_A quatre années de distance, on ne relira pas sans émotion des extraits

de la première lettre pastorale du cardinal Mercier après l'invasion

allemande. C'est la fameuse lettre_ Patriotisme et Endurance, _écrite

à la Noël de 1914 pour consoler les Belges éprouvés, raviver leur

foi patriotique et leur indiquer une ligne de conduite vis-à-vis

de l'occupant. Elle constitue un énergique réquisitoire contre les

atrocités commises en Belgique par l'armée allemande, le premier qu'on

ait osé formuler en territoire occupé. Le cardinal Amette, en la

proposant en lecture à ses diocésains, écrivait que c'est "une oeuvre

admirable de doctrine évangélique, de sollicitude pastorale et de

courage patriotique." Elle eut dans le monde entier un immense

retentissement; on la traduisit dans à peu près toutes les langues, et

elle fut répandue partout par le clergé des pays alliés. Je dois me

borner à quelques citations._

Malines, Noël, 1914.

Mes bien chers Frères,

............................................

Lorsque, dès mon retour de Rome, au Havre, déjà, j'allai saluer nos

blessés belges, français ou anglais; lorsque, plus tard, à Malines, à

Louvain, à Anvers, il me fut donné de serrer la main à ces braves, qui

portaient dans leurs tissus une balle ou au front une blessure, pour

avoir marché à l'assaut de l'ennemi ou soutenu le choc de ses

attaques, il me venait spontanément aux lèvres pour eux une parole de

reconnaissance émue: Mes vaillants amis, leur disais-je, c'est pour

nous, pour chacun de nous, pour moi, que vous avez exposé votre vie et

que vous souffrez. J'ai besoin de vous dire mon respect, ma gratitude,

et de vous assurer que le pays entier sait ce qu'il vous doit.

C'est que, en effet, nos soldats sont nos sauveurs.

Une première fois, à Liège, ils ont sauvé la France; une seconde fois,

en Flandre, ils ont arrêté la marche de l'ennemi vers Calais: la France

et l'Angleterre ne l'ignorent point, et la Belgique apparaît aujourd'hui

devant elles, et devant le monde entier, d'ailleurs, comme une terre de

héros. Jamais, de ma vie, je ne me suis senti aussi fier d'être Belge

que, lorsque traversant Paris, traversant les gares françaises,

faisant halte à Paris, visitant Londres, je fus partout le témoin de

l'admiration enthousiaste de nos alliés pour l'héroïsme de notre armée.

Notre Roi est, dans l'estime de tous, au sommet de l'échelle morale; il

est seul, sans doute à l'ignorer, tandis que, pareil au plus simple de

nos soldats, il parcourt les tranchées, et encourage de la sérénité

de son sourire ceux à qui il demande de ne point douter de la patrie.

................................................

De nombreuses paroisses furent privées de leur pasteur. J'entends encore

l'accent douloureux d'un vieillard à qui je demandais s'il avait eu

la messe, le dimanche, dans son église ébréchée; voilà deux mois, me

répondit-il, que nous n'avons plus vu de prêtre. Le curé et le vicaire

étaient dans un camp de concentration à Munsterlagen, non loin de

Hanovre.

Des milliers de citoyens belges ont été ainsi déportés dans les prisons

d'Allemagne, à Munsterlagen, à Celle, à Magdebourg. Munsterlagen seul a

compté 3,100 prisonniers civils. L'histoire dira les tortures physiques

et morales de leur long calvaire.

Des centaines d'innocents furent fusillés; je ne possède pas au complet

ce sinistre nécrologe, mais je sais qu'il y en eut, notamment, 91 à

Aerschot et que là, sous la menace de la mort, leurs concitoyens furent

contraints de creuser les fosses de sépulture. Dans l'agglomération de

Louvain et des communes limitrophes, 176 personnes, hommes et femmes,

vieillards et nourrissons encore à la mamelle, riches et pauvres,

valides et malades furent fusillées ou brûlées.

Dans mon diocèse seul, je sais que treize prêtres ou religieux

furent mis à mort. L'un d'eux, le curé de Geirode, est, selon toute

vraisemblance, tombé en martyr. J'ai fait un pèlerinage à sa tombe

et, entouré des ouailles qu'il paissait hier encore avec le zèle d'un

apôtre, je lui ai demandé de garder du haut du ciel sa paroisse, le

diocèse, la patrie. ..........................................

