cellule. La plupart des prisonniers ne disaient rien, mais lorsqu'il
s'en trouvait un qui disait:--"Oui, j'ai à me plaindre", le général
ajoutait:--"Rendez-vous dans la cour." Lorsque la tournée par tous les
corridors fut terminée, il se trouva bien une dizaine de prisonniers
ayant répondu affirmativement, rendus dans la cour. Parmi eux se
trouvait le député socialiste Kluss, qui, va sans dire, avait répondu
affirmativement à la question.
Le général, son inspection terminée, se rendit dans la cour, suivi de sa
camarilla, et invita chacun des prisonniers à parler. Intimidés, tous
demeurèrent silencieux à l'exception du petit député socialiste qui
s'avance au milieu de la cour et commence un réquisitoire formidable
contre les autorités militaires allemandes et contre les règlements
arbitraires dont il est victime. Kluss sait très bien que le général Von
Boehm est sourd. C'est pour lui une excellente raison d'élever la voix.
Aussi nous assistons à une vraie harangue de tribune, prononcée d'une
petite voix nasillarde niais très prenante.
On imagine combien nous étions tous amusés de cet incident dont nous
pouvions être témoins en regardant à travers nos fenêtres. Le général
écoutait, paraissait entendre, et faisait de la tête quelques petits
signes affirmatifs. Au cours de sa harangue, Kluss fit une remarque des
plus blessantes à l'endroit de l'autorité militaire allemande, comparant
les méthodes employées contre lui aux méthodes les plus barbares du
moyen-âge. Un officier qui, lui, n'était pas sourd, «tenta de lui
imposer silence, mais rien ne pouvait arrêter le tribun lancé au plus
fort de son éloquence. Il ignora la protestation de l'officier et
continua sa harangue.
Quand il eut fini, le général qui, évidemment, n'avait rien compris,
dit simplement:--"Ah! oui! Très bien!..." puis se disposa à se retirer.
Kluss, ne voulant pas lui permettre de s'éclipser ainsi, se lança à sa
poursuite en criant:--"Quelle réponse me donnez-vous? Une réponse,
s'il vous plaît!..." Le général, s'apercevant qu'il est de nouveau
apostrophé, se retourne et dit:--"Ah! oui! Très bien!" Il rentre, cette
fois dans l'intérieur de la prison, et nous ne l'avons plus revu. Kluss
était furieux. Il reçut les félicitations de tous ceux qui, tout en
étant sujets allemands, se considéraient comme les victimes d'une
injustice flagrante de la part de leur gouvernement.
Kluss, entre parenthèse, était un fervent admirateur de Herr Karl
Leibknecht. Il mourut quelques mois seulement après son élargissement.
Chapitre XX
MACLINKS ET KIRKPATRICK
Ces deux noms de prisonniers rappellent à mon esprit un des épisodes
les plus tragiques de ma vie de prisonnier. Maclinks était déjà à la
Stadvogtei quand j'y arrivai, en juin 1915. La porte de sa cellule
indiquait qu'il était sujet britannique. Il parlait parfaitement
l'anglais. Il prétendait avoir habité Vienne pendant de longues années à
titre de correspondant du London Times.
Selon toutes les apparences, Maclinks était un loyal sujet britannique.
Il était très bien vu dans les cercles anglais. Il recevait beaucoup
d'Anglais dans sa cellule et allait leur rendre visite à son tour. Il ne
manquait certainement pas de talent et d'intelligence.
Vers la fin de 1915, arrivait à la prison un jeune homme également
de nationalité anglaise et nommé Russell. Russell avait été arrêté à
Bruxelles où il habitait. Dès son entrée en prison, il se lia d'amitié
avec Maclinks. Ils étaient presque toujours ensemble. Un bon jour, ou
plutôt un mauvais jour, on vînt prévenir Russell qu'il devait partir
immédiatement pour une destination inconnue. On ne lui permit pas de
mettre ordre dans ses papiers, il devait prendre son pardessus et sa
casquette et suivre le sous-officier qui l'attendait à la porte. Il
nous est enlevé dans l'espace d'une minute. Cet incident créa une vive
sensation au milieu de nous tous. De quoi pouvait-il s'agir?... Pour
quelles raisons venait-on ainsi chercher Russell, et sans aucun avis
préalable?... Ce qui augmentait encore nos appréhensions, c'est qu'au
bas du dernier escalier on avait remarqué deux sentinelles armées, avec
casques à pointe, qui s'étaient emparé de lui et l'avaient conduit hors
de la prison.
