lieu, comme tu le sais, la parodie de tous les procès curieux jugés par
les tribunaux anglais. C'est une sorte de cour d'appel comique où
l'opinion casse quelquefois les arrêts rendus par les magistrats;
anomalie assez étrange à constater dans un pays où le respect de la loi
est souvent poussé jusqu'à l'exagération. On donnait ce soir-là, à la
demande du public, la représentation d'une affaire de conversation
criminelle, qui avait récemment jeté quelque émoi dans la cité.--Un
mécanicien, possédant, comme le dit _Quinola_, plutôt l'amour de la
mécanique que la mécanique de l'amour, s'était, après un an de mariage,
séparé amiablement de sa femme.--Les deux époux vivaient sous le même
toit, mais ne partageaient point la même chambre, et n'avaient de
rapport entre eux que pour regretter l'association légale de leurs
incomptabilités.--En attendant que la loi sur le divorce lui eût rendu
le libre exercice de ses sympathies, la femme encourageait les soins
d'un jeune locataire de sa maison, et plusieurs fois l'avait reçu dans
son appartement particulier à une heure où le soleil était couché et
endormi depuis longtemps. Ces entrevues n'étaient pas sans péril, car
elles avaient lieu dans une chambre assez voisine de celle habitée par
le mari; mais, en tout pays, les gourmands de fruit défendu le trouvent
meilleur s'il est cueilli au nez du garde-champêtre.--Cependant un
matin, à l'heure où tous les chats de Londres se réveillent au cri de
_milk milk_, poussé par les marchands de lait, le mécanicien crut, comme
Angelo, entendre du bruit dans son mur. Il prêta l'oreille, et sentit
quelque chose se dresser sur sa tête. En pareil cas, la loi anglaise est
précise, et, avant de faire partie du club que nous plaçons en France
sous la présidence de Georges Dandin, il faut prouver qu'on y a des
titres.
Aussi la plainte d'un mari n'est-elle admise, judiciairement, qu'après
une constatation évidente, et, comme on dit en vénerie, pour juger le
délit, il faut l'avoir vu _par corps_; autrement, le plaignant court le
risque d'être considéré comme un vantard. Instruit des exigences de la
législation, le mécanicien résolut d'employer les ressources de son art
pour arriver, comme Vulcain, son patron mythologique, à la surprise des
deux coupables, et, dans le silence du cabinet, il inventa un appareil
ingénieux que l'on pourrait appeler le _compteur conjugal_. Pendant une
courte absence de sa femme, il pénétra dans la chambre à coucher de
celle-ci, et appliqua au meuble principal de cette pièce un mécanisme
dont la présence était habilement dissimulée, et qui communiquait, par
un fil conducteur, à une sorte de cadran où se trouvait une aiguille
indiquant des chiffres. Ce cadran était placé dans l'alcôve du mari, et
restait toute le nuit éclairé par une lampe.
* * * * *
Un soir, le mécanicien invite deux de ses amis à venir prendre le thé
chez lui, et, désignant la chambre voisine de la sienne, habitée par sa
femme, il les invite à ne point faire de bruit pour ne pas troubler son
repos.--Puis, ayant su les retenir jusqu'à une heure assez avancée, il
leur proposa de prendre des actions pour l'exploitation d'un nouveau
système de surveillance dont, il voulut sur-le-champ leur expliquer
l'usage.--Supposez, leur dit-il, que vous soyez séparés de vos femmes et
que vous ayez des doutes sur l'emploi qu'elles font de leur
liberté,--surtout à une heure pareille à celle où nous sommes,--mon
appareil vous renseigne exactement. Voyez ce cadran.--L'aiguille est
arrêtée sur le chiffre indiquant la pesanteur du corps de ma femme, qui
est dans la chambre voisine.--Le moindre objet ajouté à ce poids serait
indiqué immédiatement par mon cadran.
--Mais, interrompit l'un des invités, il me semble que votre aiguille
varie beaucoup: du chiffre 45, la voici qui passe à 90.
