Ainsi qu'il est dit, plus haut, la même question était posée à chaque

cellule. La plupart des prisonniers ne disaient rien, mais lorsqu'il

s'en trouvait un qui disait:--"Oui, j'ai à me plaindre", le général

ajoutait:--"Rendez-vous dans la cour." Lorsque la tournée par tous les

corridors fut terminée, il se trouva bien une dizaine de prisonniers

ayant répondu affirmativement, rendus dans la cour. Parmi eux se

trouvait le député socialiste Kluss, qui, va sans dire, avait répondu

affirmativement à la question.

Le général, son inspection terminée, se rendit dans la cour, suivi de sa

camarilla, et invita chacun des prisonniers à parler. Intimidés, tous

demeurèrent silencieux à l'exception du petit député socialiste qui

s'avance au milieu de la cour et commence un réquisitoire formidable

contre les autorités militaires allemandes et contre les règlements

arbitraires dont il est victime. Kluss sait très bien que le général Von

Boehm est sourd. C'est pour lui une excellente raison d'élever la voix.

Aussi nous assistons à une vraie harangue de tribune, prononcée d'une

petite voix nasillarde niais très prenante.

On imagine combien nous étions tous amusés de cet incident dont nous

pouvions être témoins en regardant à travers nos fenêtres. Le général

écoutait, paraissait entendre, et faisait de la tête quelques petits

signes affirmatifs. Au cours de sa harangue, Kluss fit une remarque des

plus blessantes à l'endroit de l'autorité militaire allemande, comparant

les méthodes employées contre lui aux méthodes les plus barbares du

moyen-âge. Un officier qui, lui, n'était pas sourd, «tenta de lui

imposer silence, mais rien ne pouvait arrêter le tribun lancé au plus

fort de son éloquence. Il ignora la protestation de l'officier et

continua sa harangue.

Quand il eut fini, le général qui, évidemment, n'avait rien compris,

dit simplement:--"Ah! oui! Très bien!..." puis se disposa à se retirer.

Kluss, ne voulant pas lui permettre de s'éclipser ainsi, se lança à sa

poursuite en criant:--"Quelle réponse me donnez-vous? Une réponse,

s'il vous plaît!..." Le général, s'apercevant qu'il est de nouveau

apostrophé, se retourne et dit:--"Ah! oui! Très bien!" Il rentre, cette

fois dans l'intérieur de la prison, et nous ne l'avons plus revu. Kluss

était furieux. Il reçut les félicitations de tous ceux qui, tout en

étant sujets allemands, se considéraient comme les victimes d'une

injustice flagrante de la part de leur gouvernement.

Kluss, entre parenthèse, était un fervent admirateur de Herr Karl

Leibknecht. Il mourut quelques mois seulement après son élargissement.

Chapitre XX

MACLINKS ET KIRKPATRICK

Ces deux noms de prisonniers rappellent à mon esprit un des épisodes

les plus tragiques de ma vie de prisonnier. Maclinks était déjà à la

Stadvogtei quand j'y arrivai, en juin 1915. La porte de sa cellule

indiquait qu'il était sujet britannique. Il parlait parfaitement

l'anglais. Il prétendait avoir habité Vienne pendant de longues années à

titre de correspondant du London Times.

Selon toutes les apparences, Maclinks était un loyal sujet britannique.

Il était très bien vu dans les cercles anglais. Il recevait beaucoup

d'Anglais dans sa cellule et allait leur rendre visite à son tour. Il ne

manquait certainement pas de talent et d'intelligence.

Vers la fin de 1915, arrivait à la prison un jeune homme également

de nationalité anglaise et nommé Russell. Russell avait été arrêté à

Bruxelles où il habitait. Dès son entrée en prison, il se lia d'amitié

avec Maclinks. Ils étaient presque toujours ensemble. Un bon jour, ou

plutôt un mauvais jour, on vînt prévenir Russell qu'il devait partir

immédiatement pour une destination inconnue. On ne lui permit pas de

mettre ordre dans ses papiers, il devait prendre son pardessus et sa

casquette et suivre le sous-officier qui l'attendait à la porte. Il

nous est enlevé dans l'espace d'une minute. Cet incident créa une vive

sensation au milieu de nous tous. De quoi pouvait-il s'agir?... Pour

quelles raisons venait-on ainsi chercher Russell, et sans aucun avis

préalable?... Ce qui augmentait encore nos appréhensions, c'est qu'au

bas du dernier escalier on avait remarqué deux sentinelles armées, avec

casques à pointe, qui s'étaient emparé de lui et l'avaient conduit hors

de la prison.

