ma présence était requise à la maison communale. Ce n'est pas sans
appréhension que je m'y rends. Dans le bureau du maire, je me trouvai en
présence du maire lui-même et d'un sous-officier allemand. Le maire, qui
était un de mes bons amis, et qui savait parler du regard, me dit, en me
lorgnant d'une certaine manière:--"Ce sous-officier désire vous parler."
--Qu'y a-t-il? demandai-je au sous-officier boche.
--Vous devez, me répondit-il, vous rendre immédiatement à Anvers.
--Très bien, je vais m'y rendre, à la minute, sur ma bicyclette.
--Non, reprit le sous-officier, vous faites mieux de laisser votre
bicyclette ici, à la mairie, et je vous prie de m'accompagner.
Quelques minutes plus tard, nous arrivions à la gare, transformée en
poste militaire comme toutes les gares du pays occupé. Le sous-officier
m'indiqua une salle d'attente ou j'entrai et me trouvai au milieu d'un
groupe de soldats causant et fumant.
Un de ces soldats reçut un bref commandement: il se leva, s'affubla du
casque à pointe, passa la bande de sa carabine à son épaule, et me dit
simplement: "Commen sie mit." Ce qu'avec raison j'interprétai comme
voulant dire: "Venez avec moi." Pour la première fois, j'avais l'honneur
de parader dans les rues avec un disciple de Bismarck.
Les gens de Capellen, qui me connaissaient déjà assez bien, se plaçaient
sur le seuil de leur porte pour me voir passer. Quelques minutes plus
tard, nous étions à Anvers. Je fus conduit à la Bourse, immense édifice
qui avait eu l'honneur de recevoir une bombe lors du raid aérien du 25
août (1914).
Les Allemands avaient installé dans la Bourse un bureau de contrôle pour
les étrangers. Je l'ignorais alors, mais je l'appris en assez peu de
temps... Je fus introduit dans une certaine pièce sur la porte de
laquelle j'avais lu le nom de l'officier en charge, le lieutenant Arnim.
Je prie le lecteur de croire que je n'oublierai jamais ce nom, pas plus
que le personnage qui le portait.
A l'intérieur de ce bureau se trouvait une table assez longue, à
l'extrémité de laquelle deux militaires étaient assis; à gauche,
un officier de taille exiguë et mince de figure, et. à droite, un
sous-officier de corpulence respectable.
En m'apercevant, l'officier m'apostropha d'une manière violente:
--Monsieur, dit-il, vous vous seriez évité l'ennui d'être amené ici,
sous escorte militaire, si vous vous étiez "rapporté" comme c'était
votre devoir de le faire!
--J'ignorais, Monsieur, qu'il fût de mon devoir de me "rapporter".
--C'est faux, reprend l'officier en haussant le ton notablement, c'est
faux. J'ai fait afficher dans toutes les communes de la province
d'Anvers un avis enjoignant à tous les sujets des pays en guerre avec
l'Allemagne de se "rapporter" dès avant telle date. Vous ne pouviez pas
l'ignorer.
--Assurément, je l'ignorais!... Où donc, à Capellen, avez-vous fait
afficher cet avis?
--A la maison communale.
--Eh! bien, j'habite à un kilomètre de la maison communale et je n'y
vais jamais.
--Il est inutile de tenter une explication, vous vous êtes sciemment
et volontairement soustrait à la surveillance militaire, et remarquez,
dit-il, que cela est très sérieux.
--Monsieur, lorsque vous affirmez que je me suis soustrait à la
surveillance policière, vous vous mettez en contradiction avec les
faits. Ce que vous dites là n'est pas conforme à la vérité.
Comme poussé par un ressort, l'officier était debout:
--Comment?... dit-il. Qu'est-ce que vous voulez dire?
--Simplement ce que je dis. Que je n'ai jamais eu l'intention d'éviter
de me conformer aux règlements que vous avez affichés.
--Vous le prenez de haut. Croyez-vous donc que nous ignorons que vous
êtes sujet britannique?
--Je ne l'ai jamais pensé.
--Vous êtes sujet britannique, n'est-ce pas?... Vous êtes sujet
britannique?
--Vous l'avez dit.
