--A quelle heure partons-nous? demande-t-il.

--Que voulez-vous dire?

--Oui, à quelle heure partent les bateaux? J'oublie si c'est cet

après-midi ou ce soir...

--Je ne sais, monsieur, à quels bateaux vous voulez faire allusion.

--Je fais allusion, dit-il, aux bateaux qui doivent nous conduire en

Angleterre.

La Hollande a été, durant toute la guerre, un pays littéralement couvert

d'espions allemands. Nous le savions, car à l'hôtel de Rotterdam où

j'avais logé pendant quelques semaines des personnages sympathiques

trouvaient toujours moyen, sous un prétexte quelconque, de lier

conversation avec moi. J'avais été prévenu lors de ma première visite au

Consulat.

A la première question de mon interlocuteur, je fus sur le point de

tomber dans le piège. J'allais lui donner le renseignement recherché,

quand un soupçon vint me couper la parole.

A sa dernière question je répondis, faisant mine de me départir d'un

secret:

--Exactement dans une semaine, à 6 heures du matin.

--C'est ce que j'avais cru comprendre! ajoute mon Anglais truqué.

Je n'eus plus de doute, j'avais affaire à un espion.

Ce jour-là, le 30 juin, tous les voyageurs munis d'une autorisation

filaient dans un train vers Koek Van Holland où nous arrivions à sept

heures du soir. Cinq bateaux passagers nous attendaient au quai. Nous

nous embarquons. A quand le départ? sera-ce dans la soirée ou dans la

nuit? Tout le inonde l'ignore, même--à ce qu'on affirmait--les officiers

du bord.

La nuit du samedi au dimanche, la journée du dimanche, la nuit suivante

s'écoulèrent sans que nous bougions. Un message radiographique seul

pouvait nous détacher de Hollande. Apparemment le message vint, car

à onze heures, lundi, nous sortions de la Meuse sans tambours ni

trompettes. Le convoi de cinq vaisseaux, portant des milliers de

passagers de tous âges et de toutes conditions, fit le quart au nord et

s'avança lentement en longeant de très près la côte de Hollande jusqu'à

Sheveningen. A ce point, le quart à gauche, donc à l'ouest, nos

vaisseaux mettent le cap sur la côte anglaise. Nous étions à peine

sortis des eaux côtières de Hollande lorsque soudainement un nuage de

fumée se dessina à l'horizon en avant de nous.

Qu'est-ce? Nous l'ignorions. N'était-ce pas une escadre allemande?

Le doute fut vite dissipé. Ce point noir, d'abord imperceptible, qui

grossissait en s'avançant sur nous, c'était le convoi parti d'Angleterre

le matin qui rentrait dans les eaux Hollandaises.

Quel spectacle s'offrait à nos regards!--Vingt-quatre bâtiments disposés

sur trois lignes fendaient les ondes, vomissant une épaisse fumée. Au

centre précédé d'un hardi croiseur venaient les sept vaisseaux chargés

de passagers, de chaque côté huit lévriers de la mer, navires de type

particulier sillonnaient la surface dans toutes les directions, comme à

la recherche d'un gibier ennemi à dévorer.

Et après un beau désordre apparent, des échanges de signaux, quelques

courses à droite à gauche, une affaire de trois minutes, la situation

s'était de nouveau éclaircie: sept vaisseaux longeaient la côte de

Hollande en sécurité; les navires de guerre, dix-sept, avaient fait

volte-face et l'imposant convoi, modelé sur le dernier, entreprenait le

passage de la zone la plus dangereuse de la Mer du Nord.

Tout alla bien jusqu'à deux heures après-midi. Mais alors un champ

de mines était signalé, quelques-unes, non complètement submergées,

laissaient percer à la surface leur tête ressemblant à un chapeau de

feutre noir.

Et les croiseurs et les torpilleurs s'en donnaient. Les merveilleux

artilleurs pointaient leurs canons, tiraient, puis faisaient feu jusqu'à

ce qu'une formidable explosion de la mine, lançant une colonne d'eau

vers le ciel vint nous indiquer que le but était atteint.

Feu roulant pendant une heure! Nous avions traversé le champ de mines

fraîchement pondues, sans encombres, et nous filions à bonne allure vers

l'Angleterre, dont nous aperçûmes les phares vers 9 heures du soir.