Ce même jour, le capitaine Wolff, un des officiers de la Kommandantur,

était venu à la prison et l'on savait que Maclinks avait eu une entrevue

avec lui. Nos soupçons se portèrent unanimement sur Maclinks. Pourquoi?

Pour une infinité de raisons qu'il serait trop long d'énumérer ici. Tous

les Anglais cessèrent leurs rapports avec lui. M. Kirkpatrick fut le

seul d'entre nous qui continua à lui adresser quelques rares paroles.

Croyant peut-être que Kirkpatrick demeurerait toujours son ami malgré

tout, Maclinks lui fit, quelques jours plus tard, une confession: il lui

montra une lettre qui n'était que la copie de celle qu'il disait avoir

adressée aux autorités militaires. Kirkpatrick prit connaissance de

cette lettre, et, monstrueuse réalité, c'était une dénonciation formelle

de Russell: il y était dit que Russell avait servi, en Belgique, comme

espion aux gages du gouvernement anglais.

Étonnement et indignation de Kirkpatrick. Maclinks, sans attendre les

remarques que pouvait lui faire Kirkpatrick, lui expliqua, comme pour se

justifier, qu'en sa qualité d'officier de réserve autrichien (!) il

ne pouvait se soustraire à son devoir, et que c'était pour obéir à sa

conscience qu'il avait dénoncé Russell. On conçoit aisément l'état d'âme

dans lequel se trouva M. Kirkpatrick. Il se leva et menaça Maclinks de

le frapper s'il ne sortait pas immédiatement de sa cellule.

Cet incident, qui fut connu immédiatement par toute la prison, y créa

une atmosphère que je ne saurais décrire. Ce soir-là, tout, était

lugubre autour de nous: nous ne savions vraiment de quel côté regarder.

Il nous semblait que chaque cellule recelait un ennemi. Une pareille

affaire ne pouvait-elle arriver, un jour ou l'autre, à chacun de nous?

Le spectre des oubliettes et la perspective d'une exécution sommaire

nous hantait horriblement. La position de Maclinks, que nous

considérions comme un véritable espion, devint intenable, et il dut

demander un changement. Quelques semaines plus tard, il sortait de la

prison pour n'y plus revenir.

Il y a ceci de particulier en Allemagne,--terre classique de

l'espionnage,--c'est qu'on se défie formidablement de tous ceux qui ont

pu, occasionnellement, servir d'espions au service même du pays.

Maclinks, il est vrai, sortit de la Stadvogtei, mais des renseignements

précis qui nous vinrent du dehors nous apprirent, par la suite, qu'il

était loin d'être en liberté. L'officier de réserve autrichien doit être

utilisé pour faire le tour des prisons de l'Allemagne.

Quant à Kirkpatrick, le plus âgé de nous tous, il demeura, malgré ses

hésitations au sujet de Maclinks, toujours fort respecté et profondément

estimé: tous le considéraient comme un sage et un philosophe. Son humour

écossais était du meilleur aloi. Nous voyait-il attablés, deux ou trois,

avec du boeuf en conserve et du pain devant nous, qu'il s'écriait:--"Je

ne puis comprendre en vérité comment il est possible en bonne humanité

de se livrer à un tel luxe de table lorsque le pauvre peuple allemand de

cette ville est martyrisé par la faim! Est-ce que vous ne savez pas que

vous êtes ici à purger une sentence mille fois méritée?..." C'est ce

même Kirkpatrick qui, un 31 décembre, alors que nous lui demandions

comment il espérait franchir le seuil de la nouvelle année, nous

répondit simplement:--"Vous entendrez parler de moi avant demain!" Que

voulait-il dire? Nous l'ignorions entièrement. Nous n'avons pas été

longtemps sans le savoir, car un peu plus tard, à minuit, alors que les

cloches de l'église la plus voisine lançaient à tous les échos les

douze coups, signal de la nouvelle année, une fenêtre s'ouvrit dans

l'obscurité et une voix de stentor entonna le _Rule Britannia!!!_

La chanson patriotique était à peine terminée qu'une autre fenêtre

s'ouvrit, celle du sous-officier de service qui, avec force cris et

jurons, commanda de faire silence. Le lendemain, lorsque certains de

mes compagnons se présentèrent à ma cellule, je leur posai à chacun la

question suivante:--"Est-ce vous qui avez chanté _Rule Britannia_, la

nuit dernière?" Tous, invariablement, répondaient:--"Non." Kirkpatrick

lui-même fit son apparition vers les 9 heures. Il avait tout-à-fait le

même air que de coutume, et il nous fit ses souhaits de bonne année.

