intelligemment. Le sous-officier qui était chargé spécialement de faire
l'inspection de mes bagages s'est révélé souverainement stupide. Dans
l'une de mes valises il remarqua un petit calepin couvert en cuir, et
portant en petites lettres dorées, repoussées dans le cuir, le mot:
Tagebuch, qui veut dire simplement: Journal. Il le mit de côté,
apparemment pour le confisquer. Je protestai contre ce procédé, et
je lui demandai pourquoi il voulait retenir ce petit cahier qui ne
contenait, en somme, rien d'écrit. Le sous-officier me répondit:--"C'est
imprimé, et nous avons ordre de retenir tout ce qui est écrit ou
imprimé."
Quelle stupidité pensais-je en moi-même! Je lui fis remarquer qu'il n'y
avait rien d'écrit, et que le seul imprimé était le titre gravé sur la
couverture. Mais cela ne parvint pas à convaincre ce sous-officier obtus
qu'il n'y avait aucun danger pour son empire à laisser passer ce mot
allemand écrit en lettres dorées.
L'officier Block qui m'accompagnait, et me connaissait très bien, était
manifestement ennuyé. Alors je hasardai cette remarque:
--Je regrette énormément ce procédé, car de la façon dont vous y allez,
toutes mes chemises, tous mes faux-cols, toutes mes manchettes seront
retenus.
Il me regarda et ne parut pas comprendre.
Non, dit-il, non... pourquoi confisquerai-je ces articles?...
--Mais, parce que des mots y sont imprimés: et ce qui plus est, ces mots
imprimés sont des noms de firmes anglaises ou américaines!
Mon inspecteur, vexé, embarrassé, rougit jusqu'aux oreilles, prit le
calepin, le passa à l'officier Block, sans dire un mot, mais le
geste qu'il fit nous indiqua assez qu'il voulait se libérer de toute
responsabilité, mais que si l'officier, lui, voulait courir le danger
de me remettre le calepin portant un mot imprimé, il était libre de le
faire. L'officier n'hésita pas un moment: il me remit le petit cahier,
que j'eus la satisfaction d'apporter avec moi.
Un bon nombre de photographies qui m'avaient été adressées, soit de
Belgique, soit du Canada, furent retenues, et cependant elles avaient
déjà subi la censure ordinaire à Berlin. Un petit nombre d'autres
échappèrent à la griffe des perquisiteurs: ce sont celles qu'on trouvera
reproduites dans cet ouvrage.
Quant aux autres documents, manuscrits ou imprimés que je parvins à
sortir d'Allemagne, j'avais dû, au préalable, c'est-à-dire avant même de
quitter Berlin, les soumettre à une censure rigoureuse. Ces documents
avaient été placés sous enveloppe scellée et visée par le censeur en
chef. Ces deux colis de documents, je fus assez heureux de les passer
sans examen additionnel.
Enfin, le moment était venu de continuer ma route. La frontière
hollandaise était là, à quelques mètres de nous. On replace tous mes
bagages dans mon compartiment, l'officier Block me reconduit jusqu'à la
porte du wagon, nous échangeons quelques paroles, une poignée de mains,
et nous nous séparons... probablement pour toujours.
Je vais ouvrir ici une parenthèse pour rendre à cet
officier,--ober-lieutenant Block,--le témoignage qu'à l'occasion du
deuil que j'eus à subir, il a fait tout en son pouvoir pour obtenir des
autorités les permissions tant désirées. Nos efforts, comme on le sait,
sont demeurées sans succès, mais ce n'est assurément pas de sa faute.
M. Wallace Ellison, qui a publié ses mémoires dans le Blackwood
Magazine, de Londres, rend le même témoignage à l'officier Block. Ses
relations quotidiennes, pendant deux années, avec les prisonniers
de nationalité anglaise lui avaient permis de se former une opinion
différente de celle qu'il avait eue de nous jusque là.
Le train se mit en mouvement, et à une heure et sept minutes après-midi
nous étions en Hollande, à la gare-frontière où, de la fenêtre de mon
compartiment, je pouvais apercevoir, à l'intérieur de la gare, les
petits douaniers de la reine Wilhelmine!