Nous étions à l'embouchure de la Tamise; la nuit tombait.

De toutes les bouches s'échappaient des paroles d'admiration à l'endroit

de ce merveilleux service de protection, poussé sur toutes les mers

du globe, sans relâche, sans répit par l'intrépide marin de la Grande

Bretagne.

Nous allions franchir la ligne de réunion de deux phares puissants qui

marquaient la fin de la mer fréquentée par les pirates. Les dix-sept

vaisseaux de guerre, comme dans un geste d'affection s'étaient

rapprochés des nôtres, oh! très près!

Ils échangèrent quelques signaux, puis, prestement, silencieusement ils

firent demi-tour et disparurent vers le large, vers la haute mer, dans

la nuit, vers une autre mission de protection et d'humanité, chacun de

ces braves matelots emportant avec lui l'hommage de notre reconnaissance

émue et de notre admiration non mitigée.

Le 2 juillet, nous arrivions en Angleterre, et l'inspection de mes

bagages, qui m'inspirait des craintes sérieuses à cause de certaines

pièces écrites que j'avais apportées avec moi d'Allemagne, fut des plus

simples. Le bureau d'inspection de Gravesend, où j'eus l'avantage de

rencontrer quelques-uns des principaux employés, se montra excessivement

conciliant et accommodant à mon égard. On ne voulut pas retarder mon

voyage vers Londres, et l'on me promit de me faire tenir le lendemain,

par l'entremise du Haut Commissaire canadien, tous les papiers,

documents, lettres, dont j'avais une malle complètement remplie, et ils

tinrent parole.

Durant mon séjour de quatre semaines à Londres, en juillet (1918), je

tiens à faire mention de trois événements dont le souvenir restera

profondément gravé dans ma mémoire.

Le premier est, naturellement, la gracieuse invitation que j'ai reçue de

Sa Majesté le Roi de me rendre auprès de lui, au palais de Buckingham.

Le jour fixé, à midi, j'eus le très grand honneur d'être reçu par Sa

Majesté avec une courtoisie, une bienveillance qui m'ont profondément

touché. Je ne pus m'empêcher de remarquer, toutefois, dans les traits

de sa figure, la trace des anxiétés et des inquiétudes auxquelles le

souverain avait été en proie au cours de ces dernières années.

C'était au moment de cette nouvelle et terrible offensive des Allemands

en Champagne. Cette offensive,--nous l'ignorions alors tout en

l'espérant,--devait être le signal de la contre-offensive qui devait

conduire les Alliés de succès en succès jusqu'à la culbute définitive de

l'Allemagne.

En prenant congé de Sa Majesté je lui demandai la permission de lui

exprimer, de la part de ses sujets canadiens-français en particulier,

des voeux et des souhaits à l'occasion de son 25ième anniversaire de

mariage célébré la veille à la Cathédrale Saint-Paul.

C'est vers ce temps-là qu'il me fut donné de revoir, après quatre années

de séparation, mon beau-fils, officier dans l'armée belge, qui avait

obtenu, en Flandre, un congé pour venir me rencontrer en Angleterre.

J'avais moi-même, en passant de Hollande en Angleterre, été accompagné

par le second fils de ma femme qui avait, au risque de sa vie, franchi

la barrière électrique qui séparait la Belgique de la Hollande dans le

but d'aller prendre du service dans l'armée belge. Ces deux frères,

séparés depuis quatre ans, se rencontrèrent dans une salle d'hôtel à

Londres, et quelques jours plus tard, l'aîné repartait pour le front de

bataille, emmenant avec lui son jeune frère.

Enfin, quelques jours avant de prendre passage à bord du transatlantique

pour rentrer dans mes foyers, je recevais du Général Turner l'invitation

de visiter les camps de Frencham Pond et de Bramshot.

A Frencham Pond nous pouvions voir les troupes récemment débarquées

du Canada. Elles subissaient, à cet endroit, le premier degré

d'entraînement et de formation militaire. Elles étaient ensuite

transférées à Bramshot où leur instruction militaire est parachevée.

A ces deux endroits, il me fut donné d'adresser la parole aux troupes

canadiennes et aussi d'admirer leur belle tenue qui a soulevé, en

Angleterre et en France, l'admiration universelle.