--Alors, si vous me permettez, je reprends l'accusation que vous avez
portée contre moi, et je vous ferai une simple question: s'il était
établi que le chef de police militaire allemand, ici même, à Anvers, me
connaît personnellement; qu'il m'a rencontré plusieurs fois; que nous
avons échangé de longues conversations; qu'il connaît ma nationalité;
qu'il sait sous quelles circonstances je me trouve être en Belgique;
pourquoi j'y suis venu; ce que j'y fais; et enfin, ce que j'ai
intention de faire, seriez-vous toujours d'opinion que j'ai enfreint
volontairement les règlements en ne me "rapportant" pas à ce bureau?
Mon officier, visiblement décontenancé, attrape le téléphone, et se
met en communication avec le chef de police. Il obtint évidemment
satisfaction, car il en rabattit considérablement, et dans son ton
menaçant, et dans son attitude hautaine.
Bien, me dit-il, vous deviez pourtant savoir qu'en votre qualité
d'étranger, il ne vous était pas permis de circuler sans une carte
d'identification. Nous vous donnerons donc votre carte, et vous devrez
vous "rapporter" ici toutes les deux semaines.
L'officier devait décharger sa colère sur quelqu'un. Il se tourna du
côté du soldat qui était toujours là, planté comme un as de pique, lui
lança le plus brutalement possible le commandement de se retirer: "Los!"
("Sors!")
Le soldat, pauvre esclave, se frappe les talons, frappe ses cuisses de
ses mains, regarde fixement l'officier, son maître, fait demi-tour à
droite et enfile la porte.
Une heure plus tard, pas trop ennuyé, en vérité, de mon excursion, je
rentrais à Capellen où j'étais immédiatement entouré de ma famille
et d'un groupe d'amis qui désiraient savoir le court et le long des
événements de la journée.
Muni de ma nouvelle carte, j'étais apparemment en toute sécurité, et je
pouvais circuler librement au milieu de mes malades. Au bout de deux
semaines, je me "rapportai" de nouveau à Anvers. On visa mon passeport,
et je continuai de respirer, du moins pour un certain temps, l'air de la
liberté.
Chapitre XIII
UN MAJOR DÉSOLÉ
On conçoit que le voyage que j'avais dû faire à Anvers, en compagnie
d'un soldat allemand, m'avait un peu humilié. J'écrivis à ce sujet une
longue lettre de reproche au major Von Wilm lui-même dans laquelle je
lui relatais tous les incidents de cette journée.
Quelques jours plus tard, je recevais de ce haut officier allemand une
réponse à ma lettre dans laquelle il me disait que mon arrestation
provisoire avait été causée par une dénonciation (?), qu'il avait donné
tous les renseignements désirés et désirables à la préfecture de police
allemande, que tout était maintenant en ordre, et il terminait en me
donnant de nouveau l'assurance que je ne serais jamais plus inquiété.
Voici la réponse du major Von Wilm:
Antwerpen, 21-5-15.
Werter Herr Beland!
In diesem moment erhalte ich Iren freundlichen Brief vom 19. Ich hoffe,
dass Ihre Vorladung beim Meldeamt, ein befriedigendes Resultat gehabt
hat; ich habe nochmals mit dem Vorstand des Meldeamtes gesprochen und
höre, dass Sie diese Unanehmlichkeiten einer Denuntiation zu verdanken
haben. Die Sache ist jetzt in Ordnung und wird sich nicht wiederholen.
Ergebenst. VON WILM, Major.
(TRADUCTION)
Anvers, 21 mai 1915.
Honoré M. Béland!
Je reçois à ce moment même votre lettre du 19. J'espère que votre
comparution au bureau de police a eu un résultat satisfaisant; j'ai de
nouveau conversé avec le chef de ce bureau et j'apprends que vous devez
ce désagrément à une dénonciation.
Tout est maintenant en règle et _la chose ne se renouvellera plus_.
Sincèrement, (Signé) VON WILM, Major.
J'ai réussi à ne jamais me départir de cette lettre pendant les trois
années de ma captivité en Allemagne, et même à lui faire franchir, à mon
retour, la frontière allemande, à la barbe de la censure boche la plus
ombrageuse et la plus soupçonneuse qui soit.
C'est un document que je considère de la plus haute importance: le chef
de la police allemande à Anvers y déclare, sous sa signature, que je
n'ai pas à prendre d'inquiétude, que je jouirais toujours d'une parfaite
immunité.