J'étais libre!!!... Quel sentiment que celui de la liberté après une
captivité de trois années!... Il semble que chaque feuille, chaque
plante, chaque maison nous sourit!!!... A cinq heures de l'après-midi,
j'étais à Rotterdam.
Chapitre XXVIII
EN PENSANT A L'ALLEMAGNE
Durant mon séjour de sept semaines dans ce charmant et plantureux petit
pays qui s'appelle la Hollande, au cours de promenades nombreuses que
j'ai faites à travers la campagne, et dans les bois et les parcs,
combien de fois ma pensée ne s'est-elle pas d'elle-même reportée vers
cette prison où je venais de passer trois longues années. Comme en un
songe fugace, je voyais sans cesse se présenter à mon esprit des bribes
de conversations depuis longtemps oubliées, des incidents et des petits
faits négligeables que je croyais pour toujours ensevelis dans les
recoins les plus sombres de ma mémoire.
J'ai parlé un peu plus haut de l'officier Block, dont j'ai hautement
prisé les procédés courtois à mon égard, en certaines occasions. Il
ne faudrait pas s'imaginer, toutefois, que chez lui le Prussien était
complètement éteint, c'est-à-dire l'officier prussien, un des membres de
cette caste militaire, autocratique et intransigeante.
En 1917, on se le rappelle, le kaiser avant lancé une proclamation
annonçant la réforme des institutions parlementaires de la Prusse, et
en particulier l'uniformité de la franchise électorale pour tous les
citoyens. La crainte du peuple est le commencement de la sagesse.
En Prusse, les représentants du peuple sont élus par trois classes
d'électeurs, et lors des dernières élections, bien que les démocrates
socialistes eussent enregistré un nombre de votes suffisant pour leur
donner une représentation d'environ un tiers de la diète prussienne, ils
ne comptaient que quelques rares députés.
Le gouvernement de Prusse, pour donner suite à l'édit impérial, avait
présenté un projet de loi accordant la franchise électorale aux classes
populaires qui en avaient toujours été privées. La majorité du parlement
prussien refusa d'adopter cette mesure. Il y eut à ce sujet, une
polémique violente dans la presse allemande.
Il y a, en Allemagne, plusieurs journaux à grande circulation que l'on
pourrait appeler libéraux, c'est-à-dire favorisant l'établissement
d'un gouvernement réellement responsable, non seulement pour l'empire
d'Allemagne, mais également pour la Prusse, et qui luttent chaque jour
contre les tendances pangermanistes de cette bureaucratie militarisée
qui contrôla tout en Allemagne jusqu'au jour de la débâcle. Je pourrais
citer en particulier le _Frankfurter Zeitung, le Berliner Tageblatt, et
le Vossiche Zeitung_, pour ne pas mentionner les journaux socialistes
comme le _Volkszeitung_ et le _Vorwearts_.
Nous recevions, à la prison, tous les journaux allemands. J'étais abonné
au _Berliner Tageblatt_ et ce journal était toujours sur ma table.
J'avais beaucoup d'admiration pour un publiciste dont le nom est bien
connu en Allemagne et en France, M. Théodore Wolff. Il avait tant
de fois, au cours de ses fins articles, dit son fait à l'autocratie
allemande, qu'il était devenu parmi nous, prisonniers, extrêmement
populaire. C'était au point que nous nous attendions, un jour ou
l'autre, le voir arriver parmi nous. Nous lui eussions fait une
réception!...
L'officier Block, lorsqu'il faisait sa visite, ne manquait jamais de
remarquer le Tageblatt toujours sur ma table; cela servait de prétexte,
entre lui et moi, à un échange de vues et d'opinions sur la situation
politique en général et particulièrement sur les projets de réforme
électorale en Prusse, très commentés à cette époque.
Comme il a été dit plus haut, la diète de Prusse venait de refuser
d'adopter ce projet de réforme. L'officier fit irruption, ce jour-là,
dans ma cellule, la figure toute illuminée. Il se gaudissait: il n'avait
pas de phrases assez ronflantes pour exprimer sa satisfaction au sujet
de ce qui venait d'arriver. La Prusse allait conserver son ancien
système, disait-il, le système autocratique qui lui avait valu la
prospérité et la grandeur.