Ce jour que j'ai passé au milieu de nos officiers canadiens et de nos

soldats, restera comme l'un des plus beaux de mon existence.

Je n'oublierai jamais l'impression causée par la marche du l0ième

régiment de réserves (canadiennes-françaises) devant le colonel

Desrosiers. On ne pouvait être témoin de ce défilé sans sentir courir

dans tout son être un frisson d'enthousiasme et d'admiration.

Je me suis efforcé de faire part à nos soldats, dans l'un et l'autre

camp, de nos sentiments d'orgueil et de notre gratitude, et je leur

ai promis, d'apporter avec moi au peuple canadien, le message que je

croyais lire sur chacune de leurs figures, et que l'on pourrait ainsi

traduire: Courage, patience et confiance en la victoire.

Les exploits de tous ces braves canadiens, au moment où nous écrivons

ces lignes, ont été couronnés de succès, et l'histoire de notre pays

entourera les noms de ceux qui nous reviendront, comme de ceux qui

seront tombés au champ d'honneur, d'une auréole de gloire immortelle.

Chapitre XXXII

LE MILITARISTE ET LE MILITARISÉ

Pour bien comprendre la mentalité de la nation allemande, il faut jeter

un coup d'oeil rétrospectif sur son histoire militaire.

L'Empire d'Allemagne, c'est la Prusse de 40 millions d'habitants, puis

quelques petits royaumes: la Bavière, la Saxe, le Wurtemberg, et enfin,

une quantité de petits états de moindre importance qu'elle s'était

adjoints, en 1871.

En 1864, la Prusse faisait une campagne victorieuse contre le Danemark

et lui enlevait les duchés de Schleswig et de Holstein; en 1866,

elle est encore victorieuse contre l'Autriche; et en 1870, par suite

d'intrigues diplomatiques éminemment astucieuses, qui lui assuraient la

neutralité des grandes nations européennes, elle faisait, au moyen d'une

falsification de dépêches, naître le conflit franco-germanique.

Elle entraîna les autres états allemands jusque sous les murs de

Paris, et fonda, à Versailles, au lendemain de la victoire, l'Empire

germanique, 26 états avec le roi de Prusse comme empereur.

Elle était à l'apogée de la gloire. Bismark et Von Moltke, l'un

politique et l'autre militaire, devenus demi-dieux par la conclusion

d'un traité qui arrachait à la France deux provinces et cinq milliards

d'indemnité s'imposaient à la vénération universelle du peuple allemand.

Le sens artistique et l'idéalisme qui avaient comme imprégné l'âme

allemande, pendant des siècles, jusqu'à nos jours, et même, ce qui

paraît un peu invraisemblable, avait persisté sous le règne de Frédéric

II et de ses successeurs, firent place à cet esprit positiviste naissant

et ultra-militariste.

Bismark avait dit: "La force prime le droit." "On n'a de droits que ceux

que la force autorise." Ces principes et ces maximes avaient fait leurs

preuves d'une manière éclatante, en 1864, en 1866, en 1870.

Désormais, pour l'Empereur et son entourage, quelques centaines de mille

officiers, la guerre devenait un élément, un agent, l'artisan principal

de la grandeur nationale.

Cet esprit dominant chez les grands, il fallait le faire pénétrer dans

la masse du peuple. La littérature, les sciences, les arts, furent mis

à contribution dans ce travail d'éducation nouvelle; et pardessus tout,

l'école et la législation.

Un éminent écrivain français a dit, au sujet de ce système d'éducation

tudesque, une phrase lapidaire: "On nous a fait entendre que ce sont les

_privat-docent_ qui ont gagné la bataille de Sedan...."

Les vétérans de la guerre de 1870 deviennent alors autant

d'éducateurs de la génération qui pousse. On conduit les enfants aux

musées--militaires--et on leur fait voir les drapeaux et les canons

pris à l'ennemi. Le vieil officier, indiquant ces trophées à ses deux

petits-fils, leur demande--"Quel est notre ennemi?..."--"La France!

répondent les petiots."--"Nous les avons vaincus, n'est-ce pas?"