Cette sécurité, toutefois, devait être de courte durée. Le trois juin
(1915), alors que je n'appréhendais pas sérieusement de nouveaux ennuis,
deux soldats se présentent chez moi et m'enjoignent de les accompagner
de nouveau à Anvers. Je m'imaginai que, cette fois encore, il s'agissait
d'une nouvelle visite à un bureau quelconque, et que tout cela ne
saurait avoir de conséquence fâcheuse.
Je partis donc sans la moindre hésitation, ne craignant nulle chose,
ayant pour tout arme et bagage, ma canne. J'étais bien loin de me douter
que ce voyage serait aussi long qu'il a été,--et même aujourd'hui, de
retour dans mon beau Canada, à la fin de l'an de paix et de grâce 1918,
je ne saurais m'imaginer quand et dans quelles circonstances il me sera
donné de revoir ce petit village de Capellen, où j'ai vécu peu de jours,
mais qui est tout plein de souvenirs précieux et impérissables.--L'un
des soldats qui m'accompagnaient parlait le français. Il feignait de
croire qu'il ne s'agissait que d'une formalité insignifiante, que le
soir même je serais de retour à Capellen.
A Anvers, les soldats me conduisirent rue des Récollets, et me
laissèrent dans une salle basse et sombre au rez-de-chaussée d'un
immeuble voisin de la Kommandantur, et dans lequel le major Von Wilm
lui-même avait son bureau. Dans cette salle, je remarquai un grand
nombre de personnages à l'apparence peu rassurante. Il y avait là des
hommes et même des femmes, aux allures plus ou moins louches.
Abandonné là par mes deux soldats, je regardais tour à tour les hommes,
les femmes, et le sous-officier de service. Je m'efforçai de découvrir
quelle était la nature du lieu où je me trouvais. N'y réussissant qu'à
demi, je me décidai à apostropher le sous-officier.
--Eh! bien, pourquoi suis-je ici?... Qu'y ai-je à faire?... Que me
veut-on enfin!... Il levait les épaules tout bêtement, et ne répondait
rien. Il avait l'air de ne pas comprendre ou de ne rien savoir. Ma carte
que je lui tendis avec un mot pour le major réussit a le mettre en
mouvement. Il sortit un instant, puis, quelques minutes plus tard, un
officier se présenta et je fus invité à le suivre.
Ce fut bien chez le major Von Wilm qu'on m'introduisait cette fois.--"M.
Béland, me dit-il, je suis vraiment désolé. Des instructions nouvelles
viennent d'arriver de Berlin, et je dois vous interner." Je n'avais pas
encore eu le temps d'ouvrir la bouche pour laisser échapper une
parole de protestation qu'il ajoutait: "Mais vous serez un prisonnier
d'honneur; vous logerez ici, au Grand Hôtel, et vous y serez très bien
traité."
--Mais tout cela ne fait pas beaucoup mon affaire. D'abord ma femme et
mes enfants ignorent complètement ce qui m'arrive. Je dois retourner
les prévenir, à tout événement, et aussi prendre le linge dont j'aurai
besoin dans cet hôtel.
Visiblement embarrassé, ne pouvant pas accorder la demande que je lui
faisais de rentrer à Capellen, ne fut-ce que pour une heure, et ne
voulant pas me refuser, il ne savait trop que dire. Il hésita, fit
quelques pas devant son pupitre, puis, le Prussien qui était en lui
reprenant le dessus, il me dit:--Non, Monsieur, je ne saurais vous
permettre de retourner à Capellen. Écrivez seulement un mot à Madame,
prévenez-la de ce qui arrive, et j'enverrai un messager porter la
lettre. C'est ce qui fut fait.
Le major s'évertua à me convaincre que ma détention serait de courte
durée; qu'il suffirait évidemment d'établir ma qualité de médecin
pratiquant; qu'aussitôt que cette preuve documentaire serait entre les
mains de l'autorité allemande, je serais libéré et rendu à ma famille.
On croit facilement ce que l'on désire ardemment: je me berçai donc
de l'illusion que mon séjour dans les murs de cet hôtel ne serait que
provisoire.
