CHAPITRE PREMIER

Sabadil, un jeune paysan de Solisko, était sorti dans la forêt pour

entendre le chant des oiseaux. Lorsqu'il était tout petit, déjà il

abandonnait ses jouets, il quittait son chariot et ses chevaux de bois

dès qu'un oiseau gazouillait dans le feuillage. Plus tard il avait

tendu des pièges et des lacs dans tous les bocages; toute l'année

retentissaient des chants, des sifflements et des soupirs mélodieux

dans la chaumière qu'habitaient les parents de Sabadil.

Un édit avait été proclamé par la suite. Il était sévèrement interdit

de s'emparer d'aucun oiseau chanteur. Sabadil, alors, alla se promener

au loin dans la campagne, pour les entendre. Il s'y rendait chaque

jour, après avoir terminé son ouvrage; et, le dimanche après midi, il

ne manquait jamais d'errer deux ou trois heures dans la forêt, dont

les chênes puissants, les hêtres et les bouleaux frêles s'étendaient

entre les villages de Solisko, de Brebaki et de Fargowiza-polna.

Les gens s'étonnaient de ne pas voir Sabadil à l'auberge, ou, comme il

était garçon, de ne pas le voir se rendre derrière l'église, sur la

plate-forme où la jeunesse dansait, les jours de fête, pendant que le

vieux prêtre envoyait sa bénédiction du haut de sa chaire sur les

fidèles et que l'orgue grondait sourdement en une longue

plainte. Sabadil ne s'inquiétait pas de ce qu'on pouvait penser de

lui. Oh non! pas ça. Lui-même était surpris quelquefois de cette force

irrésistible qui l'entraînait depuis si longtemps dans la solitude,

sous les grands arbres.

Il y allait comme à une fête; ses hautes bottes luisaient au soleil,

son pantalon de fin drap bleu formait de larges plis, s'arrêtant

au-dessous du genou; sa blouse du même tissu, fort courte, était

serrée par une belle ceinture de cuir qui lui servait à la fois de

bourse et de blague à tabac, et où étaient suspendus son couteau, son

briquet et sa pipe. Sur son bonnet d'agneau blanc se balançaient deux

superbes plumes de paon.

Sabadil s'était arrêté au sortir du village. Il avait cru entendre le

gazouillement suave d'une fauvette dans une grosse touffe de lilas en

fleurs. Puis il avait pris à travers champs. On avait récolté une

grande partie des grains; mais le maïs était encore debout, dressant

ses larges épis dont la teinte dorée rivalisait avec les cheveux des

petits enfants du hameau; le seigle brunissait au soleil, et partout

entre les sillons se trouvaient des alouettes prêtes à s'élever dans

l'air en chantant.

Sabadil les suivait des yeux lorsqu'elles s'envolaient, mais il devait

bientôt ramener son regard à terre, tant le bleu du ciel était pur et

éblouissant. Il n'y avait qu'un petit nuage au ciel, un léger flocon

blanc et immobile comme un agneau qui se serait égaré de son troupeau

et qui n'ose avancer tout seul. L'air était chaud et lourd. Le soleil

éclairait la campagne, réchauffant ses teintes vives.

Une source limpide, aux ondes vertes et écumeuses, descendait dans la

vallée en sautillant, et près de cette source, au milieu d'un bouquet

de bouleaux aux troncs satinés, se trouvait un petit moulin, qui, lui

aussi, était en fête ce jour de dimanche. Sa roue séchait aux caresses

de la brise. Ses volets étaient fermés. Pas un souffle n'agitait les

branches des arbres fruitiers qui l'entouraient baignés de

lumière. Tout à coup un rouge-gorge se mit à chanter dans un

noisetier. Et comme Sabadil s'arrêtait et tendait l'oreille,

absolument ravi, la gentille petite bête sautilla de feuille en

feuille et contempla le paysan d'un oeil hardi, sans aucune

frayeur. Plus loin, un pic frappant des coups sonores sur l'écorce

d'un arbre. Ces battements troublaient le silence du dimanche d'une

note étrange.