"Oui!"--"Et nous vaincrons ainsi tous nos ennemis présents et à

venir!..."--"Oui!"--"Allez! Vous êtes de bons enfants du Vaterland",

disait, avec un geste bénisseur, le vieux vétéran botté.

Tous les livres de lecture dans les écoles sont exclusivement composés

de narrations guerrières, de charges de cuirassiers, de citadelles et de

redoutes prises d'assaut, de rencontres épiques et flamboyantes à l'arme

blanche... Et en conclusion du tout, il est dit que la gloire des armées

allemandes a ébloui l'univers. On malaxe ces jeunes intelligences: on

les militarise à l'extrême limite de leurs aptitudes.

Et si quelqu'un élève trop la voix contre le _sanctus sanctorum_, la

haute caste privilégiée, née de Bismark, de Von Moltke, on lui impose

silence. Germania n'est-elle pas, comme Pigmalion, entourée d'ennemis

qui s'apprêtent à fondre sur elle?--Donc, il faut être prêt pour la

défense. Tout ce qui se fait, l'énorme mécanisme des casernes et

des usines à munitions, ne doit servir qu'à se protéger. Contre

qui?...--Contre un monde d'ennemis, spectre que la presse pangermaniste

agite devant les populations frappées de terreur. Pour la masse, la

prochaine guerre ne sera qu'une guerre défensive.

Toutefois cette caste militaire et civile,--qui peut compter un

demi-million d'adultes,--tout en s'évertuant à donner le change sur ses

véritables intentions, à tromper le bas peuple et les étrangers, se

réclame de Bismark. On en a fait le grand héros national. Mais que dit

Bismark?... "La force prime le droit", d'abord. Et ensuite: "La guerre

est la négation de l'ordre". Pourquoi dit-il ceci? Tout le monde le

sait: c'est un lieu commun. Attendez. L'Homme de fer a un but. Lisez

plus loin: "Le moyen le plus efficace de forcer la nation ennemie à

demander la paix, c'est de dévaster son territoire et de terroriser la

population civile..."

Cette nouvelle théorie, née des succès remportés en 1870, au moyen des

procédés de destruction mis alors en honneur ne rencontre que peu ou

point d'objections en Allemagne.

C'est monstrueux, mais c'est ainsi. Les disciples de Bismark ayant

élaboré toute une théorie de justification à propos des actes et des

paroles les plus condamnables du fameux chancelier, le bon peuple

allemand, d'abord un peu scandalisé, s'est laissé faire une douée

violence. Peuple bonasse en somme, il s'est laissé bercer et porter

sur cette vague militariste qui déferlait jusqu'aux endroits les plus

reculés du territoire.

Pour la haute bureaucratie militariste et administrative, cette énorme

préparation militaire de quarante années était destinée à rendre

l'Allemagne maîtresse de l'Univers; pour la masse du peuple, c'était un

instrument de défense et de protection. Celle-là cachait à celle-ci ses

sinistres desseins, et les rares esprits clairvoyants qui, du milieu du

peuple lisaient dans le jeu des meneurs de l'Empire, se gardaient bien

de faire des objections ou de demander des raisons; on est gouverné ou

on ne l'est pas... Et ils étaient gouvernés!

Et d'ailleurs, pourquoi se troubler la conscience? Ce système n'avait-il

pas fait ses preuves en 1870? Ces deux provinces, ces cinq milliards

extorqués à la France, n'était-ce pas là deux causes déterminantes

du formidable essor commercial et industriel qui assurait au peuple

allemand la prépondérance sur tous les marchés du monde?

Le militarisme intensif était devenu religion d'état. Les philosophes,

les littérateurs, les historiens, ayant donné dans le mouvement, les

savants ne pouvaient manquer d'avoir leur tour. Chaque découverte dans

le domaine de la mécanique, de l'optique, de la chimie surtout, est

soigneusement étudiée, par son auteur lui-même, au point de vue spécial

de son utilité pratique dans l'oeuvre de destruction de la vie humaine

et de la propriété.

Les oeuvres d'art également portent l'empreinte de l'atmosphère

ambiante; les bronzes équestres et "kolossaux", reproduisant, pour en

faire l'admiration du peuple, le galbe de tous les Hohenzollern passés,

présents et futurs, ornent les parcs et les avenues de toutes les villes

de l'Empire, sans oublier Strasbourg et Metz.