Ce même jour, le capitaine Wolff, un des officiers de la Kommandantur,
était venu à la prison et l'on savait que Maclinks avait eu une entrevue
avec lui. Nos soupçons se portèrent unanimement sur Maclinks. Pourquoi?
Pour une infinité de raisons qu'il serait trop long d'énumérer ici. Tous
les Anglais cessèrent leurs rapports avec lui. M. Kirkpatrick fut le
seul d'entre nous qui continua à lui adresser quelques rares paroles.
Croyant peut-être que Kirkpatrick demeurerait toujours son ami malgré
tout, Maclinks lui fit, quelques jours plus tard, une confession: il lui
montra une lettre qui n'était que la copie de celle qu'il disait avoir
adressée aux autorités militaires. Kirkpatrick prit connaissance de
cette lettre, et, monstrueuse réalité, c'était une dénonciation formelle
de Russell: il y était dit que Russell avait servi, en Belgique, comme
espion aux gages du gouvernement anglais.
Étonnement et indignation de Kirkpatrick. Maclinks, sans attendre les
remarques que pouvait lui faire Kirkpatrick, lui expliqua, comme pour se
justifier, qu'en sa qualité d'officier de réserve autrichien (!) il
ne pouvait se soustraire à son devoir, et que c'était pour obéir à sa
conscience qu'il avait dénoncé Russell. On conçoit aisément l'état d'âme
dans lequel se trouva M. Kirkpatrick. Il se leva et menaça Maclinks de
le frapper s'il ne sortait pas immédiatement de sa cellule.
Cet incident, qui fut connu immédiatement par toute la prison, y créa
une atmosphère que je ne saurais décrire. Ce soir-là, tout, était
lugubre autour de nous: nous ne savions vraiment de quel côté regarder.
Il nous semblait que chaque cellule recelait un ennemi. Une pareille
affaire ne pouvait-elle arriver, un jour ou l'autre, à chacun de nous?
Le spectre des oubliettes et la perspective d'une exécution sommaire
nous hantait horriblement. La position de Maclinks, que nous
considérions comme un véritable espion, devint intenable, et il dut
demander un changement. Quelques semaines plus tard, il sortait de la
prison pour n'y plus revenir.
Il y a ceci de particulier en Allemagne,--terre classique de
l'espionnage,--c'est qu'on se défie formidablement de tous ceux qui ont
pu, occasionnellement, servir d'espions au service même du pays.
Maclinks, il est vrai, sortit de la Stadvogtei, mais des renseignements
précis qui nous vinrent du dehors nous apprirent, par la suite, qu'il
était loin d'être en liberté. L'officier de réserve autrichien doit être
utilisé pour faire le tour des prisons de l'Allemagne.
Quant à Kirkpatrick, le plus âgé de nous tous, il demeura, malgré ses
hésitations au sujet de Maclinks, toujours fort respecté et profondément
estimé: tous le considéraient comme un sage et un philosophe. Son humour
écossais était du meilleur aloi. Nous voyait-il attablés, deux ou trois,
avec du boeuf en conserve et du pain devant nous, qu'il s'écriait:--"Je
ne puis comprendre en vérité comment il est possible en bonne humanité
de se livrer à un tel luxe de table lorsque le pauvre peuple allemand de
cette ville est martyrisé par la faim! Est-ce que vous ne savez pas que
vous êtes ici à purger une sentence mille fois méritée?..." C'est ce
même Kirkpatrick qui, un 31 décembre, alors que nous lui demandions
comment il espérait franchir le seuil de la nouvelle année, nous
répondit simplement:--"Vous entendrez parler de moi avant demain!" Que
voulait-il dire? Nous l'ignorions entièrement. Nous n'avons pas été
longtemps sans le savoir, car un peu plus tard, à minuit, alors que les
cloches de l'église la plus voisine lançaient à tous les échos les
douze coups, signal de la nouvelle année, une fenêtre s'ouvrit dans
l'obscurité et une voix de stentor entonna le _Rule Britannia!!!_
La chanson patriotique était à peine terminée qu'une autre fenêtre
s'ouvrit, celle du sous-officier de service qui, avec force cris et
jurons, commanda de faire silence. Le lendemain, lorsque certains de
mes compagnons se présentèrent à ma cellule, je leur posai à chacun la
question suivante:--"Est-ce vous qui avez chanté _Rule Britannia_, la
nuit dernière?" Tous, invariablement, répondaient:--"Non." Kirkpatrick
lui-même fit son apparition vers les 9 heures. Il avait tout-à-fait le
même air que de coutume, et il nous fit ses souhaits de bonne année.