Sabadil avançait toujours. Autour de lui une grande fraîcheur

montait. Il se trouvait maintenant dans un bosquet de bouleaux dont

les troncs luisants semblaient recouverts de satin blanc. A ses pieds,

la mousse étincelait comme semée d'étincelles d'or. Sabadil suivit le

ruisseau tout pensif. De petits poissons se tenaient immobiles, se

chauffant au soleil, et, au-dessus, des libellules voltigeaient. Il y

avait aussi des papillons qui humaient la fraîcheur, et des escargots

qui rampaient lentement le long des tiges humides. Une forte odeur de

vanille remplissait l'air.

Bientôt deux, trois ruisseaux se rejoignirent. La forêt

s'éclaircit. Une sorte de petite vallée s'ouvrit entre les coteaux

fleuris. Et tout à coup Sabadil remarqua une prairie blanche,

complètement blanche, comme couverte de neige. Il demeura un instant

très surpris.

Lorsqu'il s'en approcha, il vit que la vallée était entièrement

tapissée de narcisses dont les pistils jaunes embaumaient l'air. Des

abeilles et des guêpes y butinaient avec un bourdonnement sourd et

continuel. Sabadil cueillit une branche d'arbre et s'assit à l'ombre

d'un buisson d'églantiers pour se tailler un sifflet. Tandis qu'il y

perçait des trous, les oiseaux se mirent à chanter autour de lui,

comme s'ils n'eussent attendu que sa présence pour commencer leur

concert. De son bec dur, le pic semblait battre la mesure, non pas

cependant à la façon d'un chef d'orchestre, mais comme un musicien de

village qui frappe de son coude la table mouillée d'eau-de-vie à la

taverne. Des serins sautillaient dans la ramure, se suspendant à des

branches flexibles qui pliaient; des grives jetaient aux échos leur

note stridente, et de loin en loin le merle sifflait sa vieille

mélodie si douce et qui parle au coeur comme une de ces chansons

populaires que les travailleurs chantent le soir dans la plaine.

Sabadil interrompait son travail de temps en temps et prêtait

l'oreille. Enfin, son sifflet était terminé, un véritable sifflet

galicien, long et mince comme une flûte de berger. Sabadil le porta à

ses lèvres et en tira des sons clairs, puis des notes graves et

plaintives, semblables à celles de la mélancolique Dumka. Les oiseaux

arrêtèrent leur ramage, comme surpris par ces modulations

langoureuses, si différentes de leurs cris joyeux et de leurs

gazouillements poussés au soleil dans les rameaux verts des arbres.

Un long moment s'écoula avant que les petits oiseaux reprissent leur

ramage et répondissent à Sabadil dans ce langage qu'ils tiennent

depuis des milliers d'années, sans jamais en varier une seule

note. Ils ne comprenaient pas Sabadil, mais Sabadil les comprenait,

car son joli visage s'illumina soudain d'une joie candide et d'un

sourire trop enfantin, presque, pour un homme de trente ans. Un lièvre

arriva dans la clairière en trottinant. Il s'assit, dressa ses longues

oreilles et regarda le paysan d'un oeil surpris, puis il fit volte-face

et disparut dans le fourré. Pendant un instant on n'entendit que le

battement régulier du pic; puis un cri perçant s'éleva dans le

lointain. Sabadil se releva précipitamment. Il se dit que ce n'était

pas un cri d'alarme, mais quelque oiseau d'eau occupé à pondre ses

oeufs dans les roseaux de la mare voisine. Cependant Sabadil, presque

malgré lui, se dirigea du côté d'où le cri était parti. L'étang était

proche, il l'atteignit en quelques pas. Sabadil regarda à sa surface

verte, aussi polie qu'un miroir. Les longs roseaux qui y baignaient

aussi étaient tranquilles, depuis leurs tiges droites et sveltes,

jusqu'à leurs panaches bruns pailletés d'argent. Des algues, des

nénuphars, des lis de rivière étoilaient la mare, y dessinant de

bizarres broderies. Des narcisses odoriférants fleurissaient dans la

mousse humide de la rive. Sabadil s'assit dans la verdure et regarda

l'eau. De petites lueurs y passaient comme des éclairs. Par moments un

bouillonnement montait à la surface, ou un poisson fouettait l'onde

avec sa queue. Une grande fraîcheur régnait. Comme Sabadil ne

détournait pas les yeux de l'eau, il lui parut qu'elle montait jusqu'à

lui; il se sentit enlacé comme par deux bras glacés, et le même cri

lugubre qui l'avait effrayé tout à l'heure se fit entendre avec un

accent rauque et désagréable. Soudain un visage se dessina dans l'onde

pure, un beau visage de vierge encadré de cheveux blonds.

