--Et M. Spaet, lui?...
--M. Spaet?... mais il est en Hollande comme les autres.
Constatant que mon interlocuteur était un menteur, et qu'étant menteur,
il pouvait bien également être un voleur, j'en vins à la conclusion
qu'il s'agissait d'un plan sinistre organisé par un de ces chacals qui
suivent ou précèdent les armées, pour piller le château après notre
départ. J'indiquai la porte à ce louche personnage, et l'incident fut
clos... Mais quelle nuit nous avions passée!
Bientôt le jour parut: un soleil radieux se levait et dorait le
feuillage déjà jauni par l'automne. En ouvrant une fenêtre, je constatai
qu'un grand nombre de femmes et d'enfants dormaient encore dans les
allées du jardin. Les Allemands n'étaient pas encore arrives, mais cela
ne pouvait tarder.
Chapitre VII
"L'ALLEMAND EST LA!"
A neuf heures du matin, le 10 octobre, un messager se présentait chez
moi pour m'inviter, de la part d'un groupe de citoyens, à me rendre à la
mairie. De quoi pouvait-il s'agir?... Je l'ignorais. Je me rendis donc
à la maison communale, et sur une distance d'environ un kilomètre, je
remonte le flot des réfugiés qui continuent leur marche pénible et lente
vers la Hollande.
A la mairie, je rencontre quelques citoyens de Capellen qui m'invitent
à me joindre à eux pour recevoir les officiers allemands lorsqu'ils
se présenteront. Nous les attendions d'un moment à l'autre. Je savais
parfaitement combien tous ces soldats teutons avaient accumulé de haine
dans leur coeur contre les Anglais, depuis le commencement de la guerre.
L'Angleterre n'avait-elle pas été la cause de leur premier échec?
L'Angleterre n'avait-elle pas été l'obstacle à cette promenade militaire
que, depuis quarante ans, l'on avait rêvé de faire de la frontière
allemande jusqu'à Paris? Le plan initial du haut commandement allemand
avait échoué, et l'Anglais, sur la neutralité duquel on avait trop
compté, était tenu responsable de cet échec!
Je dis à mes nouveaux concitoyens que ma qualité de sujet anglais ne
saurait leur être de quelque utilité, mais qu'au contraire elle pourrait
leur causer des ennuis, et à moi-même également. On me répliqua,--et je
trouvai ce raisonnement assez juste,--que les officiers allemands ne
seraient pas au courant de ma nationalité, que dans cette première
entrevue, il s'agissait surtout de faire nombre, etc., etc. Nous
n'étions que quatre ou cinq, tous les autres citoyens de Capellen,
à très peu d'exceptions près, ayant passé la frontière. Enfin, nous
tombons d'accord.
A dix heures, un quidam entre en courant dans la salle où nous étions
réunis, et dit simplement:
"Messieurs, l'officier allemand est là." J'avais bien vu quelques
soldats allemands, prisonniers de guerre, défiler dans les rues
d'Anvers, avant la chute de la ville, mais je n'avais jamais vu, de près
ni de loin, un véritable officier prussien. Je confesse que ma curiosité
se trouvait fortement piquée par l'annonce de sa venue. Avant même
que nous eussions eu le temps de sortir de la salle pour aller à sa
rencontre, l'officier allemand fit irruption au milieu de nous, saluant
de la main et nous adressant la parole en allemand. Il portait le casque
à pointe et l'uniforme ordinaire d'un officier d'artillerie. Il avait
le grade de capitaine, et, comme il l'expliquait quelques instants plus
tard à M. Spaet, au cours d'une conversation en allemand, il était, au
civil, avocat pratiquant à Dortmund. Il regardait tour à tour chacun de
nous et très attentivement comme s'il eut voulu scruter le fond de nos
âmes et découvrir les sentiments particuliers qui s'y cachaient. Il
parut fort surpris de rencontrer en M. Spaet un Belge parlant si
parfaitement l'allemand. M. Spaet lui donna, à ce sujet, et d'une
manière franche et loyale, les explications désirées. Puis il lui
demanda:
--Que devons-nous faire?
--Rien, dit-il, d'ailleurs ce n'est pas avec moi que vous aurez à
traiter, je ne suis en vérité qu'un précurseur, c'est avec le major
X..., qui viendra tout à l'heure, que vous aurez à vous entendre.
