La deuxième journée, l'officier entra dans une grande colère et plaça un

sous-officier à sa porte pendant son absence. On ne fut pas rebuté pour

si peu.

Comme j'ai tenté de l'expliquer antérieurement, la partie de la prison

que nous habitions était triangulaire. A sept heures, le soir, un

sous-officier commençait à fermer les portes: il fermait d'abord un côté

du triangle, s'engageait ensuite, après avoir doublé l'angle, dans

le second côté. C'est à ce moment qu'un des prisonniers occupant une

cellule au troisième côté, encore ouvert, venait subrepticement avec

la fameuse clef ouvrir une porte, donner la clef à l'occupant, et

retournait en toute hâte à sa cellule. Tout cela se faisait assez

vivement et sans que le sous-officier qui fermait les portes à clef pût

s'en apercevoir. Il terminait le troisième côté du triangle, il croyait

alors que tout le monde était enfermé, puis il disparaissait de la

prison.

C'est durant les heures de la soirée ou de la nuit que le prisonnier

anglais, porteur du Daily Télégraph et muni de la clef, parvenait à

glisser sa copie de nouveau, sur le pupitre de l'officier qui occupait

une chambre au bout du corridor. Il revenait à sa cellule et sa porte

restait toute la nuit dans cet état. Le matin, le sous-officier

commençait à ouvrir les portes, en rebroussant le chemin qu'il avait

fait la veille au soir, invariablement. Le même prisonnier, sortant de

sa cellule le matin, se hâtait vers le côté du triangle encore enfermé,

recevait la clef de celui qui avait fait l'opération nocturne, donnait

un coup à la serrure, revenait à sa cellule, en sorte que, lorsque le

sous-officier arrivait au dernier côté du triangle, il trouvait toutes

les portes encore fermées!

Ce stratagème dura une dizaine de jours et amusa tous les autres

prisonniers de la Stadvogtei plus que je ne saurais le dire. L'officier

prit toutes les mesures imaginables pour pincer le coupable, mais,

heureusement, n'y parvint jamais. Lorsqu'on put constater qu'une

sentinelle était placée en permanence à la porte de l'officier durant la

nuit, force fut au propriétaire de la clef d'abandonner la fumisterie.

La Turquie fut notablement représentée à la Stadvogtei pendant une

couple d'années. Il s'agit ici de deux Turcs: un nommé Raschid et

l'autre Tager.

Raschid était un jeune homme, il pouvait avoir 35 ans. Il habitait une

cellule à l'étage supérieur et était en claustration. On l'avait coffré

parce que, lors de son passage en Allemagne, il avait manifesté ses

sympathies trop ouvertement pour la France. Tout comme M. Tager, il

avait reçu une éducation française et avait vécu à Paris un grand nombre

d'années. Ce pauvre Raschid, au secret tout le jour, n'avait pas reçu

la permission de lire ou de fumer, mais plusieurs d'entre nous, mis

au courant de sa grande misère, parvinrent à lui passer des livres

français, des cigarettes et aussi de la nourriture. Le professeur Henri

Marteau, célèbre violoniste, était particulièrement touché des malheurs

de Raschid et le grand artiste, qui avait reçu la permission de jouer

dans sa cellule, située dans les derniers temps de sa captivité au côté

opposé du triangle où demeurait Raschid, se prêtait de bonne grâce

chaque soir à tirer de son instrument de merveilleux accords pour

soulager l'âme du pauvre Turc au secret.

Une nuit, j'étais appelé auprès de Raschid: il était fort malade. Et

comme je causais avec lui en français, je pus obtenir beaucoup de

renseignements, sans que le sous-officier y entendît goutte.

Raschid se croyait oublié entièrement par les autorités militaires. A

cette époque-là, il avait été renfermé plus de quatre mois et n'avait

jamais été capable d'obtenir une raison quelconque de ce traitement

inhumain.

Cinq mois environ après sa claustration, il fut conduit au bureau du

général Von Kessel, commandant en chef dans les Marches de Brandebourg.

Raschid, avec qui je causais le lendemain de cette entrevue, me relatait

les incidents de sa conversation avec le grand général. Von Kessel

lui avait annoncé qu'il serait libéré bientôt, qu'il repartirait par

l'express des Balkans à destination de Constantinople. Il lui posa entre

autres la question suivante:

--Depuis combien de temps êtes-vous à la prison?