Un jeune officier fut chargé de m'accompagner jusqu'au Grand-Hôtel. En
chemin, il me fut permis de m'arrêter chez un libraire pour prendre
quelques volumes. Chez le libraire, je connus vraiment l'embarras du
choix. Étant donné le peu de temps que j'avais à ma disposition, et les
circonstances particulières dans lesquelles je me trouvais, je fus assez
heureux dans mon choix, et j'emportai les deux ouvrages suivants:
_Les États-Unis au XIXe siècle_, par Leroy-Beaulieu, et _Henri Heine,
penseur_, par Lichtenberger.
Quelques instants après, j'étais au nombre des pensionnaires du
Grand-Hôtel.
Toutes les salles de cet hôtel, ordinairement à la disposition du public
voyageur, avaient été converties en bureaux pour les militaires. Mon
officier ayant échangé quelques mots avec certains de ces messieurs,
on se mit à me regarder comme une bête curieuse.--Ce serait donc un
Anglais, pensait-on.--Oui, c'était un Anglais. Un Anglais d'une variété
spéciale, d'origine et de langue française, mais un Anglais tout de
même. Tous ces sur-boches, chacun leur tour, me dévisagèrent de leur
regard peu sympathique.
Enfin, on me conduisit à l'étage le plus élevé; on m'indiqua une
chambre; on plaça à la porte une sentinelle allemande qui eut bien soin
de faire un tour de clef au moment où elle fermait la porte sur moi.
On avait eu l'extrême obligeance de me laisser savoir que je devrais
prendre mes repas dans la chambre même que j'habitais; que je devrais
payer les frais de la chambre et de la nourriture: Sa Majesté allemande
refusait de nourrir son prisonnier d'honneur.
Le lendemain, vendredi, 4 juin (1915), ma femme arrivait au Grand-Hôtel
d'Anvers où je me trouvais détenu. Elle était plus morte que vive,
comme on le conçoit bien. Elle avait pu obtenir de la Kommandantur la
permission d'occuper la même chambre que moi.
Enfin, comme il faut subir avec philosophie ce qui est inévitable; comme
c'était la guerre; comme des millions et des millions d'êtres humains
étaient beaucoup plus malheureux que nous pouvions l'être dans notre
captivité, nous acceptâmes avec une résignation parfaite les petits
inconvénients auxquels nous étions condamnés.
Le samedi, les enfants étaient arrivés à l'hôtel. Des fenêtres de la
chambre que nous occupions, nous avions pu les voir traverser la cour
intérieure et se diriger vers un bureau situé de l'autre côté de cette
cour. Au moment où ils sortaient du bureau où, évidemment, ils s'étaient
rendus pour obtenir la permission de nous voir, nous entrons en
conversation avec eux du haut de notre quatrième étage.
Une première parole était à peine tombée de nos lèvres qu'une tempête
éclata: deux de ces militaires étaient sortis et nous lançaient, à
bouche et gorge que veux-tu, toutes sortes d'invectives à nous, là-haut,
parce que nous avions adressé la parole à nos enfants, et aux enfants
parce qu'ils avaient eu l'audace de nous répondre. Terrible provocation,
en effet, que celle d'enfants échangeant quelques paroles avec leurs
parents!
Les enfants furent éconduits on ne peut plus cavalièrement, et nous
fûmes privés de les voir ce jour-là. Le lendemain, une permission
spéciale leur fut donnée de venir passer quelques minutes avec nous.
C'était, je crois, le dimanche avant-midi.
Ce jour-là, vers midi, le major Von Wilm nous rendit visite dans cette
chambre d'hôtel convertie en cellule de prison. Un nuage semblait
obscurcir sa figure: il était mal à l'aise, ses traits, son attitude
même décelaient l'anxiété et le malaise. Il nous apportait une terrible
nouvelle:--"Je suis désolé, disait-il, je suis désolé, mais M. Béland
doit partir aujourd'hui même pour l'Allemagne."
On imagine quelle consternation ce fut pour ma femme et pour moi. J'ose
protester. Je rappelle à la mémoire du major toutes les assurances qu'il
m'a données; je répète qu'il était entendu qu'en ma qualité de médecin
je ne pouvais être privé de ma liberté; je lui demande comment il se
fait que les autorités compétentes, à Berlin, n'aient pas été mises au
courant des services médicaux que je rendais à l'hôpital, ainsi que chez
la population civile depuis le début de la guerre; enfin, je fais tout
un plaidoyer. Consterné, très embarrassé, le major balbutie quelques
explications: les instructions lui étaient venues d'une autorité
supérieure à la sienne; il avait tenté de donner des explications à mon
sujet, mais l'on n'avait voulu rien entendre. Des ordres formels lui
enjoignaient d'interner tous les sujets britanniques, et de les envoyer
en Allemagne sans délai.
