Le 15 mai (1915), à 9 heures du matin, un messager vint me dire que

ma présence était requise à la maison communale. Ce n'est pas sans

appréhension que je m'y rends. Dans le bureau du maire, je me trouvai en

présence du maire lui-même et d'un sous-officier allemand. Le maire, qui

était un de mes bons amis, et qui savait parler du regard, me dit, en me

lorgnant d'une certaine manière:--"Ce sous-officier désire vous parler."

--Qu'y a-t-il? demandai-je au sous-officier boche.

--Vous devez, me répondit-il, vous rendre immédiatement à Anvers.

--Très bien, je vais m'y rendre, à la minute, sur ma bicyclette.

--Non, reprit le sous-officier, vous faites mieux de laisser votre

bicyclette ici, à la mairie, et je vous prie de m'accompagner.

Quelques minutes plus tard, nous arrivions à la gare, transformée en

poste militaire comme toutes les gares du pays occupé. Le sous-officier

m'indiqua une salle d'attente ou j'entrai et me trouvai au milieu d'un

groupe de soldats causant et fumant.

Un de ces soldats reçut un bref commandement: il se leva, s'affubla du

casque à pointe, passa la bande de sa carabine à son épaule, et me dit

simplement: "Commen sie mit." Ce qu'avec raison j'interprétai comme

voulant dire: "Venez avec moi." Pour la première fois, j'avais l'honneur

de parader dans les rues avec un disciple de Bismarck.

Les gens de Capellen, qui me connaissaient déjà assez bien, se plaçaient

sur le seuil de leur porte pour me voir passer. Quelques minutes plus

tard, nous étions à Anvers. Je fus conduit à la Bourse, immense édifice

qui avait eu l'honneur de recevoir une bombe lors du raid aérien du 25

août (1914).

Les Allemands avaient installé dans la Bourse un bureau de contrôle pour

les étrangers. Je l'ignorais alors, mais je l'appris en assez peu de

temps... Je fus introduit dans une certaine pièce sur la porte de

laquelle j'avais lu le nom de l'officier en charge, le lieutenant Arnim.

Je prie le lecteur de croire que je n'oublierai jamais ce nom, pas plus

que le personnage qui le portait.

A l'intérieur de ce bureau se trouvait une table assez longue, à

l'extrémité de laquelle deux militaires étaient assis; à gauche,

un officier de taille exiguë et mince de figure, et. à droite, un

sous-officier de corpulence respectable.

En m'apercevant, l'officier m'apostropha d'une manière violente:

--Monsieur, dit-il, vous vous seriez évité l'ennui d'être amené ici,

sous escorte militaire, si vous vous étiez "rapporté" comme c'était

votre devoir de le faire!

--J'ignorais, Monsieur, qu'il fût de mon devoir de me "rapporter".

--C'est faux, reprend l'officier en haussant le ton notablement, c'est

faux. J'ai fait afficher dans toutes les communes de la province

d'Anvers un avis enjoignant à tous les sujets des pays en guerre avec

l'Allemagne de se "rapporter" dès avant telle date. Vous ne pouviez pas

l'ignorer.

--Assurément, je l'ignorais!... Où donc, à Capellen, avez-vous fait

afficher cet avis?

--A la maison communale.

--Eh! bien, j'habite à un kilomètre de la maison communale et je n'y

vais jamais.

--Il est inutile de tenter une explication, vous vous êtes sciemment

et volontairement soustrait à la surveillance militaire, et remarquez,

dit-il, que cela est très sérieux.

--Monsieur, lorsque vous affirmez que je me suis soustrait à la

surveillance policière, vous vous mettez en contradiction avec les

faits. Ce que vous dites là n'est pas conforme à la vérité.

Comme poussé par un ressort, l'officier était debout:

--Comment?... dit-il. Qu'est-ce que vous voulez dire?

--Simplement ce que je dis. Que je n'ai jamais eu l'intention d'éviter

de me conformer aux règlements que vous avez affichés.

--Vous le prenez de haut. Croyez-vous donc que nous ignorons que vous

êtes sujet britannique?

--Je ne l'ai jamais pensé.

--Vous êtes sujet britannique, n'est-ce pas?... Vous êtes sujet

britannique?

--Vous l'avez dit.