Sabadil bondit, fit un grand signe de croix et recula vivement.

A ses côtés, maintenant, se tenait une femme jeune, grande et forte,

si grande qu'elle le dominait presque de la tête, bien qu'il fût de

taille moyenne. Son visage était un visage de Madone au teint blanc,

délicatement teinté de rose. Sa chevelure blonde, aux reflets fauves,

était tressée et disposée en nattes lourdes au sommet de la

tête. L'étrangère portait de hautes bottes de maroquin rouge, un jupon

de percale aux couleurs voyantes et un corsage de drap vert foncé d'où

sortait une chemise d'une blancheur éblouissante. Son cou était paré

de gros coraux. Elle regarda Sabadil de ses grands yeux bleus,

longuement, avec une bienveillante surprise.

Sabadil ne l'avait jamais vue, et pourtant il lui semblait que cette

femme était là, qu'elle était venue pour le

rencontrer. Involontairement il retira sa casquette et de sa manche

s'épongea le front. Son coeur battait à se rompre. Un bourdonnement lui

montait aux oreilles.

Tout à coup, la jeune fille rougit et baissa les yeux. Elle voulut

reculer, et cependant son pied demeura comme attaché au sol; elle se

pencha et cueillit un narcisse, très bas, près de sa racine. Puis, sa

fleur à la main, elle resta devant le jeune homme, les yeux baissés,

humble à la fois et fière comme une sainte.

«Que fais-tu ici? » demanda enfin Sabadil remis de son émotion et

enveloppant l'étrangère d'un bon et doux regard.

Sans lui répondre, la jeune fille le toisa et le considéra un

instant. Puis, d'une voix basse et étrangement mélodieuse, elle lui

dit, à son tour:

« Qui es-tu? et quel est ton nom?

- Tu me questionnes comme si la forêt t'appartenait, repartit Sabadil

avec un malicieux sourire.

- Tu ne me connais pas, dit la jeune fille à voix basse. Ainsi,

dis-moi plutôt comment tu t'appelles.

- Sabadil.

- Et d'où es-tu?

- De Solisko.

- Tu es paysan?

- Oui.

- Tu es bien mis, continua l'étrangère: tu es sans doute riche.

- J'ai de quoi vivre », répondit Sabadil.

La jeune fille se tut. Elle traversa lentement le fourré et les

touffes d'herbe, et se dirigea du côté de la forêt.

« Et toi, qui es-tu? » demanda Sabadil qui l'avait suivie.

Pas de réponse.

« N'entends-tu pas? Ne veux-tu pas m'écouter? »

Toujours pas de réponse.

«As-tu du chagrin? continua Sabadil; pourquoi as-tu l'air triste? Qui

donc t'attire dans cette solitude?

- Je fuis les hommes. Je viens ici chercher la béatitude, répondit la

jeune fille. Je trouve ici la présence de Dieu. »

Une flamme passa dans les yeux bleus de l'étrangère, comme elle disait

ces mots.

« Par ma foi, tu as raison, dit Sabadil; on est mieux ici qu'à

l'église. Moi, j'aime mieux le chant des oiseaux que les sermons du

prêtre, et je préfère le parfum des fleurs à l'encens des églises.

- Tu as raison! oh oui! tu as raison, s'écria l'étrangère d'un ton

vif, presque joyeux.

- Tu as quelque chose de singulier, dit Sabadil en l'examinant avec

attention. Je ne puis imaginer que tu sois comme les filles du

village, et que tu danses avec les garçons, sous les ormeaux, le

dimanche. Non, vraiment, il ne me paraît pas possible qu'on te prenne

par la taille pour te faire danser, et pourtant... oui, pourtant,

comme tu es parée... et comme tu es belle! Par Dieu! tu es bien la

plus belle femme que j'aie vue!»

Sabadil passa son bras autour des épaules de la jeune fille; mais

celle-ci se dégagea avec une telle douceur, une si grande dignité et

une figure si sérieuse, que le jeune paysan n'osa renouveler ses

caresses. Il recula de deux pas, très confus.

« Tu es peut-être mariée? » dit-il au bout d'un instant, d'une voix

très faible.