On avait disposé de mon cas en haut lieu: toute récrimination était
peine perdue. Le major avait pris, pour l'occasion, une attitude un peu
hautaine que je ne lui avais jamais connue auparavant.--"A deux heures
aujourd'hui, ajoute-t-il, vous devrez partir. Un sous-officier vous
accompagnera jusqu'à Berlin et de là à Ruhleben, camp d'internement des
civils de nationalité anglaise."
Après son départ, un voile de tristesse envahit cette lugubre chambre
d'hôtel. Nous ne savions que dire. Nous avions encore deux heures
à demeurer ensemble, ma femme et moi. Ma femme avait insisté pour
m'accompagner en Allemagne. Refus catégorique. Le major avait même eu la
délicatesse (?) de la prévenir que sa présence à côté de moi, dans le
court trajet entre l'hôtel et la gare, n'était pas désirable.
A deux heures donc, le 6 juin (1915), le sous-officier se présente dans
cette chambre d'hôtel, à laquelle nous étions un peu habitués, depuis
trois jours que nous l'habitions, et où nous avions rêvé de nous faire
un petit home. Les enfants n'étant qu'à quelques milles de nous,
pourraient venir nous voir une ou deux fois par semaine... Tout était
prêt pour le départ: moment solennel, profondément triste!... Je me
séparais à ce moment de ma femme, ignorant--et c'était peut-être
heureux qu'il en fût ainsi--que je la voyais pour la dernière fois.
A trois heures, le train entrait en gare de Bruxelles. Nous devions
attendre à cette gare un train direct allant de Lille à Libau, Russie.
Il entra portant en inscription au-dessus des fenêtres des wagons les
mots: _Lille--Libau_... Les limites du nouvel empire allemand!
A quatre heures, nous étions en route vers Berlin. Le convoi filait
à bonne allure à travers les belles campagnes de la Belgique. Nous
traversâmes Louvain dévastée et incendiée. Nous traversâmes également
un grand nombre de villes et de villages qui portaient l'empreinte du
bombardement et autres horreurs de la guerre.
Dans la soirée, nous traversâmes Liège, Aix-la-Chapelle, et vers
9 heures, nous étions en gare de Cologne, l'estomac vide et l'âme
imprégnée d'une profonde tristesse.
Chapitre XIV
EN ALLEMAGNE
Après la triste nouvelle qui nous a été communiquée, à midi au Grand
Hôtel d'Anvers, le jour de mon départ, il nous avait été impossible de
déjeuner,--ce qu'ici nous appelons plutôt dîner. Dans la soirée, la voix
de la faim se fit entendre, et comme le train qui nous emportait avait
un wagon-restaurant, je suggérai à mon sous-officier d'y aller prendre
quelque chose.
Mon compagnon et gardien ne savait pas un mot d'anglais ni un mot de
français, et comme à cette époque je n'avais pas encore eu l'occasion
d'avoir appris l'allemand, la conversation a nécessairement langui tout
le long du voyage.
Par toutes sortes de signes et de gestes, qui devaient être
souverainement comiques pour les voyageurs qui nous coudoyaient, je vins
à bout de faire comprendre à mon homme qu'il fallait nous mettre quelque
chose sous la dent. Au wagon-restaurant, où nous étions parvenus à
nous glisser, nous ne pûmes obtenir que très peu de renseignements et
d'encouragements et rien à manger. Le préposé au buffet nous expliqua,
si j'ai bien compris que ce wagon-restaurant était pour l'usage exclusif
des officiers ou des personnes accompagnées par des officiers, or, comme
mon gardien n'était que sous-officier, nous fûmes poliment éconduits.
A Cologne, toute tentative de nous approcher du buffet, de la gare
échoua déplorablement. Il y avait grande foule. Mon sous-officier était
naturellement un peu craintif. J'aurais pu, je pouvais lui échapper dans
cette cohue, et il en aurait été sévèrement puni. Alors, il n'y eut rien
à faire.