Qui ne contemple avec fierté le rayonnement de la gloire de la patrie

meurtrie?

Tandis que, dans la douleur, elle enfante l'héroïsme, notre mère verse

de l'énergie dans le sang de ses fils.

Nous avions besoin, avouons-le, d'une leçon de patriotisme.

Des Belges, en grand nombre, usaient leurs forces et gaspillaient

leur temps en querelles stériles, de classes, de races, de passions

personnelles.

Mais lorsque, le 2 août, une puissance étrangère, confiante dans

sa force et oublieuse de la foi des traités, osa menacer notre

indépendance, tous les Belges, sans distinction ni de parti, ni de

condition, ni d'origine, se levèrent comme un seul homme, serrés contre

leur Roi et leur gouvernement, pour dire à l'envahisseur: "Tu ne

passeras pas!"

Du coup, nous voici résolument conscients de notre patriotisme: c'est

qu'il y a, en chacun de nous, un sentiment plus profond que l'intérêt

personnel, que les liens du sang, et la poussée des partis, c'est le

besoin et, par suite, la volonté de se dévouer à l'intérêt général, à ce

que Rome appelait "la chose publique" "Res publica": ce sentiment, c'est

le Patriotisme.

La Patrie n'est pas qu'une agglomération d'individus ou de familles

habitant le même sol, échangeant entre elles des relations plus ou moins

étroites de voisinage ou d'affaires, remémorant les mêmes souvenirs,

heureux ou pénibles: non, elle est une association sociale qu'il faut à

tout prix, est-ce au prix de son sang, sauvegarder et défendre, sous la

direction de celui ou de ceux qui président à ses destinées.

Et c'est parce qu'ils ont une même âme, que les compatriotes vivent,

par leurs traditions, d'une même vie dans le passé; par leurs communes

aspirations et leurs communes espérances, d'un même prolongement de vie

dans l'avenir.

.............................................

La Belgique était engagée d'honneur à défendre son indépendance: elle a

tenu parole.

Les autres puissances s'étaient engagées à respecter et à protéger la

neutralité belge: l'Allemagne a violé son serment, l'Angleterre y est

fidèle.

Voilà les faits.

Les droits de la conscience sont souverains: il eût été indigne de nous,

de nous retrancher derrière un simulacre de résistance.

Nous ne regrettons pas notre premier élan, nous en sommes fiers.

Écrivant, à une heure tragique, une page solennelle de notre histoire,

nous l'avons voulue sincère et glorieuse.

Et nous saurons, tant qu'il le faudra, faire preuve d'endurance.

L'humble peuple nous donne l'exemple. Les citoyens de toutes les classes

sociales ont prodigué leurs fils à la patrie; mais lui, surtout, souffre

des privations, du froid, peut-être de la faim. Or, si je juge de ses

sentiments en général, par ce qu'il m'a été donné de constater dans les

quartiers populaires de Malines, et dans les communes les plus affligées

de mon diocèse, le peuple a de l'énergie dans sa souffrance. Il attend

la revanche, il n'appelle point l'abdication.

..............................................

Courage, mes Frères, la souffrance passera; la couronne de vie pour nos

âmes, la gloire pour la nation ne passeront pas.

Je ne vous demande point, remarquez-le, de renoncer à aucune de vos

espérances patriotiques.

Au contraire, je considère comme une obligation de ma charge pastorale,

de vous définir vos devoirs de conscience en face du Pouvoir qui a

envahi notre sol et qui, momentanément, en occupe la majeure partie...

Ce Pouvoir n'est pas une autorité légitime. Et, dès lors, dans

l'intime de votre âme, vous ne lui devez ni estime, ni attachement, ni

obéissance.

L'unique Pouvoir légitime en Belgique est celui qui appartient à notre

Roi, à son Gouvernement, aux représentants de la nation. Lui seul est

pour nous l'autorité. Lui seul a droit à l'affection de nos coeurs,

à notre soumission.

.......................................................