Elle secoua la tête avec un sourire imperceptible. Lui la considéra

longuement. Quelle belle fille c'était! Et non seulement elle était

belle, mais encore elle avait une grande distinction et quelque chose

de majestueux et d'imposant, bien qu'elle ne portât point haut la

tête; au contraire, elle la baissait humblement et avec une chasteté

naïve. Non, sûrement, ce ne pouvait être une paysanne! Sabadil, tout

d'un coup, se sentit envahi par une grande gêne, quoiqu'il ne fût

guère timide.

« On ne te prendrait pas pour une paysanne, à te voir, reprit-il.

- Je suis peut-être comtesse, répondit-elle avec calme.

- Non, tu es une sainte! »

Elle ne répliqua rien, mais un sourire ironique passa sur ses lèvres

roses.

« Quelles belles fleurs! dit-elle tout à coup, et comme elles

embaument! Que disais-tu donc tout à l'heure? Comme elles sont plus

odoriférantes que l'encens! »

Un regard suffit à Sabadil. Il comprit qu'elle désirait un bouquet de

ces fleurs. Sans perdre un instant, il se mit à l'oeuvre et rassembla

une gerbe énorme et parfumée, qu'il tendit à sa compagne. Lorsqu'elle

la prit, Sabadil remarqua ses mains, qui étaient fines et

blanches. Sûrement ces mains-là n'avaient même jamais tenu d'aiguille.

« Vois ces fleurs, reprit l'étrangère, elles sont l'image du

vice. Comme lui, elles sont séduisantes, et belles, et nuisibles. Quel

parfum suave! Et si nous les laissons près de nous, durant notre

sommeil, elles nous rendent malades. Oui, elles vont jusqu'à tuer par

leur odeur exquise? Sabadil, je te crois un enfant du monde, sans

souci de ton salut éternel. Le péché flatte tes sens, menace ton âme

de perdition! »

Ses beaux yeux bleus étaient arrêtés sur Sabadil, pénétrants et

sévères.

« Es-tu fille d'un prêtre?» demanda le jeune homme en riant, non sans

ironie.

L'étrangère secoua la tête et soupira. Ils avaient atteint un endroit

marécageux, plein d'eau et de grandes herbes. La jeune fille regarda

autour d'elle.

«Que veux-tu? lui demanda son compagnon; que dois-je faire?

- Un pont », dit-elle gravement.

Il se hâta d'apporter quelques troncs de jeunes arbres abattus et

couchés dans le gazon et de les étendre sur le sol fangeux. La jolie

fille le considérait avec admiration. Elle regardait sa stature svelte

et robuste, ses bras musculeux, son front bas où les boucles de sa

chevelure étendaient comme un voile, son nez retroussé, ses pommettes

saillantes, son menton arrondi et ses joues hâlées par le soleil et le

grand air. Lorsque le pont fut fini, il y posa le pied

lourdement. L'étrangère vit qu'il avait le pied petit et bien fait

dans son élégante chaussure. Il lui tendit la main pour l'aider à

passer l'eau. Elle ne le remercia pas. Cela allait sans dire qu'il

était fait pour obéir, et elle pour lui donner des ordres. Du reste,

on voyait qu'elle avait l'habitude de commander.

« Comme tu as le cou blanc! s'écria tout à coup Sabadil, qui suivait

la jeune fille à quelque distance. On voit bien que tu ne vas pas aux

champs et que tu ne travailles pas au soleil. »

Il fit un mouvement pour la toucher, mais elle l'évita, et un rang de

son collier de corail resta aux doigts de Sabadil. Les grains rouges

roulèrent dans la mousse.

« Allons! ramasse-les-moi à présent », dit la jeune fille, toujours

grave, presque suppliante.

Sabadil s'agenouilla dans la fougère et rassembla les coraux épars

sous les feuilles. Elle se tenait devant lui, la main tendue. Puis ils

reprirent leur route. Elle le priait tantôt d'écarter les branches qui

la gênaient dans son passage, tantôt de lui apporter les baies de

quelque buisson éloigné. Sabadil, le fier Sabadil, lui obéissait sans

même qu'elle lui donnât d'ordre. Un mot, un signe, un regard lui

suffisaient. Il agissait comme sous la domination d'un

rêve. L'étrangère l'étonnait de plus en plus par son maintien digne et

grave. Ordinairement, n'est-ce pas? une jeune fille rit à tout propos

lorsqu'elle discourt avec un homme, ou bien elle rougit, elle cache

son visage, elle est gauche.

