des mois, cette maladie faisait des progrès constants; les nouvelles que
je recevais chaque semaine de mes enfants et du médecin m'indiquaient
suffisamment que la maladie était fatale. J'ai supplié qu'on me permît
de la visiter: on n'a pas daigné répondre à ma demande. Dans les deux
dernières semaines de sa maladie, je fus prévenu, par dépêche, que
je devais me hâter de me rendre auprès d'elle si je voulais la voir
vivante: j'ai assiégé la Kommandantur de demandes quotidiennes pendant
tout ce temps, mais toujours sans recevoir de réponse. J'ai offert
aux autorités de défrayer les dépenses de deux militaires qui
m'accompagneraient de Berlin à Anvers, d'où je m'engageais à revenir
dès le lendemain. Cette demande fut encore refusée. On retint ma
correspondance; et pendant une douzaine de jours, je fus sans nouvelles
de ma famille, en Belgique; après ces douze jours d'angoisses
indicibles, un officier venait m'apprendre que ma femme était morte, et
lorsque je le pressais d'aller immédiatement auprès de la Kommandantur,
afin d'obtenir la permission de m'accompagner jusqu'à Anvers
et Capellen, pour assister aux funérailles, il eut pour toute
réponse:--Madame est déjà inhumée depuis deux jours!... Vous concevez,
M. le docteur, qu'après avoir subi un traitement aussi inhumain que
celui-là, il m'est impossible, si je veux garder un certain respect pour
ma dignité, de faire aucune nouvelle démarche tendant à obtenir une
faveur du gouvernement allemand: on m'a refusé ce qui était juste, je
n'ai plus rien à demander!
Le vieux médecin était triste et embarrassé; c'était comme si je lui
avais ouvert les yeux sur un côté de cette mentalité allemande qui
paraissait lui échapper entièrement. Il hésita quelques secondes, puis
me promit tout de même de faire des démarches dans le but de procurer
quelque adoucissement au régime dont je souffrais.
Deux jours après, des instructions arrivaient à la prison. On craignait,
naturellement, des représailles du côté de l'Angleterre, où l'on savait
que ma santé était sérieusement menacée par suite de mon internement.
Ces instructions stipulaient que je pourrais sortir, accompagné d'un
sous-officier, deux fois par semaine, durant l'après-midi, que ma
promenade se ferait au parc, qu'il ne me serait pas permis de parler
à qui que ce soit, ni d'entrer où que ce soit, de plus, que le
sous-officier et moi nous devrions nous rendre au parc par chemin de fer
et en revenir de même.
Je me suis naturellement prévalu de cette permission qui m'était donnée
d'aller respirer l'air pur, deux fois par semaine, pendant quelques
heures, et cela, je crois, n'a pas peu contribué à me remonter tant au
physique qu'au moral.
Chapitre XXV
INCIDENTS ET REMARQUES
Quelques semaines après mon entrée en prison, j'étais invité à me rendre
au bureau, qui se trouvait au rez-de-chaussée, et là je me trouvai face
à face avec un personnage qui m'était entièrement inconnu.
-Je suis, me dit le visiteur, M. Wassermann, directeur de la Banque
allemande. Êtes-vous M. Béland?
--Oui, Monsieur.
--Veuillez donc vous asseoir. J'ai reçu, avant-hier, continua-t-il, une
lettre d'un de mes amis, un compatriote qui demeure à Toronto. Dans
cette lettre, mon ami me dit qu'il vient justement d'apprendre, par les
journaux canadiens, que vous étiez interné à Berlin, et il me demande de
m'intéresser à vous. Mon correspondant ajoute qu'il n'a pas été ennuyé
par le gouvernement canadien. Que puis-je faire pour vous?
--Vous pouvez sans doute me faire remettre en liberté, ce serait un joli
commencement.
--Cela, je le voudrais bien, et je ferai tout en mon pouvoir pour vous
être utile, mais je ne sais vraiment pas si je réussirai. Puis-je faire
quelque chose, en outre de cela?
--Rien que je sache.
--Avez-vous une bonne cellule?...
--J'habite une cellule avec trois autres détenus.
--Vous serait-il agréable d'en avoir une à vous seul?
--Oui, assurément, car je pourrais y travailler beaucoup plus à mon
aise.