Il nous quitta, et quelques minutes plus tard nous arriva, en
automobile, un véritable officier supérieur prussien, accompagné d'un
jeune officier très élégant. Ce major réalisait à mes yeux le type idéal
de l'officier prussien. Il était vêtu d'un uniforme resplendissant,
et coiffé d'un casque métallique, si je ne me trompe, encore plus
étincelant. Enfin, il avait des moustaches blondes très à la Guillaume.
A ce moment, comme pendant les jours précédents, il y avait une foule
considérable en face de la mairie qui est située sur le grand chemin
conduisant d'Anvers à la Hollande. La place publique était encombrée
de réfugiés venus de tous côtés. Le major sembla très ennuyé de ce
rassemblement et nous demanda:
--Où vont-ils?
--En Hollande.
--Et pourquoi?
M. Spaet lui répondit:
--C'est pour fuir le canon.
--Mais il n'y a plus de canon, puisque Anvers est tombée; dites-leur de
retourner dans leurs foyers, et qu'ils ne seront pas inquiétés.
Nous redoutions les réquisitions, et c'était là ce qui nous préoccupait
le plus. Le major nous laissa entendre que, pour le moment, il se
bornerait aux réquisitions de chevaux. Nous lui expliquons de notre
mieux qu'à Capellen il n'y avait, à bien dire, que les chevaux des
paysans et qu'ils étaient indispensables pour terminer les travaux
des champs... Après quelques pourparlers supplémentaires on parvint à
s'entendre, et le major nous annonça qu'il serait envoyé à Capellen une
seule compagnie d'infanterie, et que les officiers devraient être bien
traités; quant aux hommes, on pourrait les loger, par exemple, à la
maison d'école.
Le major prussien était très anxieux de savoir dans quel état se
trouvaient les forts situés dans les environs de Capellen. Nous étions
sous l'impression que ces forts avaient été détruits par les garnisons
au moment de l'évacuation. Afin de se rendre compte de visu, il prit
deux d'entre nous avec lui dans son automobile et fit le tour des forts
de Capellen, d'Erbrandt et de Stabrock, pour revenir ensuite à la
mairie, puis disparaître. Celui-là, nous ne l'avons jamais revu.
Dans l'après-midi de samedi, 10 octobre, une compagnie de fantassins
arriva à la maison communale. Un bref commandement est donné: deux
militaires se détachent, entrent à la mairie, et quelques minutes plus
tard, la foule sur la place publique assiste à la cérémonie humiliante
et souverainement douloureuse de la descente du drapeau belge, qui
flottait là depuis près de cent ans. A sa place montait le drapeau
allemand. Capellen était définitivement soumis à l'occupation teutonne.
Comme ce village est le dernier au nord de la place fortifiée d'Anvers.
il s'ensuit que le drapeau allemand flottait alors sur toute la terre
belge, depuis la frontière de France jusqu'à celle de Hollande.
Chapitre IX
UN HÔTE ALLEMAND
"Hâtez-vous, Monsieur et Madame, de rentrer chez-vous, car les Allemands
sont là." C'était un gamin qui nous apostrophait ainsi, sur la chaussée,
entre l'église et le château. Nous revenions, ma femme et moi, du
service religieux, lorsque ce petit garçon nous apprit que des Allemands
nous attendaient à la maison. Nous pressons le pas, et quelques
instants plus tard nous constatons, en passant la grande grille, qu'une
automobile stationnait devant notre porte. En entrant, nous nous
trouvons en présence d'un officier allemand, le casque à pointe sur la
tête, et qui nous saluait, ma femme et moi, en s'inclinant très bas. A
la porte, il avait laissé, dans son automobile, trois autres militaires.
Cet officier, qui parlait assez bon français, était venu nous demander à
loger. Cette proposition tout à fait inattendue nous laissa passablement
perplexes: il était assez difficile de refuser, et il ne nous était pas
agréable du tout d'accepter! Nous essayons de lui faire comprendre que
la maison est remplie, que de nombreux réfugiés, parents de la famille,
logeaient chez nous depuis plus d'une semaine, et qu'il est fort
difficile, sinon impossible, de lui faire place. Mais il insiste en nous
disant que les trois militaires qui l'accompagnaient, un chauffeur, une
ordonnance et un palefrenier, pourraient loger dans la remise aux autos,
et que lui seul exigerait une chambre dans la maison même.
