j'examinais tour à tour les deux militaires de service. Mes deux
compagnons, le sous-officier et le civil, étaient entrés en conversation
avec eux en allemand. Le sous-officier tira de sa poche un papier
quelconque, le remit au sergent-major qui, après l'avoir vérifié puis
signé, le remit à mon sous-officier qui fit le salut militaire et
disparut.
Le personnage en civil dont j'ai toujours ignoré le nom, le rang ou la
profession, me pressa la main et prit congé de moi, avec civilité et
même déférence, pendant que les deux militaires du bureau se tenaient
debout dans cette attitude de respect et de crainte qu'ont pu si souvent
observer tous ceux qui ont visité l'Allemagne.
Immédiatement après le départ du monsieur en civil, le sous-officier
de service m'invita à le suivre. Nous parcourons une longue suite de
corridors très sombres, nous grimpons deux escaliers, pour déboucher
dans un autre corridor, et pénétrer enfin dans une cellule du second
étage, où se trouvaient déjà trois personnes.
De plus en plus ahuri, je me demandais où je pouvais bien entrer. Toutes
sortes d'idées me traversèrent rapidement l'esprit, mais aucune d'elles
n'eut le temps de s'y fixer définitivement. Les trois personnes au
milieu desquelles on m'avait jeté me regardèrent attentivement. Je crus
d'abord qu'ils étaient allemands. Je leur adressai la parole en français
mais on ne me comprit pas. Alors, je leur parlai anglais et, cette fois,
je fus compris.
Voyant qu'ils parlaient anglais, je leur fis les questions suivantes:
--Êtes-vous Anglais?
--Oui, répondirent-ils.
--Et que faites-vous ici?
--Ici, dirent-ils avec un léger sourire, nous sommes en prison.
--En prison! en prison! dis-je. "Et moi?" sur un ton interrogatoire
assez prononcé.
--Et vous,--dirent-ils toujours en souriant,--apparemment, vous êtes
également en prison.
Ces trois Anglais, comme je l'appris aussitôt, étaient M. Robinson,
un jockey qui vivait en Allemagne depuis de nombreuses années, et qui
parlait parfaitement l'allemand; M. Aaron, Anglais naturalisé, Sémite
d'origine tout probablement, et courtier de profession, né en Autriche,
et qui habitait Berlin lors de la déclaration de la guerre. Quant au
troisième, M. Stuhr, d'Anvers,--presqu'un compatriote pour moi,--parlait
très bien l'allemand, mais assez mal le français et l'anglais. C'était,
je crois, un mécanicien.
Mon estomac ne voulant pas abdiquer, je demandai à mes trois nouveaux
compagnons de chambre s'il ne me serait pas possible de me procurer à
déjeuner, leur expliquant que je n'avais pris aucune nourriture depuis
plus de vingt-quatre heures.
--Bien, me dit Robinson, le pain a été distribué ce matin à huit heures,
et il est probable qu'il n'y en aura pas d'autre distribution avant
demain matin à la même heure.
--C'était, on l'admettra, assez peu encourageant.
--Mais enfin, repris-je, on ne m'a assurément pas amené ici, sachant
qu'aucune occasion ne me serait donnée de prendre la moindre collation
en cours de route, avec l'intention de me laisser mourir de faim. Il
doit y avoir moyen de se procurer ici quelque nourriture!
Tous trois, en souriant tristement, manifestèrent un doute par leur
attitude. Ils me regardèrent, haussèrent les épaules, en me faisant
comprendre qu'il était impossible de se procurer quoi que ce soit.
--Toutefois, dit l'un d'eux, il me reste un morceau de pain de ce matin,
je vous le donnerai et Robinson vous fera du café.
Pour une fois, je me permis de conclure du particulier au général, et je
pensai: heureux pays que ceux dont les jockies et les courtiers sémites
peuvent se montrer si secourables!... Le petit Robinson, ses manches de
chemise retroussées jusqu'aux coudes, tira de sous la table une lampe à
alcool, plaça dessus, une petite casserole de fer-blanc avec de l'eau,
et se mit à préparer le café. Nous étions loin du confort des grands
hôtels. Enfin, vers 9.30 heures, je prenais mon premier repas en prison:
il consistait en une croûte de pain noir avec une tasse de café sans
lait ni sucre. Mais j'avais faim, et ce premier morceau de pain de
guerre me sembla aussi succulent que la meilleure soupe aux pois au lard
salé que j'aie jamais dégustée dans ma bonne province de Québec. Je
n'eus que des paroles de gratitude pour remercier comme il le fallait
mes nouveaux compagnons d'infortune.
