Werner fut alors transféré au camp de Holzminden, et quelques mois plus

tard, un prisonnier venu de ce camp, et que j'interrogeais au sujet

de Werner, me dit:--"Il y a longtemps déjà qu'il a déserté. Il a même

réussi à passer en Hollande, et nous avons appris par correspondance

qu'il était dans l'armée belge, combattant ceux qui ont voulu

l'enrégimenter de force."

Chapitre XXII

ÉVASIONS

Dans la vie de prison, la question de s'évader est constamment à l'ordre

du jour: tous les prisonniers caressent l'espoir de reconquérir leur

liberté par force ou par ruse; mais, même parmi les plus audacieux et

les plus habiles, il en est peu qui réussissent. Au cours des

trois années que j'ai passées à la Stadvogtei, plusieurs évasions

sensationnelles ont eu lieu. Il serait trop long d'en entreprendre

ici le récit détaillé. Je ne ferai mention que des cas les plus

exceptionnels, comme ceux de MM. Wallace Ellison et Eric Keith qui

s'échappèrent deux fois du camp de Ruhleben, et une autre fois de la

prison même où j'étais.

Au début de la guerre, ces deux Anglais habitaient l'Allemagne. L'un,

M. Ellison, était employé de la _United Shoe Machinery Company_ à

Francfort. Quant à M. Keith, dont j'ignore quelle fut l'occupation _ante

bellum_, il était, si je me rappelle bien, né en Allemagne de parents

anglais.

La première évasion de ces deux prisonniers eut lieu du camp de Ruhleben

à peu près vers le même temps mais pas exactement au même moment, chacun

agissant de sa propre initiative. Mais tous deux eurent la malchance de

tomber entre les mains des gardes prussiennes au moment où ils allaient

atteindre la frontière hollandaise. Ramenés à la prison, à Berlin, ils

écopèrent une sentence de plusieurs mois de cellule. M. Ellison, en

particulier, fut quatre mois et demi au secret, et ne pouvant recevoir

d'autre nourriture que celle qui était distribuée chaque jour, laquelle

consistait en un morceau de pain avec les deux soupes traditionnelles.

Malgré les démarches nombreuses qu'ils firent auprès des autorités

allemandes pour être de nouveau transférés à Ruhleben; ils durent

demeurer à la Stadvogtei parce qu'ils refusaient de déclarer qu'ils ne

feraient plus aucune tentative d'évasion, une fois retournés a Ruhleben.

Pendant les années 1915 et 1916, ils firent des plaintes nombreuses et

adressèrent force requêtes tant à la Kommandantur qu'à l'ambassade

américaine à Berlin. Tout fut inutile.

Au mois de décembre 1916, une évasion longuement et minutieusement

préparée fut mise à exécution de la manière la plus habile. On était

parvenu à à se procurer les services d'un serrurier expert, lui-même

prisonnier, qui fabriqua une clef ouvrant la porte qui donnait accès à

la rue Dirksen.

Tout avait été prévu: ou avait même trouvé moyen d'expédier des vivres

au dehors, et de les faire déposer à certains endroits connus seulement

des prisonniers qui devaient s'évader. Au moment choisi pour opérer la

sortie, onze prisonniers, tous de nationalité anglaise, se promenaient

dans la cour par groupes de deux ou trois, comme il était permis de le

faire chaque jour, entre cinq et six heures de l'après-midi. Le portier,

dont la cellule est voisine de la porte extérieure, était à ce moment

occupé à causer avec un sous-officier. La conversation avait pris

visiblement un caractère assez intéressant, et les deux Allemands

semblaient y être absolument absorbés.

Ce fut à la faveur de cette distraction du portier que la clef

libératrice fut introduite dans la serrure par l'un des onze. Un instant

suffit pour ouvrir la porte, et les fugitifs disparurent dans les rues

de Berlin. MM. Ellison et Keith étaient parmi les fuyards.

