Un jour, ayant appris qu'un détachement de soldats allemands

[Illustration ill_1.png PHOTOGRAPHIE DE L'AUTEUR PRISE DANS LA COUR DE

LA PRISON A BERLIN, JUIN 1917]

Docteur HENRI BÉLAND

MILLE ET UN JOURS

EN

PRISON A BERLIN

1919

A ma vieille mère, en témoignage de filiale et respectueuse affection.

AVANT-PROPOS

Depuis son retour d'Allemagne, l'auteur a reçu de tous les coins

du Canada et de plusieurs endroits des États-Unis d'innombrables

invitations pour conférences, discours, etc.

A peu d'exceptions près, il lui a été impossible naturellement d'accéder

au désir si chaleureusement exprimé de part et d'autre.

D'un autre côté un grand nombre de personnes dont il s'honore de

l'amitié lui ont fortement conseillé de publier, sous une forme

quelconque, quelques mémoires et de son séjour en Belgique--c'est-à-dire

depuis son mariage à Capellen, près d'Anvers, en 1914, jusqu'à son

arrestation en 1915--et de sa captivité en Allemagne les années

subséquentes.

C'est pour satisfaire au désir des uns et au conseil des autres qu'il

offre au public la narration, écrite à la diable, qui suit.

Si l'on y cherchait de la philosophie, un effort littéraire, des

considérations d'ordre politique ou social ou même des jérémiades... on

serait déçu.

L'auteur n'a eu d'autre intention que celle de relater, sans efforts et

sans prétention, des incidents et des événements, cocasses, indifférents

ou tristes auxquels il a été mêlé; de faire voir superficiellement ce

qu'est la vie d'un prisonnier de guerre derrière des murailles élevées

sous la garde médiate ou immédiate de Prussiens authentiques.

Là s'est borné son effort.

H. B.

MILLE ET UN JOURS

EN

PRISON A BERLIN

Chapitre I

"C'EST LA GUERRE!"

Ce jour-là, une atmosphère de religiosité enveloppait l'imposante

chaîne de montagnes qui séparent l'Espagne de la France. Le Congrès

Eucharistique, qui prenait fin, avait réuni, à Lourdes, un nombreux

clergé et un peuple immense venus de tous les coins du monde.

Tous--fidèles par centaines de mille: laïques, prêtres, prélats,

évêques, princes de l'Eglise--avaient, la veille au soir, mêlé leurs

voix dans les chants pieux de l'inoubliable et grandiose procession aux

flambeaux en face de la Basilique, pendant que là-haut, au sommet du Pic

du Gers, la croix flamboyante se détachait dans la nuit profonde. Cette

croix de feu, au fond de la nue, semblait rappeler la parole angélique

d'il y a deux mille ans: _Pax hominibus bonae voluntatis_.

C'était le 26 juillet 1914, un dimanche. Nous nous promenions, ma femme

et moi, dans le parc d'un village pyrénéen. Le soleil dardait ses rayons

chauds et vivifiants, incendiant toute la vallée du Gave. Soudain, un

camelot s'approche de nous portant sous son bras un paquet de journaux.

Le gamin criait à tue-tête:--"C'est la guerre! C'est la guerre!" Nous

lui coupons la parole en posant cette question:

--Quelle guerre?...

--Mais la guerre entre l'Autriche et la Serbie, monsieur. Vous aurez

tous les détails en achetant mon journal: _la Liberté du Sud-Ouest_.

En effet, ce matin-là, toute la presse européenne publiait le texte de

l'ultimatum, désormais fameux, que l'Autriche venait de lancer à la

petite Serbie.

Le lendemain, dans le rapide qui nous ramenait de Bordeaux à Paris, nous

trouvions, à chaque gare importante, les plus récentes éditions des

quotidiens français où était commenté à profusion, avec passion et

nervosité, le document diplomatique qui menaçait de troubler la paix

de l'Europe.--On discutait fiévreusement dans le compartiment où nous

étions:--"C'est bien encore et toujours la perfide Autriche!..."

D'autres ajoutaient:--"C'est encore plus l'ambitieuse et traîtresse

Allemagne qui inspire l'Autriche!"

Nous nous hâtions de retourner à Anvers, en ne faisant à Paris qu'une

halte de quelques jours. Nous étions surpris de constater que dans

cette tourmente diplomatique qui allait s'accentuant d'heure eu heure,

l'énorme capitale conservait un calme remarquable. On discutait bien

dans les cafés, sur les grands boulevards, dans les omnibus, mais non

pas avec cette agitation fébrile, cette verbosité, ce mélange de blague,

d'enthousiasme, d'emballement, et de contradiction que l'on a l'habitude

d'observer chez un public parisien.

Lorsque, au débotter, j'essayai d'envoyer une dépêche en Belgique, on

me répondit que les lignes télégraphiques étaient déjà entièrement, et

exclusivement, à la disposition des autorités militaires, et que ma

dépêche pourrait bien être retardée de vingt-quatre heures.

Le jour de mon départ de Paris pour Anvers, j'étais allé rendre visite

à l'hon. M. Roy, à qui je posai la question:--"Que pensez-vous de la

situation diplomatique?" L'éminent représentant du Canada me fit part de

sa grande anxiété et de ses réelles appréhensions. Il me sembla plutôt

pessimiste, redoutant une guerre entre l'Allemagne et la France.

Le 30 juillet, à midi, nous prenions, ma femme et moi, le rapide

Paris-Amsterdam à destination d'Anvers, et nous traversions ce

territoire de France et de Belgique qui à peine deux mois plus tard

était le théâtre des horreurs de la guerre. Nous étions alors loin de

penser que ces cités, véritables fourmilières industrielles, et ces

campagnes couvertes à cette époque d'une moisson dorée invitant la faux

du moissonneur seraient, avant quelques semaines, dévastées, saccagées,

pillées et incendiées.

A Anvers, grande agitation. La garde civique a été appelée, et la rumeur

circule, ce soir-là, 30 juillet, que l'Allemagne a des intentions

sinistres, qu'elle se dispose à violer la neutralité de la Belgique. La

seule mention d'un acte si contraire aux lois internationales soulève

l'indignation de tous ceux que nous rencontrons. Nous traversons la

ville et nous nous rendons à Capellen, village situé à six milles au

nord de la ville d'Anvers, sur la grande chaussée Anvers-Rotterdam.