--162 jours, répondit Raschid.

--Combien de temps avez-vous été au secret? répartit le général.

--162 jours.

Éclat de rire du général.

--162 jours! s'exclama-t-il, mais comment cela se fait-il?

--Je l'ignore, répondit Raschid.

--Voilà qui est curieux! voilà qui est curieux! voilà qui est curieux!

dit à trois reprises le commandant en chef prussien.

Sans plus amples renseignements, il renvoya Raschid à la prison. Enfin,

quelques jours plus tard, Raschid nous quittait pour un monde meilleur.

On l'avait oublié!

Quant à M. Tager, c'était un homme d'environ 50 ans qui était venu à

Berlin, muni d'un sauf-conduit du ministre allemand en Suisse. Il devait

retourner en France, à Paris où il demeurait, mais un beau matin il

était appréhendé, on l'amena à la Stadvogtei et il ignora lui-même,

durant toute sa captivité qui se prolongea durant des mois, quel était

le motif de son internement. Pour ma part, je n'en vois pas d'autre que

ses sentiments francophiles.

Un jour, on lui annonça qu'il quitterait la prison pour un camp

d'officiers français. Le jour de son départ avait été fixé au 7 décembre

1915. Durant son court (?) séjour, quelques mois parmi nous, M. Tager

avait conquis l'estime de tous les prisonniers de nationalité anglaise.

J'étais le seul cependant à qui il se soit ouvert d'une confidence, à

son sujet. Il m'avait appris un jour, sous le sceau du plus grand secret

qu'il était _Grand Rabbi du Turkestan_. A. juger par la façon dont

il prononçait ces mots, on aurait pu croire que ce titre, en pays

mahométan, équivalait à celui de Lord, en Angleterre. Il me supplia de

n'en desserrer les dents à qui que ce soit.

Toutefois, les Anglais s'étaient réunis dans une cellule et avaient

décidé de lui offrir un déjeûner à la prison le jour de son départ.

Offrir un déjeûner à la prison, quelle entreprise formidable!

Le jour convenu, une table était préparée à ma cellule pour

une quinzaine de couverts. Les assiettes,--ai-je besoin de le

dire?--étaient fort rapprochées l'une de l'autre. A une heure, trois

d'entre nous se détachent et vont quérir M. Tager qui ne sait du tout

comprendre ce dont il s'agit.

Avant le déjeûner, j'avais fait part à mes collègues anglais de mon

intention de leur révéler, au moment des toasts, que notre hôte, M.

Tager, était Grand Rabbi du Turkestan, et bien que cette appellation fut

du grec pour moi comme pour ceux qui m'écoutaient, je ne manquai pas de

persuader à chacun de faire à cette déclaration un accueil enthousiaste,

enfin toute une démonstration.

Le déjeûner tirait à sa fin, lorsque je me levai pour proposer la

santé de M. Tager. Je ne pus terminer mes remarques sans prévenir mes

auditeurs que j'allais faire éclater une sensation au milieu d'eux:

j'annonce solennellement qu'il était de mon devoir, malgré la modestie

bien connue de M. Tager, de faire connaître un de ses titres au respect

et à l'admiration universels. "M. Tager, dis-je, est _Grand Rabbi du

Turkestan_, ce qu'il nous a toujours caché."

Là-dessus, tout le monde se lève: grand tapage, des bravos, et selon

l'usage antique et solennel, l'un d'entre nous attaque, le _For he is

a jolly good fellow_. Nous avions à peine fini de chanter la première

partie que le sous-officier Hufmeyer fait irruption dans ma cellule et

nous impose silence. Il était trop tard, nous avions donné cours à notre

enthousiasme pour M. Tager.

Il n'y a pas seulement Liebknecht qui ait attiré sur lui les foudres de

l'autorité militaire, en 1915, 1916 et 1917.

Je ne saurais oublier le spectacle pathétique de ce brave vieillard qui

fut interné avec nous pendant bien des mois: c'était le professeur

Franz Mehring, âgé de 71 ans. En avril 1915, Mehring avait lancé une

proclamation en faveur de la paix immédiate. Cette proclamation portait

non-seulement sa signature mais encore celle de Rosa Luxembourg et de

Ledebour. Cela suffit pour lui faire goûter un peu de la Stadvogtei.