Ce fut une grande sensation dans la prison lorsque l'on découvrit,

quinze minutes plus tard, que la porte avait été ouverte. Tous les

prisonniers furent immédiatement renfermés dans leurs cellules

respectives, car c'était là le seul moyen de savoir exactement combien

d'internés manquaient à l'appel.

L'officier, qui se retirait généralement vers quatre heures de

l'après-midi, avait été prévenu par téléphone, et s'amenait en grande

hâte, et tout excité. Son premier geste fut de mettre le portier au

cachot: on venait de découvrir qu'il manquait onze Anglais. Le service

de la sûreté fut prévenu, et des dépêches furent lancées sur toutes

les gares et toutes les frontières d'Allemagne. Le corps entier des

policiers et les sentinelles des frontières étaient sur les dents.

A notre grand regret, de ces onze prisonniers évadés, dix furent repris:

seul, M. Gibson réussit à se tenir au large. Quant à MM. Ellison et

Keith, ils ne tombèrent entre les mains des Allemands qu'une dizaine de

jours plus tard, après des marches de nuit épuisantes. La température

était alors très froide, et on imagine les souffrances que durent

endurer ces prisonniers en route vers les frontières des pays neutres.

Les dix prisonniers capturés furent, les uns après les autres, ramenés

à la prison. Les règlements devinrent beaucoup plus sévères, et il ne

pouvait être question, pour eux, de retourner à Ruhleben. Toutefois,

vers le mois d'août 1917, une convention avait été conclue entre

l'Angleterre et l'Allemagne au sujet du traitement à infliger aux

prisonniers divers qui avaient essayé de s'évader. Une des clauses

de cet arrangement stipulait que tous les prisonniers coupables de

tentative d'évasion, et détenus dans les prisons, seraient immédiatement

renvoyés dans leurs camps respectifs. Nous avions à peine lu, dans les

journaux allemands que nous recevions, soir et matin, les diverses

clauses de cet arrangement, que déjà la plupart des prisonniers

entrevirent des possibilités nouvelles de conquérir leur liberté. MM.

Ellison et Keith me prévinrent que ce ne serait pas long, à Ruhleben,

avant qu'ils n'entreprissent le voyage de Hollande.

En effet, dès le mois de septembre, ils s'échappèrent le même jour du

camp de Ruhleben, mais séparément, puis se retrouvèrent dans les rues

de Berlin, et cette fois,--troisième évasion,--parvinrent à passer en

Hollande.

Une carte postale qui me fut adressée par M. Ellison, de Hollande même,

me mit au courant, sans beaucoup de détails naturellement, du succès

de son entreprise. Ce fut une réjouissance générale chez tous les

prisonniers qui avaient été, pendant de si longs mois, leurs compagnons

de captivité.

C'est à Londres, au mois de juillet dernier (1918), que j'eus l'extrême

bonheur de rencontrer MM. Ellison et Keith, et c'est là également, au

cours d'une soirée inoubliable passée ensemble, qu'ils me racontèrent

par le menu les péripéties de cette troisième évasion, leur course de

Berlin à Brème, de Brème jusqu'à la rivière Ems, puis dans les marécages

qui avoisinent la frontière germano-hollandaise, à quelques milles

de là, et enfin leur visite, à trois heures du matin, chez un paysan

hollandais où ils apprirent qu'ils étaient réellement et définitivement

sortis d'Allemagne.

Rien de plus amusant que d'entendre raconter par ces deux ex-prisonniers

les scènes de réjouissance qui eurent lieu dans la maison du paysan

hollandais. La brave Hollandaise, femme d'une soixantaine d'années,

s'était levée, à cette heure extra matinale, pour souhaiter la bienvenue

aux deux héros de la poudre d'escampette. On alluma le poêle, on prépara

un plantureux réveillon à la fin duquel les deux Anglais dansèrent, avec

le vieux et la vieille, le cotillon de la délivrance.

M. Ellison fait maintenant partie de l'armée anglaise et M. Keith est

dans l'armée américaine.