--Il est impossible que ma femme ait pu engraisser de quarante-cinq
kilos dans une soirée, reprit gravement le mécanicien; et conduisant les
deux amis dans la chambre voisine, avant que le poids supplémentaire ait
pu se dissimuler, il requit leur témoignage pour constater le flagrant
délit devant la loi.--Le juge devant lequel l'affaire avait été portée
avait condamné le séducteur à un farthing d'amende (deux liards de notre
monnaie).--Quant à la femme, son mari avait été autorisé à la rendre à
sa famille.--Le mécanicien a dû partir pour la France, où il compte
exploiter son invention.
V
Londres, le...
J'ai assisté hier à une représentation de la troupe italienne au théâtre
de la Reine; mademoiselle Alboni chantait la _Cenerentola_. Cela m'a un
peu reposé du _Sire de Framboisy_, que des commis-voyageurs en
médiocrités continentales ont introduit à Londres, malgré la
surveillance de la douane. Quelle occasion cependant pour établir un
impôt prohibitif ou pour mettre strictement en vigueur les règlements
qui protègent l'observation du _no comit nuisance_!--Quelle bonne humeur
saine et mélodieuse dans _Cenerentola_, et se peut-il vraiment que
l'auteur de ce chef-d'oeuvre consente à vivre dans Paris,--au milieu de
cette ville où les rues n'ont de voix que pour fredonner le _Sire de
Framboisy_, où les salons n'ont de pianos que pour accompagner les _Deux
Gendarmes_.--Mademoiselle Alboni est toujours le plus merveilleux
instrument que l'on connaisse, et auquel il ne manque, pour être
complet, que de lui manquer quelque chose.--Un défaut rendrait peut-être
la virtuose admirable, quand ce ne serait que les jours où elle
essayerait de le vaincre.--On m'avait beaucoup vanté la salle du théâtre
de la Reine, aussi ai-je éprouvé une déception;--cela est grand, mais
non point grandiose;--le style décoratif en est mesquin, et rappelle
celui de notre café des Aveugles, où on fait de si bonne musique pour
les sourds. Il faut dire aussi qu'il n'y avait qu'une demi-chambrée,
quelques amis, comme à l'Odéon les jours de tragédie classique. La
saison est terminée et une partie de l'aristocratie est rentrée dans ses
terres.
* * * * *
Les personnes de marque qui sont restées à Londres s'abstiennent de
paraître dans les lieux publics pour qu'on ne puisse pas supposer
qu'elles n'ont pas encore quitté la ville.--Aussi n'ai-je pu assister à
une de ces grandes représentations d'apparat, où la présence de S. M. la
reine fait du théâtre une succursale de la cour.--Ces jours-là,
l'étiquette s'assied au contrôle, où un lapidaire est installé avec la
mission de refuser l'entrée à toutes les dames qui se présenteraient en
ayant sur elles moins de cent mille livres de diamants.--Les hommes sont
également soumis au frac et à la cravate blanche. Ce n'est pas gênant
pour les Anglais, qui, en arrivant au monde, en trouvent une dans leur
layette. Mais il arrive quelquefois aux voyageurs, ignorant les usages,
de se présenter au théâtre comme ils iraient à l'estaminet, et de se
heurter à un refus d'entrée.--Le cas a été prévu,--et dans presque
toutes les boutiques qui avoisinent Her Majesty's-Theatre,--on loue des
costumes d'opéra.--Les petits industriels vagues, qui rôdent sous le
péristyle, font même concurrence aux vestiaires officiels, en abaissant
à la portées des petites bourses la location de leurs propres habits
noirs et de leurs propres cravates blanches.--Ils ne demandent d'autre
gage que le vêtement qu'on dépouille pour mettre le leur.--Mais il y a
quelqu'imprudence à les honorer de sa confiance, car pendant que l'on
conduit leur habit noir à l'Opéra, il peut arriver qu'un policeman les
emmène prendre le thé dans une maison où ils sont reçus même en
paletot.--Une fois la saison terminée, l'entrée du théâtre de la Reine
est abordable à toutes les classes de la société.--Outre que le prix des
places est diminué de moitié, le contrôle se montre moins sévère sur le
chapitre du costume--une mise décente est seulement de rigueur, et on
serait reçu même avec l'arc-en-ciel autour du cou,--mais il n'en reste
plus pour se faire une cravate--Léo Lespès a acheté le dernier coupon.