Après ce court entretien, M. Wassermann prenait congé de moi, et
quelques jours plus tard on m'offrait une cellule située au cinquième,
c'est-à-dire à l'étage le plus élevé. Là, il y avait une circulation
d'air plus considérable, et une plus grande proportion du firmament
était accessible à nos regards. C'est cette cellule que j'ai habitée
pendant trois ans, le No 669.
La prison était chauffée au moyen d'un système de radiateurs à l'eau,
mais durant l'avant-midi seulement. Tout chauffage était abandonné vers
les 2 heures après-midi et, généralement, dans la soirée il faisait très
froid. Il m'est arrivé assez souvent d'être obligé de me mettre au lit
dès 7 heures, au moment où les portes étaient fermées. En utilisant
toutes les couvertures disponibles, je parvenais à économiser assez de
calories pour ne pas souffrir du froid.
Il nous était permis d'écrire deux lettres et quatre cartes postales
par mois. C'est le règlement, qui, en Allemagne, s'applique à tous les
prisonniers sans distinction.
Toute lettre adressée à l'étranger était détenue pendant dix jours,
mesure militaire. Toute notre correspondance, celle qui partait comme
celle qui arrivait, était minutieusement censurée. Durant toute ma
captivité, je n'ai jamais reçu un seul journal canadien, bien que
plusieurs copies m'aient été adressées.
Des cours de langues,--vivantes,--étaient donnés par des prisonniers
chaque jour à la prison. Là, chacun pouvait, suivant son goût, apprendre
le français, l'anglais ou l'allemand.
Nous n'avions que très rarement un service religieux, soit protestant,
soit catholique. Durant mes trois années de captivité, je ne me rappelle
pas avoir été invité à me rendre à la chapelle, située dans une autre
division que celle où j'avais ma cellule, plus de deux ou trois fois.
Je surprendrai peut-être un peu mes lecteurs en disant que tous les
journaux publiés en Allemagne étaient admis dans la prison sur un
même pied d'égalité: qu'ils fussent pangermanistes, libéraux, ou même
socialistes de tendance. Mais il nous était défendu de lire ou de
recevoir des journaux français ou anglais, bien qu'il nous fût connu,
de science certaine, que les grands quotidiens de Paris et de Londres
étaient mis en vente tous les jours dans les dépôts de journaux de
Berlin.
Cela ne veut pas dire, cependant, que j'aie passé trois années sans
lire un seul journal anglais ou français. Il arrivait quelquefois des
prisonniers nouveaux qui faisaient leur entrée chez nous avec des
journaux de Londres ou de Paris dans leurs poches. Nous avions en outre
d'autres petits moyens de nous procurer des journaux des pays alliés.
La fête de Noël est célébrée avec beaucoup d'éclat à Berlin. La veille
de Noël, il y avait, à la prison, une petite fête durant la soirée. A
cette occasion, on faisait un arbre de Noël,--l'arbre de Noël semble
bien être une trouvaille _made in Germany_ dont la mode s'est répandue
un peu partout, dans le monde anglo-saxon du moins,--et deux ou trois
officiers de la Kommandantur, accompagnés de quelques dames, se
rendaient à la prison pour faire une distribution de vivres aux plus
nécessiteux.
En 1915, on avait fait une assez bonne distribution de provisions; je
veux dire qu'il y en avait assez pour nous permettre de faire un repas.
En 1916, on ne pouvait distribuer de vivres, mais on fit cadeau,
à chaque prisonnier, soit d'un sous-vêtement, soit d'une paire de
chaussettes. En 1917, il y eut bien un arbre de Noël, mais très sec,
car on ne distribua rien. La situation économique, à l'intérieur de
l'Allemagne, et à Berlin en particulier, était telle qu'il était
impossible de faire une distribution quelconque.
Au cours d'une promenade que je faisais au Tiergarten, durant l'année
dernière (1917), il me fut donné de voir passer, dans une rue qui longe
ce parc, l'idole du peuple allemand à cette époque, le grand général
Hindenburg. Il était en automobile, avec un autre officier, et comme
j'étais, avec le sous-officier m'accompagnant, sur le bord même de la
chaussée, du côté du parc, la figure du célèbre général m'est apparue en
pleine lumière. Ce jour-là, en rentrant à la prison mon sous-officier
annonça, à coup de trompe, qu'il avait vu, de ses yeux vu: Hindenburg!
