Comme tous les talents supérieurs dont l'arrivée imprévue occasionne un

déplacement soudain dans les idées et dans les goûts du public, la

grande tragédienne, dont Paris accompagne aujourd'hui même les

funérailles, a soulevé bien des discussions dans la critique pendant le

cours de sa carrière, si hâtivement interrompue.--Peu d'artistes ont

éveillé plus de passions; mais si l'admiration ne s'est pas livrée

toujours sans résistance, si l'enthousiasme s'enveloppait quelquefois de

formules restrictives, une chose qui n'a jamais été contestée à la

défunte par aucune voix, ce fut sa nature nativement privilégiée, qui,

dès le premier aspect, et avant même qu'elle eût agi ou parlé, lui

permettait de révéler cet _on ne sait quoi_ de plus qu'humain, indiquant

une de ces rares individualités que l'art destine à la domination des

foules.--Aussi la mort de mademoiselle Rachel est-elle plus que la

disparition regrettable d'une femme intelligente, jeune, admirée, aimée:

elle est pour l'art un véritable sinistre.--Quelque chose était avec

elle, qui ne sera plus; et c'est bien véritablement une grande place

vide que va faire ailleurs cette petite place qu'on creuse à sa

dépouille.--Mademoiselle Rachel est morte à trente-sept ans. On ne peut

se défendre d'être profondément attristé par ces rigoureuses préférences

du destin, qui semble quelquefois transformer la mort, le doux ange de

la délivrance, en une sorte de juge brutal, appliquant avec colère la

loi de destruction. Mais si mademoiselle Rachel est morte bien jeune, sa

carrière n'en reste pas moins aussi pleinement remplie que puisse le

souhaiter l'ambition humaine: son nom reste un des plus sonores qu'ait

répétés le siècle. Depuis longtemps la gloire lui avait dit son dernier

mot, et, si elle avait encore quelque chose à demander à la vie, ce ne

pouvait être que le repos.--Relativement, elle aura donc vécu bien plus

que d'autres grands artistes dont l'existence se sera prolongée plus

longtemps que la sienne, mais qui auront dépensé une partie de leur vie

dans des luttes pénibles et obscures.--Sans doute, elle aussi, a connu

les difficiles chemins; mais elle n'a pas eu le temps de s'y

lasser.--Elle a eu à lutter, comme tant d'autres: qui dit conquêtes dit

combats; mais cette partie de sa biographie reste la plus courte.--Elle

commença à régner dès qu'elle fut connue, et jamais peut-être

acclamation plus unanime et plus spontanée n'inaugura une nouvelle

royauté dans l'art, et ne couronna un plus jeune front.

Dès les premiers jours où elle parut sur le théâtre du Gymnase, vouée

alors aux puérils jeux de scène du petit répertoire qui y avait été

acclimaté par M. Scribe et ses écoliers, quelques fervents, toujours en

quête de l'inconnu, découvrirent dans cette enfant celle qui allait être

la grande muse tragique de l'époque.--Une destinée favorable ne permit

point cependant que ce début prît les proportions d'un événement.--Si

mademoiselle Rachel eût réussi tout d'abord avec éclat dans le genre

étroit et faux où elle s'était montrée au public, peut-être le public

l'aurait condamnée à y rester, et elle eût été perdue pour le grand art

qu'elle était appelée à régénérer.--Heureusement pour elle et pour tout

le monde, elle ne fit que traverser le territoire de la comédie

bourgeoise. Son grand geste sculptural, ses fières allures, ses

hautaines attitudes, cet organe sonore, plein, l'un des plus magnifiques

instruments qui eussent depuis longtemps exprimé la passion, firent

dissonnance avec les petites phrases, alternées de petits couplets, de

ce petit drame.--L'actrice n'eut qu'un succès d'estime. Le directeur du

Gymnase crut s'apercevoir qu'un article de l'engagement était pour sa

pensionnaire une porte de sortie, et il la lui ouvrit, croyant bien ne

laisser partir que la _Vendéenne_.--Peu de temps après, entrant par

hasard à la Comédie-Française, à cette époque un des plus célèbres

déserts de l'Europe, il la reconnut.--C'était déjà _Camille_,--non plus

une petite débutante _donnant quelques espérances_, et qu'il fallait

encourager,--mais la grande et fière Romaine de Corneille.