Croyant qu'en lui dévoilant ma nationalité il me serait plus facile de
le dissuader, je lui dis simplement:
--Mais j'ai l'intention de quitter la Belgique avec ma famille pour
retourner au Canada, car je suis canadien, et par conséquent sujet
britannique.
--Je sais cela, me dit-il, je sais cela.
Je confesse que je fus assez étonné de constater qu'il connût si bien ma
nationalité. Quel merveilleux service d'espionnage ont ces gens!
--Si, ajouta-t-il, vous ne devez pas quitter absolument la Belgique,
rien ne vous empêche de demeurer ici, quoique sujet anglais. J'ai appris
que vous êtes médecin, et que vous avez fait, en cette qualité, du
service à l'hôpital d'Anvers. Vous n'avez; donc rien à craindre en
demeurant ici, étant protégé par les lois et par l'autorité militaire.
J'échange un regard avec ma femme, et nous fûmes d'accord en un instant.
Nous acceptions cet officier et ses hommes et nous restions. Cet
arrangement nous allait d'autant mieux que Capellen, à cette époque, ne
possédait plus de médecin, quelques-uns d'entre eux étaient rendus à
l'armée, et les autres en Hollande. Dans ces circonstances, je pouvais
me rendre très utile. Ma femme se trouvait à la tête d'une société de
bienfaisance établie depuis assez longtemps à Capellen, et qui prenait,
à cause de la guerre, une importance et une utilité inaccoutumées.
Malgré les circonstances pénibles où nous nous trouvions par suite de
l'occupation allemande, il nous sembla préférable, à tout prendre,
de continuer à mener tranquillement la vie de famille dans notre
foyer,--comme firent d'ailleurs la plupart de nos amis qui n'avaient pas
eu le temps ou n'avaient pas voulu s'expatrier,--et à donner des soins
aux malades et des secours aux pauvres.
Cet officier allemand devenu notre hôte était du Brunswick, et se
nommait Goering. Il avait été attaché à l'ambassade allemande en Espagne
pendant deux ans, et à celle du Brésil pendant huit ans. Il possédait,
il faut le reconnaître, beaucoup de vernis international, parlait assez
bien le français et l'anglais et n'avait, naturellement, aucun doute au
sujet de la victoire définitive des armées allemandes. C'était aussi
l'opinion des trois autres militaires qui l'accompagnaient. A ce moment,
Anvers venait de tomber entre leurs mains, et ces bons Prussiens
s'imaginaient que, dans quelques semaines au plus, leurs troupes
débarqueraient en Angleterre. D'Ostende où ils entraient justement, il
leur semblait qu'il n'y eût plus qu'un pas à faire.
Cet officier nous quitta à la fin de décembre après avoir demeuré avec
nous environ trois mois. Je dois dire que je n'ai pas trouvé en lui le
type de l'officier prussien, et cela se comprend facilement lorsque l'on
songe que, depuis dix ans, il avait vécu en pays étranger, et en contact
avec les diplomates et les attachés d'ambassade de tous les pays du
monde. Son cosmopolitisme semblait l'avoir sauvé dans une certaine
mesure, mais il n'en croyait pas moins à l'immense supériorité de la
race allemande; il vantait la civilisation germanique et croyait que
l'industrie allemande était destinée à accaparer tous les marchés de
l'univers. Enfin, il prétendait que la France était dégénérée, que
l'Angleterre n'avait pas et ne saurait jamais avoir d'armée puissante,
que la prise de Calais et de Dunkerke n'était plus qu'une question de
semaines, etc.