Et l'on descend même au cabotinage le plus vulgaire; ne voit-on pas

un jour, la fille unique du Kaiser, s'exhiber en costume,--assez

collant,--de hussard de la Garde, ou de la mort, pendant que son auguste

père pérore sur le thème de la _Poudre sèche_.

Un jour, sur ses domaines, à l'époque de la moisson, se promenant en

veston et en souliers plats, il se sent pris d'une folle admiration à

l'aspect des millions d'épis dorés:--"Cela me rappelle, dit-il, les mers

de lances de mes uhlans."

Une autre fois, au cours d'une randonnée qui l'avait amené tout près

de la frontière française, entouré d'adulateurs et de flagorneurs aux

uniformes resplendissants, le grand Cabotin couronné, se plante sur ses

éperons, bien en face de la frontière, tire son épée à demi puis la

rentre avec fracas, en laissant échapper cette parole mystérieuse et

formidable;--"On a tremblé en Europe!"--Puis il éclate de rire.

Venons-en maintenant à la décade précédant la guerre mondiale:

L'Allemagne rejette la proposition anglaise de limiter de part et

d'autre l'armement naval, enfin de faire une halte.--Convaincue à

ce moment, que son immense machine militaire était non-seulement

invincible, mais irrésistible dès le premier choc, elle s'applique

fiévreusement à se rendre également intangible du côté de la mer, en

donnant un essor inouï à sa construction navale.

Tout est prévu en cas de conflit: l'Angleterre sera tenue en respect,

peu importe par quel moyen, l'alliance franco-russe sera annihilée

en quelques semaines, et ce sera l'affaire de quelques jours

supplémentaires, pour assurer à l'Allemagne la domination continentale.

De là à l'hégémonie universelle, il n'y aurait plus qu'un pas.

Voilà ce que ruminait la caste militaire: c'est-à-dire le Kaiser,

le Kronprinz, et les 400,000 à 500,000 officiers, fonctionnaires et

civils,--tous rudement bottés et éperonnés,--recrutés dans la noblesse,

la haute société, les professions, et le peuple instruit.

La foule, elle, la masse, s'endormait chaque soir convaincue que des

ennemis s'apprêtaient à fondre sur elle sournoisement.

La grande préoccupation du gouvernement de 1908 à 1914, a été de faire

éclater la guerre sans que l'Allemagne parût l'avoir provoquée.

Mais, comme nous le répétait si souvent ce brave Suisse, M. Hintermann,

interné avec nous, les finesses allemandes sont cousues de gros fil

blanc. Et tout l'agencement des événements qui ont précédé l'invasion de

la Belgique quelque astucieux qu'il soit, n'empêchera pas l'histoire de

"rapporter" contre Guillaume Hohenzollern et son entourage, un verdict

de culpabilité.

L'entrevue de Postdam, du 5 juillet 1914, à laquelle assistait le Kaiser

et les délégués de l'Autriche; l'ultimatum à la Serbie; le refus de

l'Autriche d'accepter la réponse si satisfaisante, et si conciliatrice

de la Serbie, et cela, ostensiblement, sans consultation préalable avec

l'Allemagne,--tout n'était-il pas effectivement décidé depuis le 5

juillet?--le rejet par l'Allemagne de la proposition de conférence faite

par Sir Edward Grey, ministre des Affaires Étrangères d'Angleterre,

les hésitations, les faux-fuyants de M. Von Jagow, devant M. Cambon,

l'ambassadeur de France; l'entrée en Belgique de troupes allemandes, le

31 juillet, dans la nuit, c'est-à-dire deux jours avant l'ultimatum de

Guillaume au roi des Belges; les correspondances télégraphiques avec

le Czar de Russie et le roi Georges V: tout enfin, porte à sa face

l'empreinte de la duplicité.

Des artisans ténébreux du complot et du meurtre de Sarajevo, l'histoire

impartiale parlera plus tard...

La masse de la population allemande, mise en possession de ces faits

historiques, débarrassés de tout camouflage pangermaniste, n'hésitera

pas,--et déjà, au moment où nous écrivons ces lignes, il est évident

qu'elle n'hésite pas,--à se dresser comme formidable accusatrice

des auteurs véritables de la guerre de ceux qui ont été cause de

l'aberration collective de la nation.