Mehring était, comme Borchardt, du groupe Spartacus. Très érudit,

fin causeur, il nous fit passer avec lui des heures intéressantes,

inoubliables. Ces noms de Mehring et de Borchardt, dont je n'avais gardé

qu'un faible souvenir, ont pris une importance considérable depuis la

révolution en Allemagne. Mehring resta quelque temps avec nous puis

fut libéré. Il fut, par la suite, candidat au siège laissé vacant par

Liebknecht à Postdam, où il fut défait, mais quelque temps après, sa

candidature fut plus heureuse dans une division électorale de la Diète

de Prusse. Il y fut élu par une grande majorité et il siège encore

aujourd'hui au Parlement.

Chapitre XXX

UN SOUS-OFFICIER ALSACIEN

J'ai déjà parlé, dans un chapitre précédent, d'un officier de la

Kommandantur du nom de Wolff. C'était un Juif allemand qui donnait des

points aux Prussiens. Il portait force décorations parmi lesquelles on

pouvait distinguer l'emblème d'un ordre de Turquie qui se portait en

plein abdomen! Nous nous sommes souvent moqués, entre nous, de ce

bedonnant officier, précédé d'un croissant quelconque à l'ombilic.

Je désire relater ici un incident, auquel il a été mêlé.

Chaque mardi et chaque vendredi, durant ma dernière année de captivité,

j'avais la permission, comme on le sait, d'aller faire une promenade

au Tiergarten en compagnie d'un sous-officier de la prison. On évitait

soigneusement de désigner, pour m'accompagner, un sous-officier alsacien

du nom de Hoch. Dans mes conversations avec Hoch j'avais souvent exprimé

le désir de le voir un jour venir avec moi. Il ne demandait pas mieux,

mais le sergent-major, en cette affaire, avait tout à dire, et il

n'était jamais appelé. Il arriva cependant qu'au mois d'août 1917 il fut

choisi pour la promenade au parc.

Les instructions qui avaient été envoyées à la prison à mon sujet

étaient très sévères: j'étais censé les ignorer, mais je les connaissais

parfaitement. Le sous-officier et moi nous devions quitter la prison à

deux heures, nous rendre à la première gare du chemin de fer urbain,

c'est-à-dire à environ 300 pieds de la prison, monter dans un train et

nous rendre directement au parc. La promenade devait avoir lieu dans le

parc même, sans en sortir, sans parler à qui que ce soit et sans entrer

où que ce soit.

Nous étions à peine sortis, le sous-officier et moi, que je lui propose

de m'accompagner sur la rue pour y acheter quelques cigares. Hoch se

prête de bonne grâce à ma demande et nous nous engageons sur la rue

Koenig. Nous achetons des cigares, et de cette rue nous traversons à

l'avenue Unter den Linden, laquelle conduit directement à la porte

de Brandebourg qui s'ouvre sur le Tiergarten. Tout cela pour faire

comprendre que nous avions suivi la ligne la plus directe entre la

prison et le jardin.

Sur l'avenue Unter den Linden, nous nous trouvons subitement face à face

avec le capitaine Wolff, de la Kommandantur. Cet officier me connaissait

parfaitement, m'ayant rencontré quatre ou cinq fois à la prison où il

se rendait presque chaque semaine pour recevoir les dépositions des

prisonniers qui, par requête ou autrement, se plaignaient du traitement

qui leur était infligé.

Il s'avança vers moi et m'adressa la parole:

--Vous allez, dit-il, faire une promenade au jardin?

Oui, répondis-je.

Je portais à la main un petit paquet. Il l'avait remarqué.

--Et, dit-il, vous faites quelques petits achats lorsque vous sortez de

la prison?

J'ai cru bien faire en répondant affirmativement.

--Au revoir; me dit-il. Et il passa outre.

J'ai bien remarqué que mon Alsacien était très ennuyé de cette

rencontre. Il fut taciturne jusqu'à notre retour à la prison.

Deux jours plus tard, l'officier Block se présente à ma cellule,

l'anxiété sur la figure.

--Vous êtes sorti, cette semaine? demanda-t-il.

--Oui, mardi.

--Où êtes-vous aller

--Au parc.

Êtes-vous allé ailleurs?

--Non.

--Cela me paraît curieux, dit-il, je viens de recevoir un document de

l'Ober Kommando, et ce document contient une seule phrase à mon adresse,

ainsi conçue: "Pourquoi les instructions, dans le cas de Béland,

ont-elles été outrepassées?"