--Alors, si vous me permettez, je reprends l'accusation que vous avez

portée contre moi, et je vous ferai une simple question: s'il était

établi que le chef de police militaire allemand, ici même, à Anvers, me

connaît personnellement; qu'il m'a rencontré plusieurs fois; que nous

avons échangé de longues conversations; qu'il connaît ma nationalité;

qu'il sait sous quelles circonstances je me trouve être en Belgique;

pourquoi j'y suis venu; ce que j'y fais; et enfin, ce que j'ai

intention de faire, seriez-vous toujours d'opinion que j'ai enfreint

volontairement les règlements en ne me "rapportant" pas à ce bureau?

Mon officier, visiblement décontenancé, attrape le téléphone, et se

met en communication avec le chef de police. Il obtint évidemment

satisfaction, car il en rabattit considérablement, et dans son ton

menaçant, et dans son attitude hautaine.

Bien, me dit-il, vous deviez pourtant savoir qu'en votre qualité

d'étranger, il ne vous était pas permis de circuler sans une carte

d'identification. Nous vous donnerons donc votre carte, et vous devrez

vous "rapporter" ici toutes les deux semaines.

L'officier devait décharger sa colère sur quelqu'un. Il se tourna du

côté du soldat qui était toujours là, planté comme un as de pique, lui

lança le plus brutalement possible le commandement de se retirer: "Los!"

("Sors!")

Le soldat, pauvre esclave, se frappe les talons, frappe ses cuisses de

ses mains, regarde fixement l'officier, son maître, fait demi-tour à

droite et enfile la porte.

Une heure plus tard, pas trop ennuyé, en vérité, de mon excursion, je

rentrais à Capellen où j'étais immédiatement entouré de ma famille

et d'un groupe d'amis qui désiraient savoir le court et le long des

événements de la journée.

Muni de ma nouvelle carte, j'étais apparemment en toute sécurité, et je

pouvais circuler librement au milieu de mes malades. Au bout de deux

semaines, je me "rapportai" de nouveau à Anvers. On visa mon passeport,

et je continuai de respirer, du moins pour un certain temps, l'air de la

liberté.

Chapitre XIII

UN MAJOR DÉSOLÉ

On conçoit que le voyage que j'avais dû faire à Anvers, en compagnie

d'un soldat allemand, m'avait un peu humilié. J'écrivis à ce sujet une

longue lettre de reproche au major Von Wilm lui-même dans laquelle je

lui relatais tous les incidents de cette journée.

Quelques jours plus tard, je recevais de ce haut officier allemand une

réponse à ma lettre dans laquelle il me disait que mon arrestation

provisoire avait été causée par une dénonciation (?), qu'il avait donné

tous les renseignements désirés et désirables à la préfecture de police

allemande, que tout était maintenant en ordre, et il terminait en me

donnant de nouveau l'assurance que je ne serais jamais plus inquiété.

Voici la réponse du major Von Wilm:

Antwerpen, 21-5-15.

Werter Herr Beland!

In diesem moment erhalte ich Iren freundlichen Brief vom 19. Ich hoffe,

dass Ihre Vorladung beim Meldeamt, ein befriedigendes Resultat gehabt

hat; ich habe nochmals mit dem Vorstand des Meldeamtes gesprochen und

höre, dass Sie diese Unanehmlichkeiten einer Denuntiation zu verdanken

haben. Die Sache ist jetzt in Ordnung und wird sich nicht wiederholen.

Ergebenst. VON WILM, Major.

(TRADUCTION)

Anvers, 21 mai 1915.

Honoré M. Béland!

Je reçois à ce moment même votre lettre du 19. J'espère que votre

comparution au bureau de police a eu un résultat satisfaisant; j'ai de

nouveau conversé avec le chef de ce bureau et j'apprends que vous devez

ce désagrément à une dénonciation.

Tout est maintenant en règle et _la chose ne se renouvellera plus_.

Sincèrement, (Signé) VON WILM, Major.

J'ai réussi à ne jamais me départir de cette lettre pendant les trois

années de ma captivité en Allemagne, et même à lui faire franchir, à mon

retour, la frontière allemande, à la barbe de la censure boche la plus

ombrageuse et la plus soupçonneuse qui soit.

C'est un document que je considère de la plus haute importance: le chef

de la police allemande à Anvers y déclare, sous sa signature, que je

n'ai pas à prendre d'inquiétude, que je jouirais toujours d'une parfaite

immunité.