Nous, sujets anglais habitant la libre Amérique, dont les ancêtres ont
lutté plus d'un demi-siècle contre les coteries administratives de
toute espèce, qui nous efforçons aujourd'hui de pratiquer le système
représentatif anglais sous sa forme la plus largement démocratique,
il nous est difficile de concevoir l'abdication volontaire de toute
participation dans l'administration des affaires publiques, par un
citoyen de l'importance de l'officier Block.
Voici un professeur, homme de 35 à 40 ans, qui nous confessait n'avoir
jamais enregistré un vote,--il s'en glorifiait même,--et lorsque je lui
exprimais ma profonde surprise, et que je lui demandais quels pouvaient
être les motifs de son abstention, il me faisait, naïvement mais
sincèrement, cette réponse renversante:--N'avons-nous pas notre kaiser,
qui est en même temps roi de Prusse, pour gouverner efficacement le
pays?
Un autre trait qui peint bien l'état d'âme d'un officier prussien.
C'était à l'époque où la mort de Lord Kitchener, noyé dans la mer
d'Écosse, couvrit d'un voile de deuil toute l'Angleterre. Cette
nouvelle, comme toutes les mauvaises nouvelles, me fut apportée par
notre officier avec beaucoup d'empressement. On s'étonnera assurément,
comme nous nous sommes tous étonnés à la prison, de ce manque de tact.
--Kitchener, dit-il, est noyé!!!...
Cette nouvelle foudroyante m'arracha une expression de regret:
--C'est regrettable, dis-je...
L'officier se redresse, un éclair traverse son regard, et il me dit:
--Nicht fur uns. (Pas pour nous.) Nicht fur uns.
--Je désirerais seulement vous faire remarquer qu'il est déplorable
qu'un militaire de la valeur de Lord Kitchener, au lieu de trouver une
mort glorieuse sur le champ de bataille, ait péri de cette manière.
--Nicht fur uns! Nicht fur uns!! répétait le Prussien.
Des mois et des mois s'écoulèrent. L'officier avait évidemment oublié
ce colloque qui avait eu lieu entre nous au sujet de la mort de Lord
Kitchener. Or il arriva à ma cellule un bon matin avec une figure où la
tristesse était empreinte:
--Savez-vous la lugubre nouvelle?... Richthofen est tombé!
Richthofen, on s'en rappelle, était le fameux aviateur qui en était
arrivé,--au compte de l'Allemagne du moins,--à sa 75ième victoire
aérienne.
--Oui, Richthofen est tombé! N'est-ce pas regrettable?
Je n'hésitai pas un instant, et je lui rétorquai:
--Nicht fur uns!
--Comment pouvez-vous dire cela!... Un tel héros qui disparaît!...
N'est-ce pas déplorable?...
--Nicht fur uns... fut encore ma réponse.
Je ne savais trop quelle impression produirait chez mon interlocuteur
cette franchise avec laquelle j'exprimais mon opinion.
--Pourquoi parlez-vous ainsi?...
--Mais, je n'ai fait que marcher sur vos traces. Lorsque j'exprimai, un
jour, mes regrets au sujet de la mort peu glorieuse de Lord Kitchener,
qui eût certes mérité beaucoup mieux, vous m'avez répondu en vous
servant de ces mêmes mots: "Nicht fur uns!" Aujourd'hui Richthofen est
tombé, mais il est tombé dans l'arène où son génie lui avait fait un nom
immortel. Il est sans doute regrettable pour l'Allemagne, je le conçois,
qu'elle soit désormais privée de ses précieux services, mais vous ne
pouvez pas vous attendre que les sujets des pays en guerre avec elle
expriment leurs regrets au sujet de sa disparition.
J'ignore dans quelle mesure mon officier apprécia la correction de mon
attitude et la justesse de mes remarques, mais à l'instant même il me
quitta... à la prussienne.
J'eus, un jour, une discussion assez vive avec le capitaine Wolff, de
la Kommandantur de Berlin. Cet officier était conseiller judiciaire de
guerre, et occupait, à la Kommandantur, une position très haute et de
beaucoup de responsabilité. Il était investi de pouvoirs considérables,
et personne ne le sait mieux que ceux qui, contre leur gré, et malgré
leurs protestations, furent détenus pendant des mois et des années à la
prison de la rue Dirksen.