Je lui fis part de mon ahurissement, je ne pouvais comprendre (?)

comment nous avions passé outre les instructions, car, comme je lui

faisais remarquer, nous étions allés directement de la prison au

Tiergarten.

--Avez-vous rencontré quelqu'un? me demande l'officier.

--Oui.

--Qui cela?

--Le capitaine Wolff, de la Kommandantur.

--Ah! dit-il, voilà toute l'affaire. A quel endroit l'avez-vous

rencontré?

--Avenue Unter den Linden.

--Unter den Linden, s'écrit l'officier, Unter den Linden?

--Oui, et quel mal y a-t-il? répartis-je, n'ai-je pas la permission

d'aller faire une marche dans les limites de ce parc, et comment puis-je

m'y rendre plus directement qu'en suivant l'avenue Unter den Linden?

--Ah! dit-il, tout cela est vrai, mais ce n'est pas conforme aux

instructions que nous avons reçues.

Et il m'explique comment je devais m'y rendre avec mon sous-officier par

le chemin de fer urbain sans passer par les rues. Il ajoute que je ne

suis pas censé connaître ces instructions, mais que le sous-officier

devait être puni pour les avoir ignorées. J'exprimai tout mon regret

de voir un brave homme comme M. Hoch impliqué dans cette affaire. Il

convint avec moi que le sous-officier Hoch était un homme de devoir

généralement. Alors il me passe une idée par la tête: celle de sauver

Hoch, si c'était possible. Je suggère à l'officier d'attendre une heure

avant d'envoyer sa réponse à l'Ober Kommando, et ma suggestion est

agréée. Il me quitte et je descends immédiatement à la cellule du

sous-officier Hoch.

En me voyant entrer, celui-ci comprit qu'il s'agissait d'une mauvaise

affaire:

--Nous avons des ennuis? dit-il.

--Oui, mais ce n'est pas si grave. Voici: il nous arrive un petit

embêtement.

Je lui relate ce qui venait de se passer entre l'officier et moi, et le

pauvre sous-officier, levant les bras, s'écrie: "Je suis fini." Non,

non, je lui assure qu'il n'est pas fini, qu'il y a moyen de se dégager.

--Comment? dit-il.

--Eh! bien, un jour chaque semaine, selon la règle, vous passez

l'après-midi en ville: supposons que lorsque les instructions me

concernant ont été lues par le sergent-major, supposons, dis-je, que cet

après-midi-là vous étiez sorti.

--Ah! reprit Hoch, mais j'étais présent.

--Je ne vous demande pas, lui dis-je, si vous étiez présent. Je vous

affirme que vous étiez sorti.

--Très bien, dit-il, mais le sergent-major, lui, se rappellera

parfaitement que j'étais présent.

--Cela me regarde, lui dis-je, pour le moment je vous considère comme

ayant été absent lors de la lecture des instructions.

Et je le quitte.

Je me dirige vers la cellule du sergent-major. Le sergent-major, à cette

époque, était un homme malade qui m'avait consulté trois ou quatre fois

au sujet de son affection rénale. Je me présente chez lui. Il s'étonne

de me voir et me demande ce que je lui voulais.

--Eh! bien, lui dis-je, vous vous rappelez de ces fameuses instructions

à mon sujet... Lorsque vous les avez lues, il y a trois mois, devant les

sous-officiers réunis, M. Hoch avait son après-midi de congé?

__C'est vrai, dit-il.

--Eh! bien, avant-hier, lorsque je suis allé faire une marche, je lui ai

proposé de passer sur la rue du Roi avec moi, et il a consenti?

--Il n'y a pas de crime, dit le sergent-major.

--Assurément pas, dis-je, il s'agit simplement de donner une petite

explication.

Et je parlai d'autre chose, en particulier de sa maladie, puis je le

quittai et m'empressai auprès de l'officier Block. Je lui expliquai

simplement que lorsque les instructions avaient été lues trois mois

auparavant, le sous-officier Hoch était absent.

--Eh! bien, dit-il, je ferai rapport en ce sens.

Et nous attendîmes le résultat de cette explication pendant quatre

jours, et durant tout ce temps le sous-officier Hoch était dans des

transes terribles: il se voyait condamné au cachot pour quatre ou cinq

mois ou renvoyé dans les tranchées où déjà trois de ses frères étaient

tombés.