Nos malheurs ont ému les autres nations. L'Angleterre, l'Irlande et

l'Écosse, la France, la Hollande, les États-Unis, le Canada rivalisent

de générosité pour soulager notre détresse. Ce spectacle est à la fois

lugubre et grandiose. Ici encore se révèle la Sagesse Providentielle qui

tire le bien du mal. En votre nom et au mien, mes Frères, j'offre aux

Gouvernements et aux nations qui se tournent si noblement vers

nos malheurs, le témoignage ému de notre admiration et de notre

reconnaissance.

Le Voyage à Home et la Lettre pastorale "A notre retour de Rome"

_On n'a pas perdu le souvenir des acclamations qui accueillirent le

cardinal Mercier à Rome, dans le voyage qu'il fit au commencement de

1916. Il arriva dans la Ville Éternelle le 14 janvier au soir et y fut

reçu comme un roi. C'est sous une véritable pluie de fleurs, au milieu

des ovations, qu'il gagna le Collège belge choisi pour sa résidence. Le

lendemain, toute l'aristocratie romaine allait s'y inscrire avec les

membres les plus éminents de la colonie belge et les représentants des

légations alliées._

_A plusieurs reprises, Benoît XV reçut le cardinal en audience

particulière, comme il reçut aussi Mgr Heylen, dont la visite à Rome

coïncidait avec celle du primat de Belgique. La participation aux

travaux des Congrégations, les réceptions, les visites absorbèrent le

reste de son séjour. De tous côtés des représentants de tous les partis

saluaient sa venue en termes empreints du plus profond respect. Les

cardinaux de Paris et de Londres, les évêques, les prélats, les Belges

exilés, les associations catholiques des pays alliés lui envoyaient des

délégations et des adresses pour lui exprimer leur admiration._

_À son départ pour la Belgique, à Rome et dans les villes qui marquaient

son passage, il fut l'objet de manifestations identiques à celles qui

l'avaient accueilli cinq semaines plus tôt._

_Le Cardinal est-il allé de lui-même à Rome pour plaider la cause des

Belges? Y a-t-il été appelé par le Pape désireux de s'instruire? Il

réussit en tout cas à rompre le cordon d'investissement établi autour du

Vatican par les agents de l'Allemagne et de l'Autriche. Son voyage eut

pour résultat d'aviver les sympathies pour la Belgique, d'éclairer le

Vatican et de le rendre plus favorable aux Belges. Mgr Heylen et lui ont

eu raison des dernières résistances, plus importantes par la qualité que

par le nombre, dont l'entourage du Saint Père était, malheureusement, le

retranchement suprême. Rien n'a tenu contre la simplicité, la modération

et la force de ces deux confesseurs--le mot n'est pas excessifs--armés

de témoignages directs et en état d'opposer des faits authentiques,

contrôlés par leurs soins, soumis à une critique impitoyable, aux

arguties des avocats de l'Allemagne._

_Rentré à Malines, le Cardinal Mercier écrivit pour ses diocésains la

magnifique pastorale: "A notre retour de Rome". On lira avec émotion les

extraits suivants, en admirant la courageuse fierté avec laquelle son

auteur a affirmé, au milieu des baïonnettes prussiennes, les espoirs de

son peuple._

Fête de Saint-Thomas-d'Aquin, 1916.

Mes bien chers Frères,

.......................................................

Il y a beaucoup de choses que je ne puis vous dire. Vous me comprenez.

La situation anormale que nous avons à subir nous interdit de vous

exposer, à coeur ouvert, tout juste ce qu'il y a en notre âme, de

meilleur et de plus intime pour vous; ce qui, venant de plus haut et

vous touchant de plus près, est à moi mon plus ferme soutien et serait

pour vous, si je pouvais parler, votre tout puissant réconfort; mais

vous ne douterez pas de ma parole, vous me croirez lorsque je vous

assure que mon voyage a été particulièrement béni, et que je

vous reviens heureux, très heureux.

....................................................

Vous avez eu déjà des échos, je pense, des acclamations qui, sur tout

le parcours de notre voyage, à l'aller et au retour, en Suisse et en

Italie, saluèrent le nom belge.