Le samedi, 1er août 1914, nous nous rendions d'Anvers à Bruxelles,

puis à Ostende, où nous devions occuper une villa au bord de la mer,

exactement à Middelkerke. Middelkerke est une place charmante qui

vient justement d'être évacuée par les Allemands, et qui est située à

mi-chemin entre Ostende et Nieuport. C'est des environs de Nieuport que

partait la ligne de séparation entre les armées alliées et les armées

teutonnes pendant les quatre années de la guerre.

Je me permettrai d'ouvrir ici une parenthèse afin de raconter un

incident qui pourra jeter quelque lumière sur les intentions de

l'Allemagne envers la Belgique.

Au moment où le train à destination d'Ostende sortait de la gare de

Bruxelles, un couple entrait dans notre compartiment déjà rempli. Ce

brave homme et sa femme s'excusèrent de leur mieux de pénétrer ainsi

dans un compartiment encombré. On leur pardonna de bonne grâce, vu qu'à

ce moment le trafic était déjà fortement congestionné.--C'était M.

L. F... et sa femme, habitants de Gand, et voici l'aventure--leur

aventure--qu'ils racontèrent aux six autres occupants du compartiment.

Comme je l'ai dit plus haut, c'était samedi, le 1er août. Or, la veille,

31 juillet, ce monsieur gantois et sa femme rentraient en Belgique, de

retour d'une excursion en Allemagne. Dans un village d'Allemagne situé

tout près de la frontière belge, ils furent arrêtés et leur automobile

fut saisie par les autorités militaires locales, malgré leurs

protestations. Notre Gantois et sa femme durent passer la nuit dans

un petit hôtel de ce village, et dormir dans une chambre du

rez-de-chaussée.--De toute la nuit, dit madame F..., il nous fut

impossible de clore l'oeil; ce fut un défilé continuel de troupes

allemandes allant vers la Belgique. Ces soldats passaient en chantant,

tambours battants, et faisant un tapage infernal. Ils chantaient:

"Deutschland, Deutschland, uber alles!"--Le lecteur est prié de

remarquer que ceci se passait le soir du 31 juillet, et dans un village

qui n'était qu'à deux ou trois kilomètres de la frontière belge, et que

l'ultimatum de l'Allemagne à la Belgique n'était présentée que le 2

août.

Au cours de ce voyage de Bruxelles à Ostende, qui dura près de six

heures par suite des retards occasionnés par la foule des passagers qui

s'empressaient de rentrer dans leurs foyers,--plus ou moins effrayés

qu'ils étaient par les rumeurs en circulation,--un autre incident eut

lieu qui me semble assez intéressant pour être raconté un peu en détail.

Dans le compartiment que nous occupions, ma femme et moi, il y

avait,--en outre de l'intéressant couple gantois,--quatre autres

passagers, dont trois dames autrichiennes, une mère et ses deux filles,

et un grand propriétaire de chevaux de course des environs de Charleroi.

Ces dames autrichiennes semblaient appartenir à la meilleure société.

Elles se rendaient à Ostende, avec l'intention de passer en Angleterre.

La mère prétendait que son fils y était étudiant. La discussion

s'engagea, on ne sait trop comment, entre le propriétaire de chevaux

et les dames autrichiennes. Depuis quatre jours déjà, l'Autriche avait

déclaré la guerre à la Serbie. La proposition anglaise suggérant de

faire régler l'imbroglio austro-serbe au moyen d'une conférence était

dans tous les esprits, et le monsieur de Charleroi qui, soit dit en

passant, n'avait pas froid aux yeux, disait carrément son fait à

l'Autriche. La dame autrichienne plaidait tout naturellement pour son

pays; elle prétendait que les Serbes étaient fourbes et conspiraient

constamment contre l'Autriche.--"Les Serbes, disait le propriétaire de

chevaux, je l'admets, ne sont pas intéressants, Madame, mais il y a

quelque chose de moins intéressant que les Serbes, ce sont les horreurs

de la guerre. L'Autriche est l'instrument de l'Allemagne, et cette

guerre que vous venez de déclarer à un petit peuple, cette guerre

est peut-être entreprise, Madame, par votre gouvernement dans le but

d'arrondir son territoire balkanique, mais elle est avant tout dictée

par l'autocrate de Postdam."--La brave Autrichienne qui, il faut le

reconnaître, apportait dans cette discussion une certaine dose de

modération, s'obstinait à ne pas voir dans cette guerre la main de

l'Allemagne.--"Nous verrons un peu", disait le propriétaire de chevaux,

"nous verrons un peu; attendez _une fois seulement_ que la France,

la Russie et l'Angleterre se donnent la main, et il m'est avis que

l'empereur Guillaume regrettera d'avoir compromis le confort du fauteuil

royal sur lequel il se prélasse depuis 25 ans!..."

Nous arrivions à Gand, et nous prenons congé de ce malheureux couple

gantois qui le matin même avait dû passer à pied la frontière de

Belgique, et faire encore quelques milles de plus pour prendre un train

à destination de Bruxelles.

Chapitre II

LE BUVETIER BOCHE ET LA "BRABANÇONNE"

A Middelkerke, le 2 août, il y avait grande animation sur la digue.

Les journaux venaient justement de publier le texte de l'ultimatum de

Guillaume II au gouvernement et à la nation belge. L'indignation était à

son comble:

"Comment, disait-on, cet, empereur Guillaume, que nous avons fêté à

Bruxelles il y a quelques mois, cet empereur Guillaume, qui a été l'hôte

de notre roi, l'hôte de la nation belge, c'est lui-même qui vient nous

jeter à la face cette sanglante injure!..."

De la villa que nous habitions, nous pouvions voir des groupes de 15, 20

et 30 personnes assemblées ça et là sur la plage. A un certain moment,

plusieurs de ces groupes se réunissent, forment un contingent imposant

et se rendent processionnellement devant la porte d'un certain

estaminet. J'ai oublié le nom du propriétaire de cet établissement. Quoi

qu'il en soit, c'était un Allemand. La façade de l'imposante gargote

était ornée, à chacun de ses trois étages d'une inscription,--en

allemand naturellement; c'était une réclame en faveur de quelque bière

allemande, brune ou blonde. Ce ne fut qu'un jeu, et l'affaire d'un

moment de descendre la première enseigne, celle du premier étage. Pour

celle du second, on alla chercher une échelle, et elle fut descendue

assez prestement aux acclamations bruyantes de la foule qui, à ce

moment, avait pris des proportions formidables. Quand vint le tour de

l'affiche du troisième étage, on constata que l'échelle était trop

courte. Une délégation fut envoyée à l'intérieur pour sommer le

propriétaire boche de grimper à l'étage supérieur, et de faire

disparaître lui-même son écriteau...