Cette sécurité, toutefois, devait être de courte durée. Le trois juin

(1915), alors que je n'appréhendais pas sérieusement de nouveaux ennuis,

deux soldats se présentent chez moi et m'enjoignent de les accompagner

de nouveau à Anvers. Je m'imaginai que, cette fois encore, il s'agissait

d'une nouvelle visite à un bureau quelconque, et que tout cela ne

saurait avoir de conséquence fâcheuse.

Je partis donc sans la moindre hésitation, ne craignant nulle chose,

ayant pour tout arme et bagage, ma canne. J'étais bien loin de me douter

que ce voyage serait aussi long qu'il a été,--et même aujourd'hui, de

retour dans mon beau Canada, à la fin de l'an de paix et de grâce 1918,

je ne saurais m'imaginer quand et dans quelles circonstances il me sera

donné de revoir ce petit village de Capellen, où j'ai vécu peu de jours,

mais qui est tout plein de souvenirs précieux et impérissables.--L'un

des soldats qui m'accompagnaient parlait le français. Il feignait de

croire qu'il ne s'agissait que d'une formalité insignifiante, que le

soir même je serais de retour à Capellen.

A Anvers, les soldats me conduisirent rue des Récollets, et me

laissèrent dans une salle basse et sombre au rez-de-chaussée d'un

immeuble voisin de la Kommandantur, et dans lequel le major Von Wilm

lui-même avait son bureau. Dans cette salle, je remarquai un grand

nombre de personnages à l'apparence peu rassurante. Il y avait là des

hommes et même des femmes, aux allures plus ou moins louches.

Abandonné là par mes deux soldats, je regardais tour à tour les hommes,

les femmes, et le sous-officier de service. Je m'efforçai de découvrir

quelle était la nature du lieu où je me trouvais. N'y réussissant qu'à

demi, je me décidai à apostropher le sous-officier.

--Eh! bien, pourquoi suis-je ici?... Qu'y ai-je à faire?... Que me

veut-on enfin!... Il levait les épaules tout bêtement, et ne répondait

rien. Il avait l'air de ne pas comprendre ou de ne rien savoir. Ma carte

que je lui tendis avec un mot pour le major réussit a le mettre en

mouvement. Il sortit un instant, puis, quelques minutes plus tard, un

officier se présenta et je fus invité à le suivre.

Ce fut bien chez le major Von Wilm qu'on m'introduisait cette fois.--"M.

Béland, me dit-il, je suis vraiment désolé. Des instructions nouvelles

viennent d'arriver de Berlin, et je dois vous interner." Je n'avais pas

encore eu le temps d'ouvrir la bouche pour laisser échapper une

parole de protestation qu'il ajoutait: "Mais vous serez un prisonnier

d'honneur; vous logerez ici, au Grand Hôtel, et vous y serez très bien

traité."

--Mais tout cela ne fait pas beaucoup mon affaire. D'abord ma femme et

mes enfants ignorent complètement ce qui m'arrive. Je dois retourner

les prévenir, à tout événement, et aussi prendre le linge dont j'aurai

besoin dans cet hôtel.

Visiblement embarrassé, ne pouvant pas accorder la demande que je lui

faisais de rentrer à Capellen, ne fut-ce que pour une heure, et ne

voulant pas me refuser, il ne savait trop que dire. Il hésita, fit

quelques pas devant son pupitre, puis, le Prussien qui était en lui

reprenant le dessus, il me dit:--Non, Monsieur, je ne saurais vous

permettre de retourner à Capellen. Écrivez seulement un mot à Madame,

prévenez-la de ce qui arrive, et j'enverrai un messager porter la

lettre. C'est ce qui fut fait.

Le major s'évertua à me convaincre que ma détention serait de courte

durée; qu'il suffirait évidemment d'établir ma qualité de médecin

pratiquant; qu'aussitôt que cette preuve documentaire serait entre les

mains de l'autorité allemande, je serais libéré et rendu à ma famille.

On croit facilement ce que l'on désire ardemment: je me berçai donc

de l'illusion que mon séjour dans les murs de cet hôtel ne serait que

provisoire.