M. Keith m'adressait tout récemment de France une lettre dans laquelle

il me disait que de la façon dont allaient les choses (à cette époque),

il comptait pouvoir, avant peu, pénétrer avec une compagnie américaine

dans la rue Dirksen et ouvrir les portes de cette fameuse prison où lui,

tout comme moi, avait été détenu des années.

Une autre évasion sensationnelle fut celle d'un Français nommé B... Ce

Français, soldat à l'armée, avait été, avec le peloton dont il faisait

partie, cerné dès le début de la guerre dans un petit bois près de la

frontière française, en Belgique. Pour ne pas tomber entre les mains des

Allemands, lui et quelques-uns de ses amis s'étaient réfugiés chez des

paysans belges, avaient dépouillé l'uniforme et revêtu un habit de

civil.

M. B... avait tenté de passer en Hollande, par le nord. Il fut pris et

amené au camp de concentration des Français en Allemagne. Après quelques

mois, il parvenait à s'évader de ce camp, avec l'uniforme d'un soldat

allemand; il avait même à sa boutonnière le ruban de la Croix de fer. Il

fut pincé de nouveau, et jeté dans une cellule à la prison de Berlin. Il

y fut tenu au secret pendant des mois, puis il obtint la permission de

circuler, comme nous, dans les divers corridors. Il forma le projet

colossal de s'évader par le toit, car il occupait une chambre au

cinquième.

Les fenêtres des cellules du cinquième sont situées immédiatement sous

le toit qui surplombe légèrement, mais n'offre aucune prise à la main.

Le plan de notre Français était de scier une des barres de fer de la

fenêtre, de sortir par l'étroite ouverture ainsi pratiquée, et de

grimper sur le toit. Cette opération, dont je devais être témoin, fut

parfaitement exécutée. C'était, il faut l'admettre, un tour de force

mirobolant et une véritable réussite d'acrobatie.

Dès le matin, j'avais été prévenu par le prisonnier lui-même qu'il

allait tenter son évasion vers onze heures du soir. A l'heure dite, je

me tenais debout, sur ma chaise, ayant la tête au niveau de ma fenêtre.

Ma cellule se trouvant au même étage que la sienne, je pouvais

facilement observer tous les mouvements qu'il faisait au cours de son

évasion.

La barre de fer préalablement sciée, fut d'abord écartée de son point

d'appui par le bas, ce qui donna l'espace nécessaire pour permettre au

prisonnier de sortir. Au moyen d'une serviette solidement attachée aux

autres barreaux, il se préservait de toute chute éventuelle qui eut été

fatale, puisque sa fenêtre était à soixante pieds au-dessus de la cour

inférieure, entièrement pavée.

Il s'était fait un point d'appui au moyen d'une petite planchette qu'il

avait glissée, au sommet de la fenêtre, entre les briques et la barre

de fer horizontale, à laquelle sont fixées les barres verticales. Cette

planchette faisait saillie d'environ un pied en avant du toit. La

manoeuvre entière était d'un chic incroyable, et ce ne fut pas long

avant que, appuyé d'une main sur la planchette, il pût, de l'autre,

atteindre et saisir une gouttière qui se trouvait sur le toit à une

faible distance du bord. En un instant, et par un magnifique élan, il

allait rouler dans l'obscurité supérieure.

Mais celui qui est sur le toit n'est pas sorti du bois, surtout

lorsqu'il s'agit d'un édifice dont les murs ont soixante-quinze pieds de

hauteur. Notre Français s'était muni d'une corde d'une soixantaine de

pieds de longueur faite de draps de lit et d'autres ficelles tirées de

droite et de gauche. Il attacha solidement l'une des extrémités de cette

corde au paratonnerre, et se laissa glisser tout du long du mur, puis

tomber le plus doucement possible quand il fut au bout.

On ne l'a jamais revu: on n'en n'a jamais entendu parler. S'il eut été

repris quelque part, on n'aurait pas manqué de le ramener à la prison.

Nous avons tous été d'accord, y compris l'officier commandant, que cette

évasion demeure une des plus renversantes qui soient.