* * * * *
Le soir où j'étais au théâtre, je n'ai vu de diamants qu'au jabot de
Nadar et de perles que dans la bouche de madame Taglioni. Les loges de
l'aristocratie étaient vivement démocratisées, je dirai même qu'au
premier flair on respirait dans la salle cette vague odeur du billet
donné... Le décor et la mise en scène m'ont paru être à l'Opéra des
éléments dramatiques absolument inconnus. J'ai vu, dans le
_Cenerentola_, des toiles auprès desquelles le fameux salon jaune, qui
servait de mairie aux amoureux de M. Scribe, eût été une galerie
d'Apollon,--et on a apporté sur la scène, pour chanter le duo assis,
deux fauteuils sur lesquels un gamin du boulevard n'aurait pas voulu
monter, même pour voir le feu d'artifice. Quant aux costumes, ils m'ont
paru brodés par la main des fées de l'économie.--Mademoiselle Rosati a
dansé _Marco Spada_ avec mademoiselle Taglioni, pour laquelle le public
de Londres a une idolâtrie évidente.
* * * * *
Le jour où a eu lieu la clôture de la saison, la représentation a été
égayée par un intermède comique qui n'était pas indiqué sur l'affiche,
et dont le directeur du théâtre de la Reine a été le héros. Comme c'est
la coutume, à Londres, après l'exécution solennelle du _God save the
Queen_, écouté avec le respect religieux que tous les Anglais portent à
leur souveraine, les artistes qui composent la troupe se sont avancés,
chacun à leur tour, pour saluer le public privilégié qui leur témoigne à
son tour sa sympathie par des bravos et des rappels. Il y a bien dans la
salle quelques parents et quelques amis qui donnent le _la_ à
l'enthousiasme britannique--mais la cérémonie s'exécute;--on crève
quelques paires de gants et on jette quelques bouquets. M. Lumley, qui
s'étonne de ne pas encore voir, sur une place de Londres, une colonne
monumentale supportant sa statue, avait imaginé de se faire comprendre
dans l'ovation que la première aristocratie du monde accordait à ses
artistes. Exceptionnellement, il voulait quêter le piédestal de sa
dignité directoriale pour se mettre au même rang que son premier ténor
ou sa prima donna.
En conséquence,--un nombreux groupe d'amis--attendait l'instant où le
dernier artiste aurait achevé sa dernière révérence, pour procurer à M.
Lumley le triomphe romain que celui-ci s'était commandé.--À un signal
donné, un formidable choeur s'élève dans la salle, au moment où le public
se disposait à se retirer:--Lumley! Lumley! Lumley! et au milieu d'un
étonnement général.--M. Lumley s'avance sur la scène,--il a le soleil
sur son jabot, et l'on voit briller les planètes aux boutonnières de son
gilet,--il salue à quatre-vingts degrés, pose la main sur son coeur
et se prépare à prononcer un _speach_; mais l'émotion, ou sa
cravate, étranglent son éloquence,--et alors,--ah! dame!--et
alors--l'aristocratie, qui n'a point en public l'hilarité
expansive,--s'est souvenue qu'elle faisait partie de la joyeuse
Angleterre, et elle a fait à M. Lumley un de ces succès--qui coulent un
homme,--mais pas en bronze.
* * * * *
En sortant du théâtre, à minuit, je me suis trouvé au milieu des
lumineuses féeries de Hay-Market, qui est la rue de Londres où se
trouvent en plus grand nombre les publics-houses, les tavernes
élégantes, et tous les établissements où l'on noctambulise--entre un
homard et une bouteille de sherrey.
M. Méry,--un jour qu'il était parvenu à retrouver la plume avec laquelle
il écrivait jadis _Héva_ et la _Guerre de Nizam_, a écrit dans les
_Nuits anglaises_ vingt pages qu'il peut revendiquer comme étant
l'invention de la photographie. Je n'essayerai pas de lutter avec ce
passage qui est resté dans toutes les mémoires littéraires comme un bon
point à marquer à l'écrivain qui s'en marque lui-même tant de
mauvais.--Qu'il vous suffise de savoir que Hay-Market, Piccadilly et les
rues avoisinantes sont les principaux docks--de la compagnie de
Cythère.--Depuis minuit jusqu'à cinq heures du matin, dans cette rue et
dans celles qui l'avoisinent, on trouve l'affluence qu'on remarque à
Paris aux Champs-Élysées les jours de feu d'artifice. Sans doute c'est
un tableau affligeant pour le moraliste, mais à Londres la morale se
couche à neuf heures. À partir de ce moment, le pavé appartient à ceux
qui ont l'habitude de le battre, et c'est en battant ce pavé-là, que
Shakespeare a rêvé les types immortels de Juliette, de Cordélia, de
Desdemone et de toutes les femmes-anges qui peuplent son répertoire.