Pendant que j'étais à table, dégustant mon frugal repas, mes yeux se
promenaient tout autour de la chambre. C'était bien une cellule de
prison: un cachot. Une fenêtre partait du plafond et descendait jusqu'à
environ six pieds du plancher. De l'endroit où je me trouvais assis, je
pouvais voir, à travers cette fenêtre, un tout petit coin du firmament
au-dessus du mur intérieur de la prison. De solides barres de fer
fermaient cette unique ouverture par laquelle nous pouvions avoir de
l'air et de la lumière. Il y avait, dans cette salle, quatre lits
disposés deux à deux, l'un au-dessus de l'autre, la table sur laquelle
je prenais mon repas, et quatre petits bancs de bois, sans dossiers ni
bras d'appui. Les murs étaient blanchis à la chaux. La porte, toute en
fer, était énorme, et il y avait, dans la partie supérieure, une petite
ouverture d'environ un pouce de diamètre pour permettre aux gardes de
voir à l'intérieur.
L'inspection de la prison se faisait tous les jours vers dix heures.
C'était un sergent-major, celui-là même auquel j'avais été remis, à mon
arrivée, qui s'amenait à chaque étage, se faisait ouvrir la porte de
chacune des cellules par un sous-officier, et promenait un regard
scrutateur et hautain sur la cellule et ses occupants.
Personne ne m'avait prévenu qu'une inspection aurait lieu peu de temps
après mon arrivée dans la cellule que l'on m'avait assignée: assis à la
table, ayant le dos à demi tourné à la porte, absorbé dans un monde de
pensées diverses, et distrait par la dégustation de mon pain noir, je
n'avais pas entendu ouvrir la porte. Je remarquai que le petit Robinson,
s'approchant ou plutôt se glissant près de moi, tirait légèrement ma
manche comme pour m'inviter à me lever. Comprenant enfin que quelque
chose se passait derrière moi, je me levai et me tournai à demi. Le
sergent-major, triple boche, Prussien et demi, se tenait sur le seuil de
la porte raide et droit comme un i.
C'était le sergent-major Götte,--un nom et un personnage que je
n'oublierai jamais. Quand il vit que tout le monde était debout, il
cria d'une voix de stentor: "Guten morgen!" A mon oreille, cela sonnait
plutôt comme une injure que comme un salut matinal.
--Qu'est-ce qu'il dit?, demandai-je à M. Aaron, lorsqu'il fut parti.
--Il nous dit: Bonjour, dit M. Aaron.
Mais cet homme, lorsqu'il nous dit: Bonjour, reprit un autre, c'est tout
comme s'il nous disait: "Allez au diable!"
Chapitre XVI
LA VIE EN PRISON
La section de la Stadvogtei où j'étais enfermé pouvait donner asile à
deux cent cinquante prisonniers, distribués dans environ 150 cellules,
dont quelques-unes enfermaient jusqu'à huit prisonniers. Une grande
partie de ces cellules ne mesuraient que douze à quinze mètres cubes,
les prisonniers qui les occupaient étaient obligés de laisser leur
fenêtre ouverte pour se procurer la quantité d'air voulue.
Ainsi qu'il a été dit plus haut, la prison, dans son ensemble, était
triangulaire, et à l'intérieur de chacune des sections,--également
triangulaires,--se trouvait la cour où les prisonniers avaient accès
pendant quelques heures dans l'après-midi. Toutes les cellules avaient
une fenêtre s'ouvrant sur cette cour intérieure. Longeant chacun des
côtés du triangle, se trouvait un corridor dont les fenêtres ouvertes
sur l'extérieur étaient opacifiées de façon à couper le regard. Toutes
les fenêtres étaient barrées de fer. L'édifice était à cinq étages dont
un rez-de-chaussée. C'est dans ce rez-de-chaussée que se trouvaient les
cellules sombres ou cachots. Il y en avait quatorze. Les fenêtres de ces
cellules étaient munies en dehors, c'est-à-dire du côté de la cour, de
contrevents s'appliquant exactement sur les croisées. On y enfermait les
prisonniers, de nationalité anglaise surtout, qui s'étaient échappés de
Ruhleben et avaient eu le malheur d'être repris au cours de leur fuite
vers la Hollande ou la Suisse.