Les autres sous-officiers le regardaient en ayant l'air de dire:--"Vous
vous vantez!" Je dus intervenir pour confirmer son assertion, et je suis
sûr qu'à ce moment, moi, simple prisonnier et sujet anglais, je fus
considéré comme un des hommes les plus chanceux qui soient, tant ce
chef du grand État-Major était entouré de respect, d'admiration et de
vénération. Bismarck lui-même, de son vivant, n'a jamais vu son front
nimbé d'une pareille auréole.
Le peuple allemand n'est pas démonstratif: il est plutôt taciturne et
songeur. Un jour, comme nous étions sur le quai de la gare, attendant le
train pour nous rendre au parc, les journaux du midi venaient d'être mis
en vente, et tous ces gens les lisaient posément, religieusement, mais
sans faire le moindre mouvement indiquant l'impression ressentie au
cours de cette lecture. C'était à l'époque de la grande offensive
austro-allemande contre l'Italie, en novembre 1917, si j'ai bonne
mémoire. Une nouvelle sensationnelle venait d'être publiée: des titres
flamboyants annonçaient une grande avance allemande et la prise d'une
quarantaine de mille prisonniers. Après avoir pris connaissance de cette
dépêche, je me mis à observer les gens qui lisaient dans mon voisinage.
Je continuai mon observation au cours du trajet, dans le compartiment
que nous occupions, et je n'ai jamais remarqué le moindre sourire de
satisfaction se dessiner sur la figure de ces Allemands. Personne ne
semblait devoir en causer avec ses compagnons de route. Cela semblait la
chose la plus naturelle, ou la plus insignifiante du monde.
Le peuple allemand commençait-il à réaliser que toutes ces victoires
remportées par leurs armées depuis trois années ne laissaient entrevoir
aucune solution heureuse, ou bien le sentiment de l'enthousiasme
s'était-il émoussé chez lui après trois années de luttes, de
privations et de sacrifices?... Ou bien encore, entre la bureaucratie
gouvernementale, intensément militarisée, et la masse du peuple n'y
avait-il plus aucune entente, ni aucun lien de sympathie? Je laisse au
lecteur la solution de ce problème.
Je ne me rappelle plus maintenant le nom de cet Américain qui, le
premier de sa nationalité, fut interné à la Stadvogtei. C'était un homme
maladif. Il nous arriva vers le temps où l'ambassadeur M. Gérard était
absent. Cela se passait, je crois, au mois d'octobre ou de novembre
1916. Cet Américain prétendait qu'il n'eût jamais été interné si M.
Gérard n'avait pas quitté Berlin. Il nous a souvent exprimé des craintes
au sujet de la sécurité de M. Gérard. Il était sous l'impression que
l'Allemagne désirait sa perte, et qu'en retournant en Amérique, M.
Gérard courait grand risque d'aller au fond de la mer. Il prétendait
qu'on le détestait souverainement à Berlin, et qu'on le considérait
comme un ennemi des intérêts allemands.
Il ne me semble pas hors de propos de mentionner ici qu'une petite
polémique eut lieu, dans les journaux allemands, au sujet de Madame
Gérard. Certaines feuilles l'avaient accusée d'avoir ignoré les
bienséances jusqu'au point d'attacher la croix de fer au cou de son
chien et de s'être promenée, avec son chien ainsi affublé, dans les
rues de Berlin. L'affaire fit tellement de bruit, qu'un journal
semi-officiel, la Gazette de l'Allemagne du Nord, publia un éditorial à
ce sujet. On y disait que les remarques qui avaient circulé à propos de
Madame Gérard étaient fausses de toute façon sous tous rapports, et que
M. et Mme Gérard, en toutes occasions, avaient été d'une correction
irréprochable...
Il se passait rarement un jour sans que l'un des sous-officier de
service, à la prison, ne vint près des Anglais internés pour leur faire
la question suivante:
--Quand aurons-nous la paix?... A cette question, nous répondions
invariablement que nous ne le savions pas. C'était là un moyen, pour le
sous-officier, d'entrer en matière puis de prolonger une conversation au
cours de laquelle il trouvait le tour de dire que l'Allemagne voulait la
paix, mais que l'obstacle était l'Angleterre.
Plusieurs d'entre nous, et en particulier un Belge du nom de
Dumont,--qui n'avait pas la langue dans sa poche,--rétorquaient
alors:--Mais pourquoi avez-vous donc commencé?... Un jour, le
sous-officier protestait, disant que l'Allemagne n'avait ni voulu ni
commencé la guerre. Alors Dumont, anti-boche enragé, et violent dans
la manière de s'exprimer, se mit à crier:--Vous avez raison, vous avez
mille fois raison, ce n'est pas l'Allemagne qui a commencé, c'est la
Belgique!!! Éclat de rire général! Le sous-officier, confus et confondu,
tourne les talons et quitte la cellule.