Durant les mois d'octobre et de novembre de cette année-là, il était
encore possible, bien que la frontière fût gardée par des soldats
allemands, de passer en Hollande sous un prétexte quelconque. On pouvait
y aller pour acheter des provisions, pourvu que les sentinelles eussent
l'assurance que nous ne partions pas pour ne plus revenir. Vers la Noël
(1914), la frontière entre la ville d'Anvers et la Hollande fut fermée
hermétiquement, si je puis me servir de cette expression. A un kilomètre
environ de la frontière, où le fil de fer barbelé court d'un fort à
l'autre, on avait installé un poste d'inspection et de contrôle. Le jour
de Noël même, le contrôle des passe-ports se faisait, et personne ne
pouvait passer à moins d'être muni d'un permis régulier émanant des
bureaux de l'administration allemande à Anvers. Nous étions donc, de ce
moment-là, privés de toute communications postales ou autres avec le
reste du monde.
L'hiver était arrivé: la misère était grande en Belgique, et sans les
secours en vivres et en vêtements venus des États-Unis et du Canada, une
très forte portion de la population belge eut péri au cours de la froide
saison.
Il convient de faire mention ici d'une société de bienfaisance dite _de
Saint-Vincent de Paul_ à laquelle nous avons donné notre humble concours
et qui avait comme principales zélatrices, à Capellen, madame Geelhand,
madame la comtesse Le Grelle, madame la baronne Osy, madame Guillet,
madame Tinchant, madame de Waelhens, mademoiselle Linen, madame Joseph
Cogels et, de Hollande, madame la comtesse van der Steegen.
C'est au sein de cette société, dont la charité et le dévouement ne se
sont jamais démentis, que les pauvres et les malades trouvaient les
secours et les consolations.
Chapitre X
PAROLE D'ALLEMAND
Vers la fin du mois d'octobre 1914, doux ou trois semaines après
l'occupation de la forteresse d'Anvers par les Allemands, Son Éminence
le cardinal Mercier adressa à son clergé et à ses ouailles une lettre
pastorale célèbre dans laquelle il invitait particulièrement les Belges
qui s'étaient réfugiés en Hollande pendant le bombardement de la région
nord de la Belgique, à rentrer dans leurs foyers.
Cette lettre pastorale contenait une allégation particulière dont nous
nous rappelons encore parfaitement. Son Éminence y disait qu'à la suite
d'une conférence qu'il avait eue avec les autorités allemandes, et
a'appuyant sur les assurances qu'on lui avait données, il croyait de son
devoir d'inviter les citoyens belges réfugiés en Hollande à revenir chez
eux, leur représentant et affirmant qu'ils seraient exempts de tout
ennui, et que dans aucun cas ils ne pourraient être molestés ni tenus
responsables collectivement de tout délit particulier. L'autorité
allemande, ajoutait le cardinal, nous donne l'assurance que dans le cas
de délits particuliers, commis contre l'autorité occupante les coupables
seraient recherchés, mais dans le cas ou ils ne pourraient être
découverts, la population civile n'en serait pas tenue responsable.
Ce document épiscopal fut publié et répandu, naturellement dans toute la
Hollande, et par suite, des milliers et des milliers de fugitifs belges
réintégrèrent leurs foyers.
Vers le 15 décembre de cette même année, c'est-à-dire à peine deux mois
plus tard, deux gamins de Capellen montèrent sur une locomotive laissée
libre en face de la gare par le mécanicien et le chauffeur qui étaient
allés dîner. Les gamins s'amusèrent à faire jouer le volant, et à faire
bouger la locomotive dans un sens ou dans l'autre. Ils furent surpris
par des militaires qui les arrêtèrent et les conduisirent à Anvers, où
tous deux furent condamnés à trois semaines de prison après un procès
sommaire.
Ce petit incident paraissait clos, et personne ne semblait s'en être ému
plus que de raison, et cependant, dès le lendemain, M. le major Schuize,
si je ne me trompe, commandant à Capellen, invitait M. le bourgmestre à
lui fournir une liste de vingt-quatre citoyens de la commune, dont
le curé, M. Vandenhout, et l'ancien bourgmestre, M. Geelhand. Ces
vingt-quatre citoyens formeraient trois équipes de huit personnes,
et chaque équipe, à tour de rôle, aurait à faire la garde de la voie
ferrée, pendant toute la nuit, de six heures du soir jusqu'à sept heures
du matin, et cela, jusqu'à nouvel ordre. Ce fut un tollé général dans la
commune.