Une entente avait été conclue entre l'Angleterre et l'Allemagne au sujet
de la punition à infliger aux prisonniers civils qui s'échapperaient de
leurs camps de détention respectifs. En vertu de cet arrangement, tout
prisonnier repris après son évasion devait être détenu au secret pendant
deux semaines.
La Kommandantur de Berlin, c'est-à-dire le capitaine Wolf qui semblait
en être le grand manitou, avait pris sous son bonnet d'interpréter à sa
manière cette clause de l'arrangement. Nous vîmes alors arriver dans la
cour une équipe d'ouvriers qui fabriquèrent les dits contrevents. Tous
les prisonniers anglais qui s'évadèrent par la suite furent jetés dans
un de ces cachots. Pendant les quatre premiers jours ils étaient tenus
dans l'obscurité la plus complète et nourris au pain et à l'eau. La
cinquième journée, on abaissait quelque peu le contrevent, afin de
laisser pénétrer un faible jet de lumière et, en outre du pain, on
servait à ces prisonniers les deux soupes réglementaires, et douteuses,
dont les autres étaient gratifiés. Les quatre jours d'éclipse totale et
de pain sec recommençaient, suivis d'une autre journée de lumière et de
soupe. Enfin, quatre autres jours d'obscurité complète terminaient la
période totale de quatorze jours. Alors, ces malheureux devenus libres
relativement, c'est-à-dire comme nous, avaient la permission de circuler
dans les corridors et les cellules des différents étages, avec accès à
la cour pendant quelques heures de l'après-midi.
La vie de prison est monotone au suprême degré. Une de nos distractions
favorites était le départ et l'arrivée des prisonniers et les potins
divers que ce remue-ménage occasionnait. Dix prisonniers, en moyenne,
étaient élargis chaque jour, et il en arrivait un nombre à peu près égal
pour les remplacer.
Cette section de la Stadvogtei où nous étions confinés était sous la
direction suprême de la Kommandantur de Berlin, qui était représentée
à la prison elle-même par un officier. Pendant les trois ans de mon
incarcération, l'officier représentant la Kommandantur fut toujours
le même: l'ober-lieutenant Block. Sous cet officier se trouvait un
sergent-major, et sous ce sergent-major, sept sous-officiers, un
portier, lui-même sous-officier. Deux sous-officiers se tenaient au
bureau, au rez-de-chaussée, et un sous-officier était chargé de la
surveillance à chacun des cinq étages. Le sergent-major avait la
surveillance générale et faisait son inspection chaque jour. Quant à
l'officier Block, sa dignité le retenait au rivage, et ce n'est que deux
ou trois fois par semaine qu'il daignait passer à travers les corridors,
aux différents étages.
Une manie qui paraît générale chez les officiers et les sous-officiers
allemands, c'est de parler très fort, et dans les termes les plus
violents, lorsqu'ils s'adressent à leurs subalternes, simples soldats ou
prisonniers. Pauvres Polonais! ce qu'ils en ont enduré de gros mots
et d'injures de toutes sortes! Nos gardes-chiourmes ne laissaient pas
passer un seul jour sans faire résonner les échos de la vaste prison de
leurs cris et de leurs vociférations.
Je fais mention spéciale des Polonais, parce que c'est la Pologne qui,
pendant ces trois années où j'ai été en captivité, a fourni à cette
prison de la Stadvogtei le plus grand nombre de ses pensionnaires. Sur
250, il y en avait bien les deux-tiers qui étaient d'origine polonaise.
Les autres prisonniers étaient des Anglais, des Français, des Italiens,
des Russes, des Portugais, enfin, toutes les nations en guerre avec
l'Allemagne y étaient représentées. Nous avons même eu quelques Arabes,
des Hindous, des nègres, des Japonais et des Chinois.