L'étrangère, elle, n'avait rien de tout cela. Elle restait simple,

naturelle, froide et majestueuse.

Ce maintien ravit Sabadil, et fit grandir peu à peu son enthousiasme;

ses yeux brillaient, sa bouche s'entr'ouvrait, découvrant ses dents

blanches, comme s'il avait eu besoin de respirer longuement.

Ils atteignirent un gros chêne, près duquel était dressée une croix

taillée à coups de hache. La jeune fille s'arrêta.

« Dieu te conduise, dit-elle. Mon chemin va de ce côté. Où vas-tu,

toi?

- Tu ne veux pas que je t'accompagne? demanda Sabadil.

- Non.

- Alors, dis-moi d'où tu es. »

Elle se tut.

« Es-tu de Brebaki?»

Elle ne fit aucun mouvement. Ses lèvres ne laissèrent pas échapper un

son.

« Te reverrai-je? continua Sabadil.

- Si Dieu le permet, répondit-elle en le perçant d'un regard froid qui

l'intimida.

- Dis-moi où je puis te voir, insista Sabadil.

- Je ne le chercherai pas.

- Mais moi, je te chercherai.

- Ne fais pas cela; dans ton intérêt, ne le fais pas, dit-elle avec

une sereine majesté.

- Crois-tu me faire peur? s'écria-t-il d'un ton arrogant. Je ne crains

rien, moi, entends-tu?

- Tu ne me connais pas! interrompit-elle, la lèvre dédaigneusement

retroussée; sans cela, tu....»

Elle n'acheva pas.

« Te craindre? dit Sabadil en riant; ah non! par exemple!

- Sais-tu qui je suis? demanda-t-elle froidement, en laissant tomber

ses mains jointes.

- Une fille aussi chaste que belle! »

Il s'approcha d'elle, très près, et saisit ses mains; elle ne le

repoussa pas, mais le perça d'un regard si pur, qu'il avait quelque

chose de surnaturel. Sa bouche rose s'entr'ouvrit comme pour provoquer

un baiser. Pourtant elle fronçait les sourcils d'un air de colère.

« Ne me touche pas, dit-elle d'une voix douce. Tu commets un péché en

portant les mains sur moi.

- Ce péché, Dieu me le pardonnera! » dit Sabadil.

Il enlaça dans ses bras la jolie fille, vivement, et lui donna un

baiser.

Elle se dégagea sans un mot. Son beau visage était enflammé de colère,

mais son grand oeil bleu luisait doucement, lorsqu'il rencontra celui

de l'audacieux. Et, tandis qu'il restait là, immobile, comme pétrifié,

elle s'enfuit et disparut sans laisser de trace, comme elle était

venue.

A la suite de la rencontre dans le bois avec la jolie étrangère,

Sabadil se sentit saisi d'un trouble étrange. Un sentiment inconnu et

qui n'avait rien d'agréable le poursuivait et l'empêchait de vaquer à

ses occupations comme à l'ordinaire. Il était devenu pensif. Il ne

mangeait pas. Il n'avait aucun appétit. Il ne buvait pas non plus, et

ne pouvait dormir la nuit. Le travail l'ennuyait. Le chant des oiseaux

même ne parvenait plus à le distraire. Il ne se rendait plus dans la

forêt pour les entendre, mais dans l'espoir d'y rencontrer de nouveau

l'inconnue. Il y alla fréquemment. Il ne la rencontra nulle part.

Il se mit alors à errer dans les bois, chaque jour, durant plusieurs

heures. Une fois, il pénétra si avant dans le fourré, qu'il aperçut,

par une éclaircie, la croix dorée et le toit de briques rouges de

l'église de Fargowiza-polna, qui luisaient au soleil. De grands

tilleuls ombrageaient l'enceinte sacrée. Il marcha encore plus avant

jusqu'à la lisière de la forêt. Le village s'étendait à quelque

distance. Un peu à l'écart, Sabadil remarqua une vaste métairie. Elle

était entourée d'une forte haie, très haute. Mais Sabadil, de la

colline où il se trouvait, pouvait voir les dispositions du

bâtiment. Il se composait d'une belle maison d'habitation, construite

en bois, passée à la chaux et recouverte de lattes neuves, une grande

galerie en ornait le fronton. Une galerie à colonnes, cachée à demi

par des rosiers grimpants dont les touffes et les festons avaient un

charmant aspect.