Les pourparlers durèrent quelques minutes pendant lesquelles la foule,

de plus en plus houleuse, manifestait son impatience par des cris et des

menaces. Enfin, à la grande réjouissance de tous les manifestants, on

vit le boche ouvrir une fenêtre et décrocher son enseigne. Toute la

plage retentit des acclamations de la foule qui pouvait bien, à ce

moment, représenter un millier de personnes. Immédiatement on se met en

marche, on va quérir la fanfare, et dix minutes plus tard, la foule,

toujours grandissante, revenait, fanfare en tête vers la plage qui

retentit des accords d'une musique joyeuse. Enfin, les manifestants

s'arrêtent sur un "square" où l'harmonie joue l'air national belge, la

_Brabançonne_, puis des partitions musicales, et toute la jeunesse se

met à danser.

Le lendemain, la fière et noble réponse du roi et du gouvernement belge

à l'ultimatum allemand était publié. Un héraut en lisait le texte à tous

les coins de rues aboutissant à la digue. Une troupe bruyante de jeunes

gens suivaient le héraut, et chaque fois que la lecture du document

était terminée, un tonnerre d'acclamations sortait de ces jeunes

poitrines.

Cependant les nouvelles les plus alarmantes couraient de bouche en

bouche: on disait que Visé était en feu, qu'Argenteau avait été détruit,

que des civils avaient été exécutés; que c'étaient, dans la région

située à l'est de la Meuse, la terreur et la dévastation; que les

Allemands, sans même attendre la réponse faite par la Belgique à leur

sommation provocante, en avaient envahi le territoire. Cette violation

du territoire belge ne me surprit pas énormément après les révélations

qui nous avaient été faites par ce monsieur et cette dame de Gand sur le

train qui nous avait amenés à Ostende.

On s'imagine quelles angoisses ces sinistres nouvelles créaient

chez nous, chez nos amis de la plage, comme chez tous les belges en

villégiature, à Middelkerke, à Ostende, et dans les environs. Je me

rappelle encore la cruelle anxiété dans laquelle se trouvait cette

pauvre dame Anciault, dont la résidence habituelle était aux environs de

Liège. Elle était sans nouvelles de son mari et de quelques-uns de ses

enfants demeurés dans l'est de la Belgique.

Voyant la tournure inquiétante que prenaient les événements, nous

décidons de retourner immédiatement à Anvers, puis à Capellen.

Chapitre III

"THANK YOU"

Nous avions quitté Middelkerke armes et bagages.--Quand je dis armes,

ce n'est qu'une façon de parler, car pour ce qui est des armes que nous

avions à Middelkerke,--quelques fusils de chasse,--ils avaient été

confisqués par l'autorité municipale et déposés à la maison communale.

Cette précaution a été prise dans toutes les communes de la Belgique.

Les autorités civiles et militaires voyant l'indignation si explicable

de toute la population belge devant l'invasion allemande, et redoutant

l'intervention de civils armés, firent tout en leur pouvoir pour

prévenir ce qui, en droit international est contraire aux lois de la

guerre. Un édit fut donc publié enjoignant à tous les civils de remettre

aux autorités municipales leurs armes de tous genres et de tous

calibres. On peut donc affirmer sans crainte que des les premiers jours

de la guerre, les civils belges sauf de très rares exceptions, se

trouvaient désarmés. Je crois donc de mon devoir d'affirmer ici que les

autorités allemandes, lorsqu'elles ont prétendu que le gouvernement

belge était complice des civils accusés d'avoir tiré sur leurs troupes,

ne cherchaient, mais en vain, qu'une excuse pour justifier les actes

inhumains dont ils se rendirent coupables en Belgique.

Donc, le 5 août, nous prenions le train à Ostende pour revenir à Anvers.

L'état de guerre existait alors entre l'Allemagne et la Belgique. Nous

étions dans notre compartiment exactement cinq personnes, trois enfants,

ma femme et moi. Au moment où le train quittait la gare, un nouveau

passager, tout essoufflé, se cramponnant à la porte du compartiment,

l'ouvre, et faisant irruption à l'intérieur, dit en anglais à quelqu'un

demeuré en arrière:

--"Thank you."

Il répéta plusieurs fois son: "Thank you", en agitant celle de ses mains

qui était libre.

Notre homme s'assied à la place qui n'était pas occupée.

Je lui demande:--Are you English?... (Êtes-vous anglais)

--No, I am American, me répondit-il. (Je suis Américain).

--"Alors, si vous êtes Américain, nous sommes du même continent, car je

suis Canadien." Il ne me paraissait pas très enchanté d'avoir rencontré

un compagnon si loquace. Comme il se tournait de préférence du côté de

la portière, j'en conclus qu'il trouvait beaucoup plus intéressant le

paysage qui se déroulait devant ses yeux.

--"Et où allez-vous donc, lui demandai-je (toujours en anglais)--si je

puis me permettre de vous poser cette question"?

--"En Russie, me répondit-il".

--"Comment pourrez-vous vous rendre en Russie, l'Allemagne vient de

déclarer la guerre à la Belgique?"

--Oh! dit-il, "j'ai l'intention de passer par la Hollande."

Le laconisme de ses réponses m'indiquait qu'il prenait peu d'intérêt à

la conversation que je tentais d'entamer avec lui. Je commençais à

avoir quelques soupçons, lorsque ma femme, assise en face de moi me fit

comprendre par un clin d'oeil qu'il y avait quelque chose d'anormal chez

notre compagnon de route. Le train filait à bonne allure, et quelques

minutes plus tard, nous arrivions à Bruges. Sur le quai de la gare, il

y avait une foule considérable. On se coudoyait, on avait l'air de

chercher quelqu'un en regardant dans toutes les fenêtres du convoi...

Notre compagnon prend sa valise pour descendre du convoi. Il avait à

peine ouvert la porte du compartiment que de cinquante bouches à la fois

sortit cette exclamation:

--"C'est lui! C'est lui!"