Faisant allusion à l'incident de la nuit précédente, je lui demandai
s'il n'avait pas chanté. Il répondit d'un petit signe de tête négatif,
avec un sourire qui en disait fort long sur sa culpabilité. Nous étions
justement à dire, entre nous, qu'il serait préférable de faire le
silence autour de l'incident, lorsqu'un sous-officier se présente et
demande à chacun de nous, à l'exception toutefois de Kirkpatrick, si
nous n'étions pas l'auteur de ce qui était arrivé durant la nuit. Chacun
en répondant la franche vérité, pouvait nier positivement. On interrogea
tous les Anglais, l'un après l'autre, de cellule en cellule. C'était la
même réponse partout. Le seul auquel on ne se hasarda pas à poser la
question fut Kirkpatrick dont l'apparente gravité ne pouvait prêter aux
soupçons. Nous en avons beaucoup ri!
Chapitre XXI
UN SUISSE ET UN BELGE
Un des cas d'internement qui fera le plus de bruit, après la guerre,
sera certainement celui de M. Hintermann, un Suisse. En mentionnant ce
cas dans une publication du genre de celle que je fais en ce moment,
je dois garder une certaine réserve et m'abstenir de livrer au public
certains détails qui jetteraient une lumière trop vive sur les
agissements de quelques employés du Ministère des Affaires Étrangères en
Suisse.
M. Hintermann était suisse de naissance. Il n'avait jamais renoncé à sa
nationalité en ce sens qu'il n'avait jamais été naturalisé dans un pays
étranger. Il habitait Londres avec sa famille et était en relations
d'affaires avec une firme importante de cette ville.
Venu en Suisse au cours de l'été 1915, pour certaines affaires, il
décida de se rendre à Berlin. Il lui fallait pour cela un sauf-conduit
signé par le ministre allemand à Berne. Il obtint ce sauf-conduit sans
la moindre difficulté, mais son départ pour Berlin, qui devait être
fixé, naturellement, par le ministre allemand, fut retardé de quelques
jours. Enfin, M. Hintermann put quitter la Suisse sur un train à
destination de Berlin, mais à la première gare sur le territoire
allemand, il fut appréhendé au corps par deux casques à pointe. On
l'emmena dans la gare, et là, M. Hintermann, en promenant ses regards un
peu partout, remarqua sur la table du chef de gare une dépêche venant
de Suisse le concernant. On l'emmena à Berlin où il fut enfermé dans la
prison de la rue Dirksen. Nous étions là.
Sur la porte de sa cellule, on avait écrit: H. Hintermann, _englander_,
c'est-à-dire sujet britannique. Ce ne fut pas long avant que M.
Hintermann eût rayé le mot _englander_ et y eût substitué la désignation
correcte de sa nationalité qui était suisse. On changea plusieurs fois
la carte servant à le désigner, et qui était collée sur sa porte, mais
le mot _englander_ y était toujours mystérieusement effacé et remplacé
par le mot propre.
J'ai connu M. Hintermann intimement. Je sais qu'il n'a jamais été
naturalisé en Angleterre, mais le gouvernement suisse et le gouvernement
allemand ont été mis sous l'impression, facilement je dois le dire,
qu'Hintermann était devenu sujet britannique. Il ne m'est pas permis de
dire, du moins en ce moment, par quels procédés le gouvernement suisse
et le gouvernement allemand ont été mis sous cette fausse impression.
Durant les trois ans que j'ai connu M. Hintermann, je puis affirmer
qu'il n'a cessé de réclamer sa mise en liberté, et qu'il a maintes et
maintes fois mis le gouvernement suisse et le gouvernement allemand en
demeure de démontrer qu'il était sujet britannique. La seule réponse
catégorique qu'il ait jamais reçue, à ce sujet, de la Légation Suisse à
Berlin, fut que le ministère des Affaires Étrangères d'Allemagne était
pertinemment renseigné, et qu'il possédait dans ses archives la preuve
documentaire que M. Hintermann avait été naturalisé en Angleterre. M.