Je surprendrai peut-être un peu le lecteur en lui disant que les quatre
nations du centre, c'est-à-dire l'Allemagne, l'Autriche, la Bulgarie
et la Turquie, étaient constamment représentées à cette prison par
quelques-uns de leurs sujets. L'Allemagne, en particulier, en avait
toujours cinq ou six, prisonniers politiques pour la plupart, et réputés
dangereux pour la sécurité de l'Empire. J'aurai occasion, un peu plus
loin, de parler plus particulièrement de deux de ces prisonniers,
députés au Reichstag.
Non seulement l'Allemagne et ses alliés, ainsi que les pays ennemis
de l'Allemagne étaient représentés à la Stadvogtei, mais encore, à
différentes époques, tous les pays neutres de l'Europe, la Suède, la
Norvège, le Danemark, la Hollande, la Suisse et l'Espagne. Comment cela
se fait-il? me demandera-t-on. Ce n'est pas plus difficile à expliquer
que l'internement des sujets allemands eux-mêmes. Un Danois, un
Hollandais ou un Suédois, de passage à Berlin, entrait en conversation
avec quelques Allemands autour de la table d'un café. S'il avait
l'imprudence de critiquer un tant soit peu la politique extérieure de
l'Allemagne, ou la conduite des opérations militaires ou navales, son
sort était scellé. Il retournait à son hôtel ne craignant nulle chose,
et dormait paisiblement, ignorant qu'une épée était suspendue au-dessus
de sa tête. A sept heures du matin, le lendemain, un casque à pointe
quelconque venait le réveiller, et l'invitait poliment à le suivre
jusqu'à la préfecture de police. De là, il passait à la Stadvogtei,
le véritable _clearing house_ de l'Allemagne. On laissait ignorer au
prisonnier lui-même la cause de son emprisonnement, et ce n'est
qu'après des semaines de protestations et à la suite de nombreuses
correspondances avec la légation ou l'ambassade de son pays qu'il
obtenait d'être soumis à un interrogatoire de la part de ces messieurs
de la Kommandantur. Si on décidait en définitive de le relâcher, on
venait le prendre à la prison, et il était immédiatement dirigé vers la
frontière de son pays, sans qu'il lui fût même permis de passer à son
hôtel pour y prendre ses effets.
Chapitre XVII
OU IL EST PARLÉ DE MENU
La manière dont les prisonniers de guerre et les internés civils ont été
nourris dans les prisons et les camps d'internement de l'Allemagne a
donné lieu, on le sait, à des plaintes amères de la part des internés,
et à des polémiques acerbes dans la presse de tous les pays. Que les
prisonniers eux-mêmes se soient plaints dans des correspondances
envoyées en Angleterre, et dans des lettres à l'ambassade américaine,
cela est généralement connu.
Voici un petit incident qui ne manquera pas d'intéresser: Parmi les
internés anglais à la Stadvogtei se trouvait Monsieur F.-T. Moores,
un ingénieur qui faisait des travaux dans le Luxembourg lors de la
déclaration de la guerre et de l'invasion des troupes allemandes. Malgré
tous les efforts qu'il fit pour sortir en temps du territoire envahi, il
ne put échapper à la griffe des troupes d'invasion.
Monsieur Moores fut d'abord interné à Trêves et tenu au secret pendant
plusieurs mois, puis il passa en Cour martiale sous accusation
d'espionnage, et enfin, fut envoyé à la prison de Berlin où nous eûmes
l'avantage de nous lier d'amitié avec lui.
Durant la première année de son internement, M. Moores avait écrit à
sa femme, en Angleterre, une carte postale qui restera fameuse, dans
laquelle il lui donnait d'abord des nouvelles de sa santé, et ajoutait
un mot au sujet de la nourriture que l'on nous servait. Voici en quels
termes il s'exprimait:--"The feed we are getting here is unspeakable; it
is enough to keep a man from dying, but it is not sufficient to keep a
man living!" (La nourriture que nous recevons est affreuse, elle nous
permet d'exister, mais elle n'est pas suffisante pour nous faire vivre.)