Il descendit et fut immédiatement entouré par la foule. Trois ou quatre

gendarmes survinrent qui lui posèrent cette question directe et _ad

rem_:

--"Êtes-vous Allemand?"

Il fit un signe affirmatif. La foule devenant alors très menaçante,

voulut s'emparer de lui malgré les gendarmes.... Quelques-uns criaient:

--"Tuez-le"!

D'autres lui lançaient des brocarts assez mal sonnants dont je fais

grâce à mes lecteurs.

Les gendarmes agirent avec une dignité et une correction irréprochables.

Ils protégèrent le sujet allemand contre les violences de la foule. Ils

l'emmenèrent en dehors de la gare, et j'ignore encore ce qu'il advint de

lui. Le moins que l'on dut faire fut sans doute de l'interner... Je me

suis souvent demandé quel était cet homme. Peut-être un voyageur attardé

à Ostende, ou un espion allemand demeuré en Belgique jusqu'au dernier

moment pour se rendre compte des sentiments du peuple après la

déclaration de la guerre?.....

Mystère!

Je suis enclin à croire qu'il faisait partie de cette pieuvre immense

qui s'appelle le service d'espionnage allemand. S'il rentre jamais dans

son pays, il ne manquera pas de faire à ses compatriotes un tableau

saisissant de l'indignation dont fit preuve la noble nation belge en

face de l'outrage infligé à son honneur par le grand empire du centre.

Chapitre IV

A l'HÔPITAL

Il est absolument inutile d'insister sur le patriotisme dont fit preuve

la nation belge. Le même esprit d'héroïsme et de sacrifice régnait dans

toutes les classes de la société, et tous sans distinction d'âge de sexe

ou de condition s'offraient pour renir en aide à la cause nationale

menacée par le monstre germanique.

De tous côtés, dans les premiers jours d'août 1914, on m'abordait en me

posant la question suivante:

--"Monsieur Béland, que pensez-vous de la situation?... Que va faire

l'Angleterre?"

Je n'hésitais pas à répondre que si l'Allemagne mettait à exécution son

plan de violer la neutralité belge, l'Angleterre lui déclarerait la

guerre.

Je me rappelle une démonstration qui eut lieu sur la digue à

Middelkerke, le jour où fut publié l'ultimatum de l'Allemagne. Au large,

dans la mer du Nord, une escadre anglaise croisait. D'énormes nuages

de fumée étaient perceptibles même à l'oeil nu, et les lunettes des

promeneurs, braquées sur l'horizon leur en révélait la véritable nature.

Un rassemblement se fit, et l'on nous annonça que c'était réellement la

flotte anglaise qui croisait au large.

L'espoir de ces braves gens semblait se fixer sur cette formidable

puissance navale. J'eus l'honneur de provoquer, en cette occasion, les

acclamations de cette foule à l'adresse de la flotte britannique.

Du moment qu'il fut connu en Belgique que l'Allemagne avait signifié à

l'Angleterre sa détermination d'entrer dans le conflit pour revendiquer

l'honneur des traités, la confiance sembla renaître et une atmosphère

de sérénité régna,--momentanément, du moins,--dans tout le pays... Dès

lors, devenant, par ma qualité de citoyen britannique, un allié de la

brave nation belge, je me rendis à Anvers pour offrir mes services en

entrant dans le corps médical. Ai-je besoin d'ajouter qe mon offre fut

immédiatement acceptée. J'entrai tout de suite en fonctions à l'hôpital

Sainte-Elisabeth sous la haute direction du célèbre chirurgien

anversois, le docteur Conrad.

Cet hôpital avait pour infirmières des dames religieuses. Je ne me

rappelle plus le nom de leur congrégation. Le dévouement de ces nobles

femmes est au-dessus de tout éloge, et tout ce qui a été dit, à leur

sujet, chez tous les peuples et dans toutes les langues, n'exprime

qu'une bien faible partie de leur immense mérite.

Ce n'est que vers le milieu d'août que les premiers blessés arrivèrent à

notre hôpital. Ils venaient du centre de la Belgique. Nous en avions eu

un, venant de Liège, qui n'a cessé, je ne l'oublierai jamais, de nous

divertir par sa verve endiablée, et son intarissable faconde.

Tous les médecins de l'hôpital, à part moi, faisaient partie de l'armée,

du moins depuis le début de la guerre.

C'est le 25 août, si j'ai bonne mémoire, qu'un premier "raid" aérien

eut lieu au-dessus de la ville d'Anvers. On peut facilement imaginer

l'émotion créée par l'apparition d'un _Zeppelin_ au-dessus de la

ville. Onze civils, hommes femmes et enfants furent victimes de cette

monstrueuse attaque. Le lendemain, un journal d'Anvers, "La Métropole",

publiait un entrefilet où il était proposé d'inhumer les corps de ces

victimes à un certain endroit de la ville, et d'y élever un monument

avec l'inscription suivante: "Assassinés par la brutalité allemande le

25 août 1914."

L'indignation était à son comble. Les citoyens allemands qui se

trouvaient à Anvers, sentant que leur position devenait intenable, se

"défilèrent" pour la plupart.

Chaque jour j'arrivais à l'hôpital avec le "Times" de Londres. Dans nos

moments de loisir, mes collègues m'entouraient pour entendre la lecture

des principaux articles que je leur traduisais.

Bruxelles était depuis le 18 août occupée par les Allemands. Anvers

devint le centre de la résistance belge et le siège du gouvernement et

du grand état-major. Nous, coloniaux britanniques de langue française,

nés dans la démocratique et libre Amérique, nous n'avons pas eu souvent

occasion, de voir,--et j'oserais dire de coudoyer,--un roi et une reine

authentiques, aussi, il nous est difficile de nous faire une idée de

la très grande popularité dont jouissent le roi Albert et la reine

Elisabeth. Cette popularité fut pour moi toute un révélation, au point

que ce couple royal nous a toujours semblé absolument unique entre tous.

Un jour, ayant appris qu'un détachement de soldats allemands faits

prisonniers par les Belges allaient traverser la ville, j'étais sorti en

toute hâte de l'hôpital, et je m'étais rendu dans le voisinage des quais

pour voir défiler ces soldats prisonniers. Ce fut en vérité un spectacle

inoubliable: toute la population d'Anvers était dans la rue, on se

pressait vers les grandes artères pour tâcher d'apercevoir ces ennemis

qui avaient envahi le sol sacré de la patrie belge.