Le lendemain, c'était _Hermione_; huit jours après, c'était déjà celle

qui fut Rachel.--On sait combien le public fut prompt à retourner à ce

théâtre, presque délaissé, et avec quelle ferveur passionnée il

accueillit la résurrection des vieux maîtres classiques.--Pour qu'un

pareil enthousiasme ait pu se maintenir à un degré égal pendant dix-huit

ans;--pour avoir su, avec cinq ou six rôles, ramener le culte d'une

forme dramatique qui n'était plus dans le goût de l'époque,--il fallait

quelque chose de plus qu'un grand talent, il fallait cette puissance

souveraine d'un art supérieur.--Le public, encouragé quelquefois par la

critique, a tenté de se soustraire à cette domination évidente: il se

brouillait avec son actrice;--mais elle demeurait toujours la favorite

et, à chacun de leurs raccommodements, l'art gagnait une de ces belles

fêtes comme on en voyait souvent à ces heureuses époques, où les

sereines distractions de l'intelligence étaient plutôt un besoin

véritable qu'une affaire de mode.--Si on recherche quelle a été

l'influence de mademoiselle Rachel sur le mouvement dramatique de son

époque, il y aura peu de chose à dire qui puisse ajouter à sa

gloire.--Elle a restauré passagèrement la tragédie française: rien de

plus. En dehors des cinq ou six grandes figures tragiques qu'elle avait

fidèlement restituées, elle a peu favorisé le théâtre contemporain, non

par crainte d'impuissance, mais par sympathie, peut-être par

reconnaissance pour les vieux poëtes, auxquels elle réservait de

préférence ses souffles les plus puissants. Cette piété, un peu

exclusive envers le passé, ne l'empêcha point quelquefois de prêter

l'appui de son talent à des oeuvres modernes. Mais ce n'est point là ce

qui peut compter pour des services rendus à l'art de son temps.--Sauf de

rares exceptions, mademoiselle Rachel avait la coquetterie de

l'isolement et du tour de force:--elle protégeait particulièrement de sa

présence et de son autorité des pièces--qui n'auraient pu exister sans

elle, et il y eut dans quelques-unes de ces créations plus de charité

que de dévouement.--Hostile à l'art dramatique, on ne peut point

affirmer qu'elle le fut, mais du moins peut-on dire qu'elle se montra

quelquefois paresseusement indifférente à l'aider.--Ce qui est certain,

c'est que la tragédie est morte de nouveau avec elle. _Hermione_,

_Camille_, _Phèdre_, _Émilie_, toutes les amoureuses, toutes les

passionnées, toutes les jalouses, qu'elle faisait vivre, vont reprendre

leur immobilité de bas-relief,--et rentrer dans le monde endormi de la

tradition,--jusqu'à ce qu'une autre muse inspirée vienne souffler de

nouveau sur la poussière qui les recouvrira.

Mademoiselle Rachel ne fut pas seulement une grande artiste dont le nom

est destiné à se perpétuer au théâtre:--en dehors de la scène, elle

était encore une des plus illustres personnalités de son

époque.--Dépouillée du prestige dramatique, elle retrouvait dans le

monde une autre souveraineté, qui était reconnue par tous ceux qui

eurent l'honneur de l'approcher. C'était la grâce ajoutée à la grâce,

disaient ceux qui avaient la réputation de ne dire que la vérité.--On a

répété d'elle des mots charmants, qu'elle daignait faire elle-même, et

sa correspondance indique une tournure d'esprit qui ne devait pis son

originalité au vulgaire jargon des coulisses.--On a raconté quelquefois

que les maréchaux de l'empereur Napoléon, lorsqu'ils devaient assister

à quelque cérémonie d'apparat, allaient consulter Talma sur la manière

de draper leur manteau de cour. Les plus grandes dames d'aujourd'hui

auraient pu consulter mademoiselle Rachel sur la manière de s'envelopper

dans un châle.--Elle possédait, avec la merveilleuse intuition que donne

l'art, le sens intime des grandes élégances de l'attitude et du

vêtement.--Dans le moulage qui aurait reproduit les plis formés par son

cachemire, un statuaire aurait pu, sans commettre d'anachronisme, couler

la tunique destinée à revêtir les lignes harmonieuses d'une figure

antique.