Un jeune officier fut chargé de m'accompagner jusqu'au Grand-Hôtel. En

chemin, il me fut permis de m'arrêter chez un libraire pour prendre

quelques volumes. Chez le libraire, je connus vraiment l'embarras du

choix. Étant donné le peu de temps que j'avais à ma disposition, et les

circonstances particulières dans lesquelles je me trouvais, je fus assez

heureux dans mon choix, et j'emportai les deux ouvrages suivants:

_Les États-Unis au XIXe siècle_, par Leroy-Beaulieu, et _Henri Heine,

penseur_, par Lichtenberger.

Quelques instants après, j'étais au nombre des pensionnaires du

Grand-Hôtel.

Toutes les salles de cet hôtel, ordinairement à la disposition du public

voyageur, avaient été converties en bureaux pour les militaires. Mon

officier ayant échangé quelques mots avec certains de ces messieurs,

on se mit à me regarder comme une bête curieuse.--Ce serait donc un

Anglais, pensait-on.--Oui, c'était un Anglais. Un Anglais d'une variété

spéciale, d'origine et de langue française, mais un Anglais tout de

même. Tous ces sur-boches, chacun leur tour, me dévisagèrent de leur

regard peu sympathique.

Enfin, on me conduisit à l'étage le plus élevé; on m'indiqua une

chambre; on plaça à la porte une sentinelle allemande qui eut bien soin

de faire un tour de clef au moment où elle fermait la porte sur moi.

On avait eu l'extrême obligeance de me laisser savoir que je devrais

prendre mes repas dans la chambre même que j'habitais; que je devrais

payer les frais de la chambre et de la nourriture: Sa Majesté allemande

refusait de nourrir son prisonnier d'honneur.

Le lendemain, vendredi, 4 juin (1915), ma femme arrivait au Grand-Hôtel

d'Anvers où je me trouvais détenu. Elle était plus morte que vive,

comme on le conçoit bien. Elle avait pu obtenir de la Kommandantur la

permission d'occuper la même chambre que moi.

Enfin, comme il faut subir avec philosophie ce qui est inévitable; comme

c'était la guerre; comme des millions et des millions d'êtres humains

étaient beaucoup plus malheureux que nous pouvions l'être dans notre

captivité, nous acceptâmes avec une résignation parfaite les petits

inconvénients auxquels nous étions condamnés.

Le samedi, les enfants étaient arrivés à l'hôtel. Des fenêtres de la

chambre que nous occupions, nous avions pu les voir traverser la cour

intérieure et se diriger vers un bureau situé de l'autre côté de cette

cour. Au moment où ils sortaient du bureau où, évidemment, ils s'étaient

rendus pour obtenir la permission de nous voir, nous entrons en

conversation avec eux du haut de notre quatrième étage.

Une première parole était à peine tombée de nos lèvres qu'une tempête

éclata: deux de ces militaires étaient sortis et nous lançaient, à

bouche et gorge que veux-tu, toutes sortes d'invectives à nous, là-haut,

parce que nous avions adressé la parole à nos enfants, et aux enfants

parce qu'ils avaient eu l'audace de nous répondre. Terrible provocation,

en effet, que celle d'enfants échangeant quelques paroles avec leurs

parents!

Les enfants furent éconduits on ne peut plus cavalièrement, et nous

fûmes privés de les voir ce jour-là. Le lendemain, une permission

spéciale leur fut donnée de venir passer quelques minutes avec nous.

C'était, je crois, le dimanche avant-midi.

Ce jour-là, vers midi, le major Von Wilm nous rendit visite dans cette

chambre d'hôtel convertie en cellule de prison. Un nuage semblait

obscurcir sa figure: il était mal à l'aise, ses traits, son attitude

même décelaient l'anxiété et le malaise. Il nous apportait une terrible

nouvelle:--"Je suis désolé, disait-il, je suis désolé, mais M. Béland

doit partir aujourd'hui même pour l'Allemagne."

On imagine quelle consternation ce fut pour ma femme et pour moi. J'ose

protester. Je rappelle à la mémoire du major toutes les assurances qu'il

m'a données; je répète qu'il était entendu qu'en ma qualité de médecin

je ne pouvais être privé de ma liberté; je lui demande comment il se

fait que les autorités compétentes, à Berlin, n'aient pas été mises au

courant des services médicaux que je rendais à l'hôpital, ainsi que chez

la population civile depuis le début de la guerre; enfin, je fais tout

un plaidoyer. Consterné, très embarrassé, le major balbutie quelques

explications: les instructions lui étaient venues d'une autorité

supérieure à la sienne; il avait tenté de donner des explications à mon

sujet, mais l'on n'avait voulu rien entendre. Des ordres formels lui

enjoignaient d'interner tous les sujets britanniques, et de les envoyer

en Allemagne sans délai.