En coupant court à travers certaines rues, j'eus l'avantage d'arriver en

temps dans le voisinage des quais où il me fut donné de pouvoir observer

de près et les prisonniers et la foule menaçante qui les regardait

passer. Des trottoirs et des fenêtres des maisons, on lançait à ces

Allemands les invectives les plus malsonnantes. Ces prisonniers,

couverts de boue et de poussière, paraissaient exténués. On eut dit des

condamnés à mort.

A mon retour, je m'engageai dans une rue très étroite aboutissant à un

petit escalier menant vers la cathédrale. Je remarquai à ce moment une

dame d'assez petite taille, mise très humblement, et qui tenait par la

main un petit garçon de huit à dix ans. Un groupe de gamins, visiblement

mieux renseignés que moi, s'arrêtèrent et se mirent à crier à tue-tête:

"Vive la reine Elisabeth!" et "Vive le petit prince!" La reine,--car

c'était la reine Elisabeth elle-même,--les remerciait par un aimable

sourire.

Ces cris des enfants, se répercutant dans la rue, attirèrent la foule;

en peu d'instants, une centaine de personnes se trouvèrent assemblées,

les vieillards enlevaient leurs chapeaux, et les enfants criaient

toujours: "Vive la reine Elisabeth!" Je la suivis quelques minutes

jusqu'à sa rentrée au Palais, place de Meir, et tout le long du

parcours, c'était le même cri: "Vive la reine Elisabeth!" La petite

reine saluait gentiment, et souriait gracieusement.

Dans les derniers jours du mois d'août, et les premières semaines du

mois de septembre, les troupes belges, concentrées dans la position

fortifiée d'Anvers, tentèrent plusieurs attaques contre les Allemands

qui occupaient déjà Bruxelles, et qui occupèrent Malines peu après.

Nous étions confidentiellement avertis, à l'hôpital, de ces sorties

de l'armée belge, et le lendemain nous nous préparions à recevoir de

nombreux blessés.

Pauvres blessés!--Ils nous arrivaient, six par voiture, dans des

ambulances automobiles. Ceux qui n'étaient pas très gravement atteints,

mais dont les blessures avaient donné lieu à une forte hémorragie, nous

arrivaient dans un état pitoyable. Le sang qui avait coulé à travers

leurs vêtements, et qui s'était coagulé, nous portait d'abord à croire

que le pauvre soldat avait été complètement déchiqueté. Heureusement,

il nous arrivait le plus souvent de constater, après un examen plus

minutieux, qu'il s'agissait seulement d'une petite artère tranchée par

une balle, et que sauf la perte de sang un peu considérable, l'état du

blessé n'offrait rien de sérieux.

Les plus horribles blessures sont celles qui sont causées par les éclats

d'obus de fort calibre lancés par la grosse artillerie. On conçoit

facilement quelle profonde lacération des tissus doit faire un de ces

éclats de projectiles pesant de 50 à 200 livres. Mais de ces blessures

si graves et si pénibles à voir, nous n'en avons guère eu avant le siège

d'Anvers.

Chapitre V

LA PRISE D'ANVERS

Je sens qu'il est au-dessus de mes forces de narrer d'une manière

convenable les événements militaires qui ont accompagné l'attaque et la

prise d'Anvers par les Allemands.

Les diverses histoires de la guerre publiées en français ou en anglais,

depuis 1914, en ont relaté les principales phases dans les plus grands

détails. Je me bornerai tout simplement à mettre le lecteur au courant

de certains incidents dont j'ai été témoin.

Anvers était, comme on le sait, réputée imprenable. La ville elle-même

était entourée de murs et de canaux. A une certaine distance en dehors

de ces fortifications, il y avait une première ceinture de forts dits

forts intérieurs. A une distance un peu plus grande se trouvait une

seconde ceinture de forts que l'on appelait forts extérieurs.

C'est vers le 26 ou le 27 septembre 1914, qu'il devint évident à Anvers

que les Allemands se préparaient à mettre le siège devant la ville

du côté de Malines.--Malines est située à mi-chemin entre Anvers

et Bruxelles, à 5 ou 6 milles seulement de la ceinture des forts

extérieurs.

On a souvent discuté, chez les critiques militaires, les raisons qui ont

induit le grand état-major allemand à entreprendre le siège de cette

fameuse place fortifiée. Il semble que ce qui a le plus contribué à

faire prendre cette décision aux Allemands a été la nécessité où ils se

sont trouvés de faire disparaître chez leur peuple la pénible impression

causée par la retraite de l'armée allemande lors de la fameuse bataille

de la Marne.

C'est entre le 4 et le 12 septembre que les Allemands abandonnèrent les

deux rives de la Marne pour remonter sur l'Aisne, et l'attaque d'Anvers,

pour les raisons mentionnées plus haut, ou pour d'autres, fut décidée et

commencée vers le 26 ou le 27 septembre.

A la distance ou nous sommes aujourd'hui de ces premiers faits de la

guerre, il nous paraît évident que si les Allemands avaient le dessein

de s'emparer de la Belgique et de la garder, ils ne pouvaient guère

permettre à une ville fortifiée, comme l'était Anvers, de demeurer en

possession de l'état-major belge.

Malines fut d'abord occupée ainsi que quelques villages situés au

sud-est de cette ville. On s'est demandé pourquoi les Allemands avaient

attaqué Anvers par ce côté. Il nous semble que s'ils avaient attaqué par

l'ouest, il leur eut été beaucoup plus facile de couper la retraite

à l'armée belge sur le littoral de la mer du Nord. En effet, entre

Termonde et la frontière hollandaise, il n'y a qu'une étroite lisière

du territoire belge, que les Allemands, disposant alors d'énormes

effectifs, pouvaient investir en un clin d'oeil.

On m'a assuré que les Allemands, après avoir pris possession d'un

village appelé Hyst-op-den-Berg, n'eurent qu'à faire tomber les murs

d'une maison pour trouver toute prête une large base en béton sur

laquelle ils purent asseoir leurs pièces d'artillerie les plus lourdes.