Faisant allusion à l'incident de la nuit précédente, je lui demandai

s'il n'avait pas chanté. Il répondit d'un petit signe de tête négatif,

avec un sourire qui en disait fort long sur sa culpabilité. Nous étions

justement à dire, entre nous, qu'il serait préférable de faire le

silence autour de l'incident, lorsqu'un sous-officier se présente et

demande à chacun de nous, à l'exception toutefois de Kirkpatrick, si

nous n'étions pas l'auteur de ce qui était arrivé durant la nuit. Chacun

en répondant la franche vérité, pouvait nier positivement. On interrogea

tous les Anglais, l'un après l'autre, de cellule en cellule. C'était la

même réponse partout. Le seul auquel on ne se hasarda pas à poser la

question fut Kirkpatrick dont l'apparente gravité ne pouvait prêter aux

soupçons. Nous en avons beaucoup ri!

Chapitre XXI

UN SUISSE ET UN BELGE

Un des cas d'internement qui fera le plus de bruit, après la guerre,

sera certainement celui de M. Hintermann, un Suisse. En mentionnant ce

cas dans une publication du genre de celle que je fais en ce moment,

je dois garder une certaine réserve et m'abstenir de livrer au public

certains détails qui jetteraient une lumière trop vive sur les

agissements de quelques employés du Ministère des Affaires Étrangères en

Suisse.

M. Hintermann était suisse de naissance. Il n'avait jamais renoncé à sa

nationalité en ce sens qu'il n'avait jamais été naturalisé dans un pays

étranger. Il habitait Londres avec sa famille et était en relations

d'affaires avec une firme importante de cette ville.

Venu en Suisse au cours de l'été 1915, pour certaines affaires, il

décida de se rendre à Berlin. Il lui fallait pour cela un sauf-conduit

signé par le ministre allemand à Berne. Il obtint ce sauf-conduit sans

la moindre difficulté, mais son départ pour Berlin, qui devait être

fixé, naturellement, par le ministre allemand, fut retardé de quelques

jours. Enfin, M. Hintermann put quitter la Suisse sur un train à

destination de Berlin, mais à la première gare sur le territoire

allemand, il fut appréhendé au corps par deux casques à pointe. On

l'emmena dans la gare, et là, M. Hintermann, en promenant ses regards un

peu partout, remarqua sur la table du chef de gare une dépêche venant

de Suisse le concernant. On l'emmena à Berlin où il fut enfermé dans la

prison de la rue Dirksen. Nous étions là.

Sur la porte de sa cellule, on avait écrit: H. Hintermann, _englander_,

c'est-à-dire sujet britannique. Ce ne fut pas long avant que M.

Hintermann eût rayé le mot _englander_ et y eût substitué la désignation

correcte de sa nationalité qui était suisse. On changea plusieurs fois

la carte servant à le désigner, et qui était collée sur sa porte, mais

le mot _englander_ y était toujours mystérieusement effacé et remplacé

par le mot propre.

J'ai connu M. Hintermann intimement. Je sais qu'il n'a jamais été

naturalisé en Angleterre, mais le gouvernement suisse et le gouvernement

allemand ont été mis sous l'impression, facilement je dois le dire,

qu'Hintermann était devenu sujet britannique. Il ne m'est pas permis de

dire, du moins en ce moment, par quels procédés le gouvernement suisse

et le gouvernement allemand ont été mis sous cette fausse impression.

Durant les trois ans que j'ai connu M. Hintermann, je puis affirmer

qu'il n'a cessé de réclamer sa mise en liberté, et qu'il a maintes et

maintes fois mis le gouvernement suisse et le gouvernement allemand en

demeure de démontrer qu'il était sujet britannique. La seule réponse

catégorique qu'il ait jamais reçue, à ce sujet, de la Légation Suisse à

Berlin, fut que le ministère des Affaires Étrangères d'Allemagne était

pertinemment renseigné, et qu'il possédait dans ses archives la preuve

documentaire que M. Hintermann avait été naturalisé en Angleterre. M.