On disait avec raison: Mais les délinquants ont été pinces et punis, et
le crime, en vérité, n'était pas grand. Il s'agissait, comme il a été
dit plus haut, de deux galopins qui s'étaient amusés à faire jouer le
volant d'une locomotive.
Tout le monde avait encore à la mémoire ce document épiscopal qui
donnait à tous l'assurance, d'après les promesses de l'autorité
allemande, qu'aucun délit particulier ne saurait entraîner de
représailles contre la population civile. Mais que faire?... On tint
conseil de tous côtés. Les notables s'assemblèrent secrètement, et l'on
décida de soumettre le cas au gouverneur d'Anvers, le général Von Huene.
Rien n'y fit: les vingt-quatre citoyens de Capellen durent monter la
garde durant les nuits froides de décembre et de janvier devant la gare
de Capellen.
La veille de Noël, c'était le tour de l'équipe dont faisait partie le
vieux curé, M. Vandenhout, âgé d'environ 70 ans, et qui dut passer la
nuit, sous une pluie battante et froide, à faire les cent pas devant la
gare avec ses sept compagnons. Le lendemain il était alité, malade.
Vers le 15 janvier, un ordre venu d'Anvers mettait fin à ce règlement
arbitraire des autorités locales.
A peu près vers ce temps-là, un nouvel officier s'était présenté au
château pour se faire héberger Celui-là fut d'un commerce beaucoup moins
agréable que son prédécesseur; il n'avait habité ni l'Espagne ni le
Brésil, mais il nous venait en ligne droite de la Prusse orientale.
C'est dire qu'il était une manière de "surboche". Violent et arrogant,
il traitait son ordonnance avec une rigueur assommante. La maison
en tremblait lorsqu'il se mettait en frais de le morigéner, et cela
arrivait assez souvent. Il nous quittait au bout de trois semaines, et
Dieu sait dans quelle mesure nous l'avons regretté!... Nous étions donc
encore une fois délivré de tout Allemand, du moins au point de vue
domestique.
L'un des médecins de Capellen était depuis peu revenu de Hollande. Après
avoir consulté toute la famille, nous décidons, ma femme et moi,
de faire les démarches nécessaires pour sortir du pays occupé avec
l'intention de passer en Amérique.
Chapitre XI
CITOYEN BRITANNIQUE
Au commencement de février 1915, après le départ du dernier officier
allemand que nous ayons eu à héberger, nous étions, ma femme et moi,
au bureau central pour l'émission des sauf-conduits, à Anvers, et nous
soumettions aux deux officiers en charge de ce bureau notre demande de
l'autorisation nécessaire pour quitter la Belgique.
--Où voulez-vous aller? demanda le premier officier.
--En Hollande.
--Pour quoi faire?...
--Pour aller en Amérique.
--Pourquoi aller en Amérique?
--Pour retourner chez-nous, en Canada, où j'habite.
--Alors, vous êtes sujet anglais?...
--Oui.
Étonnement de l'officier qui se retourne du côté de son compagnon, et
qui nous regarde ensuite, des pieds à la tête, ma femme et moi.
--Vous êtes sujet anglais? reprit-il.
--Vous l'avez dit!
--Depuis combien de temps êtes-vous ici?
--Je suis arrivé en Belgique quelques jours, je crois, avant vous,
c'est-à-dire en juillet 1914.
--Que faites-vous ici?...
Il s'engagea alors, entre ces deux officiers et nous, un colloque qui
dura quelques minutes seulement, mais qui suffit à faire comprendre à
ces messieurs, et sans trop de difficulté, que ma présence en Belgique
n'avait rien de mystérieux, pas même pour un Allemand.
Apparemment convaincu qu'il n'avait pas affaire à un espion à la solde
du gouvernement anglais, le premier officier confessait qu'il ne voyait
pas d'objection sérieuse à ce qu'un permis de quitter la Belgique nous
fût donné, mais ses instructions étant catégoriques en ce qui concernait
les sujets britanniques, il ne pouvait, sans l'autorisation de son chef
militaire, le major Von Wilm, donner le sauf-conduit demandé. Il nous
conseilla d'aller voir ce major. Nous nous rendons immédiatement à son
bureau. Chemin faisant, je faisais simplement remarquer à ma femme
qu'une fois entré dans ce nouveau bureau où l'on nous envoyait, il
pouvait bien se faire que je n'en sortisse jamais. Le major Von Wilm
nous reçoit avec une certaine affectation de civilité et écoute
attentivement l'histoire que nous lui racontons.