Était-ce là une manoeuvre d'avant-guerre dont on voulait profitera Je

l'ignore. Quoi qu'il en soit, il était possible aux grosses pièces

de l'artillerie allemande de bombarder, de cet endroit, les forts de

Waelem, de Wavre-Sainte-Catherine et de Lierre. Ce sont ces forts qui

furent les premiers détruits par l'artillerie allemande.

Tous les jours, à cette époque, nous recevions, à l'hôpital, de nombreux

blessés. Chaque fois que les médecins ambulanciers nous amenaient

des charges de blessés, nous nous empressions de leur demander des

nouvelles, et dans chaque cas, malheureusement, les rapports étaient de

moins en moins encourageants. Tel fort était détruit, puis tel autre.

Nous avons eu des officiers d'artillerie retirés à peu près inconscients

des forts où ils avaient été atteints par les gaz asphyxiants. Enfin,

on nous rapporte que certains détachements allemands ont traversé la

rivière Nette, et que bientôt les pièces moyennes d'artillerie seront en

état de bombarder la ville elle-même.

Je me rappelle en particulier un lieutenant d'artillerie qui me fit un

récit de ce qui s'était passé, pendant le bombardement, dans le fort où

il se trouvait. Tout habitué qu'il était aux détonations formidables des

canons de tout calibre, il ne pouvait trouver d'expressions assez fortes

pour me donner une idée adéquate de ce qu'était la puissance d'explosion

d'un projectile sortant de la bouche d'un howitzer de 28 centimètres, ou

d'un canon de 42.

Je crois que c'est samedi, le 3 octobre, que la nouvelle se répandit,

comme une traînée de poudre, que M. Winston Churchill, alors premier

lord de l'Amirauté anglaise, se trouvait dans les murs d'Anvers.

Quelques heures plus tard on nous rapporte que M. Churchill est parti

en assurant aux autorités belges que des renforts leur seraient

immédiatement envoyés. En effet, le lendemain et le lundi suivant,

nous vîmes défiler, au milieu de l'enthousiasme débordant de toute la

population, ces braves marins anglais. Ils traversèrent la ville depuis

les rives de l'Escaut jusqu'aux forts du sud-est où ils prirent place

dans les tranchées belges.

Dans la forteresse assiégée, la confiance un moment ébranlée sembla

renaître plus vivace que jamais. Il nous fait plaisir d'affirmer que la

conduite de la brigade anglaise a été au-dessus de tout éloge. Elle fut

tout simplement héroïque. Je n'ignore pas les critiques que l'on fit en

pays anglais, dans la presse quotidienne et dans les grandes revues au

sujet de l'envoi non judicieux--comme on l'écrivait--de ces marins. Il

me semble qu'ils ont joué un rôle très important tant dans la défense

d'Anvers que lors des dernières heures de la résistance.

Certes, ces brigades anglaises n'ont pas empêché la chute de la ville,

mais par leur résistance héroïque, acculées qu'elles furent sous les

murs d'Anvers, elles remplirent le rôle de troupes de couverture, et

favorisèrent la retraite de l'armée belge, à travers la ville d'abord,

puis, de l'autre côté de l'Escaut, dans le pays de Waes, vers

Saint-Nicolas, Gand et Ostende, Elles se retirèrent les dernières, dans

la nuit du 8 au 9 octobre. Peu de ces marins tombèrent aux mains des

Allemands, quelques-uns passèrent en Hollande, où ils furent internés,

mais la plupart, purent suivre l'armée belge dans sa retraite.

La ville proprement dite subit un bombardement d'environ trente heures:

commencé dans la soirée du mercredi, 7 octobre, il prenait fin le

vendredi matin, 9 octobre, vers sept heures; bombardement violent au

cours duquel environ 25,000 obus de tous calibres s'abattirent sur la

grande ville secouée jusque dans ses fondements.

Le jeudi, veille de la prise d'Anvers, il ne restait plus, à l'hôpital,

sauf mes collègues et quelques bonnes religieuses, qu'un très petit

nombre de blessés. Nous avions fait transporter tous les autres à

Ostende. J'étais sur le point de quitter l'hôpital lorsque, soudain, un

projectile, visiteur peu attendu, entra et fit explosion au milieu même

des chambres de stérilisation et d'opération. Une parcelle de l'obus me

fit une insignifiante égratignure. Je quittai l'hôpital ce jour-là pour

n'y plus revenir qu'en passant.

Jeudi 8 octobre, comme je pédalais,--on pédalait alors beaucoup en

Belgique,--à travers le rues désertes de la ville, me dirigeant vers

le nord, j'entendis, au-dessus de ma tête, comme un formidable

bourdonnement d'abeilles. C'était le sifflement d'innombrables

projectiles lancés dans la direction du grand quartier général belge.

C'est surtout vers ce but que les artilleurs allemands semblaient avoir

pointé leurs canons.

Le grand quartier général belge était à l'hôtel Saint-Antoine, au Marché

aux Souliers, dans une petite rue qui va de la place de Meir à la place

Verte. Quand, le lendemain de la prise de la ville, j'y revenais sur

une bicyclette,--je m'étais fait à ce mode rapide de locomotion,--pour

constater de visu jusqu'à quel point la ville avait souffert du

bombardement, quelle ne tut pas ma surprise de trouver l'hôtel

Saint-Antoine absolument intact, tandis que tout le côté opposé de la

rue était une masse de ruines fumantes. Vraisemblablement, les obus

avaient frôlé le toit d'abord puis étaient allés faire explosion de

l'autre côté de la rue.

La nuit du 8 au 9 octobre fut une nuit sinistre. Du haut du toit de la

maison que nous habitions, à Capellen, toute la famille réunie observait

le spectacle lugubre d'une grande ville qui périt dans les flammes.

De l'endroit où nous étions, il semblait que la ville toute entière

était en feu; les réservoirs de pétrole brûlaient; et des nuages de

fumée s'élevaient des quartiers les plus éloignés. Au milieu de cette

masse de flammes, comme un doigt colossal dirigé vers le ciel, on

voyait, toujours dressée, la magnifique tour de la grande cathédrale.

Elle apparaissait et disparaissait tour à tour au milieu des énormes

jets de flamme qui montaient vers la nue. Plus loin, dans la direction

du sud, et dans l'obscurité, jaillissaient à jet continu les éclairs

produits par le feu de toute l'artillerie allemande qui vomissait la

mitraille sur la ville qui flambait.