Supposez même, mes bien chers Frères, que l'issue finale du duel

gigantesque engagé, en ce moment, en Europe et en Asie-Mineure, fût

encore incertaine, un fait acquis à la civilisation et à l'histoire,

c'est le triomphe moral de la Belgique. En union avec votre Roi et votre

Gouvernement, vous avez consenti à la Patrie un sacrifice immense.

Par respect pour notre parole d'honneur; pour affirmer que, dans vos

consciences, le droit prime tout, vous avez sacrifié vos biens, vos

foyers, vos fils, vos époux, et, après dix-huit mois de contrainte, vous

demeurez, comme le premier jour, fiers de votre geste; l'héroïsme vous

paraît si naturel, qu'il ne vous vient pas à la pensée d'en tirer

gloire pour vous-mêmes. Mais si vous aviez pu, comme nous, franchir

nos frontières et contempler à distance la patrie belge; si vous aviez

entendu le peuple, "l'homme dans la rue", ainsi que s'expriment les

Anglais, je veux dire l'ouvrier manuel, le petit employé, la femme de la

classe qui peine; si vous aviez recueilli les témoignages, vivants ou

écrits, de ceux qui représentent, avec autorité, les grandes forces

sociales, la politique, la presse, la science, l'art, la diplomatie, la

religion, vous auriez mieux pris conscience de la magnanimité de votre

attitude, vos âmes auraient tressailli d'allégresse et même, je crois,

d'orgueil. ........................................................

Vous voudrez bien reconnaître que je ne vous ai jamais caché mes

appréhensions. Je vous ai prêché le patriotisme, parce qu'il est une

dépendance de la vertu maîtresse du christianisme, de la charité.

Mais, dès l'abord, je vous ai fait entrevoir que, selon mon humble

pressentiment, notre épreuve serait longue, et que le succès

appartiendrait aux nations qui y mettraient le plus d'endurance.

La conviction, naturelle et surnaturelle, de notre victoire finale est

plus profondément que jamais ancrée en mon âme. Si, d'ailleurs, elle

avait pu être ébranlée, les assurances que m'ont fait partager plusieurs

observateurs désintéressés et attentifs de la situation générale,

appartenant notamment aux deux Amériques, l'eussent solidement

raffermie.

Nous l'emporterons, n'en doutez pas, mais nous ne sommes pas au bout de

nos souffrances.

La France, l'Angleterre, la Russie se sont engagées à ne pas conclure de

paix, tant que la Belgique n'aura pas recouvré son entière indépendance

et n'aura pas été largement indemnisée. L'Italie, à son tour, a adhéré

au pacte de Londres.

L'avenir n'est point douteux pour nous.

...................................................

Démêlés du Cardinal avec les Autorités allemandes

_Après le voyage à Rome, il sembla que les autorités allemandes eussent

reçu le mot d'ordre de créer le plus de difficultés possibles au

cardinal Mercier. La presse allemande avait été déchaînée contre lui;