Chapitre XXVI
QUESTION D'ÉCHANGE
Le 19 avril 1918 restera pour moi une date mémorable. Je venais d'être
prié de me rendre à la Kommandantur: un sous-officier, qui avait reçu
l'ordre de m'y accompagner, m'attendait au rez-de-chaussée. De quoi
pouvait-il s'agir?... On avait eu maintes fois l'exemple de prisonniers
appelés à la Kommandantur, qui n'étaient jamais revenus chez nous mais
avaient été transférés dans une autre prison. Je pouvais être un peu
inquiet, mais il n'y avait pas à hésiter, surtout quand il s'agissait
d'un ordre donné par l'autorité militaire.
En sortant de la prison, j'entamai avec le sous-officier une
conversation un peu vague.
--Mais, me dit-il, savez-vous pourquoi vous êtes appelé à la
Kommandantur?...
--Oui, lui répondis-je.
--Qu'est-ce? dit-il.
--Je vais être libéré!...
--Eh! bien, c'est cela, mais je vous prie de n'en pas desserrer les
dents, car je serais fortement réprimandé, et même puni pour vous avoir
communiqué cette nouvelle moi-même.
C'était la première fois que je me rendais à la Kommandantur. Je fus
introduit dans une certaine pièce, où je me trouvai en présence d'un
officier, le capitaine Wolff, le même qui venait à la prison, de temps
à autre, recevoir les dépositions des prisonniers. En tout ce qui
regardait l'administration de la prison, c'est-lui qui semblait faire le
chaud et le froid. Cet homme a laissé un souvenir peu enviable chez tous
les Anglais qui ont été mes compagnons de captivité. Quant à moi, je
lui pardonnerai difficilement d'avoir ignoré et laissé sans réponse des
douzaines et des douzaines de suppliques que je lui ai adressées pendant
trois années.
Il était là, me regardant et ne disant mot.
--Bonjour, Monsieur, lui dis-je.
--Bonjour!... Je vous ai fait venir pour vous apprendre que vous serez
bientôt libéré.
--Quand?...
--La semaine prochaine.
--Quel jour?...
--Jeudi.
--Au moins, est-ce que c'est bien certain?...
--Comment?...
--Je vous demande si, cette fois, ma libération est bien certaine?
--Pourquoi me demandez-vous cela?... Puisque je vous le dis. Puisque
c'est décidé!...
--Eh! bien, je me rappelle qu'il y a deux ans vous m'avez communiqué,
à la prison, une nouvelle semblable à celle-ci, et cependant je suis
demeuré pendant deux ans encore votre pensionnaire.
Il promena vaguement son regard du côté du plafond, sembla chercher dans
son passé s'il n'avait pas quelque chose à se reprocher, puis, avec
un léger sourire, il admit que c'était vrai, mais qu'en vérité, cette
fois-ci, il était question d'un échange entre moi et un prisonnier
allemand, en Angleterre.
Les conditions avaient été arrêtées, et l'échange devait se faire
incessamment. Je n'avais rien à ajouter si ce n'est de lui témoigner
la satisfaction que j'éprouvais de sortir enfin de l'Allemagne. A une
question que je lui posai il me répondit que ma qualité de député au
parlement et de conseiller privé était cause de ma longue détention.
Il ajouta que tous les documents, papiers, catalogues, livres,
correspondances, etc., etc., imprimés ou manuscrits, qui pourraient
m'être utiles et que je désirais apporter avec moi devraient être soumis
à la censure à Berlin.
De retour à la prison, je me mis donc à faire un triage de mes
paperasses, livres et lettres reçues pendant ma captivité. J'en fis
un paquet assez volumineux que j'envoyai au censeur. Tout cela fut
minutieusement censuré, placé sous enveloppes soigneusement scellées et
paraphées, et me fut renvoyé à la prison.
Cela se passait un samedi; le lundi suivant, le premier lieutenant
Block, qui commandait à la prison, arrivait à ma cellule en toute hâte,
me disant:
--J'ai une bonne nouvelle pour vous. Le gouvernement allemand vous fait
offrir, par mon entremise, de passer en Hollande par la Belgique, afin
de vous donner le plaisir et l'avantage de rendre visite à vos enfants
qui demeurent près d'Anvers. On attend de vous une réponse immédiate à
ce sujet.