Il fallait, on le reconnaîtra, une certaine dose de hardiesse pour
confier au courrier une carte ainsi conçue. Dès le lendemain, le censeur
faisait son apparition à la prison et se rendait tout droit à la cellule
de M. Moores, avec la carte compromettante. Il lui représenta qu'il
était vraiment imprudent de sa part d'envoyer en Angleterre une
correspondance de cette nature. Lorsque M. Moores lui fit remarquer
qu'il n'avait exagéré en rien, que tout ce qu'il avait dit était
l'exacte vérité, le censeur crut devoir lui expliquer, en manière
d'excuse, que si l'Allemagne ne donnait pas à ses prisonniers une
nourriture plus substantielle, c'est qu'elle en était empêchée par le
blocus maintenu contre elle par la mère-patrie même de celui qui se
plaignait.
Le menu de la prison, tel que je l'ai connu et pratiqué pendant les
trois années de ma captivité, n'a pas beaucoup varié, et il était
détestable. Dire qu'un menu qui varie un tant soit peu a quelque chance
de devenir plus acceptable qu'un menu qui ne varie point, c'est dire une
vérité de La Palisse. Ce menu _ne varietur_ consistait en un morceau de
pain noir de huit onces qui était distribué chaque matin à huit heures.
A onze heures avait lieu la distribution de certain potage douteux, et
l'on affublait ce salmigondis du titre pompeux de _mittag-essen_ (repas
du milieu du jour). A cinq heures de l'après-midi, le sous-officier se
présentait de nouveau accompagné de deux Polonais portant un bidon d'une
autre soupe quelconque. Il y a soupe et soupe; celles qui nous étaient
servies le midi et le soir ne sauraient être rangées dans la catégorie
des soupes qui sont des soupes. Si on insiste pour savoir quelle était
la formule de ces potages, je vous dirai qu'une analyse succincte y
révéla la présence de divers ingrédients et plus particulièrement des
légumes tels que navets, trognons de choux, et quelques rares fèves.
S'il est possible de faire un choix dans le médiocre, j'avouerai que la
soupe du midi me parut généralement plus acceptable que celle du soir.
Maintes fois ai-je entendu les Polonais qui se présentaient à ma cellule
pour me demander soit un biscuit, soit un morceau de pain, déclarer que
la soupe qu'on venait de leur servir n'était que de l'eau colorée. Pour
ma part, je n'ai jamais goûté à cette soupe du soir. Sa couleur comme
son odeur ne me disait rien qui vaille, et je crois que tous les Anglais
internés dans cette prison en agissaient de même.
Durant l'année 1915, les conditions économiques de l'Allemagne n'étaient
pas trop défavorables. Apparemment, on ne regardait pas comme alarmante
la situation générale, au point de vue du ravitaillement, puisque l'on
permettait encore aux prisonniers de donner chaque jour des commandes
au dehors pour des provisions de toutes sortes. Ceux qui avaient des
ressources pécuniaires pouvaient donc se procurer des vivres en quantité
suffisante ou à peu près. Ce ne fut qu'au commencement de l'année 1916,
que la plus grande partie des comestibles furent rationnés à Berlin.
Vers le mois de mars (1916), un avis fut affiché dans tous les corridors
de la prison, défendant à qui que ce soit de faire apporter des vivres
de l'extérieur. Nous fûmes alors tous réduits au menu dont j'ai parlé
plus haut.
Nous primes des mesures pour nous mettre immédiatement en communication
avec les autorités en Angleterre. Je communiquai en particulier avec Sir
George Perley, le Haut Commissaire canadien à Londres. Il nous fallait
adopter des formules euphémiques (?) assez habiles pour faire comprendre
à nos amis, en Angleterre, que nous étions réduits à une famine
relative, sans toutefois le dire trop haut, car nos lettres eussent
couru le risque d'être jetées au panier par ces messieurs de la censure.
Chacun de nous intrigua de la manière qui lui parut la plus efficace,
dans les circonstances, pour se soustraire au maigre régime de la
prison. Le service postal que l'état de guerre avait laissé subsister
entre pays belligérants, très lent et peu sûr, était le seul mode de
transport à notre disposition. Nous nous étions bercés de l'illusion que
les vivres envoyées d'Angleterre nous parviendraient dans trois semaines
tout au plus. Nous dûmes attendre plus de trois mois avant d'être mis en
possession des précieux colis contenant les provisions tant désirées.