Hintermann a toujours taxé de fausseté ces prétendus documents.
Je ne saurais en dire davantage, mais il est certain que cet internement
d'un sujet neutre, d'un des hommes les plus braves et les plus
honorables que j'aie connus, internement qui n'avait pas encore pris fin
lors de mon départ d'Allemagne, et qui a causé, tant au point de vue de
la santé qu'au point de vue de la finance, un tort incalculable à celui
qui en a été victime, aura une certaine répercussion dans le monde
politique après la guerre.
M. Hintermann était un homme d'une très grande valeur. Il était estimé
et vénéré de tous les prisonniers. Dans notre petit monde, dont la
grande majorité était composée de miséreux, il a déployé envers tous une
charité inlassable. Parlant également bien l'anglais, le français et
l'allemand, il était en état de se mettre au courant des misères et des
souffrances des prisonniers de quelque nationalité qu'ils fussent.
Tous ceux qui l'ont connu, au cours des trois années qu'il a passées à
la Stadvogtei, garderont un bon souvenir de son grand coeur et de sa
belle intelligence.
Le sujet des déportations belges a fait les frais de nombreuses
polémiques dans la presse mondiale, pendant un certain temps, et je
ne saurais ajouter rien de nouveau à tout ce qui s'est dit. La presse
allemande a concédé, avec hésitation et répugnance, que des déportations
de Belges en Allemagne avaient eu lieu. Les faits, toutefois, crevaient
tellement les yeux qu'il eut été impossible de le cacher plus longtemps.
Nous avions, à la prison, un grand nombre de ces déportés qui avaient
refusé de travailler... pour le roi de Prusse. D'autres ayant accepté
du travail afin d'améliorer la position pénible dans laquelle ils se
trouvaient placés au camp de Guben, étaient si maltraités et si mal
nourris, qu'ils quittaient tout bonnement leur usine ou les puits de
mine de charbon. Ils étaient alors amenés à la Stadvogtei.
Nous en avons eu des quantités. Je ne saurais passer sous silence le cas
d'un Belge nommé Edouard Werner. Werner était un homme de 25 ou 26 ans,
doué d'un physique très remarquable: il était très grand et très fort.
Avant la guerre, il habitait Anvers où il était à l'emploi de la
compagnie du Pacifique Canadien qui a un bureau dans cette ville.
Son père et sa mère étaient allemands; lui-même était né à Anvers, mais
à l'âge de 18 ans il avait opté pour la nationalité belge. Il avait
satisfait à toutes les lois du pays au point de vue militaire. Il
n'était pas enrôlé dans l'armée belge, mais il était porteur de papiers
établissant son exemption.
Anvers, comme on le sait, était occupée par les Allemands depuis le 9
octobre 1914. Quelques mois plus tard, Werner reçut un avis d'avoir à se
rapporter au commandant d'un district militaire de Westphalie. Il refusa
de se conformer à cet ordre, malgré les instances de sa vieille mère
qui, allemande elle-même, aurait voulu voir son fils dans les rangs de
l'armée du _Vaterland_.
Après deux mois, un second avis lui était adressé, lui enjoignant de se
rapporter sans délai au commandant de ce même district militaire dont
il est fait mention dans le paragraphe précédent. Werner, malgré les
supplications de sa mère, refusa encore de se rendre. Enfin, un dernier
avis lui fut envoyé avec menace de mesures de rigueur à son endroit s'il
n'obtempérait pas.
Plutôt pour ne pas affliger sa vieille mère que par crainte des menaces
qu'on lui faisait, Werner décida de se rapporter mais il se munit, avant
son départ d'Anvers, de tous les papiers d'identification possibles,
démontrant sa nationalité belge, et démontrant également qu'il avait
satisfait à toutes les exigences de la loi du service militaire belge.
Arrivé en Westphalie, il subit un interrogatoire, naturellement:
--Pourquoi ne vous êtes-vous pas rapporté plus tôt? lui demanda-t-on.
--Parce que je suis Belge, répondit Werner.
