Ma femme était malade depuis un certain temps déjà. Pendant des mois et

des mois, cette maladie faisait des progrès constants; les nouvelles que

je recevais chaque semaine de mes enfants et du médecin m'indiquaient

suffisamment que la maladie était fatale. J'ai supplié qu'on me permît

de la visiter: on n'a pas daigné répondre à ma demande. Dans les deux

dernières semaines de sa maladie, je fus prévenu, par dépêche, que

je devais me hâter de me rendre auprès d'elle si je voulais la voir

vivante: j'ai assiégé la Kommandantur de demandes quotidiennes pendant

tout ce temps, mais toujours sans recevoir de réponse. J'ai offert

aux autorités de défrayer les dépenses de deux militaires qui

m'accompagneraient de Berlin à Anvers, d'où je m'engageais à revenir

dès le lendemain. Cette demande fut encore refusée. On retint ma

correspondance; et pendant une douzaine de jours, je fus sans nouvelles

de ma famille, en Belgique; après ces douze jours d'angoisses

indicibles, un officier venait m'apprendre que ma femme était morte, et

lorsque je le pressais d'aller immédiatement auprès de la Kommandantur,

afin d'obtenir la permission de m'accompagner jusqu'à Anvers

et Capellen, pour assister aux funérailles, il eut pour toute

réponse:--Madame est déjà inhumée depuis deux jours!... Vous concevez,

M. le docteur, qu'après avoir subi un traitement aussi inhumain que

celui-là, il m'est impossible, si je veux garder un certain respect pour

ma dignité, de faire aucune nouvelle démarche tendant à obtenir une

faveur du gouvernement allemand: on m'a refusé ce qui était juste, je

n'ai plus rien à demander!

Le vieux médecin était triste et embarrassé; c'était comme si je lui

avais ouvert les yeux sur un côté de cette mentalité allemande qui

paraissait lui échapper entièrement. Il hésita quelques secondes, puis

me promit tout de même de faire des démarches dans le but de procurer

quelque adoucissement au régime dont je souffrais.

Deux jours après, des instructions arrivaient à la prison. On craignait,

naturellement, des représailles du côté de l'Angleterre, où l'on savait

que ma santé était sérieusement menacée par suite de mon internement.

Ces instructions stipulaient que je pourrais sortir, accompagné d'un

sous-officier, deux fois par semaine, durant l'après-midi, que ma

promenade se ferait au parc, qu'il ne me serait pas permis de parler

à qui que ce soit, ni d'entrer où que ce soit, de plus, que le

sous-officier et moi nous devrions nous rendre au parc par chemin de fer

et en revenir de même.

Je me suis naturellement prévalu de cette permission qui m'était donnée

d'aller respirer l'air pur, deux fois par semaine, pendant quelques

heures, et cela, je crois, n'a pas peu contribué à me remonter tant au

physique qu'au moral.

Chapitre XXV

INCIDENTS ET REMARQUES

Quelques semaines après mon entrée en prison, j'étais invité à me rendre

au bureau, qui se trouvait au rez-de-chaussée, et là je me trouvai face

à face avec un personnage qui m'était entièrement inconnu.

-Je suis, me dit le visiteur, M. Wassermann, directeur de la Banque

allemande. Êtes-vous M. Béland?

--Oui, Monsieur.

--Veuillez donc vous asseoir. J'ai reçu, avant-hier, continua-t-il, une

lettre d'un de mes amis, un compatriote qui demeure à Toronto. Dans

cette lettre, mon ami me dit qu'il vient justement d'apprendre, par les

journaux canadiens, que vous étiez interné à Berlin, et il me demande de

m'intéresser à vous. Mon correspondant ajoute qu'il n'a pas été ennuyé

par le gouvernement canadien. Que puis-je faire pour vous?

--Vous pouvez sans doute me faire remettre en liberté, ce serait un joli

commencement.

--Cela, je le voudrais bien, et je ferai tout en mon pouvoir pour vous

être utile, mais je ne sais vraiment pas si je réussirai. Puis-je faire

quelque chose, en outre de cela?

--Rien que je sache.

--Avez-vous une bonne cellule?...

--J'habite une cellule avec trois autres détenus.

--Vous serait-il agréable d'en avoir une à vous seul?

--Oui, assurément, car je pourrais y travailler beaucoup plus à mon

aise.