Il fut convaincu lui aussi, en apparence, qu'il n'avait pas affaire à un
espion. Il ne prévoyait pas d'obstacle à l'émission d'un sauf-conduit,
mais il devait en causer, au préalable, avec le gouverneur de la place
fortifiée. Il nous engageait à retourner à Capellen, et y attendre un
mot de lui.
Quelques jours plus tard, une lettre du major nous arrivait, conçue en
ces termes:
(TRADUCTION)
Anvers, 8 février 1915. Monsieur et Madame Béland, Starrenhof, Capellen.
Monsieur et Madame,
Nous référons à notre conversation d'il y a quelques jours passés.
J'ai l'honneur de vous dire qu'un sauf-conduit vous sera donné à
deux conditions: la première, c'est que M. Béland devra s'engager
formellement à ne jamais porter les armes contre l'Allemagne pendant
toute la durée de la guerre, et ensuite que toutes les propriétés que
vous avez en Belgique, en territoire occupé, seront soumises, après
votre départ, à une taxe décuplée.
Signé: VON WILM, Major.
Il nous restait donc à décider ce que nous avions à faire. Il nous parut
opportun de retourner à Anvers, pour discuter plus longuement avec le
major cette question du décuplement de la taxe. Après un long entretien
que nous eûmes avec lui, après les assurances renouvelées qu'il me
donna que je pourrais demeurer en territoire occupé sans crainte d'être
ennuyé, molesté ou emprisonné, eu égard précisément à ma profession et
aux services médicaux que je rendais à la population, nous décidâmes
d'attendre jusqu'au mois d'avril. C'est à cette époque que les taxes
devaient être payées, et alors, ce haut officier allemand, fonctionnaire
important de la province d'Anvers, s'engageait à discuter avec les
autorités financières allemandes, de Bruxelles, la question de savoir
s'il ne serait pas possible de faire disparaître les conditions
particulièrement onéreuses qui consistaient à soumettre à une taxe
multipliée par dix toutes les propriétés que nous avions en Belgique.
Au mois d'avril, les taxes furent payées au taux ordinaire, et je me
rendais de nouveau à Anvers, chez le major, pour l'engager à entrer en
négociations avec les autorités financières allemandes au sujet de la
majoration des taxes.
Il me promit de considérer la chose aussitôt que ses nombreuses
occupations lui en laisseraient le loisir. Enfin, il me renouvela
l'assurance de sa haute protection, me conjurant de vivre en parfaite
sécurité, qu'il ne saurait être, à mon sujet, question d'un internement.
Quant à la question des taxes, il n'en avait aucun doute, elle serait
réglée à notre entière satisfaction.
Chapitre XII
ÇA SE CORSE
Au printemps de 1915, les mesures de surveillance policières acquirent
une recrudescence de sévérité. Une promenade sur la chaussée, une visite
à domicile, soit chez un parent, soit chez un pauvre, soit chez un
malade, tout cela était observé et minutieusement épié.
Au cours d'une simple promenade à travers les allées d'un jardin, il
n'était pas rare d'apercevoir derrière soi un oeil inquisiteur percer
comme une flèche à travers le feuillage. Incessamment, nous nous
sentions talonnés de tous côtés.
L'infraction la plus insignifiante aux règlements de l'autorité
occupante,--et Dieu sait s'il en était affiché sur tous les murs de ces
règlements!--était punie de fortes amendes ou de prison.
Le torpillage du Lusitania eut lieu vers cette époque. En cette
occasion, une aigreur nouvelle, pour ne pas dire plus, s'était fait jour
dans l'âme de l'Anglais, tandis que chez l'Allemand ce qui perçait,
au contraire, c'était un sentiment d'orgueil et de domination plus
accentué. De même que l'on venait de déchaîner le terrorisme sur mer, de
même on voulait semer la terreur dans tout le territoire occupé. Tout
cela contribuait à nous faire désirer plus ardemment encore de sortir
de la Belgique et de revenir au Canada, d'autant qu'un des médecins de
Capellen était rentré.