visiblement, elle cherchait à justifier les mesures que le gouverneur

général de Belgique pourrait être amené à prendre contre le trop ardent

défenseur du bon droit. Elle alla jusqu'à l'accuser d'espionnage et, au

mois de mars 1916, on eut la surprise d'apprendre qu'une descente avait

eu lieu au Palais archiépiscopal et que le chanoine Loncin avait été

arrêté._

_Le cardinal, dont la bibliothèque avait été fouillée et la

correspondance saisie, adressa sur-le-champ une note de protestation au

gouverneur général. Dans cette note, il s'élevait avec vigueur contre la

violation du secret que Rome seule peut briser et qui, dans ce cas,

fut impuissant à sauvegarder divers cas du forum conscientiae contre

l'arbitraire de soldats._

_Il signala au Saint-Siège, suprême juge en l'occurrence, cette

violation par la force brutale du secret de l'administration et des

choses d'Eglise._

_Le Gouvernement allemand répondit par une note où il prétendait que la

liberté de l'Eglise n'a rien à voir dans cette affaire et que c'est en

vain que le cardinal, faute d'avoir des sujets de plaintes légitimes,

s'efforçait d'inventer une violation des droits ecclésiastiques par

l'Allemagne._

_Néanmoins, le chanoine Loncin fut relâché._

_Vers la même époque, le cardinal Mercier eut encore à se plaindre des

procédés allemands à propos d'un mandement de Carême. A la vérité, il

n'y avait pour les Allemands rien de particulier à relever dans ce

document d'inspiration purement religieuse, mais le mot d'ordre, nous

l'avons dit, était de chercher misère. On releva donc une phrase ainsi

connue: "Ni le cheval, ni le chevalier, ni la force des armées ne

garantissent le succès final. Est-ce que Dieu ne peut pas anéantir en

un clin d'oeil les plus belles espérances d'une nation belliqueuse en

déchaînant sur elle une épidémie? C'est entre les mains de Dieu que

repose le sort de la Belgique."_

_Von Bissing écrivit à l'archevêque une lettre grossière où il lui

faisait reproche, à l'abri de cette phrase séparée de son contexte, de

vouloir soulever la population contre l'occupant._

_L'archevêque répondit simplement qu'il n'avait fait, en écrivant ce

mandement, qu'exercer son droit d'évêque, et que les Allemands lui

avaient déjà, à plus d'une reprise, cherché querelle. Et puis,

ajoutait-il, la population belge est toujours restée calme, tout le

monde a pu le constater: Que me reproche-t-on de l'exciter?_

_Le gouverneur général se tint coi._

Allocution du Cardinal Mercier.

_Lisons maintenant un extrait de l'allocution que le cardinal Mercier

a prononcée le 21 juillet 1916 à Bruxelles, dans la collégiale de

Sainte-Gudule, au cours de la cérémonie commémorative de la fête

nationale. C'est le coeur haletant qu'on la relira, ligne par ligne,

comme l'une des choses les plus belles et les plus élevées qui aient

jamais été dites._

Nos bien chers Frères,

Nous devions ici nous réunir pour fêter le 85e anniversaire de notre

indépendance nationale.

Dans quatorze ans, à pareil jour, nos cathédrales restaurées et nos

églises rebâties seront larges ouvertes; la foule s'y précipitera; notre

Roi Albert, debout sur son trône, inclinera, mais d'un geste libre,

devant la majesté du Roi des rois, son front indompté; la Reine, les

princes royaux l'entoureront; nous réentendrons les envolées joyeuses de

nos cloches et, dans le pays entier, sous les voûtes des temples, les

Belges, la main dans la main, renouvelleront leurs serments à leur

Dieu, à leur Souverain, à leurs libertés, tandis que les évêques et les

prêtres, interprètes de l'âme de la nation, entonneront, dans un commun

élan de reconnaissance joyeuse, un triomphal _Te Deum_.

Aujourd'hui, l'hymne de la joie expire sur nos lèvres.

Le peuple juif, captif à Babylone, assis en larmes au bord de

l'Euphrate, regardait couler les eaux du fleuve Ses harpes muettes

pendaient aux saules du rivage Qui aurait eu le courage de chanter

le cantique de Jéhovah, sur un sol étranger? "Terre patriarcale de

Jérusalem, s'écriait le Psalmiste, si jamais je t'oublie, que ma main

droite se dessèche! Que ma langue reste collée à mon palais si je cesse

de penser à toi; si tu n'es plus la première de mes joies!"

Le psaume s'achève en paroles imprécatoires. Nous nous interdisons de

les reproduire; nous ne sommes plus du Testament Ancien, qui tolérait la

loi du talion: "Oeil pour oeil, dent pour dent." Nos lèvres, purifiées

par le feu de la charité chrétienne, ne profèrent point de haine.

Haïr, c'est prendre le mal d'autrui pour but et s'y complaire. Quelles

que soient nos douleurs, nous ne voulons point de haine à ceux qui nous

les infligent. La concorde nationale s'allie, chez nous, à la fraternité

universelle. Mais au-dessus du sentiment de l'universelle fraternité,

nous plaçons le respect du droit absolu, sans lequel il n'y a pas de

commerce possible, ni entre les individus, ni entre les nations.

Et voilà pourquoi, avec saint Thomas d'Aquin, le docteur le plus

autorisé de la théologie chrétienne, nous proclamons que la vindicte

publique est une vertu.

Le crime, violation de la justice, attentat à la paix publique, qu'il

émane d'un particulier ou d'une collectivité, doit être réprimé. Les

consciences sont soulevées, inquiètes, à la torture, tant que le

coupable n'est pas, selon l'expression si saine et si forte du

langage spontané, remis à sa place; c'est rétablir l'ordre, rasseoir

l'équilibre, _restaurer la paix sur la base de la justice_.