Chapitre XXIII

ESPOIR DÉÇU

C'était au mois de mai 1916: j'étais depuis un an prisonnier à la

Stadvogtei. Malgré toutes les démarches que j'avais faites moi-même par

l'entremise de l'ambassade américaine, à Berlin, et malgré celles qui

avaient été entreprises par le gouvernement anglais et le gouvernement

canadien, démarches restées sans résultats,--mes nombreuses suppliques

étaient demeurées sans réponses,--je m'étais fait à l'idée que je serais

interné jusqu'à la fin de la guerre.

Un soir, après sept heures, alors que les portes de toutes les cellules

avaient été refermées sur nous, un sous-officier, employé au bureau de

la prison, se présente chez moi disant qu'il est porteur d'une bonne

nouvelle:

--Quelle nouvelle?...

--Vous serez libéré!...

--Quand?...

--Après-demain, samedi. Cette nouvelle a été téléphonée, H y a un

instant, de la Kommandantur, et j'ai reçu instruction de vous en faire

part.

Je n'ai pu m'empêcher de saisir la main de ce sous-officier pour le

remercier de la bonne nouvelle qu'il m'apportait. Ma porte n'était pas

encore refermée que j'étais monté sur une chaise, appelant de ma

fenêtre ceux de mes compagnons de captivité avec lesquels j'étais

quotidiennement en relations. Je leur annonçai la bonne nouvelle: je

reçois de nombreuses félicitations, et tous semblent heureux de ce

qui m'arrive. Le lendemain est grand jour de fête; tous les Anglais

partagent ma joie; l'on décide de faire une réunion plénière à ma

cellule, et même d'y organiser un déjeuner. C'était en 1916. A cette

époque, toutes les victuailles étaient rationnées à Berlin, et nous

étions soumis au régime de la prison, c'est-à-dire qu'il nous était

absolument défendu de faire venir quoi que ce soit du dehors. Préparer

un déjeuner convenable, dans de telles circonstances, n'était pas un

problème de mince envergure.

Des invitations, cependant, avaient été lancées: tous les Anglais

avaient été priés d'assister à un déjeuner qui aurait lieu le soir au

salon(!) No 669, dans l'Hôtel International de la Stadvogtei, pour

rencontrer M. Béland à l'occasion de son prochain départ pour

l'Angleterre. Ces cartes d'invitation portaient en post-scriptum:--On

est prié d'apporter son assiette, son couteau, sa fourchette, sa tasse à

thé, son verre et son pain; quant au sel, on le trouvera sur les lieux.

Ma table avait été placée au centre de la cellule, et on l'avait

recouverte de petites serviettes en papier. On était parvenu à se

procurer un peu de viande en conserve, entreprise qui, à cette époque,

tenait du miracle. Va sans dire que le déjeuner fut très gai: il y

eut des santés de proposées, des discours très à la hauteur des

circonstances, prononcés en réponse aux dites santés, des chansons

patriotiques, etc., etc.

L'après-midi de ce jour inoubliable j'avais obtenu la permission de

sortir en ville pour aller magasiner. Pour la première fois, après douze

mois d'incarcération, il m'était donné de mettre le pied dans la rue.

C'était vers la fin du mois de mai; la végétation était luxuriante et

les feuillages verdoyants; les plates-bandes regorgeaient de fleurs

odoriférantes dans le square voisin de la prison. Jamais la nature ne

m'avait paru si merveilleusement belle! J'étais tenté de sourire même

aux Allemands,--et aux Allemandes,--qui se pressaient de tous côtés,

dans la rue.

Ma promenade avait duré une couple d'heures. En rentrant à la prison,

j'appris que mon départ, fixé au lendemain, avait été retardé parce que,

disait-on, un certain document n'avait pas encore reçu la signature d'un

personnage quelconque faisant partie du haut commandement. Ce ne pouvait

être qu'une affaire de formalité, vu que tout était décidé. Force me fut

donc d'attendre à la semaine suivante, au mercredi, jour que l'on avait

définitivement fixé. Le mardi, j'étais absolument prêt, et mes malles

étaient bouclés, quand on vint de nouveau me prévenir que le fameux

document n'était pas là, que je devrais attendre encore quelques jours.