Il visitait la prison ce jour-là, et il avait daigné m'entendre. C'est
une façon de dire qu'il condescendait à répondre personnellement aux
innombrables requêtes que j'avais adressées aux autorités depuis
quelques mois. Périodiquement, j'entreprenais contre ces autorités ce
que l'on pourrait appeler une offensive de liberté. Cette fois, je
soumettais au capitaine Wolff,--_parlant à sa personne_,--que j'avais
été arrêté en pays neutre, c'est-à-dire en Belgique; qu'aucun sujet
étranger n'aurait dû être fait prisonnier en ce pays, du moins avant
que les autorités militaires n'eussent donné à ces sujets étrangers
l'occasion de sortir du territoire.
--Mais la Belgique n'est pas, et n'était pas un pays neutre.
--Je ne vous entends pas, lui dis-je.
--La Belgique était devenue l'alliée de l'Angleterre contre l'Allemagne.
--Je vous entends encore moins.
--N'avez-vous pas lu les documents qui ont été extraits des archives de
Bruxelles, documents officiels qui sont une confirmation irréfutable de
ma prétention?
En effet, la _Gazette de l'Allemagne du Nord_, journal semi-officiel,
avait publié, au cours de l'hiver 1914-1915, une série de documents
que l'on disait avoir été trouvés dans les archives de Bruxelles.
Ces documents, qui ont dû être publiés dans tous les pays alliés,
établissaient qu'une certaine convention avait eu lieu entre un attaché
militaire anglais et un officier belge, au sujet d'un débarquement
éventuel de troupes anglaises à Ostende.
J'avais pris connaissance de tous ces documents, et j'avais aussi
remarqué, en marge de l'un d'eux, une note écrite par l'expert militaire
belge, et ainsi conçue:--"L'entrée des Anglais en Belgique ne se ferait
qu'après la violation de notre neutralité par l'Allemagne." Cette note
enlevait au document tout entier son caractère d'hostilité envers
l'Allemagne.
Après la publication de ces documents, des commentaires de source
officielle avaient été publiés dans les journaux, et l'on disait entre
autres choses que ces pièces, découvertes dans les archives belges,
étaient connues des autorités compétentes en Allemagne, avant la
déclaration de la guerre.
Je posai donc à M. Wolff la question suivante:
--N'est-il pas vrai que tous ces documents auxquels vous faites allusion
étaient connus des autorités compétentes en Allemagne, avant la
guerre?...
--Oui, dit-il.
--Alors, comment se fait-il que le chancelier impérial, M. Von
Bethman-Hollweg, ait pu faire, le 4 août 1914, la déclaration suivante
au Reichstag:
"Les troupes allemandes, au moment où je porte la parole devant vous,
ont peut-être franchi la frontière de Belgique et envahi son territoire.
Il faut le reconnaître, c'est là une violation du droit des gens et
des traités internationaux. Mais l'Allemagne se propose et prend
l'engagement de réparer tous les dommages causés à la Belgique aussitôt
que les projets militaires qu'elle a en vue auront été réalisés."
On ne se fait pas d'idée de l'embarras où se trouva cet officier. Il
essaya de balbutier quelques mots en guise d'explications:--"Il y a
aussi, dit-il, que la Belgique a péremptoirement, refusé de nous
laisser passer." Les termes et le ton de cette explication indiquaient
suffisamment que le capitaine Wolff capitulait.
On a beaucoup critiqué, dans les journaux pangermanistes surtout,
cette attitude de Bethman-Hollweg au Reichstag. On disait qu'une telle
déclaration était suffisante pour justifier sa destitution dès le
lendemain.
Chapitre XXIX
D'AUTRES RÉMINISCENCES
Durant les années 1916, 1917 et la première partie de l'année 1918,
l'Allemagne possédait un dieu et une idole: le dieu, c'était l'empereur
Guillaume, et l'idole, Hindenburg.
On se rappelle que Hindenburg était un général en retraite qui menait
une vie paisible à Hanover, lorsque l'empereur le tira de sa vie
relativement obscure pour lui donner le commandement des forces
allemandes en Prusse orientale. Les Russes occupaient à cette époque
une partie des provinces prussiennes de la Baltique. L'empereur, en
examinant les thèses faites par les différents généraux allemands, avait
découvert que Hindenburg, un quart de siècle auparavant, avait traité,
dans la sienne, de l'invasion de la Prusse orientale. Il fit donc mander
Hindenburg et lui imposa la tâche de libérer le territoire oriental de
l'Allemagne de l'occupation russe.