--Ma réponse, lui dis-je, sera courte: j'accepte avec remerciements.
Il y avait alors trois ans que j'avais quitté Capellen et je n'avais
jamais reçu la visite de ma fille et des enfants de ma femme qui y
étaient demeurés.
--Cela prendra bien encore quelques jours, dit l'officier, vu qu'il faut
prévenir les différents postes militaires, en Belgique, par où vous
devez passer.
--Je n'ai pas d'objection à attendre une, deux ou même trois semaines
pour avoir ce précieux privilège de revoir mes enfants avant de passer
en Angleterre.
--Je vais communiquer votre réponse au Ministère des Affaires
Étrangères.
Trois jours plus tard, ce même officier m'apprenait qu'il avait été
choisi pour m'accompagner à Bruxelles et jusqu'à la frontière de
Hollande. Il semblait particulièrement heureux d'avoir été choisi, et
quant à moi, je n'avais rien à dire. J'avais eu des relations fréquentes
avec cet officier depuis plus de deux ans, et il m'était plus agréable,
évidemment, de voyager avec quelqu'un qui m'était ainsi familier, et qui
en somme avait uni ses efforts aux miens lorsque j'avais tenté de me
rendre au chevet de ma femme mourante.
J'attendis pendant une longue semaine, suivie d'une autre longue
semaine, lorsque le même officier se présenta de nouveau, mais avec une
figure sombre me laissant assez prévoir qu'une nouvelle tuile allait
m'être lancée sur la tête...
--Une mauvaise nouvelle, lui dis-je?...
--Oui, une mauvaise nouvelle, vraiment.
--Je sais ce dont il s'agit: on refuse maintenant de me laisser passer
par la Belgique...
--Vous l'avez dit.
Alors, je ne pus réprimer un léger mouvement d'impatience et de
contrariété:
--Comment pareille chose peut-elle arriver?... Ne m'avez-vous pas dit
que le gouvernement allemand avait décidé de me laisser passer en
territoire occupé pour voir mes enfants?...
--Oui, répondit-il.
--Alors, quel est donc ce pouvoir supérieur qui est en position de
désavouer une décision prise par le gouvernement?
--C'est l'autorité militaire!!!...
--Eh! bien, lui dis-je, et un peu sèchement, quand partirons-nous pour
la Hollande?...
--Aussitôt que vous voudrez.
--Alors, nous partirons ce soir, ou nous partirons demain; enfin, le
plus tôt possible.
Le départ fut enfin définitivement fixé au vendredi soir, le 9 mai.
Chapitre XXVII
VERS LA LIBERTÉ
On ne voit pas arriver sans une profonde émotion le moment de quitter
une prison où l'on a été reclus pendant trois années, on l'on s'est
fait, et où l'on possède encore des amis sincères et dévoués. Un grand
nombre de ceux qui avaient été mes compagnons de captivité, pendant ces
trois années, avaient déjà quitté la prison, mais il restait encore
une dizaine de prisonniers de nationalité anglaise parmi lesquels je
comptais, en particulier, trois ou quatre amis qui m'étaient bien chers.
Le jour du départ, vendredi, j'avais obtenu du sergent-major la
permission de recevoir dans ma cellule, de 7 heures à 8 heures du soir,
tous les prisonniers anglais--on se rappelle que les portes de toutes
les cellules étaient fermées dès 7 heures. Mes amis se réunirent donc
à ma cellule et nous causâmes, pendant cette dernière heure, des
événements de la guerre et de la longueur probable de la détention de
chacun. Malgré toute la joie que j'éprouvais à sortir de cet enfer,
j'avais le regret d'y laisser plusieurs de ceux avec qui j'avais partagé
les ennuis et les privations de la captivité, aux mains de leurs
geôliers, privés de liberté, privés de l'atmosphère bienfaisante de la
patrie absente.
Le train devait partir à 9 heures, et le départ de la prison même était
fixé à 8 heures. A ce moment donc, je me séparai de ces braves garçons,
à la porte même de la prison. Nous étions tous sous le coup d'une
profonde émotion.
Le train pour la Hollande partait de la gare dite de Silésie. De la
prison à cette gare, j'étais accompagné par trois militaires allemands:
l'ordonnance, un sous-officier et l'officier qui devait m'accompagner
jusqu'à la frontière.