Quelle nuit, dans ce compartiment de wagon, au milieu de voyageurs
allemands taciturnes ou ronflants! Heureusement, une nuit de juin est
courte. Dès les petites heures du matin, l'aube s'annonçait radieuse, et
j'assistai à un merveilleux réveil de la nature. Dès quatre heures, je
pouvais me remettre à ma lecture.
A 9 heures, nous étions à Berlin, et je vis pour la première fois la
capitale de l'empire allemand. Sur le quai de la gare, un personnage
dont j'ai toujours ignoré le nom, s'était glissé près de nous. Il était
en civil. Après avoir échangé quelques mots avec mon sous-officier, avec
lequel il me sembla d'intelligence, ce fut lui qui donna les ordres et
indiqua la direction de la marche que nous devions suivre.
En sortant de la gare, ce monsieur allemand en civil, qui devait être un
officier d'un assez haut rang, m'invita à monter dans une automobile, et
me dit comme ça: "C'est la première fois que vous venez à Berlin?" en
excellent français.--"Oui", que je lui répondis.--"Berlin est un très
jolie ville", continua-t-il. Je n'eus rien à dire à l'encontre.
Nous allions ainsi à travers les rues de la capitale, et il m'était
impossible de me rendre compte du but que pouvait avoir notre course.
J'étais toujours sous l'impression que l'on me conduisait à Ruhleben,
camp d'internement de civils de nationalité anglaise, et cette promenade
a travers Berlin me laissait espérer que nous allions descendre à
quelque hôtel, ou maison de pension quelconque où les prisonniers sont
hébergés en cours de route. C'était chez moi, à ce moment, une véritable
obsession: je supposais, et j'espérais surtout, que l'on prendrait
quelque part une légère collation, il y avait vingt-quatre heures bien
comptées que je n'avais pris aucune nourriture. Mon sous-officier avait
bien grugé durant le trajet une croûte tirée de son _knapsack_, mais,
soit pour obéir à sa consigne, ou soit par manque de civilité, il avait
négligé de m'en offrir la moindre parcelle.
L'automobile descendait une superbe avenue: c'est, me dit mon nouveau
compagnon, l'avenue _Unter den Linden_ (Sous les Tilleuls), la plus
belle de Berlin. On peut être anti-allemand, mais on ne peut s'empêcher
de reconnaître que cette avenue ne manque pas d'un certain charme. Elle
va de la porte de Brandebourg jusqu'au palais de l'Empereur, situé sur
la rivière Sprée.
Nous contournons le palais de l'Empereur et immédiatement après, nous
nous engageons dans des rues plus étroites. Après une course d'environ
un quart d'heure, nous arrivons devant un édifice immense, aux murs gris
sale. Inutile d'en faire plus de mystère, c'était une prison, et j'étais
enfin parvenu à destination.
Chapitre XV
LA STADVOGTEI
C'est en face de la Stadvogtei que vient de s'arrêter l'automobile dans
laquelle on m'avait fait monter à la gare. C'est une prison bien connue
en Allemagne. En temps de paix, elle sert à la détention des prisonniers
politiques, et en général de tous ceux qui attendent le moment de
comparaître en Cour d'Assises. Située sur la rue Dirksen, à environ 200
verges de la place dite Alexandre, elle est attenante à la préfecture
de police. C'est un immense édifice de forme triangulaire dans son
ensemble.
C'est là que l'on me prie de descendre. On me fait entrer dans un
bureau où se trouvent deux militaires: l'un sergent-major et l'autre
sous-officier.
Je dois dire qu'à ce moment-là j'ignorais encore complètement où
j'étais, et quel pouvait être le caractère de l'institution où l'on
m'avait introduit. J'étais encore sous l'impression que ce pouvait être
un hôtel d'un genre particulier, réservé aux prisonniers de passage à
Berlin,--les justes récriminations de mon estomac m'obsédaient de plus
en plus,--car j'avais toujours à l'esprit la déclaration qui m'avait été
faite à Anvers, à savoir que je serais conduit à Ruhleben. Je me berçais
de la douce illusion qu'à cet endroit où nous venions d'arriver on me
servirait à dîner, et qu'après une honnête sieste nous continuerions
notre route jusqu'à ma destination définitive.