Spectacle épouvantable qui dura toute la nuit! Secousses terrifiantes

causées par les explosions répétées à raison de 300 par minute! Enfin, à

7 heures du matin, vendredi, le 9 octobre, un silence lugubre descendit

sur la grande ville. En tant que place fortifiée belge, Anvers

n'existait plus.

Chapitre VI

L'EXODE

Quel spectacle que celui de l'exode de tout un peuple vers un pays

étranger! Nous en avons été les témoins navrés. A mesure que les

Allemands s'approchaient de la ville d'Anvers du côté sud et du côté

est, la population de Malines et des environs, les habitants de Duffel,

de Lierre, de Contich, de Vieu-Dieu et de cinquante autres villes et

villages situés entre la ligne extérieure et la ceinture intérieure des

forts, se déversaient dans la ville d'Anvers. Lorsqu'il devint évident,

le mardi et le mercredi, que la ville dans laquelle ils s'étaient

réfugiés et où ils avaient cru trouver un sûr asile, devait elle-même

subir le bombardement de l'artillerie allemande, toute cette population

et celle d'Anvers--peut-être 500,000 personnes en tout--se ruèrent

de tous les côtés pour échapper au feu menaçant. 200,000 environ

traversèrent l'Escaut vers Saint-Nicolas et le territoire hollandais au

sud de la rivière; 250,000 à 300,000 débordèrent sur la grande route

Anvers-Rotterdam.

Dans les derniers jours de l'agonie d'Anvers, j'ai été le témoin

constant de ce lamentable exode. Le matin, me rendant en bicyclette de

Capellen à Anvers, je remontais pour ainsi dire le flot des réfugiés,

et le soir, en revenant à Capellen, je suivais le même flot, sans cesse

s'augmentant et fuyant interminablement.

Comment décrire ce spectacle, grandiose s'il n'eut été si lugubre,

et d'un pathétique dont il y a peu d'exemple dans l'histoire; des

vieillards, des femmes et des enfants, portaient sur leur dos, dans

leurs bras, traînaient dans des brouettes, dans des véhicules de toute

description, du linge, des objets de piété, des meubles petits ou

grands, des lits, des matelas, des chaises, enfin, tout ce que l'on

avait pu emporter... D'autres, j'oserais dire plus fortunés, emmenaient

la vache et la chèvre, le vieux cheval, un mouton ou le chien fidèle...

Tous allaient tête basse, harassés, déprimés, affaissés.

Je n'oublierai jamais ce pauvre vieillard qui vint, un soir, nous

demander asile. Il poussait péniblement, et depuis combien de temps,

une brouette dans laquelle était assise sa vieille épouse impotente

et paralysée! Il en fut ainsi tous les jours pendant le siège. A la

résidence de Capellen, des centaines et des centaines de réfugiés

entraient dans le parc et dans le jardin, et s'improvisaient un gîte

pour la nuit, sous les arbres et dans les buissons. D'autres, les

vieillards, les femmes ou les malades, étaient admis dans la maison. Les

chambres, les corridors, les greniers et les caves, tout était rempli.

Le lendemain matin, ces pauvres réfugiés reprenaient leur marche vers

la Hollande, et c'était de nouveau le triste défilé de cette longue et

lamentable théorie de nécessiteux allant tout droit devant eux,

sans but, en quête d'un foyer étranger qui daignerait leur être

hospitalier!...

Le vendredi, jour de la prise d'Anvers, les troupes allemandes entrèrent

dans la ville vers 9 heures du matin.

Afin de faire un récit, le plus exact, possible de la manière dont

l'année allemande procéda à l'occupation d'Anvers, j'utiliserai

certaines confidences que me fit un officier allemand, qui fit partie de

l'armée d'invasion, et qui logea chez nous pendant environ trois mois

après la prise de la ville.

Lorsque la résistance belge eut cessé, c'est-à-dire dans la nuit du 8 au

9 octobre, les Allemands, comme je l'ai dit plus haut, continuèrent

le bombardement de la ville jusqu'à 7 heures le lendemain matin. A 9

heures, les premiers régiments allemands reçurent l'ordre de pénétrer à

l'intérieur des murs. Toute l'armée allemande était sous l'impression

que la ville serait défendue, pied à pied, à l'intérieur des murs... On

croyait que l'armée belge, forte de 90,000 à 100,000 hommes, y était

demeurée.

Les Allemands, qui n'avaient à leur disposition que 55,000 hommes,--si

j'en crois mon officier,--redoutaient une prise corps à corps dans les

rues de la ville. L'ordre fut donné, comme je viens de le dire, de

pénétrer dans la ville par les portes du sud-est. Régiments après

régiments entrèrent par la porte de Deurne, baïonnette au canon,

marchant comme on pourrait dire, sur le bout du pied, et s'attendant

à voir surgir, derrière les murs des maisons, toute une armée de

fantassins.

Ils ne trouvèrent personne! La ville était à peu près déserte; il n'y

restait que très peu de civils, et pas un seul militaire. Les troupes

prirent place devant l'Athénée, et on délégua auprès du quartier général

belge un groupe d'officiers pour demander des explications. Au quartier

général belge, on ne trouva qu'un concierge, qui, naturellement,

ignorait tout au sujet de l'armée. La députation se dirigea alors vers

l'Hôtel de ville, où on trouva les principaux officiers municipaux,

mais là comme au quartier général, on ne put obtenir de renseignements

satisfaisants.

Les parlementaires demandèrent la reddition de la ville, mais on leur

répondit qu'elle était sous commandement militaire, et que les autorités

civiles n'avaient pas reçu les instructions de la rendre. C'est ce qui

explique comment cet officier allemand, que nous avons rencontré, dès le

surlendemain, à Capellen, pouvait nous dire que la situation, à Anvers,

était très précaire. Cela signifiait, à son point de vue, que les

Allemands étaient entrés dans la ville, mais qu'elle ne s'était pas

rendue.

La ville et la province d'Anvers étaient tombées sous le talon de

l'Allemand. L'armée belge retraita dans la direction d'Ostende, longea

la côte jusqu'aux environs de Nieuport où elle prit position. On sait

quel rôle important elle a joué derrière les écluses de l'Yser, en

barrant la route de Calais.