C'est pendant ces trois mois que nous avons pu concevoir quelles
souffrances la faim fit endurer à ces pauvres Polonais qui étaient
presque tous privés des secours du dehors. Des volumes ne suffiraient
à raconter leurs tortures et leurs supplications... Combien de fois
n'ai-je pas vu nombre d'entre eux aller ramasser, dans les cuvettes
destinées aux déchets, les pelures de pommes de terre que nous y avions
jetées: ils les couvraient d'un peu de sel et les dévoraient.
Au début de cette époque de grande disette, un avis avait été affiché
sur les murs de la prison et de la petite cour triangulaire, nous
enjoignant de jeter, à l'avenir, les pelures de pommes de terre dans un
récipient spécial placé au bout du corridor. L'avis ajoutait que ces
pelures avaient une valeur considérable, et qu'on les destinait à
nourrir les animaux en général, et les vaches en particulier.
Le jour même où cet avis fut promulgué, nous étions cinq ou six
prisonniers anglais occupés, à la cuisine, à confectionner une soupe
quelconque, lorsque le sergent-major pénétra dans notre pièce. C'était
un homme qui, par sa démarche, sa voix, ses gestes, semblait être pour
ainsi dire un type fiévreusement nerveux. Il nous demanda si nous avions
lu le fameux avis qu'il venait de faire afficher.--"Vous savez que
désormais vous ne pourrez plus jeter vos pelures de pommes de terre où
vous aviez habitude de les jeter, un récipient est placé à tel endroit,
dans lequel vous devrez les déposer; elles sont très précieuses pour
les animaux, car le grain et le fourrage se font excessivement rares à
Berlin."
Absorbés que nous étions tous dans la préparation de notre fricot, nous
avions à peine levé les yeux sur notre interlocuteur. Il regardait tour
à tour chacun de nous, attendant une réponse, mais aucune réponse
ne venait.--"Vous avez bien compris, messieurs?... Vous avez bien
compris?... J'espère que vous ne me forcerez pas à vous punir pour avoir
désobéi à cet ordre!" Personne ne semblait disposé à répondre quoi que
ce soit, lorsque l'un de nous, M. M..., plus hardi peut-être que les
autres, et certainement doué de plus d'humour, se tourna du côté du
sergent-major et lui dit:--"Monsieur le sergent-major, je vous demande
pardon, mais je mange mes pelures moi-même!" Un fou rire nous
prend, mais nous nous contraignons par respect pour l'autorité. Le
sergent-major, qui ne savait trop comment interpréter cette boutade,
nous regarda l'un après l'autre, sembla esquisser un sourire, mais comme
nous avions tous pris un air mystérieux et énigmatique, il ne crut pas
devoir insister, tourna les talons et sortit prestement de la cellule.
Du mois de juin 1916 jusqu'au jour de ma sortie d'Allemagne, je pus
recevoir, sinon régulièrement, du moins en quantité suffisante, les
vivres qui m'étaient envoyées d'Angleterre et quelquefois du Canada, On
m'a souvent posé cette question:--"Ces colis qui vous étaient adressés,
vous étaient-ils ponctuellement remis?" Je crois pouvoir répondre
affirmativement en tant que je suis concerné. Il semble que les employés
du service postal commettaient moins de vols que ceux du service des
messageries. Nous avons constaté assez souvent que des colis avaient été
ouverts, et que quelques boîtes de conserves en avaient été enlevées.
Certains colis ne nous sont jamais parvenus. Il nous était assez facile
de contrôler la livraison de ces colis parce que tous portaient un
numéro.
Certains prisonniers recevaient des provisions en quantité assez
considérable par chemin de fer, c'est-à-dire par les messageries. Ces
caisses étaient naturellement de dimensions plus grandes que les colis
postaux. C'était la grande exception lorsqu'elles arrivaient intactes;
de quatre à six livres de provisions en avaient été enlevées, et la
caisse hâtivement refermée indiquait, même à première vue, qu'un vol
avait été commis.