On sait que Hindenburg s'acquitta de cette tâche victorieusement et
qu'il acquit, surtout à la suite de la fameuse bataille de Tannenberg,
une renommée qui surpassait celle de tout autre général prussien. Une
pression fut alors exercée sur l'empereur par son entourage, dans le but
de placer Hindenburg à la tête de l'état-major, et effectivement, par
un geste de sa main, l'empereur Guillaume destitua Von Falkenhayn, qui
était chef d'état-major, à cette époque, et le remplaça par Hindenburg.
La victoire de Tannenberg fut suivie de plusieurs autres, entre autres
celle de Roumanie, et c'est alors que, ne pouvant contenir plus
longtemps son enthousiaste admiration pour Hindenburg, la population
de Berlin décida de lui élever un monument colossal, dans un endroit
public. Ce témoignage d'estime populaire prit la forme d'une statue
de bois de 41 pieds de hauteur, construite au bout de l'Avenue de la
Victoire, au pied de l'immense colonne dite de la Victoire, laquelle
avait été construite après la guerre de 1871, pour en perpétuer le
souvenir.
Il m'a été donné à plusieurs reprises, au cours des sorties qu'il
m'était permis de faire, durant ma dernière année de captivité, de voir
avec quelle vénération on entourait ce monument informe et sans grâce,
au centre du Tiergarten. Deux fois par semaine, comme je l'ai dit
plus haut, j'allais faire une marche au jardin, accompagné par un
sous-officier, et je ne manquais jamais de diriger mes pas du côté de
cette statue. Un grand nombre de personnes, plus particulièrement des
vieillards et des femmes accompagnés d'enfants, se pressaient au pied de
la colonne près de cette statué de bois. On la regardait on l'examinait,
on avait l'air d'en admirer et les proportions et les qualités
artistiques. Mais ce qu'il y avait de curieux et d'intéressant, c'était
le moyen qu'on avait inventé de prélever, au moyen de ce nouveau cheval
de Troie, un fonds quelconque de charité. Un échafaudage entourait la
statue, échafaudage qui permettait à chacun de monter jusqu'à la tête et
de contempler de près les traits sévères de la figure du grand général.
Au bas de cet échafaudage, était installé un contrôle quelconque où l'on
vendait des clous et il était loisible à chacun de se procurer un clou
moyennant un mark ($0.25). Tout propriétaire d'un clou recevait un
marteau et le grand privilège consistait à enfoncer le clou dans
la statue. Les enfants, en particulier, adoraient ce sport. Ils se
pressaient bruyamment autour de la statue, attendant leur tour, munis
chacun dans sa petite main de la pièce d'argent qui devait payer le
clou. La cérémonie de l'enfoncement d'un clou revêtait un caractère
particulier de patriotisme. Aussi, il fallait voir avec quel orgueil
l'enfant redescendait de son opération. Les vieillards et les mères
applaudissaient le gamin.
On a ainsi prélevé des sommes considérables, et c'est le cas de le dire,
Hindenburg fut littéralement criblé de clous. On pouvait choisir son
endroit particulier, les pieds, les jambes, le tronc, les bras ou la
tête. J'ai cru cependant constater que pour la tête on se servait de
clous à tête de cuivre, du moins à cette époque où le cuivre n'était pas
encore si rare en Allemagne.
Les revues artistiques de Berlin ne s'étaient jamais étendues très
longuement sur les qualités artistiques du monument. Il était, en
vérité, affreux. Mais une polémique s'engagea un jour dans les journaux
entre deux sculpteurs qui prétendaient l'un et l'autre avoir été le père
de cette idée géniale. Quelle ambition!