La vengeance publique ainsi comprise peut irriter la sensiblerie d'une

âme faible; elle n'est pas moins, dit saint Thomas, l'expression, la loi

de la charité la plus pure et du zèle qui en est la flamme. Elle ne se

fait pas de la souffrance une cible, mais une arme, vengeresse du droit

méconnu. ...................................................

Le chef de l'une de nos plus nobles familles m'écrivait: "Notre fils,

du 7e de ligne, est tombé; ma femme et moi en avons le coeur brisé;

cependant, s'il le fallait, nous le redonnerions encore."

Un vicaire de la capitale vient d'être condamné à douze ans de travaux

forcés. On me permet d'aller dans sa cellule l'embrasser et le bénir:

"J'ai, dit-il, trois frères au front; je crois être ici pour avoir aidé

le plus jeune--il a dix-sept ans--à rejoindre ses aînés; une de mes

soeurs est dans une cellule voisine, mais, j'en remercie le bon Dieu, ma

mère ne reste pas seule; elle nous l'a fait dire; d'ailleurs, elle ne

pleure pas."

N'est-ce pas que nos mères font songer à la mère des Macchabées?

Que de leçons de grandeur morale! Ici même et sur le chemin de l'exil,

et dans les prisons et dans les camps de concentration, en Hollande et

en Allemagne!

Pensons-nous assez à ce que doivent souffrir ces braves qui, depuis le

début de la guerre, au lendemain de la défense de Liège et de Namur ou

de la retraite d'Anvers ont vu leur carrière militaire brisée et rongent

leur frein; ces gardiens du droit ou de nos franchises communales, que

leur vaillance a réduits à l'inaction!

Il y a du courage dans l'élan; il n'y en a pas moins à le contenir. Il y

a même plus de vertu, parfois, à pâtir qu'à agir.

Et ces deux années de soumission du peuple belge à l'inévitable? cette

ténacité profonde qui faisait dire à une humble femme, devant laquelle

on discutait la possibilité d'une prochaine conclusion de la paix: _Oh!

pour nous, il ne faut rien presser; nous attendrons encore!_ Comme tout

cela est beau et plein d'enseignements pour les générations à venir!

Voilà ce qu'il faut voir, mes Frères: la magnanimité de la nation dans

le sacrifice, notre universelle et persévérante confraternité dans les

angoisses, dans les deuils, et dans la même invincible espérance; voilà

ce qu'il faut regarder, pour estimer à sa valeur la patrie belge.

........................................................

La date prochaine du premier centenaire de notre indépendance doit

nous trouver plus forts, plus intrépides, plus unis que jamais.

Préparons-nous y dans le travail, dans la patience, dans la fraternité.

Lorsque, en 1930, nous remémorerons les années sombres de 1914-1916,

elles nous apparaîtront les plus lumineuses, les plus majestueuses, et,

à la condition que nous sachions dès aujourd'hui le vouloir, les plus

heureuses et les plus fécondes de notre histoire nationale.

_Per Crucem ad lucem_; du sacrifice jaillit la lumière!

Les protestations du Cardinal auprès du Gouverneur général.

NOTE

_Avec le même courage qu'il avait adressé en 1914 le premier

réquisitoire contre les crimes allemands, et plaidé à Rome la cause de

la Belgique opprimée, le cardinal Mercier entreprit, aux jours lugubres

qui ont marqué la fin de l'année 1916, de sauver ses compatriotes de la

déportation vers les usines de l'Allemagne et ses fronts de bataille. On

retrouvera ici quelques extraits des lettres épineuses qu'il adressa,

dans ce but, aux autorités allemandes à Bruxelles, principalement au

gouverneur général von Bissing._

_La première est du 19 octobre; le cardinal rappelle en termes sévères

les promesses faites antérieurement, de n'astreindre les Belges ni aux

prestations militaires, ni aux travaux forcés_:

Malines, le 19 octobre 1916.

Monsieur le Gouverneur Général,

Mille et un jours en prison à Berlin · 第 12 / 13 段