Chapitre VII

DANS LES TRANSES

Vendredi, le 9 octobre 1914, fut pour la ville d'Anvers et pour les

villages situés dans la zone des forts extérieurs, une journée d'anxiété

et de crainte. L'Allemand était, c'est bien le cas de le dire, dans nos

murs. Entré dès le matin, dans la ville même, il s'était vite répandu,

par toutes les routes de l'est, de l'ouest et du nord, dans la

forteresse et dans les environs.--Quand arrivera-t-il à Capellen? C'est

la question que tout le monde se posait.

Dans les groupes disséminés un peu partout, dans les allées du parc du

Starrenhof (résidence de la famille Cogels), sur la grande chaussée

Anvers-Hollande, en face de la maison communale, on se demandait: "Quand

aurons-nous les Allemands?" Et la crainte se peignait sur toutes les

figures, car les rapports qui nous étaient parvenus des villages du

centre et de l'est de la Belgique étaient loin de nous rassurer sur la

conduite probable de la soldatesque allemande.

Des réfugiés du village d'Aerschot, qui logeaient à la ferme du château,

nous avaient fait une peinture saisissante des tragiques événements qui

s'étaient déroulés à cet endroit: le meurtre et l'incendie y avaient

régné en maîtres pendant plus d'un jour. Enfin, toute la population de

Capellen, et tous les réfugiés qui s'y trouvaient, étaient dans le plus

grand état de nervosité.

Le soir tomba sur Capellen et les campagnes environnantes, avant que les

Allemands y eussent fait leur apparition. Vers neuf heures et demie,

alors que nous étions à causer en famille, une forte détonation se

produisit. Qu'est-ce que cela pouvait être? Chacun exprimait son

opinion, et l'on était généralement d'avis qu'un zeppelin avait survolé

le village et laissé tomber une bombe dans la cour. Ce n'était pas tout

à fait cela. Nous avons appris, peu après, que l'explosion avait eu lieu

au fort d'Erbrandt, situé à peine à un kilomètre du château que nous

habitions. Le commandant de la garnison avait décidé de le faire sauter,

en l'évacuant. Le secousse fut si terrible qu'une lampe à pétrole, posée

sur la table de la pièce ou nous causions, fut éteinte, que des fenêtres

furent ouvertes et d'autres brisées. Le bombardement de la ville avait

détruit les fils transmetteurs de l'énergie électrique ainsi que les

tuyaux de l'usine à gaz, de sorte qu'en fait de luminaire, il ne nous

restait que les lampes à pétrole et la bougie.

On conçoit facilement que cette formidable explosion contribua fortement

à nous rendre encore plus nerveux. Toute la famille se réunit dans une

grande pièce pour y passer la nuit; on improvisa des lits, et chacun se

blottit aussi bien que possible dans son coin.

Il était bien une heure du matin, dans la nuit du vendredi au samedi,

lorsqu'une servante frappa à ma porte et me dit que quelqu'un désirait

me voir. Je me rendis à la porte où ce citoyen attendait. C'était un

Belge ou, plus exactement, un soi-disant Belge qui venait me donner le

conseil de partir immédiatement pour la Hollande avec toute ma famille.

Il ajoutait que les Allemands avaient quitté Anvers quelques heures

auparavant, en gros détachements, qu'ils s'avançaient à grands pas

vers Capellen, qu'ils étaient rendus au village d'Eccheren, et qu'ils

mettaient tout à feu et à sang sur leur passage. Il prétendait être

lui-même en route pour la Hollande avec sa vieille mère.

--D'où êtes-vous? lui demandai-je.

--De Contich.

--Où est votre mère?

--J'ai laissé ma mère dans une maison de paysans, à quelques pas d'ici,

et je vais immédiatement la rejoindre.

--C'est très bien, lui dis-je, et merci de vos bons conseils.

En me quittant, il insista de nouveau, disant:

--Il n'y a pas de temps à perdre, la vie de votre femme et de vos

enfants est en danger.

Enfin il me quitte. Je ferme la porte et je donne instruction à la

servante d'éveiller tout le monde dans la maison, les enfants et les

parents venus d'un peu partout qui logeaient chez nous depuis le

commencement du siège, et nous tenons un conseil de famille, qui fut

aussi, c'est bien le cas de le dire, un conseil de guerre. Tout le monde

semblait d'avis que nous devions filer en Hollande. Le bon vieux curé de

Schooten, qui était un petit peu de la famille, partageait également cet

avis. Je propose alors que ma femme et les enfants partent avec tout le

bagage qu'il leur était possible de porter à la main, tandis que moi je

resterais avec le vieux Nys, serviteur au château depuis plus de trente

ans. Le vieux serviteur était bien consentant, mais, comme on le suppose

bien, ma femme s'y objecte.--"Nous resterons tous, ou nous partirons

tous."--Je propose enfin d'aller consulter un vieux Capellois, Monsieur

Spaet, homme de grande expérience, allemand d'origine, mais devenu

citoyen belge depuis une cinquantaine d'années. Cette proposition fut

agréée de tout le monde.

Je me rendis donc chez M. Spaet, à travers la foule de fugitifs qui

encombraient encore la chaussée à cette heure tardive. Je trouvai M.

Spaet chez lui, et il me dit simplement qu'il n'avait pas de conseils à

me donner, mais que si je lui demandais ce qu'il allait faire lui-même,

il n'hésiterait pas à me répondre qu'il retournerait dormir aussitôt que

j'aurais quitté sa maison. Je revins donc, quelque peu rassuré, et en

entrant au château, en présence de toute la famille, et de tous les

amis de la famille réunis,--et prêts à partir pour la Hollande, je dis:

"Chacun retourne à son lit", et je fais rapport de ma visite à M. Spaet.

On se remit au lit, mais comme on le pense bien le sommeil fut lent à

fermer les paupières.

Une autre formidable détonation eut lieu peu après. C'était un second

fort, celui de Capellen, qui venait de sauter. L'immense maison que nous

habitions en fut secouée comme une simple feuille d'arbre. Quelques

minutes plus tard, la servante vint de nouveau me dire que le visiteur

qui était venu une heure auparavant était encore là et désirait me

parler. Je me rends auprès de lui. C'était bien le même. Comme il

insistait de nouveau pour nous décider à partir, je lui posai cette

question:

--Que font tous les autres de Capellen?...

Mille et un jours en prison à Berlin · 第 1 / 13 段