Après ce court entretien, M. Wassermann prenait congé de moi, et

quelques jours plus tard on m'offrait une cellule située au cinquième,

c'est-à-dire à l'étage le plus élevé. Là, il y avait une circulation

d'air plus considérable, et une plus grande proportion du firmament

était accessible à nos regards. C'est cette cellule que j'ai habitée

pendant trois ans, le No 669.

La prison était chauffée au moyen d'un système de radiateurs à l'eau,

mais durant l'avant-midi seulement. Tout chauffage était abandonné vers

les 2 heures après-midi et, généralement, dans la soirée il faisait très

froid. Il m'est arrivé assez souvent d'être obligé de me mettre au lit

dès 7 heures, au moment où les portes étaient fermées. En utilisant

toutes les couvertures disponibles, je parvenais à économiser assez de

calories pour ne pas souffrir du froid.

Il nous était permis d'écrire deux lettres et quatre cartes postales

par mois. C'est le règlement, qui, en Allemagne, s'applique à tous les

prisonniers sans distinction.

Toute lettre adressée à l'étranger était détenue pendant dix jours,

mesure militaire. Toute notre correspondance, celle qui partait comme

celle qui arrivait, était minutieusement censurée. Durant toute ma

captivité, je n'ai jamais reçu un seul journal canadien, bien que

plusieurs copies m'aient été adressées.

Des cours de langues,--vivantes,--étaient donnés par des prisonniers

chaque jour à la prison. Là, chacun pouvait, suivant son goût, apprendre

le français, l'anglais ou l'allemand.

Nous n'avions que très rarement un service religieux, soit protestant,

soit catholique. Durant mes trois années de captivité, je ne me rappelle

pas avoir été invité à me rendre à la chapelle, située dans une autre

division que celle où j'avais ma cellule, plus de deux ou trois fois.

Je surprendrai peut-être un peu mes lecteurs en disant que tous les

journaux publiés en Allemagne étaient admis dans la prison sur un

même pied d'égalité: qu'ils fussent pangermanistes, libéraux, ou même

socialistes de tendance. Mais il nous était défendu de lire ou de

recevoir des journaux français ou anglais, bien qu'il nous fût connu,

de science certaine, que les grands quotidiens de Paris et de Londres

étaient mis en vente tous les jours dans les dépôts de journaux de

Berlin.

Cela ne veut pas dire, cependant, que j'aie passé trois années sans

lire un seul journal anglais ou français. Il arrivait quelquefois des

prisonniers nouveaux qui faisaient leur entrée chez nous avec des

journaux de Londres ou de Paris dans leurs poches. Nous avions en outre

d'autres petits moyens de nous procurer des journaux des pays alliés.

La fête de Noël est célébrée avec beaucoup d'éclat à Berlin. La veille

de Noël, il y avait, à la prison, une petite fête durant la soirée. A

cette occasion, on faisait un arbre de Noël,--l'arbre de Noël semble

bien être une trouvaille _made in Germany_ dont la mode s'est répandue

un peu partout, dans le monde anglo-saxon du moins,--et deux ou trois

officiers de la Kommandantur, accompagnés de quelques dames, se

rendaient à la prison pour faire une distribution de vivres aux plus

nécessiteux.

En 1915, on avait fait une assez bonne distribution de provisions; je

veux dire qu'il y en avait assez pour nous permettre de faire un repas.

En 1916, on ne pouvait distribuer de vivres, mais on fit cadeau,

à chaque prisonnier, soit d'un sous-vêtement, soit d'une paire de

chaussettes. En 1917, il y eut bien un arbre de Noël, mais très sec,

car on ne distribua rien. La situation économique, à l'intérieur de

l'Allemagne, et à Berlin en particulier, était telle qu'il était

impossible de faire une distribution quelconque.

Au cours d'une promenade que je faisais au Tiergarten, durant l'année

dernière (1917), il me fut donné de voir passer, dans une rue qui longe

ce parc, l'idole du peuple allemand à cette époque, le grand général

Hindenburg. Il était en automobile, avec un autre officier, et comme

j'étais, avec le sous-officier m'accompagnant, sur le bord même de la

chaussée, du côté du parc, la figure du célèbre général m'est apparue en

pleine lumière. Ce jour-là, en rentrant à la prison mon sous-officier

annonça, à coup de trompe, qu'il avait vu, de ses yeux vu: Hindenburg!