La fuite en Hollande de la famille impériale et des hauts officiers ne

les soustraira pas à l'exécration du peuple allemand. Quel châtiment

plus exemplaire en effet, et plus amer à la fois que celui infligé à un

souverain par ses sujets!

Une partie de ce peuple laborieux et frugal s'est sans doute laissée

tromper par ses gouvernants qui lui parlaient de politique défensive;

une autre partie a cédé à l'appas du lucre, de la rapine, de la

conquête; quelques-uns d'entre eux se sont peut-être,--faiblesse

humaine,--laissés éblouir par des visions de domination mondiale, mais

nous voulons croire que la grande majorité a été un instrument aveugle

dans la main de militaristes ambitieux.

Les nations alliées ont remporté une victoire complète, décisive,

définitive. La dernière tête de l'hydre du militarisme semble avoir été

abattue.

Puisse maintenant la paix être à jamais restaurée parmi les hommes de

bonne volonté!

Pour qu'elle le soit, il faudra que le drapeau arboré sur la

civilisation par la ligue des nations, porte dans ses plis les mots:

Justice et Magnanimité!

Justice, c'est-à-dire châtiment pour les coupables, les criminels, les

auteurs de la boucherie et de la dévastation.

Justice, c'est-à-dire restitution et réparation...

Justice, c'est-à-dire indemnité aux millions de femmes et d'enfants

privés de leur soutien.

Pourquoi, dira-t-on, faut-il ici parler de magnanimité?

Est-ce que tout le peuple de l'Allemagne et des pays alliés à

l'Allemagne ne mérite pas la plus sévère condamnation?

Je ne fais ici, en prononçant ce mot de magnanimité, que refléter la

pensée exprimée par les chefs des trois grands pays alliés au lendemain

de l'armistice,--: Lloyd George, Clemenceau et Wilson.

C'est que, comme le déclarait le 4 juillet dernier à la salle

Westminster à Londres, M. Winston Churchill: "Nous sommes liés par les

principes que nous avons professés et pour lesquels nous combattons. Ces

principes nous permettront de demeurer sages et justes dans la victoire

qui doit être, qui sera nôtre."

"Et quelque grande que soit cette victoire, ces mêmes principes

protégeront la nation allemande. Nous ne pourrions traiter l'Allemand

comme il a traité l'Alsace-Lorraine ou la Belgique ou la Russie, ou

comme il nous traiterait tous s'il en avait le pouvoir."

C'est que la population d'un pays se recrute pour plus de la moitié chez

les femmes et les enfants et qu'on ne saurait, sans descendre au niveau

des méthode employées, en Belgique par exemple, faire la guerre à la

propriété, aux femmes, aux enfants.

Il restera à la justice un champ d'opération encore assez vaste si elle

se contente d'atteindre les auteurs conscients de la plus horrible

guerre de l'histoire, comme aussi des actes inhumains et contraires aux

lois internationales qui au cours des quatre dernières années ont à tant

de reprises soulevé la conscience universelle.

FIN

APPENDICE

_L'auteur a pensé que les lecteurs de la narration qui précède lui

sauraient gré de mettre sous leurs yeux quelques pages extraites des

Lettres de l'éminent cardinal Mercier, de Belgique. Il n'a qu'un regret,

c'est celui de ne pouvoir reproduire ici en entier ces documents qui

forment dans leur ensemble un monument "plus durable que l'airain"._

_Au sein de la petite Belgique opprimée et indomptable, le grand

Archevêque a été le symbole de la résistance nationale._

_Il a osé presque TOUT dire aux envahisseurs; à maintes reprises

il s'est dressé contre leurs infamies politiques, militaires,

administratives; il est resté debout devant les menaces de Von Bissing,

de Von Huene, de Von der Golfs._

_L'insolente autocratie de ceux-ci a hésité, a reculé devant la

troublante majesté d'honneur, de justice et de vérité de celui-là._

H. B.

EXTRAITS

DE LA

Lettre pastorale du Cardinal Mercier "Patriotisme et Endurance"

NOTE

Mille et un jours en prison à Berlin · 第 11 / 13 段