowitch.»

La Mère de Dieu · 第 7 / 26 题