Arrivé à la gare, l'officier me fit part de son intention de
réclamer des autorités la jouissance exclusive, par nous, de tout
un compartiment. Nous devions passer toute la nuit dans ce train.
L'officier eut une entrevue avec le chef de gare, et lorsque le train
stoppa, un Monsieur en uniforme bleu,--ce devait être ce chef de
gare,--était à nos côtés et s'empressait de mettre à notre disposition
un compartiment complet.
L'officier avait dû invoquer, pour obtenir ce privilège, une raison
d'Etat: le transport d'un prisonnier de nationalité anglaise en
territoire allemand pouvait motiver cette mesure de précaution
extraordinaire; les conversations que ce prisonnier anglais entendrait
sur le train seraient peut-être compromettantes, et de nature à nuire
aux intérêts allemands si elles étaient rapportées en Angleterre?...
Quoi qu'il en soit des raisons données par mon officier, le compartiment
entier fut mis à notre disposition. Mais afin d'empêcher qu'il ne fut
assiégé par les autres passagers, on avait pris la précaution de placer,
contre la vitre de la porte ouvrant sur le couloir, un avis conçu en ces
termes: _Transport d'un prisonnier anglais_, et sur une autre ligne, ce
seul mot: _Gefärlich! dangereux!_ J'ai lu moi-même ce qui était ainsi
affiché à mon sujet, et je n'ai pu m'empêcher d'en sourire.
Un train qui quitte la gare de Silésie, en destination de la Hollande,
doit traverser la ville de Berlin et passer en face de la fameuse
prison, la Stadvogtei. J'avais été mis au courant de ce fait, et lorsque
le train, filant déjà à une assez bonne vitesse, passa en face de la
prison, j'étais à ma fenêtre pour laisser tomber un dernier regard sur
ces murs gris sombre qui m'avaient séparé, pendant 3 ans, du monde
extérieur. Quelle ne fut pas ma surprise d'apercevoir, au cinquième
étage, dans une fenêtre que le nouveau sergent-major,--entre parenthèse,
un homme convenable,--avait permis d'ouvrir, mes compagnons de captivité
agitant leurs mouchoirs en signe d'adieu.
--Pauvres malheureux, pensais-je!...
Le lendemain matin, à 8 heures, nous arrivions à Essen, la ville fameuse
où se trouvent les usines Krupp. Nous devions changer de train, à cet
endroit, et il nous fallut marcher pendant quinze ou vingt minutes sur
le quai de la gare de cette immense ville. Puis nous prenions le train
qui devait nous conduire à la frontière dans le voisinage de laquelle
nous arrivions vers midi.
Par suite d'une erreur commise par l'ordonnance dans leur
enregistrement, mes bagages furent expédiés à une station frontière
beaucoup plus au nord que celle où nous nous rendions. On fit jouer le
télégraphe, et l'officier commandant le poste nous encouragea à prendre
patience, nous donnant l'assurance que ces bagages seraient de retour
le lendemain. Il fallut donc nous résigner à passer la nuit dans ce
village.
Ce fut un problème très sérieux que celui de me procurer, le midi et
le soir, dans ce petit village allemand de Goch, un repas à peu près
convenable, sans être muni de la carte d'alimentation réglementaire.
Mais quand on respire l'air à pleins poumons, quand on jouit d'une
liberté relative, et que l'heure de la délivrance approche, il est assez
facile d'imposer silence à son estomac. Le lendemain, vers midi,
mes malles étant arrivées, nous pouvions faire le court trajet
supplémentaire de deux ou trois milles pour atteindre la petite
station-frontière où je devais subir une certaine inspection.
Ce jour-là, le dimanche 11 mai, j'étais le seul passager à destination
de la Hollande. Un train minuscule, composé d'une locomotive et d'un
seul wagon, faisait la navette entre le village frontière d'Allemagne et
le village frontière de Hollande.
Toutes mes malles, valises, colis, etc., etc., étaient prêts pour
l'inspection, régulièrement alignés dans la petite gare de fortune
construite à cet endroit.
On avait été averti, ou on avait deviné, que j'étais un prisonnier
de nationalité anglaise--oiseau rare en ces parages,--car tous les
inspecteurs des deux sexes s'étaient donné rendez-vous autour de mes
bagages, et de ma personne. Il y avait des dames: d'ordinaire, on
utilise leurs services discrets pour faire les perquisitions chez les
passagers du sexe. Elles semblaient n'être venues là, avec les autres,
que par simple curiosité, pour orner la scène et égayer l'entrevue.