--C'est faux! c'est faux! vous êtes Allemand! Votre père et votre mère
sont Allemands.
--Je n'y contredis point en ce qui concerne mon père et ma mère,
mais quant à moi, j'ai opté pour la nationalité belge, et je suis en
possession de tous les papiers le démontrant.
--Laissez voir ces papiers?...
Aussitôt en possession de tous ces papiers, l'officier lui annonce qu'il
ne saurait être question de le considérer comme sujet belge, qu'il
était dès lors enrôlé dans l'armée allemande, et qu'il doit partir
incessamment pour Berlin. Là, on le conduisit à la caserne du fameux
régiment Alexander, le plus beau régiment de Prusse,--à ce qu'ils
disent,--et dans lequel on n'accepte aucun sujet qui ait moins de six
pieds de taille. Werner, pour sa part, avait six pieds et deux pouces.
On lui met l'uniforme, et il commence son entraînement. Comme il possède
le français, l'allemand et le flamand à la perfection, on l'emploie au
bureau du sergent-major, pour les écritures et la traduction. Il devient
plus ou moins populaire parmi les officiers et les sous-officiers. On le
croit même sincèrement converti aux idées allemandes.
Peu de temps après avoir été enrégimenté malgré lui, Werner demande un
congé pour aller voir ses parents à Anvers. Le major lui répond qu'il
est absolument impossible d'accorder un congé pour aller en Belgique,
mais que s'il a des parents en Allemagne, on lui permettra volontiers
d'aller les visiter. Ce à quoi Werner répondit qu'en effet il avait une
tante à Hambourg.
C'était un jour de fête: il devait partir dans la soirée, et dans
l'après-midi, revêtu de son uniforme de gala, coiffé de son casque à
plumet, il fit une promenade dans la ville avec un compagnon. Il laisse
voir a son compagnon son permis tout en exprimant le regret qu'il ne fût
pas valable pour aller à Anvers. Son compagnon, après lui avoir enlevé
le permis des mains, et en moins de temps qu'il n'en faut à Werner pour
déguster sa chope de bière, sort et revient quelques minutes après avec
le permis tout transformé: c'est à Anvers et non plus à Hambourg que le
porteur du dit permis peut se rendre.
Werner décide donc de prendre le train à destination d'Anvers au lieu de
se rendre à Hambourg. Le long du trajet, particulièrement à Cologne et à
Aix-la-Chapelle, tous les militaires doivent faire viser leurs permis
de voyager. Il est contraire aux règlements militaires, en Allemagne du
moins, de voyager en uniforme de gala, excepté dans des circonstances
spéciales. On s'étonne à Cologne, on s'étonne à Aix-la-Chapelle de
voir notre Werner avec son uniforme de gala, et on lui pose certaines
questions à ce sujet.
Il répond qu'il veut faire plaisir à sa mère devant laquelle il ne s'est
jamais présenté avec cet uniforme. On le laisse passer. Il arrive à
Anvers, visite sa vieille mère qui l'embrasse et,--en bonne Allemande,
--affirme qu'elle ne l'a jamais vu aussi beau.
Werner conçoit le projet,--si toutefois il ne l'avait conçu
auparavant,--de se débarrasser de son uniforme, de revêtir un habit de
civil, et de déserter en se sauvant en Hollande. Pour cela, il lui faut
le concours d'un de ses cousins qu'il va visiter à ce sujet. L'affaire
est immédiatement arrangée: l'habit de civil lui est fourni, et
Werner,-précaution qui surprendra le lecteur,--fait un paquet de son
uniforme de grenadier et l'adresse au régiment Alexander, à Berlin.
Enfin, dans la soirée, on se met en marche vers Capellen pour, de là,
passer la frontière au cours de la nuit si c'est possible.