On avait disposé de mon cas en haut lieu: toute récrimination était

peine perdue. Le major avait pris, pour l'occasion, une attitude un peu

hautaine que je ne lui avais jamais connue auparavant.--"A deux heures

aujourd'hui, ajoute-t-il, vous devrez partir. Un sous-officier vous

accompagnera jusqu'à Berlin et de là à Ruhleben, camp d'internement des

civils de nationalité anglaise."

Après son départ, un voile de tristesse envahit cette lugubre chambre

d'hôtel. Nous ne savions que dire. Nous avions encore deux heures

à demeurer ensemble, ma femme et moi. Ma femme avait insisté pour

m'accompagner en Allemagne. Refus catégorique. Le major avait même eu la

délicatesse (?) de la prévenir que sa présence à côté de moi, dans le

court trajet entre l'hôtel et la gare, n'était pas désirable.

A deux heures donc, le 6 juin (1915), le sous-officier se présente dans

cette chambre d'hôtel, à laquelle nous étions un peu habitués, depuis

trois jours que nous l'habitions, et où nous avions rêvé de nous faire

un petit home. Les enfants n'étant qu'à quelques milles de nous,

pourraient venir nous voir une ou deux fois par semaine... Tout était

prêt pour le départ: moment solennel, profondément triste!... Je me

séparais à ce moment de ma femme, ignorant--et c'était peut-être

heureux qu'il en fût ainsi--que je la voyais pour la dernière fois.

A trois heures, le train entrait en gare de Bruxelles. Nous devions

attendre à cette gare un train direct allant de Lille à Libau, Russie.

Il entra portant en inscription au-dessus des fenêtres des wagons les

mots: _Lille--Libau_... Les limites du nouvel empire allemand!

A quatre heures, nous étions en route vers Berlin. Le convoi filait

à bonne allure à travers les belles campagnes de la Belgique. Nous

traversâmes Louvain dévastée et incendiée. Nous traversâmes également

un grand nombre de villes et de villages qui portaient l'empreinte du

bombardement et autres horreurs de la guerre.

Dans la soirée, nous traversâmes Liège, Aix-la-Chapelle, et vers

9 heures, nous étions en gare de Cologne, l'estomac vide et l'âme

imprégnée d'une profonde tristesse.

Chapitre XIV

EN ALLEMAGNE

Après la triste nouvelle qui nous a été communiquée, à midi au Grand

Hôtel d'Anvers, le jour de mon départ, il nous avait été impossible de

déjeuner,--ce qu'ici nous appelons plutôt dîner. Dans la soirée, la voix

de la faim se fit entendre, et comme le train qui nous emportait avait

un wagon-restaurant, je suggérai à mon sous-officier d'y aller prendre

quelque chose.

Mon compagnon et gardien ne savait pas un mot d'anglais ni un mot de

français, et comme à cette époque je n'avais pas encore eu l'occasion

d'avoir appris l'allemand, la conversation a nécessairement langui tout

le long du voyage.

Par toutes sortes de signes et de gestes, qui devaient être

souverainement comiques pour les voyageurs qui nous coudoyaient, je vins

à bout de faire comprendre à mon homme qu'il fallait nous mettre quelque

chose sous la dent. Au wagon-restaurant, où nous étions parvenus à

nous glisser, nous ne pûmes obtenir que très peu de renseignements et

d'encouragements et rien à manger. Le préposé au buffet nous expliqua,

si j'ai bien compris que ce wagon-restaurant était pour l'usage exclusif

des officiers ou des personnes accompagnées par des officiers, or, comme

mon gardien n'était que sous-officier, nous fûmes poliment éconduits.

A Cologne, toute tentative de nous approcher du buffet, de la gare

échoua déplorablement. Il y avait grande foule. Mon sous-officier était

naturellement un peu craintif. J'aurais pu, je pouvais lui échapper dans

cette cohue, et il en aurait été sévèrement puni. Alors, il n'y eut rien

à faire.