Un spectacle bien cher à tous ceux dont le tempérament est fait avec une
rognure de Gargantua, c'est le luxe apéritif des tavernes et la mise en
scène pleine de séductions de leur étalage extérieur où, sous la blanche
lumière du gaz, se rassemblent toutes les variétés connues du règne
animal.--Les publics-houses de Hay-Market et de Piccadilly sont de
préférence ceux où l'on va souper au retour du Wauxhall, de Cremorn et
du Casino. Un homard vivant, passant ses longues pinces au travers du
grillage de Scott, m'a invité à aller le manger. Scott est la
Maison-d'or du quartier. Il est patronné par les jeunes gens de
l'aristocratie et par les crinolines de grande circonférence. Le
cabinet particulier existe peu dans les tavernes anglaises. Les salons
sont divisés en compartiments,--ce qui rend l'isolement absolu à peu
près impossible.--Mais ce que la morale y peut gagner, elle le perd dans
les parcs qui restent ouverts toute la nuit.--Cependant, depuis quelque
temps, l'autorité s'est émue de ces pèlerinages après boire.--Les parcs
n'ont point été fermés, mais, sur une pétition de la chaste Diane qui
avait sa statue dans Saint-James, on a organisé des rondes, qui assurent
à la déesse un repos tranquille, en éloignant de ses regards tout ce qui
pourrait lui faire regretter trop vivement l'absence d'Endymion.
* * * * *
Cependant, on n'a pas encore pu, ou on n'a pas voulu retirer pendant la
nuit l'hospitalité des parcs aux nombreux hôtes de ces dortoirs de la
belle étoile. Ils y viennent reposer pacifiquement avec leurs femmes et
leurs enfants. Chaque famille a son banc ou son arbre accoutumé. Le
matin, aux premiers sons de la diane, ils se lèvent comme une troupe
familiarisée avec la discipline et se répandent dans les rues où ils
vont, pour la plupart, se livrer au productif _far niente_ de la
mendicité, profession qui n'est nullement interdite dans le département
des Îles Britanniques, car elle est, avec le vagabondage, la soupape de
sûreté des deux ou trois cents propriétaires auxquels appartient la
ville de Londres.--Les Anglais, il faut le dire, ont l'instinct--de la
charité,--tous ceux dont le formidable appétit de jouissances humaines
est habitué à mâcher le million,--payent généreusement aux
établissements de bienfaisance le droit de digérer avec sécurité.
* * * * *
Mais l'aumône sur la voie publique est encore très-fréquente.--À
Londres, quiconque peut donner donne, et avec bonne grâce comme on lui
demande, car j'ai vu un jour un pauvre qui n'osait pas tendre sa main
parce qu'il n'avait pas de gants et que c'était dimanche. Les bras
croisés entre sa peau et le drap de son habit, il désignait timidement
aux passants, par un mouvement de la tête, un chapeau en ruine, au fond
duquel on apercevait encore un double chiffre surmonté d'une couronne
ducale.--Ce chapeau armorié d'un pauvre honteux, qui n'avait pour
oreiller que le pavé de la rue, avait appartenu peut-être à un lord
propriétaire du quartier. Tous ceux qui jetaient leur aumône dans cette
sébile armoriée, savaient bien qu'elle irait tomber dans le comptoir du
dieu Gin.--Mais ils savaient aussi qu'il est le dieu de l'abrutissement
résigné, que chaque taverne,--où la misère va s'abreuver, vaut un
corps-de-garde,--et qu'en encourageant les pauvres honteux,--on prévient
les pauvres hardis. Cela est si vrai, qu'un des principaux magistrats de
Londres,--auquel on montrait le recensement de la population, classe par
classe,--secouait la tête et disait avec inquiétude:--Que se
passe-t-il?--je n'ai pas mon compte de pauvres.