A Capellen, Werner et son cousin tombent dans un piège. Un espion aux
gages de l'autorité militaire occupante les amène dans un certain
estaminet. Là, on leur conseille d'aller passer la nuit chez le maire,
parce que toutes les chambres sont occupées, et le lendemain ils
pourront passer la frontière. La maison du maire était un véritable
guet-apens, car elle était occupée par des officiers allemands, ce que
Werner et son compagnon ignoraient. Ils étaient tout bonnement pris au
piège, et retenus jusqu'au lendemain chez Monsieur le maire. On leur
fit alors subir un interrogatoire très minutieux au cours duquel on
découvrit, il n'y avait pas à en douter, que ces messieurs désiraient
passer en Hollande. On les ramena à Anvers, à la Kommandantur. Le
cousin fut examiné le premier et se dégagea facilement; on le remit
immédiatement en liberté. Werner se flattait déjà de partager l'heureux
sort de son cousin, mais à peine eut-il donné son nom que l'officier
l'interrogeant parut songer un peu plus longtemps qu'il ne faut. Il
court au téléphone, et revenant après quelques minutes, dit à Werner:
--N'êtes-vous pas Edouard Werner?
--Oui.
--N'êtes-vous pas déserteur?
--Non!
--N'étiez-vous pas d'un régiment à Berlin?
--Oui.
--Et alors, comment se fait-il que vous soyez ici, et en habit de
civil?...
Et sans attendre la réponse de Werner, l'officier rugit, écume, donne
des ordres à faire trembler tout le monde, et fait jeter Werner en
prison.
Peu après, on vient le chercher, à cette prison, pour le faire
comparaître tout d'abord devant le commissaire de police allemande
qui le menace des plus terribles châtiments, et lui dit, entre autres
choses:--"Vous verrez ce que c'est que d'avoir affaire à l'autorité
militaire prussienne. Je ne donne pas grand chose pour votre peau!" On
le renvoie à la prison, et quelques jours après, il est ramené à Berlin.
Là, il est mis dans un cachot, et le lendemain on le fait comparaître
devant le major du régiment, ce même major qui lui avait octroyé un
permis pour aller à Hambourg. En apercevant Werner, le major est près
d'étouffer de rage: il peste, il jure, et il enjoint à Werner de
disparaître immédiatement, et de ne revenir devant lui qu'après avoir
remis son uniforme.
On trouve dans un coin, à l'étage inférieur, quelques vieux uniformes.
Werner en passe un et on le ramène devant le major qui s'exclame, se
fâche, frappe la table de ses poings, menace Werner des punitions les
plus sévères, et même de le faire coller au mur, et enfin, ayant un peu
repris ses sens, il lui demande ce qu'il a fait de son uniforme. Werner
répond qu'il l'a renvoyé au régiment.
--Mensonge! Mensonge! reprit l'officier.
--Il est facile d'en faire la preuve dit Werner, demandez si on n'a pas
reçu un uniforme renvoyé au régiment?
On s'empresse de faire enquête, et on découvre qu'en effet un colis
contenant un uniforme de grenadier est arrivé, quelques semaines
auparavant, venant d'Anvers. C'était l'uniforme de Werner.
On renvoie donc Werner en prison en attendant que l'on fasse son procès
en Cour martiale. On lui offre un défenseur: il refuse. Traduit devant
les juges de la Cour martiale, on le somme d'expliquer sa conduite avant
que jugement ne soit rendu contre lui. Werner s'exprime à peu près en
ces termes:
"Je suis Belge. En conscience, il m'était impossible de prendre les
armes contre mon pays. A la première occasion qui s'est offerte, je n'ai
pas déserté l'armée allemande, mais je suis rentré dans mon pays, d'oû
j'avais été tiré contrairement aux lois. A mon point de vue, porter les
armes dans les rangs de l'armée allemande est un acte de félonie et de
haute trahison; je n'ai fait qu'obéir à la voix de ma conscience. Vous
pouvez maintenant décider de mon sort: mon plaidoyer est fini."
Les officiers se consultèrent. L'un d'eux dit:--"On ne saurait lui
donner plus de quinze ans." On le renvoie à son cachot. Werner attend
avec anxiété le jugement que l'on va porter contre lui. Il attend
en vain, mais quelques semaines après, on vient le chercher dans sa
cellule, et il est amené à la Stadvogtei. C'est là que nous avons
fait sa connaissance, et c'est lui-même qui nous a relaté ces divers
incidents qui nous ont paru souverainement intéressants.
Il resta à la prison pendant cinq ou six mois, après quoi on le
sollicita de nouveau de rentrer dans les cadres de l'armée allemande. Il
refusa catégoriquement et enfin, on lui fit tenir un document officiel
émanant des plus hauts tribunaux militaires de l'Empire, l'exonérant de
l'accusation de désertion qui avait été portée contre lui.