Celle que Sabadil cherchait demeurait ici. Personne ne le lui avait

dit; mais il le savait, il le sentait au trouble indescriptible qui se

saisit de lui tout à coup. Il se jeta sur le gazon, à l'ombre d'un

noisetier, et regarda dans la cour, dans le jardin, aux fenêtres de la

métairie. Il croyait à chaque instant voir la porte s'ouvrir pour

livrer passage à l'inconnue. Il ne voyait rien. Et il ne se lassait

pas de regarder.

Le soleil se coucha. Les petits nuages blancs qui flottaient à

l'horizon se dorèrent subitement. Et les oiseaux se mirent à chanter

dans les ombrages.

Sabadil remarqua un petit chariot traîné par deux forts chevaux qui

s'avançait sur la route. Le chariot prit la direction de la

métairie. Il en passa la porte et entra dans la cour. Il était conduit

par une femme, elle tenait les rênes à la main et un fouet. Elle

tourna la tête du côté de Sabadil. C'était l'étrangère de la

forêt. Deux énormes chiens-loups se précipitèrent à sa rencontre, en

aboyant au poitrail des chevaux, qui leur répondirent par des

hennissements joyeux. La carriole s'arrêta à la porte de la maison. Un

jeune gars en sortit et tint les chevaux, tandis que l'inconnue

descendait du chariot. Elle parut lui adresser quelques questions. Les

énormes chiens s'étaient couchés à ses pieds. Ils se levèrent et la

suivirent lorsqu'elle entra dans la maison.

Sabadil, qui involontairement avait quitté son lit de gazon pour

suivre cette scène, se dirigea entre les taillis qui s'étendaient de

la forêt, à la route, du côté de la métairie. Son attention fut

vivement frappée tout à coup par quelque chose de rouge, comme un

pavot gigantesque qui surgit d'une touffe de myrtilles. Il s'approcha,

et se trouva en présence d'une toute petite fille, pieds nus, vêtue

d'une chemise, la tête couverte d'un mouchoir écarlate et qui rongeait

un épis de maïs rôti, assise dans la mousse.

« Dis-moi, petite, sais-tu à qui appartient cette belle métairie? »

lui demanda-t-il.

L'enfant le regarda de l'air indécis d'un animal qui ne sait s'il doit

mordre ou caresser. « Qui demeure là? dans cette métairie? Ne

comprends-tu pas? répéta Sabadil.

- La mère de Dieu », répondit la petite d'un air craintif.

Sabadil éclata de rire.

« Comment nommes-tu le paysan à qui appartient cette ferme? »

Il l'indiqua du doigt.

« Ossipowitch », dit l'enfant.

Elle se leva, prit son épi de maïs qu'elle avait posé près d'elle et

s'enfuit à toutes jambes.

Sabadil s'avança jusqu'auprès de la haie. Il se blottit dans un

buisson et attendit l'obscurité, qui tomba rapidement. Les oiseaux

s'étaient tus depuis longtemps. Le sifflement rapide des

chauves-souris seul traversait l'air. Une large étoile étincelait dans

le ciel bleu. La forêt et les taillis se trempaient de rosée. La brise

souillait, tout imprégnée d'une odeur de fenouil et de thym, et plus

tard, lorsque le ciel fut couvert d'étoiles et que les fenêtres de la

ferme furent éclairées, les rossignols se mirent à chanter au bord du

ruisseau.

Sabadil se tint col jusqu'à ce que les lumières des croisées fussent

éteintes et que l'on n'entendît plus les soupirs des rossignols. Tout

dormait. L'air était chaud et lourd, chargé de parfums. De temps en

temps retentissaient le cri d'une chouette, les aboiements d'un chien

dans la campagne. Dans la forêt deux lueurs se mirent à errer entre

les troncs blancs des bouleaux. C'étaient les yeux d'un chat

sauvage. Ils disparurent dans les feuilles.

Sabadil s'assit par terre et appuya sa tête sur une pierre recouverte

de mousse. Il écouta un moment encore les grelots des chevaux qui

paissaient dans la prairie, puis il s'endormit.