* * * * *
Je m'aperçois que ces remarques ne sont pas à leur place au milieu de
ces lignes frivoles,--- qui auraient pu, sans que personne y perdît,
rester dans le carnet, où les jetaient les hasards de la flânerie;--mais
il est bien difficile de ne point parler de misère à propos d'un pays
où l'haleine d'une population mourant de froid pendant l'hiver suffit
pour former un brouillard qui cache la vue du soleil.
* * * * *
Le gouvernement anglais a du reste le génie de la prévoyance, et, sans
compromettre son autorité, il sait à propos faire des concessions.--Tout
récemment il avait été question, à l'instigation du clergé, m'a-t-on
dit, de supprimer les musiques publiques qui sont le dimanche une
récréation populaire.--Il y a eu commencement d'émeute, on a déraciné
quelques chênes dans les parcs pour les opposer aux bâtons des
policemen. La police a dû rendre au peuple ses orchestres en plein
vent.--Mais pour rester d'accord avec le principe religieux, qui en
réclamait l'interdiction,--on a seulement permis la musique
sacrée.--C'est du moins à ce titre que le _Postillon de Longjumeau_ est
exécuté à Londres dans les parcs sous le nom d'_Oratorio_.--On est
devenu également beaucoup moins rigoureux pour les règlements, qui
obligeaient les dimanches la stricte fermeture des débits de
boisson.--Les portes et les volets, sont bien fermés jusqu'au soir; mais
cependant--il y a bien un sésame qui entre-baille l'huis prohibé, s'il
ne l'ouvre entièrement.--Je me souviens pour mon compte, d'avoir
consommé plusieurs ginger-beer,--à une heure où la loi me condamnait à
la soif.
* * * * *
J'ai été ce soir à Cremorn-Garden,--c'est une imitation de Mabille. Le
jardin beaucoup plus grand, mais moins somptueux, contient un théâtre,
un cirque et une foule de divertissements.--L'éclairage est
mesquin,--est-ce dans un but favorable au mystère? je ne le crois pas,
car les labyrinthes et les bosquets sont peu fréquentés. La foule se
disperse plus volontiers dans le cirque, vers les jeux, et surtout vers
les loteries de _bibelots_.--La rotonde du bal, où s'élève un orchestre
excellent, est, à l'instar de Mabille, l'empire où règne un Pilodo--qui
pourrait rendre des points de grêle a à son confrère de Paris.--On
m'affirme que c'est pour rappeler le plus possible le roi des bals
parisiens, que le chef d'orchestre de Cremorn s'applique cette grêlure
postiche, seulement il arrive quelquefois que, dans la chaleur de
l'exécution d'un quadrille, le masque tombe et il reste un très-joli
garçon, fort apprécié de ses danseuses.--Cremorn, qui est le
Parc-aux-Biches de Londres, a, comme Mabille, ses grands et ses petits
jours.--On y trouve beaucoup d'émigrées des Folies-Nouvelles et du Café
du Cirque.
C'est le fonds de magasin de la galanterie parisienne. Elles ne valent
pas à beaucoup près les Anglaises; mais comme elles viennent de France,
le pavillon couvre la marchandise.--En résumé, ce bal, comme tous ceux
qui existent à Londres, n'a pas l'entrain que l'on remarque quelquefois
dans les nôtres.--Les Anglais sont des gens mathématiques et pressés qui
ne font rien d'inutile. Aussi ne perdent-ils pas leur temps à faire la
cour aux femmes qu'ils rencontrent dans les lieux de plaisir.--S'ils en
invitent une pour le quadrille ou la valse,--ils lui présentent non pas
la main, mais leur canne ou leur parapluie;--lorsque la femme, en
valsant, permet à son cavalier de lui appuyer sa canne derrière le dos,
c'est un indice d'espérances. On va ordinairement les arroser d'un verre
de boisson froide, qui a le _sherrey_ pour base, et qui se boit avec
une paille.--Toute femme qui fréquente les bals apporte sa paille à
_sherrey_ dans son corset.--Si, après en avoir fait usage, elle l'offre
à son cavalier, c'est comme si le notaire y avait passé.--Tout ceci
n'est pas du dernier galant, mais le madrigal n'est pas une monnaie
anglaise.--On peut revenir de Cremorn par le _penny-boat_. Quand la
soirée est belle, c'est un charmant voyage d'un quart d'heure. À bord du
steamer l'Anglais retrouve la gaieté qu'il n'avait pas au bal.--C'est
l'Antée de l'eau, il faut qu'il soit dessus pour qu'il paraisse vivre.