Hintermann a toujours taxé de fausseté ces prétendus documents.

Je ne saurais en dire davantage, mais il est certain que cet internement

d'un sujet neutre, d'un des hommes les plus braves et les plus

honorables que j'aie connus, internement qui n'avait pas encore pris fin

lors de mon départ d'Allemagne, et qui a causé, tant au point de vue de

la santé qu'au point de vue de la finance, un tort incalculable à celui

qui en a été victime, aura une certaine répercussion dans le monde

politique après la guerre.

M. Hintermann était un homme d'une très grande valeur. Il était estimé

et vénéré de tous les prisonniers. Dans notre petit monde, dont la

grande majorité était composée de miséreux, il a déployé envers tous une

charité inlassable. Parlant également bien l'anglais, le français et

l'allemand, il était en état de se mettre au courant des misères et des

souffrances des prisonniers de quelque nationalité qu'ils fussent.

Tous ceux qui l'ont connu, au cours des trois années qu'il a passées à

la Stadvogtei, garderont un bon souvenir de son grand coeur et de sa

belle intelligence.

Le sujet des déportations belges a fait les frais de nombreuses

polémiques dans la presse mondiale, pendant un certain temps, et je

ne saurais ajouter rien de nouveau à tout ce qui s'est dit. La presse

allemande a concédé, avec hésitation et répugnance, que des déportations

de Belges en Allemagne avaient eu lieu. Les faits, toutefois, crevaient

tellement les yeux qu'il eut été impossible de le cacher plus longtemps.

Nous avions, à la prison, un grand nombre de ces déportés qui avaient

refusé de travailler... pour le roi de Prusse. D'autres ayant accepté

du travail afin d'améliorer la position pénible dans laquelle ils se

trouvaient placés au camp de Guben, étaient si maltraités et si mal

nourris, qu'ils quittaient tout bonnement leur usine ou les puits de

mine de charbon. Ils étaient alors amenés à la Stadvogtei.

Nous en avons eu des quantités. Je ne saurais passer sous silence le cas

d'un Belge nommé Edouard Werner. Werner était un homme de 25 ou 26 ans,

doué d'un physique très remarquable: il était très grand et très fort.

Avant la guerre, il habitait Anvers où il était à l'emploi de la

compagnie du Pacifique Canadien qui a un bureau dans cette ville.

Son père et sa mère étaient allemands; lui-même était né à Anvers, mais

à l'âge de 18 ans il avait opté pour la nationalité belge. Il avait

satisfait à toutes les lois du pays au point de vue militaire. Il

n'était pas enrôlé dans l'armée belge, mais il était porteur de papiers

établissant son exemption.

Anvers, comme on le sait, était occupée par les Allemands depuis le 9

octobre 1914. Quelques mois plus tard, Werner reçut un avis d'avoir à se

rapporter au commandant d'un district militaire de Westphalie. Il refusa

de se conformer à cet ordre, malgré les instances de sa vieille mère

qui, allemande elle-même, aurait voulu voir son fils dans les rangs de

l'armée du _Vaterland_.

Après deux mois, un second avis lui était adressé, lui enjoignant de se

rapporter sans délai au commandant de ce même district militaire dont

il est fait mention dans le paragraphe précédent. Werner, malgré les

supplications de sa mère, refusa encore de se rendre. Enfin, un dernier

avis lui fut envoyé avec menace de mesures de rigueur à son endroit s'il

n'obtempérait pas.

Plutôt pour ne pas affliger sa vieille mère que par crainte des menaces

qu'on lui faisait, Werner décida de se rapporter mais il se munit, avant

son départ d'Anvers, de tous les papiers d'identification possibles,

démontrant sa nationalité belge, et démontrant également qu'il avait

satisfait à toutes les exigences de la loi du service militaire belge.

Arrivé en Westphalie, il subit un interrogatoire, naturellement:

--Pourquoi ne vous êtes-vous pas rapporté plus tôt? lui demanda-t-on.

--Parce que je suis Belge, répondit Werner.