Naturellement, je fus très ennuyé de ce nouveau retard, et je m'exerçais

de mon mieux à la patience depuis deux semaines qui me parurent longues

comme deux siècles, quand, enfin, un officier de la Kommandantur, le

major Schachian, me fit appeler au bureau. Il venait m'expliquer que la

Kommandantur de Berlin avait décidé de me remettre en liberté, et de

me permettre de retourner en Belgique auprès de ma famille, et en

particulier auprès de ma femme qui, à cette époque, était déjà

souffrante depuis six mois, mais... une autorité supérieure avait

désavoué cette décision.

On conçoit ma profonde désillusion. Je m'appliquai à faire remarquer

à cet officier que j'étais détenu, bien que médecin, et cela en

contravention avec toutes les lois internationales; qu'en plus, j'avais

à maintes reprises reçu l'assurance, de la part des autorités allemandes

à Anvers, que je ne serais jamais molesté; que j'avais pratiqué ma

profession, non seulement à l'hôpital, avant la prise d'Anvers, mais

encore depuis cette date chez la population civile de Capellen.

L'officier n'en disconvenait pas, mais il ajoutait:--"Vous ayez pratiqué

la médecine par charité, vous n'avez pas pratiqué régulièrement!" Est-il

concevable qu'un homme de sa position puisse faire une remarque aussi

saugrenue!... Je n'en revenais pas. Je lui fis l'observation suivante:

--J'ai toujours compris que la liberté des médecins, en temps de guerre,

avait été assurée par les ententes et les conventions internationales,

parce que le rôle des médecins est de soulager les misères physiques

de l'humanité en temps de guerre, et non parce qu'il devait leur être

permis de se faire des honoraires.

Voyant qu'il avait mis les pieds dans les plats, comme on dit

vulgairement, mon officier tenta d'opérer une retraite en aussi bon

ordre que possible. Il était visiblement fort embarrassé: il me quitta

sans m'en dire plus long, et je remontai à ma cellule, l'âme toute

remplie de l'amère désillusion. Et une autre année toute entière

s'écoula avant qu'une amélioration quelque peu substantielle ne se

produisit dans mon état de captivité.

Chapitre XXIV

UN COLLOQUE

J'étais donc depuis deux ans dans cette prison de la rue Dirksen, ne

pouvant apercevoir, au dehors, qu'une très petite portion du firmament,

et le mur d'en face percé d'une cinquantaine de fenêtres armées de

solides barres de fer. Comme il a été dit au chapitre précédent, vers

la fin de ma première année de captivité, j'avais eu, un jour, la

permission de sortir de la prison, de marcher dans les rues pendant une

couple d'heures, et de respirer le libre atmosphère de la cité. Ma santé

laissait beaucoup à désirer: je ne pouvais ni manger ni dormir; au

moral, j'étais sérieusement déprimé, surtout depuis que j'avais perdu

tout espoir de recouvrer ma liberté avant la fin des hostilités. Un

jour, le médecin de la prison, M. Bêcher, un très brave homme, vint

me rendre visite à ma cellule. Nous avions eu, à maintes reprises,

l'occasion de converser ensemble sur des sujets médicaux. Il savait,

naturellement, que j'étais appelé auprès des malades pendant les

vingt-trois heures où, chaque jour, il était absent de la prison. Il

avait même mis à ma disposition sa petite pharmacie. Enfin, au point

de vue médical, on peut dire qu'entre lui et moi les relations

diplomatiques n'étaient pas rompues.

Il venait donc, cette fois, me rendre visite dans le but de s'enquérir

de mon état de santé. Il avait sans doute remarqué que mon apparence

générale n'était pas des plus brillantes.

--Comment vous portez-vous?... me dit-il en entrant dans ma cellule.

--Mal!... répondis-je.

--Vraiment, j'en suis fâché! Je remarque, en effet, que vous n'avez pas

votre apparence ordinaire de bonne santé.

--Non, je ne dors ni ne mange. Je suis très énervé et je me sens faible

et déprimé.