Quelle nuit, dans ce compartiment de wagon, au milieu de voyageurs

allemands taciturnes ou ronflants! Heureusement, une nuit de juin est

courte. Dès les petites heures du matin, l'aube s'annonçait radieuse, et

j'assistai à un merveilleux réveil de la nature. Dès quatre heures, je

pouvais me remettre à ma lecture.

A 9 heures, nous étions à Berlin, et je vis pour la première fois la

capitale de l'empire allemand. Sur le quai de la gare, un personnage

dont j'ai toujours ignoré le nom, s'était glissé près de nous. Il était

en civil. Après avoir échangé quelques mots avec mon sous-officier, avec

lequel il me sembla d'intelligence, ce fut lui qui donna les ordres et

indiqua la direction de la marche que nous devions suivre.

En sortant de la gare, ce monsieur allemand en civil, qui devait être un

officier d'un assez haut rang, m'invita à monter dans une automobile, et

me dit comme ça: "C'est la première fois que vous venez à Berlin?" en

excellent français.--"Oui", que je lui répondis.--"Berlin est un très

jolie ville", continua-t-il. Je n'eus rien à dire à l'encontre.

Nous allions ainsi à travers les rues de la capitale, et il m'était

impossible de me rendre compte du but que pouvait avoir notre course.

J'étais toujours sous l'impression que l'on me conduisait à Ruhleben,

camp d'internement de civils de nationalité anglaise, et cette promenade

a travers Berlin me laissait espérer que nous allions descendre à

quelque hôtel, ou maison de pension quelconque où les prisonniers sont

hébergés en cours de route. C'était chez moi, à ce moment, une véritable

obsession: je supposais, et j'espérais surtout, que l'on prendrait

quelque part une légère collation, il y avait vingt-quatre heures bien

comptées que je n'avais pris aucune nourriture. Mon sous-officier avait

bien grugé durant le trajet une croûte tirée de son _knapsack_, mais,

soit pour obéir à sa consigne, ou soit par manque de civilité, il avait

négligé de m'en offrir la moindre parcelle.

L'automobile descendait une superbe avenue: c'est, me dit mon nouveau

compagnon, l'avenue _Unter den Linden_ (Sous les Tilleuls), la plus

belle de Berlin. On peut être anti-allemand, mais on ne peut s'empêcher

de reconnaître que cette avenue ne manque pas d'un certain charme. Elle

va de la porte de Brandebourg jusqu'au palais de l'Empereur, situé sur

la rivière Sprée.

Nous contournons le palais de l'Empereur et immédiatement après, nous

nous engageons dans des rues plus étroites. Après une course d'environ

un quart d'heure, nous arrivons devant un édifice immense, aux murs gris

sale. Inutile d'en faire plus de mystère, c'était une prison, et j'étais

enfin parvenu à destination.

Chapitre XV

LA STADVOGTEI

C'est en face de la Stadvogtei que vient de s'arrêter l'automobile dans

laquelle on m'avait fait monter à la gare. C'est une prison bien connue

en Allemagne. En temps de paix, elle sert à la détention des prisonniers

politiques, et en général de tous ceux qui attendent le moment de

comparaître en Cour d'Assises. Située sur la rue Dirksen, à environ 200

verges de la place dite Alexandre, elle est attenante à la préfecture

de police. C'est un immense édifice de forme triangulaire dans son

ensemble.

C'est là que l'on me prie de descendre. On me fait entrer dans un

bureau où se trouvent deux militaires: l'un sergent-major et l'autre

sous-officier.

Je dois dire qu'à ce moment-là j'ignorais encore complètement où

j'étais, et quel pouvait être le caractère de l'institution où l'on

m'avait introduit. J'étais encore sous l'impression que ce pouvait être

un hôtel d'un genre particulier, réservé aux prisonniers de passage à

Berlin,--les justes récriminations de mon estomac m'obsédaient de plus

en plus,--car j'avais toujours à l'esprit la déclaration qui m'avait été

faite à Anvers, à savoir que je serais conduit à Ruhleben. Je me berçais

de la douce illusion qu'à cet endroit où nous venions d'arriver on me

servirait à dîner, et qu'après une honnête sieste nous continuerions

notre route jusqu'à ma destination définitive.

Mille et un jours en prison à Berlin · 第 3 / 13 段