Les autres sous-officiers le regardaient en ayant l'air de dire:--"Vous

vous vantez!" Je dus intervenir pour confirmer son assertion, et je suis

sûr qu'à ce moment, moi, simple prisonnier et sujet anglais, je fus

considéré comme un des hommes les plus chanceux qui soient, tant ce

chef du grand État-Major était entouré de respect, d'admiration et de

vénération. Bismarck lui-même, de son vivant, n'a jamais vu son front

nimbé d'une pareille auréole.

Le peuple allemand n'est pas démonstratif: il est plutôt taciturne et

songeur. Un jour, comme nous étions sur le quai de la gare, attendant le

train pour nous rendre au parc, les journaux du midi venaient d'être mis

en vente, et tous ces gens les lisaient posément, religieusement, mais

sans faire le moindre mouvement indiquant l'impression ressentie au

cours de cette lecture. C'était à l'époque de la grande offensive

austro-allemande contre l'Italie, en novembre 1917, si j'ai bonne

mémoire. Une nouvelle sensationnelle venait d'être publiée: des titres

flamboyants annonçaient une grande avance allemande et la prise d'une

quarantaine de mille prisonniers. Après avoir pris connaissance de cette

dépêche, je me mis à observer les gens qui lisaient dans mon voisinage.

Je continuai mon observation au cours du trajet, dans le compartiment

que nous occupions, et je n'ai jamais remarqué le moindre sourire de

satisfaction se dessiner sur la figure de ces Allemands. Personne ne

semblait devoir en causer avec ses compagnons de route. Cela semblait la

chose la plus naturelle, ou la plus insignifiante du monde.

Le peuple allemand commençait-il à réaliser que toutes ces victoires

remportées par leurs armées depuis trois années ne laissaient entrevoir

aucune solution heureuse, ou bien le sentiment de l'enthousiasme

s'était-il émoussé chez lui après trois années de luttes, de

privations et de sacrifices?... Ou bien encore, entre la bureaucratie

gouvernementale, intensément militarisée, et la masse du peuple n'y

avait-il plus aucune entente, ni aucun lien de sympathie? Je laisse au

lecteur la solution de ce problème.

Je ne me rappelle plus maintenant le nom de cet Américain qui, le

premier de sa nationalité, fut interné à la Stadvogtei. C'était un homme

maladif. Il nous arriva vers le temps où l'ambassadeur M. Gérard était

absent. Cela se passait, je crois, au mois d'octobre ou de novembre

1916. Cet Américain prétendait qu'il n'eût jamais été interné si M.

Gérard n'avait pas quitté Berlin. Il nous a souvent exprimé des craintes

au sujet de la sécurité de M. Gérard. Il était sous l'impression que

l'Allemagne désirait sa perte, et qu'en retournant en Amérique, M.

Gérard courait grand risque d'aller au fond de la mer. Il prétendait

qu'on le détestait souverainement à Berlin, et qu'on le considérait

comme un ennemi des intérêts allemands.

Il ne me semble pas hors de propos de mentionner ici qu'une petite

polémique eut lieu, dans les journaux allemands, au sujet de Madame

Gérard. Certaines feuilles l'avaient accusée d'avoir ignoré les

bienséances jusqu'au point d'attacher la croix de fer au cou de son

chien et de s'être promenée, avec son chien ainsi affublé, dans les

rues de Berlin. L'affaire fit tellement de bruit, qu'un journal

semi-officiel, la Gazette de l'Allemagne du Nord, publia un éditorial à

ce sujet. On y disait que les remarques qui avaient circulé à propos de

Madame Gérard étaient fausses de toute façon sous tous rapports, et que

M. et Mme Gérard, en toutes occasions, avaient été d'une correction

irréprochable...

Il se passait rarement un jour sans que l'un des sous-officier de

service, à la prison, ne vint près des Anglais internés pour leur faire

la question suivante:

--Quand aurons-nous la paix?... A cette question, nous répondions

invariablement que nous ne le savions pas. C'était là un moyen, pour le

sous-officier, d'entrer en matière puis de prolonger une conversation au

cours de laquelle il trouvait le tour de dire que l'Allemagne voulait la

paix, mais que l'obstacle était l'Angleterre.

Plusieurs d'entre nous, et en particulier un Belge du nom de

Dumont,--qui n'avait pas la langue dans sa poche,--rétorquaient

alors:--Mais pourquoi avez-vous donc commencé?... Un jour, le

sous-officier protestait, disant que l'Allemagne n'avait ni voulu ni

commencé la guerre. Alors Dumont, anti-boche enragé, et violent dans

la manière de s'exprimer, se mit à crier:--Vous avez raison, vous avez

mille fois raison, ce n'est pas l'Allemagne qui a commencé, c'est la

Belgique!!! Éclat de rire général! Le sous-officier, confus et confondu,

tourne les talons et quitte la cellule.