--C'est faux! c'est faux! vous êtes Allemand! Votre père et votre mère

sont Allemands.

--Je n'y contredis point en ce qui concerne mon père et ma mère,

mais quant à moi, j'ai opté pour la nationalité belge, et je suis en

possession de tous les papiers le démontrant.

--Laissez voir ces papiers?...

Aussitôt en possession de tous ces papiers, l'officier lui annonce qu'il

ne saurait être question de le considérer comme sujet belge, qu'il

était dès lors enrôlé dans l'armée allemande, et qu'il doit partir

incessamment pour Berlin. Là, on le conduisit à la caserne du fameux

régiment Alexander, le plus beau régiment de Prusse,--à ce qu'ils

disent,--et dans lequel on n'accepte aucun sujet qui ait moins de six

pieds de taille. Werner, pour sa part, avait six pieds et deux pouces.

On lui met l'uniforme, et il commence son entraînement. Comme il possède

le français, l'allemand et le flamand à la perfection, on l'emploie au

bureau du sergent-major, pour les écritures et la traduction. Il devient

plus ou moins populaire parmi les officiers et les sous-officiers. On le

croit même sincèrement converti aux idées allemandes.

Peu de temps après avoir été enrégimenté malgré lui, Werner demande un

congé pour aller voir ses parents à Anvers. Le major lui répond qu'il

est absolument impossible d'accorder un congé pour aller en Belgique,

mais que s'il a des parents en Allemagne, on lui permettra volontiers

d'aller les visiter. Ce à quoi Werner répondit qu'en effet il avait une

tante à Hambourg.

C'était un jour de fête: il devait partir dans la soirée, et dans

l'après-midi, revêtu de son uniforme de gala, coiffé de son casque à

plumet, il fit une promenade dans la ville avec un compagnon. Il laisse

voir a son compagnon son permis tout en exprimant le regret qu'il ne fût

pas valable pour aller à Anvers. Son compagnon, après lui avoir enlevé

le permis des mains, et en moins de temps qu'il n'en faut à Werner pour

déguster sa chope de bière, sort et revient quelques minutes après avec

le permis tout transformé: c'est à Anvers et non plus à Hambourg que le

porteur du dit permis peut se rendre.

Werner décide donc de prendre le train à destination d'Anvers au lieu de

se rendre à Hambourg. Le long du trajet, particulièrement à Cologne et à

Aix-la-Chapelle, tous les militaires doivent faire viser leurs permis

de voyager. Il est contraire aux règlements militaires, en Allemagne du

moins, de voyager en uniforme de gala, excepté dans des circonstances

spéciales. On s'étonne à Cologne, on s'étonne à Aix-la-Chapelle de

voir notre Werner avec son uniforme de gala, et on lui pose certaines

questions à ce sujet.

Il répond qu'il veut faire plaisir à sa mère devant laquelle il ne s'est

jamais présenté avec cet uniforme. On le laisse passer. Il arrive à

Anvers, visite sa vieille mère qui l'embrasse et,--en bonne Allemande,

--affirme qu'elle ne l'a jamais vu aussi beau.

Werner conçoit le projet,--si toutefois il ne l'avait conçu

auparavant,--de se débarrasser de son uniforme, de revêtir un habit de

civil, et de déserter en se sauvant en Hollande. Pour cela, il lui faut

le concours d'un de ses cousins qu'il va visiter à ce sujet. L'affaire

est immédiatement arrangée: l'habit de civil lui est fourni, et

Werner,-précaution qui surprendra le lecteur,--fait un paquet de son

uniforme de grenadier et l'adresse au régiment Alexander, à Berlin.

Enfin, dans la soirée, on se met en marche vers Capellen pour, de là,

passer la frontière au cours de la nuit si c'est possible.

A Capellen, Werner et son cousin tombent dans un piège. Un espion aux

gages de l'autorité militaire occupante les amène dans un certain

estaminet. Là, on leur conseille d'aller passer la nuit chez le maire,

parce que toutes les chambres sont occupées, et le lendemain ils

pourront passer la frontière. La maison du maire était un véritable

guet-apens, car elle était occupée par des officiers allemands, ce que

Werner et son compagnon ignoraient. Ils étaient tout bonnement pris au

piège, et retenus jusqu'au lendemain chez Monsieur le maire. On leur

fit alors subir un interrogatoire très minutieux au cours duquel on

découvrit, il n'y avait pas à en douter, que ces messieurs désiraient

passer en Hollande. On les ramena à Anvers, à la Kommandantur. Le

cousin fut examiné le premier et se dégagea facilement; on le remit

immédiatement en liberté. Werner se flattait déjà de partager l'heureux

sort de son cousin, mais à peine eut-il donné son nom que l'officier

l'interrogeant parut songer un peu plus longtemps qu'il ne faut. Il

court au téléphone, et revenant après quelques minutes, dit à Werner:

--N'êtes-vous pas Edouard Werner?