Quant à moi--mon retour de Cremorn a été gâté par des Parisiens, qui se
racontaient le dernier drame de l'Ambigu.
* * * * *
Aujourd'hui, à quatre heures, j'ai été pris dans la rue d'une attaque de
spleen foudroyant. C'est une espèce de suie morale qui s'attache à
toutes vos idées. Il n'est pas de distraction qui puisse vous ramoner
l'âme. Il n'y a qu'un remède à ce mal-là:--c'est le départ. Je fais ma
malle,--ce ne sera ni long ni lourd.
* * * * *
L'ami qui me reconduit au chemin de fer m'a glissé dans la poche, en me
quittant, une nouvelle à la main anglaise.
Il y a deux jours,--comme il avait fait mauvais temps et que le macadam
avait délayé la boue dans la rue, un de ces industriels de la rue avait
imaginé de tracer dans Regent-street un chemin praticable pour les
piétons.--Chaque personne qui passait lui donnait un penny. Vers la fin
du jour, et comme il avait amassé une assez belle recette, le balayeur,
ayant quitté la place, prit son balai, et se mit à détruire son travail
du matin, en effaçant le passage qu'il avait tracé au milieu de la boue.
--Et bien! lui dit mon ami qui à la même heure mettait les volets à son
magasin, que faites-vous donc là?
--Mais je fais comme vous.--je ferme ma boutique. Un gamin de Paris
aurait-il mieux dit!
En arrivant à la station de Folkestone où je dois m'embarquer, j'ai
acheté pour lire, pendant la traversée, les numéros du _Cours de
littérature_ où se trouve l'_éloge_ d'Alfred de Musset par M. de
Lamartine.
* * * * *
Ah!
CAUSERIES DRAMATIQUES
MADEMOISELLE RACHEL
L'année qui vient de s'achever semble avoir donné pour mot d'ordre à
celle qui commence de continuer son hécatombe de victimes choisies. Le
Nécrologe de l'an nouveau s'ouvre encore par un nom illustre. Après une
maladie dont l'issue, malheureusement trop certaine, n'était cependant
pas aussi prochainement attendue, mademoiselle Rachel vient de mourir
dans un petit coin de la terre française, qui est le vestibule de
l'Italie.--La souveraineté dramatique qu'elle a exercée pendant près de
vingt années, ses courses victorieuses à l'étranger, où elle allait
populariser les oeuvres de notre théâtre national, ont laissé d'elle,
partout où elle a passé, un durable souvenir, qui fera de sa mort un
événement européen, une date presque historique. On peut le dire sans
exagération, c'est une tête couronnée que la mort vient de toucher. On a
beaucoup écrit sur mademoiselle Rachel pendant sa vie; car elle était,
comme femme et comme artiste, un de ces personnages que leur évidence
soumet incessamment aux indiscrètes curiosités de l'opinion. On va sans
doute écrire beaucoup à propos de sa mort: la _Chronique_ a ses
nécessités, et souvent elle est obligée de faire un pupitre d'un
cercueil à peine fermé. Déjà, pour obéir à cette curiosité du public, on
a commencé des révélations, qui, tout intéressantes et toutes
sympathiques qu'elles puissent être, auraient pu être retardées, sans
qu'on eût pour cela manqué de zèle pour la mémoire de la célèbre
tragédienne.--Sans doute, l'actualité est un besoin de l'époque; mais il
y a des occasions où ce besoin doit sembler pénible à satisfaire.
Quant à nous, n'ayant pas eu l'honneur, souvent envié, de connaître
particulièrement mademoiselle Rachel, nous ne pourrons ajouter aucun
détail biographique inédit à ceux qui sont déjà connus, et nous sommes
obligé de nous restreindre dans les limites discrètes d'une simple
appréciation artistique.