Chapitre XXVI

QUESTION D'ÉCHANGE

Le 19 avril 1918 restera pour moi une date mémorable. Je venais d'être

prié de me rendre à la Kommandantur: un sous-officier, qui avait reçu

l'ordre de m'y accompagner, m'attendait au rez-de-chaussée. De quoi

pouvait-il s'agir?... On avait eu maintes fois l'exemple de prisonniers

appelés à la Kommandantur, qui n'étaient jamais revenus chez nous mais

avaient été transférés dans une autre prison. Je pouvais être un peu

inquiet, mais il n'y avait pas à hésiter, surtout quand il s'agissait

d'un ordre donné par l'autorité militaire.

En sortant de la prison, j'entamai avec le sous-officier une

conversation un peu vague.

--Mais, me dit-il, savez-vous pourquoi vous êtes appelé à la

Kommandantur?...

--Oui, lui répondis-je.

--Qu'est-ce? dit-il.

--Je vais être libéré!...

--Eh! bien, c'est cela, mais je vous prie de n'en pas desserrer les

dents, car je serais fortement réprimandé, et même puni pour vous avoir

communiqué cette nouvelle moi-même.

C'était la première fois que je me rendais à la Kommandantur. Je fus

introduit dans une certaine pièce, où je me trouvai en présence d'un

officier, le capitaine Wolff, le même qui venait à la prison, de temps

à autre, recevoir les dépositions des prisonniers. En tout ce qui

regardait l'administration de la prison, c'est-lui qui semblait faire le

chaud et le froid. Cet homme a laissé un souvenir peu enviable chez tous

les Anglais qui ont été mes compagnons de captivité. Quant à moi, je

lui pardonnerai difficilement d'avoir ignoré et laissé sans réponse des

douzaines et des douzaines de suppliques que je lui ai adressées pendant

trois années.

Il était là, me regardant et ne disant mot.

--Bonjour, Monsieur, lui dis-je.

--Bonjour!... Je vous ai fait venir pour vous apprendre que vous serez

bientôt libéré.

--Quand?...

--La semaine prochaine.

--Quel jour?...

--Jeudi.

--Au moins, est-ce que c'est bien certain?...

--Comment?...

--Je vous demande si, cette fois, ma libération est bien certaine?

--Pourquoi me demandez-vous cela?... Puisque je vous le dis. Puisque

c'est décidé!...

--Eh! bien, je me rappelle qu'il y a deux ans vous m'avez communiqué,

à la prison, une nouvelle semblable à celle-ci, et cependant je suis

demeuré pendant deux ans encore votre pensionnaire.

Il promena vaguement son regard du côté du plafond, sembla chercher dans

son passé s'il n'avait pas quelque chose à se reprocher, puis, avec

un léger sourire, il admit que c'était vrai, mais qu'en vérité, cette

fois-ci, il était question d'un échange entre moi et un prisonnier

allemand, en Angleterre.

Les conditions avaient été arrêtées, et l'échange devait se faire

incessamment. Je n'avais rien à ajouter si ce n'est de lui témoigner

la satisfaction que j'éprouvais de sortir enfin de l'Allemagne. A une

question que je lui posai il me répondit que ma qualité de député au

parlement et de conseiller privé était cause de ma longue détention.

Il ajouta que tous les documents, papiers, catalogues, livres,

correspondances, etc., etc., imprimés ou manuscrits, qui pourraient

m'être utiles et que je désirais apporter avec moi devraient être soumis

à la censure à Berlin.

De retour à la prison, je me mis donc à faire un triage de mes

paperasses, livres et lettres reçues pendant ma captivité. J'en fis

un paquet assez volumineux que j'envoyai au censeur. Tout cela fut

minutieusement censuré, placé sous enveloppes soigneusement scellées et

paraphées, et me fut renvoyé à la prison.

Cela se passait un samedi; le lundi suivant, le premier lieutenant

Block, qui commandait à la prison, arrivait à ma cellule en toute hâte,

me disant:

--J'ai une bonne nouvelle pour vous. Le gouvernement allemand vous fait

offrir, par mon entremise, de passer en Hollande par la Belgique, afin

de vous donner le plaisir et l'avantage de rendre visite à vos enfants

qui demeurent près d'Anvers. On attend de vous une réponse immédiate à

ce sujet.