Enfin, après quatre jours, le lieutenant Block venait me faire part de

la réponse qu'il avait reçue de l'Ober Kommando. "L'explication, disait

le document, est satisfaisante, mais le sous-officier Hoch devra être

sévèrement réprimandé."--"J'espère que ces réprimandes ne seront pas

trop sévères", lui risquai-je. Il ne voulut pas donner de réponse: Un

officier allemand ne se compromet pas quand il s'agit de la discipline!

Il me quitte et, quelques instants après, il commande qu'on lui amène

le sous-officier alsacien. Et voici le colloque qui eut lieu entre les

deux:

L'officier.--Sous-officier Hoch?

--Oui, mon lieutenant.

--Vous êtes sorti avec le prisonnier Béland, la semaine dernière?

--Oui, mon lieutenant.

--Vous êtes passé par les rues du Roi et Unter Den Linden?

--Oui, mon lieutenant.

--Vous savez que c'est contraire aux instructions que nous avons reçues?

--Oui, mon lieutenant.

--Je vous réprimande sévèrement.

--Très bien, mon lieutenant.

--Allez-vous-en.

--Très bien, mon lieutenant.

Et Hoch fit demi-tour à droite et disparut.

L'instant d'après, il était dans ma cellule et riait sous cape de

l'heureuse issue de toute l'aventure.

On voit que dans toute cette affaire il s'agit d'un excès de zèle de la

part du fameux Wolff.

Chapitre XXXI

EN HOLLANDE ET EN ANGLETERRE

Je goûtais depuis deux jours la douce hospitalité de la Hollande,

lorsque je fus invité à me rendre au Consulat général anglais, à

Rotterdam.

La veille, j'étais allé m'enregistrer à la légation anglaise à La Haye.

Je quittai donc mon hôtel, dès neuf heures du matin, pour me rendre au

Consulat.

J'y fus informé que j'aurais à quitter la Hollande dès le lendemain, sur

un navire-hôpital à destination de l'Angleterre. Je fis remarquer au

fonctionnaire de la légation qu'il m'était impossible de partir aussi

tôt.

--Pourquoi?... me demanda-t-il.

--Parce que j'ai reçu, à Berlin, l'assurance que ma fille, qui est en

Belgique depuis quatre ans, et à qui les autorités militaires allemandes

ont, jusqu'aujourd'hui, refusé la permission de partir, recevra un

sauf-conduit pour la frontière hollandaise. Je dois donc attendre

qu'elle soit sortie de Belgique.

--Mais, répond le jeune officier, cela ne fera pas l'affaire. On

s'attend, à la Légation, à ce que vous partiez dès demain matin, et

comme nous n'avons à ce sujet que des renseignements incomplets, nous

vous suggérons d'aller discuter la chose à La Haye.

Cette après-midi-là, j'arrivais à la Légation anglaise à La Haye, où

j'avais le plaisir de rencontrer un charmant officier de marine. Il

m'explique donc qu'on s'attendait à mon départ pour l'Angleterre le

lendemain matin. Je m'obstine, naturellement, à ne pas vouloir partir.

Il insiste.

--Mais, lui dis-je, ne suis-je pas, après tout, le plus intéressé dans

cette question de rapatriement. Il est de la plus haute importance

que je demeure en Hollande jusqu'à l'arrivée de ma fille, détenue

en Belgique depuis trois ans. D'Angleterre, il me sera à peu près

impossible de communiquer avec les autorités militaires allemandes en

Belgique.

Le brave officier admit bien qu'à ce point de vue il était beaucoup plus

avantageux pour moi, sous tous rapports, de demeurer en Hollande au lieu

de me rendre immédiatement en Angleterre.

--Mais, ajouta-t-il, vous semblez ignorer que votre cas est un cas

spécial: vous êtes échangé avec un prisonnier allemand détenu en

Angleterre.

--Je sais cela, répondis-je.

--Eh! bien, repartit l'officier, ce prisonnier allemand qui doit

recevoir sa liberté en échange de la vôtre, ne saurait quitter

l'Angleterre avant votre arrivée.

Quelque diable peut-être me poussant, je ne pus m'empêcher d'éprouver,

lorsque l'officier me donna ces explications, une satisfaction méchante.

--Est-ce bien vrai?... ajoutai-je.

--Assurément!...