Lorsque Sabadil se réveilla, un frisson de fièvre le secoua. Il se

leva, rejeta ses cheveux en arrière, et regarda autour de lui. Le

soleil n'était pas levé. On ne voyait aucune lueur à

l'horizon. Cependant l'obscurité était moins intense. Les étoiles

pâlissaient. Le vent était vif et frais. Il soufflait à travers les

arbres, dont les feuilles frissonnaient comme des bannières. Il

faisait vraiment très froid.

Soudain une clarté livide passa dans la campagne et sur les pâturages;

les oiseaux se mirent à chanter dans les jardins et sur les arbres de

la forêt, tous à la fois et joyeusement.

Des lumières parurent aux croisées de la métairie.

La porte s'ouvrit. Sabadil aperçut, agenouillée dans le corridor, une

jeune fille occupée à laver les carreaux. Une bougie était placée près

d'elle. Deux autres jeunes filles parurent, suivies d'une vieille

femme; toutes trois sortirent, et restèrent un instant à respirer

l'air frais du matin, dans le jour pâle de l'aube naissante. Enfin,

elle parut, celle que Sabadil attendait, et à qui tous semblaient

obéir dans la maison, l'étrangère de la forêt. Elle sembla à Sabadil

plus grande et plus majestueuse encore, sur le seuil de la porte

encadrée de roses sauvages, dans ses hautes bottes de maroquin rouge

et sa pelisse bleue bordée d'agneau. Sur la tête elle avait un foulard

blanc noué en manière de turban. Elle s'assit sur un banc, dans la

galerie, et parut surveiller le travail de ses compagnes.

Une des jeunes filles, grande et forte comme l'inconnue, se rendit à

la fontaine avec deux seaux passés à une perche qu'elle portait sur

l'épaule. Elle remplit ses seaux à plusieurs reprises et alla les

vider dans une grande cuve, près de la porte. La vieille femme et les

deux filles revinrent apportant toutes sortes d'ustensiles de cuisine

en terre et en bois, qu'elles se mirent à nettoyer dans la grande

cuve. Chaque fois que l'étrangère donnait un ordre, celle à qui il

était adressé accourait rapidement, et se tenait en sa présence dans

une attitude respectueuse, comme une esclave.

Sabadil s'approcha de la haie, la franchit, traversa la galerie sur la

pointe des pieds, et se présenta devant l'étrangère, subitement. Les

chiens se précipitèrent vers lui, avec des hurlements

terribles. L'étrangère étendit la main en leur ordonnant de se

taire. Ils se retirèrent en grognant et en montrant leurs crocs aigus.

« Qui cherches-tu ici? demanda l'étrangère sans s'émouvoir et arrêtant

sur lui un regard sévère.

- Toi.

- Moi?... Et que me veux-tu?

- Dieu le sait. Moi-même je l'ignore. »

Sabadil resta debout devant elle, la dévorant des yeux. L'étrangère

n'avait fait aucun mouvement. Elle tenait ses mains jointes sur ses

genoux, comme en prière.

« Tu es bien matinale! continua-t-il.

- Oui, reprit-elle d'un ton ferme. Chez nous, c'est l'usage de

terminer tous les travaux du ménage avant le lever du soleil.

- Mais, toi, tu ne travailles pas.

- Je n'ai pas à travailler. »

Les oiseaux se turent subitement. L'orient s'éclaircit, s'alluma. Le

soleil parut et inonda de ses rayons les herbes et les feuilles

humides.

« Et toi, demanda la mystérieuse fille, comment se fait-il que tu sois

ici à cette heure?

- J'ai passé la nuit dehors, répondit-il.

- Pour quoi faire?

- Pour être près de toi, dit-il d'une voix basse et très douce, en

baissant les yeux. Voilà bien longtemps que je te cherche. C'est

hier enfin que j'ai connu la demeure. Je me suis blotti là-bas dans

ce buisson; j'y ai attendu le lever et le coucher des étoiles. Je

voulais te revoir. »

Elle baissa les yeux et parut réfléchir. Puis elle releva la tête et,

tournant vers lui son doux visage, elle le considéra longuement, comme

si elle eût voulu lire dans son âme.

La Mère de Dieu · 第 6 / 26 题