--Ma réponse, lui dis-je, sera courte: j'accepte avec remerciements.

Il y avait alors trois ans que j'avais quitté Capellen et je n'avais

jamais reçu la visite de ma fille et des enfants de ma femme qui y

étaient demeurés.

--Cela prendra bien encore quelques jours, dit l'officier, vu qu'il faut

prévenir les différents postes militaires, en Belgique, par où vous

devez passer.

--Je n'ai pas d'objection à attendre une, deux ou même trois semaines

pour avoir ce précieux privilège de revoir mes enfants avant de passer

en Angleterre.

--Je vais communiquer votre réponse au Ministère des Affaires

Étrangères.

Trois jours plus tard, ce même officier m'apprenait qu'il avait été

choisi pour m'accompagner à Bruxelles et jusqu'à la frontière de

Hollande. Il semblait particulièrement heureux d'avoir été choisi, et

quant à moi, je n'avais rien à dire. J'avais eu des relations fréquentes

avec cet officier depuis plus de deux ans, et il m'était plus agréable,

évidemment, de voyager avec quelqu'un qui m'était ainsi familier, et qui

en somme avait uni ses efforts aux miens lorsque j'avais tenté de me

rendre au chevet de ma femme mourante.

J'attendis pendant une longue semaine, suivie d'une autre longue

semaine, lorsque le même officier se présenta de nouveau, mais avec une

figure sombre me laissant assez prévoir qu'une nouvelle tuile allait

m'être lancée sur la tête...

--Une mauvaise nouvelle, lui dis-je?...

--Oui, une mauvaise nouvelle, vraiment.

--Je sais ce dont il s'agit: on refuse maintenant de me laisser passer

par la Belgique...

--Vous l'avez dit.

Alors, je ne pus réprimer un léger mouvement d'impatience et de

contrariété:

--Comment pareille chose peut-elle arriver?... Ne m'avez-vous pas dit

que le gouvernement allemand avait décidé de me laisser passer en

territoire occupé pour voir mes enfants?...

--Oui, répondit-il.

--Alors, quel est donc ce pouvoir supérieur qui est en position de

désavouer une décision prise par le gouvernement?

--C'est l'autorité militaire!!!...

--Eh! bien, lui dis-je, et un peu sèchement, quand partirons-nous pour

la Hollande?...

--Aussitôt que vous voudrez.

--Alors, nous partirons ce soir, ou nous partirons demain; enfin, le

plus tôt possible.

Le départ fut enfin définitivement fixé au vendredi soir, le 9 mai.

Chapitre XXVII

VERS LA LIBERTÉ

On ne voit pas arriver sans une profonde émotion le moment de quitter

une prison où l'on a été reclus pendant trois années, on l'on s'est

fait, et où l'on possède encore des amis sincères et dévoués. Un grand

nombre de ceux qui avaient été mes compagnons de captivité, pendant ces

trois années, avaient déjà quitté la prison, mais il restait encore

une dizaine de prisonniers de nationalité anglaise parmi lesquels je

comptais, en particulier, trois ou quatre amis qui m'étaient bien chers.

Le jour du départ, vendredi, j'avais obtenu du sergent-major la

permission de recevoir dans ma cellule, de 7 heures à 8 heures du soir,

tous les prisonniers anglais--on se rappelle que les portes de toutes

les cellules étaient fermées dès 7 heures. Mes amis se réunirent donc

à ma cellule et nous causâmes, pendant cette dernière heure, des

événements de la guerre et de la longueur probable de la détention de

chacun. Malgré toute la joie que j'éprouvais à sortir de cet enfer,

j'avais le regret d'y laisser plusieurs de ceux avec qui j'avais partagé

les ennuis et les privations de la captivité, aux mains de leurs

geôliers, privés de liberté, privés de l'atmosphère bienfaisante de la

patrie absente.

Le train devait partir à 9 heures, et le départ de la prison même était

fixé à 8 heures. A ce moment donc, je me séparai de ces braves garçons,

à la porte même de la prison. Nous étions tous sous le coup d'une

profonde émotion.

Le train pour la Hollande partait de la gare dite de Silésie. De la

prison à cette gare, j'étais accompagné par trois militaires allemands:

l'ordonnance, un sous-officier et l'officier qui devait m'accompagner

jusqu'à la frontière.

Arrivé à la gare, l'officier me fit part de son intention de

réclamer des autorités la jouissance exclusive, par nous, de tout

un compartiment. Nous devions passer toute la nuit dans ce train.