A travers ses lunettes, le vieux praticien teuton me regardait

attentivement; il me semblait que je percevais dans son regard une

profonde sympathie.

--Mais, dit-il, vous êtes médecin, vous devez peut-être savoir de quoi

vous souffrez en particulier?

--Je ne vois pas d'autre chose qu'une privation continuelle, depuis deux

ans, d'air pur et d'exercice.

--Mais... vous ne sortez donc pas quand vous le désirez?

--Comment! Voulez-vous dire que je sors de la prison à mon gré?...

--Oui.

--Eh! bien, je ne puis concevoir que vous remplissiez depuis des années

les fonctions de médecin de cette prison sans avoir jamais appris que

pas un seul prisonnier n'a la permission de sortir dans la rue. Je suis

ici depuis deux ans, et la seule occasion que j'aie eue de sortir se

présentait il y a un an, alors que j'eus ma permission spéciale d'aller

dans les magasins acheter quelques effets. A l'exception de cette unique

sortie qui dura deux heures, j'ai été constamment confiné dans ces murs.

Vous savez que l'atmosphère de ces corridors est plus viciée qu'on ne

saurait le dire, puisque chaque matin des centaines de prisonniers les

traversent d'un bout à l'autre, en faisant le nettoyage complet de leurs

cellules, et cela après treize heures de réclusion. Et cette cour, où il

nous est permis d'aller pendant quelques heures de l'après-midi, vous la

connaissez aussi bien que moi: quand on a fait, soixante-dix pas, on a

côtoyé les trois côtés du triangle; elle est entourée d'un mur de 75

pieds de hauteur; trente-cinq cabinets d'aisance ouvrent sur elle

leurs fenêtres pour opérer la ventilation; il en est de même aussi des

cuisines, et en somme, l'air qu'on y respire n'est pas même aussi pur

que celui de nos cellules.

Le vieux médecin écoutait tout cela et paraissait fort étonné.

--Eh! bien, dit-il, je suis surpris. Faites une demande aux autorités,

réclamez la permission de sortir, et j'appuierai votre requête.

Je crus alors que l'occasion était propice pour moi de dire à ce vieux

médecin ce qu'il fallait penser de l'arbitraire des mesures employées

contre moi:

--Je vous prie de m'excuser, Monsieur le docteur, mais vous allez me

trouver sourd à votre suggestion: il m'est impossible de demander une

faveur au gouvernement allemand.

--Pourquoi?...

--Parce que toutes les requêtes justes et raisonnables que j'ai faites

ont été refusées,--quand on s'est donné la peine d'y répondre,--et Dieu

sait combien de requêtes et de pétitions j'ai adressées à vos autorités

depuis deux ans!

--Qu'est-ce que vous avez demandé, en particulier?

--D'abord, j'ai protesté contre mon internement, prétendant qu'il était

contraire aux lois de me retenir captif, vu que j'étais médecin. On

répondit à cela qu'on n'avait aucune preuve documentaire établissant que

j'étais médecin. C'était au début de ma captivité: par l'entremise de

l'ambassade américaine, je me suis procuré les certificats, diplômes,

etc., tant du Collège des Médecins et Chirurgiens canadien, que de

l'université dont je suis gradué, établissant que j'étais bien médecin

diplômé, et médecin pratiquant régulièrement ma profession. Ces

documents, comme j'en ai été informé au mois d'octobre 1914, ont été

remis aux autorités compétentes, ici, à Berlin. J'ai alors réclamé ma

liberté; j'ai répété et répété mes requêtes sans autre résultat que

de voir, après deux ou trois mois de démarches, un officier de la

Kommandantur s'amener à ma cellule où il se contentait de recevoir une

déposition établissant pourquoi j'étais venu en Belgique et ce que

j'y avais fait, etc., toutes choses que les autorités allemandes

connaissaient depuis longtemps. On me faisait signer une procès-verbal

insignifiant, et on me quittait presque en se moquant de moi.

Mille et un jours en prison à Berlin · 第 7 / 13 段