--Oui.

--N'êtes-vous pas déserteur?

--Non!

--N'étiez-vous pas d'un régiment à Berlin?

--Oui.

--Et alors, comment se fait-il que vous soyez ici, et en habit de

civil?...

Et sans attendre la réponse de Werner, l'officier rugit, écume, donne

des ordres à faire trembler tout le monde, et fait jeter Werner en

prison.

Peu après, on vient le chercher, à cette prison, pour le faire

comparaître tout d'abord devant le commissaire de police allemande

qui le menace des plus terribles châtiments, et lui dit, entre autres

choses:--"Vous verrez ce que c'est que d'avoir affaire à l'autorité

militaire prussienne. Je ne donne pas grand chose pour votre peau!" On

le renvoie à la prison, et quelques jours après, il est ramené à Berlin.

Là, il est mis dans un cachot, et le lendemain on le fait comparaître

devant le major du régiment, ce même major qui lui avait octroyé un

permis pour aller à Hambourg. En apercevant Werner, le major est près

d'étouffer de rage: il peste, il jure, et il enjoint à Werner de

disparaître immédiatement, et de ne revenir devant lui qu'après avoir

remis son uniforme.

On trouve dans un coin, à l'étage inférieur, quelques vieux uniformes.

Werner en passe un et on le ramène devant le major qui s'exclame, se

fâche, frappe la table de ses poings, menace Werner des punitions les

plus sévères, et même de le faire coller au mur, et enfin, ayant un peu

repris ses sens, il lui demande ce qu'il a fait de son uniforme. Werner

répond qu'il l'a renvoyé au régiment.

--Mensonge! Mensonge! reprit l'officier.

--Il est facile d'en faire la preuve dit Werner, demandez si on n'a pas

reçu un uniforme renvoyé au régiment?

On s'empresse de faire enquête, et on découvre qu'en effet un colis

contenant un uniforme de grenadier est arrivé, quelques semaines

auparavant, venant d'Anvers. C'était l'uniforme de Werner.

On renvoie donc Werner en prison en attendant que l'on fasse son procès

en Cour martiale. On lui offre un défenseur: il refuse. Traduit devant

les juges de la Cour martiale, on le somme d'expliquer sa conduite avant

que jugement ne soit rendu contre lui. Werner s'exprime à peu près en

ces termes:

"Je suis Belge. En conscience, il m'était impossible de prendre les

armes contre mon pays. A la première occasion qui s'est offerte, je n'ai

pas déserté l'armée allemande, mais je suis rentré dans mon pays, d'oû

j'avais été tiré contrairement aux lois. A mon point de vue, porter les

armes dans les rangs de l'armée allemande est un acte de félonie et de

haute trahison; je n'ai fait qu'obéir à la voix de ma conscience. Vous

pouvez maintenant décider de mon sort: mon plaidoyer est fini."

Les officiers se consultèrent. L'un d'eux dit:--"On ne saurait lui

donner plus de quinze ans." On le renvoie à son cachot. Werner attend

avec anxiété le jugement que l'on va porter contre lui. Il attend

en vain, mais quelques semaines après, on vient le chercher dans sa

cellule, et il est amené à la Stadvogtei. C'est là que nous avons

fait sa connaissance, et c'est lui-même qui nous a relaté ces divers

incidents qui nous ont paru souverainement intéressants.

Il resta à la prison pendant cinq ou six mois, après quoi on le

sollicita de nouveau de rentrer dans les cadres de l'armée allemande. Il

refusa catégoriquement et enfin, on lui fit tenir un document officiel

émanant des plus hauts tribunaux militaires de l'Empire, l'exonérant de

l'accusation de désertion qui avait été portée contre lui.

Mille et un jours en prison à Berlin · 第 6 / 13 段