L'officier eut une entrevue avec le chef de gare, et lorsque le train

stoppa, un Monsieur en uniforme bleu,--ce devait être ce chef de

gare,--était à nos côtés et s'empressait de mettre à notre disposition

un compartiment complet.

L'officier avait dû invoquer, pour obtenir ce privilège, une raison

d'Etat: le transport d'un prisonnier de nationalité anglaise en

territoire allemand pouvait motiver cette mesure de précaution

extraordinaire; les conversations que ce prisonnier anglais entendrait

sur le train seraient peut-être compromettantes, et de nature à nuire

aux intérêts allemands si elles étaient rapportées en Angleterre?...

Quoi qu'il en soit des raisons données par mon officier, le compartiment

entier fut mis à notre disposition. Mais afin d'empêcher qu'il ne fut

assiégé par les autres passagers, on avait pris la précaution de placer,

contre la vitre de la porte ouvrant sur le couloir, un avis conçu en ces

termes: _Transport d'un prisonnier anglais_, et sur une autre ligne, ce

seul mot: _Gefärlich! dangereux!_ J'ai lu moi-même ce qui était ainsi

affiché à mon sujet, et je n'ai pu m'empêcher d'en sourire.

Un train qui quitte la gare de Silésie, en destination de la Hollande,

doit traverser la ville de Berlin et passer en face de la fameuse

prison, la Stadvogtei. J'avais été mis au courant de ce fait, et lorsque

le train, filant déjà à une assez bonne vitesse, passa en face de la

prison, j'étais à ma fenêtre pour laisser tomber un dernier regard sur

ces murs gris sombre qui m'avaient séparé, pendant 3 ans, du monde

extérieur. Quelle ne fut pas ma surprise d'apercevoir, au cinquième

étage, dans une fenêtre que le nouveau sergent-major,--entre parenthèse,

un homme convenable,--avait permis d'ouvrir, mes compagnons de captivité

agitant leurs mouchoirs en signe d'adieu.

--Pauvres malheureux, pensais-je!...

Le lendemain matin, à 8 heures, nous arrivions à Essen, la ville fameuse

où se trouvent les usines Krupp. Nous devions changer de train, à cet

endroit, et il nous fallut marcher pendant quinze ou vingt minutes sur

le quai de la gare de cette immense ville. Puis nous prenions le train

qui devait nous conduire à la frontière dans le voisinage de laquelle

nous arrivions vers midi.

Par suite d'une erreur commise par l'ordonnance dans leur

enregistrement, mes bagages furent expédiés à une station frontière

beaucoup plus au nord que celle où nous nous rendions. On fit jouer le

télégraphe, et l'officier commandant le poste nous encouragea à prendre

patience, nous donnant l'assurance que ces bagages seraient de retour

le lendemain. Il fallut donc nous résigner à passer la nuit dans ce

village.

Ce fut un problème très sérieux que celui de me procurer, le midi et

le soir, dans ce petit village allemand de Goch, un repas à peu près

convenable, sans être muni de la carte d'alimentation réglementaire.

Mais quand on respire l'air à pleins poumons, quand on jouit d'une

liberté relative, et que l'heure de la délivrance approche, il est assez

facile d'imposer silence à son estomac. Le lendemain, vers midi,

mes malles étant arrivées, nous pouvions faire le court trajet

supplémentaire de deux ou trois milles pour atteindre la petite

station-frontière où je devais subir une certaine inspection.

Ce jour-là, le dimanche 11 mai, j'étais le seul passager à destination

de la Hollande. Un train minuscule, composé d'une locomotive et d'un

seul wagon, faisait la navette entre le village frontière d'Allemagne et

le village frontière de Hollande.

Toutes mes malles, valises, colis, etc., etc., étaient prêts pour

l'inspection, régulièrement alignés dans la petite gare de fortune

construite à cet endroit.

On avait été averti, ou on avait deviné, que j'étais un prisonnier

de nationalité anglaise--oiseau rare en ces parages,--car tous les

inspecteurs des deux sexes s'étaient donné rendez-vous autour de mes

bagages, et de ma personne. Il y avait des dames: d'ordinaire, on

utilise leurs services discrets pour faire les perquisitions chez les

passagers du sexe. Elles semblaient n'être venues là, avec les autres,

que par simple curiosité, pour orner la scène et égayer l'entrevue.

Mille et un jours en prison à Berlin · 第 8 / 13 段