--Alors, pourquoi ne le laisserai-je pas fumer un petit peu? Il y a deux

ans, j'étais prévenu, à la prison, que je serais libéré. On m'a tenu

dans cette anxieuse attente de la liberté pendant deux ou trois

semaines, pour ensuite briser tout mon espoir. Je vous approuve

d'insister afin que je parte immédiatement pour l'Angleterre, mais,

prenez-en ma parole, je n'ai pas l'intention de partir demain, ni

après-demain, c'est-à-dire pas avant que les Allemands n'aient relâché

ma fille qui est en Belgique. Vous pouvez laisser savoir aux autorités,

en Angleterre, qu'étant après tout, en cette question d'échange, le plus

intéressé, je me déclare satisfait. Je me considère suffisamment échangé

pour qu'il soit permis à l'Allemand de quitter l'Angleterre. Et si,

enfin, le gouvernement anglais juge à propos de retenir le dit Allemand

jusqu'à mon arrivée, je ne puis vous dissimuler que j'en éprouve une

certaine satisfaction.

L'officier sourit et m'assura qu'il allait communiquer par voie

télégraphique, aux autorités anglaises, le résultat de notre entrevue.

J'appris cependant qu'une couple de semaines plus tard, M. Von Buelow,

le représentant de la maison Krupp, en Angleterre avant la guerre,

détenu en ce pays depuis le commencement des hostilités, et que le

gouvernement anglais avait consenti à échanger contre moi, venait

d'arriver en Hollande, en route vers l'Allemagne.

Trois semaines plus tard, ma fille sortait de Belgique. C'est à

Rosendaal que nous nous sommes rencontrés après trois ans de séparation.

Les trois semaines que nous avons passées en ce charmant pays, au milieu

de cette brave population hollandaise, aux vieilles coutumes et aux

costumes étranges, jouissant de la plus entière liberté et d'une

température délicieuse furent des jours de bonheur qui demeureront

inoubliables.

Toutefois, l'heure de reprendre notre course vers le foyer canadien

allait bientôt sonner. Gavés de liberté, d'air pur et l'âme imprégnée

du désir de revoir les paysages d'Amérique que depuis quatre ans

nous n'avions pu contempler, nous décidâmes de faire les préparatifs

nécessaires à la traversée de la Mer du Nord qui nous séparait de

l'Angleterre.

Depuis dix-huit mois cette mer était infestée de pirates. Les

sous-marins allemands y avaient deux bases principales, celle de la Baie

de Kiel et celle de Zeebrugge. De ces deux points, et en particulier de

Zeebrugge, les pirates allemands pouvaient en quelques heures pousser

une pointe jusqu'à la côte d'Angleterre ou jusqu'à la route maritime

Rotterdam-Harwich. C'était leur champ d'opération par excellence.

Nous le savions, certes, nous en avions même longuement causé avec les

officiers canadiens internés en Hollande et dont nous avions été les

hôtes à Sheveningen où ils avaient réussi à se créer une sorte de petit

"Home".

J'y fus un jour invité et présenté par l'excellent major Ewart Osborne,

de Toronto. Je garderai un souvenir bien agréable des quelques heures

passées au milieu d'eux.

Nous avions parlé sous-marins; nous avions parlé du pays et de l'époque

probable, possible de leur rentrée.

L'amirauté anglaise avait l'entière direction du service postal et

passager entre l'Angleterre et la Hollande. Des convois allaient, des

convois venaient, c'était tout ce qu'on pouvait dire. De l'heure du

départ, du point d'embarquement, du nom des paquebots, de la route à

suivre, du port d'arrivée, les passagers étaient tenus dans la plus

complète ignorance.

Lorsqu'un permis de passer en Angleterre était consenti, le voyageur

devait se présenter chaque jour de 11 heures à midi pour recevoir ses

instructions. Nous faisions donc visite chaque jour, à cette heure, au

Consulat Général d'Angleterre, à Rotterdam. Cela dura une semaine.

Un bon jour, il y avait du nouveau! Nous recevions une communication

verbale et très discrète de prendre place dans un train à telle gare, à

telle heure.

Nous étions enchantés. Nous avions quitté le Consulat depuis cinq

minutes à peine lorsque sur le quai d'une gare de tramway où nous

attendions, un individu s'approche et s'adresse à moi en un anglais

irréprochable, avec l'accent particulier de l'habitant de Londres.

Mille et un jours en prison à Berlin · 第 10 / 13 段