Il n'est pas exagéré de dire que la popularité dont jouissait Hindenburg
en Allemagne l'emportait visiblement sur la vénération dont on
entourait la personne de l'empereur, et même, j'ai entendu plusieurs
sous-officiers me dire, confidentiellement, que Hindenburg était
beaucoup plus populaire que l'empereur. Cet ascendant que prenait
Hindenburg sur l'imagination populaire ne cessait pas d'inquiéter
l'empereur lui-même. Aussi, à chaque nouvelle victoire de Hindenburg,
Guillaume s'empressait d'accourir sur le champ de bataille et, de
l'endroit, il lançait une dépêche à l'impératrice, comme pour faire
comprendre à son peuple qu'il était véritablement le génie stratégique
responsable du succès. C'était à ce point que lorsqu'une opération
militaire se développait favorablement pour l'Allemagne, soit en
Galicie, soit en Roumanie, nous savions prédire, un jour ou deux
à l'avance, qu'une dépêche sensationnelle serait publiée dans les
journaux, venant du kaiser à l'impératrice. Et nous nous trompions
rarement.
Parmi les prisonniers de nationalité anglaise détenus à la Stadvogtei,
il s'en trouvait un dont on a bien des fois soupçonné les sympathies
exagérées pour la cause de l'Allemagne. Il était devenu fort impopulaire
et beaucoup d'Anglais refusaient de lui parler ou même d'avoir avec lui
quelque rapport que ce soit.
Un jour, toutefois, M. Williamson, dont il a été question dans un
chapitre précédent, avait été appelé au bureau pour y recevoir un colis
de provisions justement arrivé d'Angleterre. Au bureau, après l'examen
de son colis, on le lui remit et on lui demanda d'apporter, chemin
faisant au quatrième étage où se trouvait la cellule de cet autre
Anglais, un second colis à son adresse. Williamson, qui parlait un peu
l'allemand, refusa formellement de se charger de ce colis, en disant au
sous-officier de service, et en présence d'autres sous-officiers: "Je
n'apporterai pas ce paquet, je ne veux rien avoir de commun avec ce
_bloody German_." Et il disparut avec son propre colis.
L'affaire fit sensation car les sous-officiers rapportèrent cette
remarque peu sympathique faite à l'endroit d'un prisonnier. Le
lendemain, tous les prisonniers de nationalité anglaise étaient invités
à se rendre à une cellule au rez-de-chaussée, et là, l'officier
lui-même, en charge de la prison, nous adressa à tous des remontrances
très sévères. Il dit en particulier "qu'il n'espérait pas de nous que
nous renonçions ouvertement à nos sympathies pour l'Angleterre, mais
qu'il ne tolérerait jamais que l'on fît, à l'endroit de l'Allemagne,
une remarque désobligeante". Et il citait, en particulier, le cas de
Williamson et aussi celui de M. Keith qui, disait-il, "était né en
Allemagne, avait profité de l'hospitalité germanique, avait reçu son
éducation dans les écoles publiques de l'Empire et qui cependant
manifestait, chaque fois que l'occasion s'en présentait, son antipathie
à l'endroit de sa patrie d'adoption". Il nous menaça. Ceux qui se
rendraient coupables de ces remarques déplacées seraient sévèrement
punis.
Cette démarche de l'officier Block indisposa fortement les prisonniers
anglais et deux d'entre eux, dont je désire taire les noms, lui
organisèrent ce qu'on est convenu d'appeler, en langage vulgaire, une
scie.
Par un stratagème des plus habiles, une des clefs passe-partout avait
été chipée à un sous-officier. Cette clef pouvait ouvrir toutes les
portes à l'intérieur de la prison, mais ne s'ajustait pas sur la serrure
de la porte extérieure. Munis de cette clef, nos deux prisonniers
conçurent l'idée d'embêter magistralement l'officier lui-même.
On parvenait avec beaucoup de difficultés, il est vrai, mais on
réussissait quand même à se procurer, deux fois par semaine, une copie
du _Daily Télégraph_ de Londres, malgré la défense expresse d'introduire
un journal anglais ou français dans la prison. Ce journal, ai-je besoin
de le dire, faisait le tour des cellules des Anglais et quand tout le
monde l'avait lu, l'opération était couronnée par une fumisterie de haut
aloi.
Au moyen de cette clef, que l'on gardait soigneusement cachée, la porte
de l'officier était ouverte, soit durant le déjeûner, alors qu'il était
absent, soit durant les dernières heures de la journée, alors qu'il
avait déjà quitté la prison, et le Daily Télégraph était placé sur le
pupitre.