Janvier 1858

ÉMILE AUGIER[*]

[*: _La Jeunesse_, comédie en cinq actes et en vers.]

L'accueil qui vient d'être fait à la dernière comédie représentée sur le

théâtre de l'Odéon prouve que le public ratifie les honneurs académiques

récemment accordés à M. Émile Augier.--Il n'est plus seulement l'élu

d'une fraction de la littérature, il est l'élu de l'opinion.

La critique a souvent et justement été rigoureuse envers M. Émile

Augier. Après avoir encouragé son premier début, les oeuvres qui lui ont

succédé ont été discutées avec une certaine sévérité. Mais l'auteur de

_la Jeunesse_ ne s'est pas mépris sur les véritables intentions de cette

rigueur sympathique. À l'époque où il parut au théâtre, il se

présentait--par modestie, sans doute--à la suite d'un écrivain dont les

tendances dramatiques avaient un but rétrograde. Après un succès de

surprise, qu'elle avait eu le tort d'exagérer, la critique dut combattre

cette réaction.--Mais il était trop tard déjà: une école était créée,

et, par camaraderie plutôt que par instinct, M. Émile Augier s'était

fait le second de M. Ponsard.--Ce fut à rompre cette association

antinaturelle que la critique a longtemps travaillé, et jusque dans les

agressions dont il était l'objet, M. Augier a pu voir qu'il était traité

avec une préférence marquée.

Les efforts de la critique ne furent pas stériles. Tandis que l'auteur

de _Lucrèce_ persévérait avec une conviction respectable, comme l'est

toute conviction, dans la voie où il savait devoir trouver le succès, M.

Émile Augier, emporté par sa véritable nature, s'échappait quelquefois

du préau de l'école du bon sens, et s'aventurait à faire de la poésie

buissonnière. Ces tentatives, qui d'ailleurs manquaient de franchise, ne

furent point toutes heureuses au point de vue du succès banal. Elles

auraient pu décourager M. Augier. Elles eurent au contraire pour

résultat de l'accoutumer aux périls de la lutte, et de le rendre

indifférent aux faciles triomphes qu'on peut obtenir en flattant

l'opinion de la majorité, nativement hostile à tout art qui tend à

s'élever.

Les commencements de cette seconde période du talent de M. Augier

révèlent encore un certain respect pour les traditions de l'école qui le

revendiquait comme un de ses chefs. Mais cependant, au milieu des

concessions qu'il croit devoir faire encore à son passé, on sent qu'il

médite une émancipation complète de toute servitude littéraire. En même

temps qu'il agrandit l'horizon de ses idées, il imprime à ses oeuvres

nouvelles un mouvement dramatique, où la vie commence à remuer: progrès

qui lui attire déjà quelques mauvaises notes dans l'école du bon

sens.--Son vers, facile et spirituel, s'empreint de poésie, en exprimant

des passions autres que celles permises dans le répertoire du

_théâtre-sermon_.--M. Augier semble préluder à sa pièce de _la Jeunesse_

en se faisant jeune lui-même. Ses infidélités à son école deviennent

plus fréquentes. _Diane_, qui semble une tentative de réconciliation

avec le romantisme, donne la main à _Marion Delorme_.--M. Augier pousse

même une pointe dans le domaine de la _fantaisie_, en compagnie d'Alfred

de Musset,--et continue de se compromettre aux yeux du parti littéraire

qu'il représente, en écrivant une comédie avec M. Jules Sandeau, un

romancier, un homme qui écrit en prose. La collaboration de l'esprit

alerte de M. Augier avec la délicatesse passionnée de M. Sandeau

produisit _le Gendre de M. Poirier_, comédie charmante, dont le sujet

était loin d'être la glorification des instincts bourgeois. Ce fut à la

fois un succès dramatique et littéraire, en même temps qu'un

rapprochement vers le genre où le théâtre commençait à entrer.--S'il eût

été profitable, au point de vue de leur intérêt, que l'association des

deux écrivains se perpétuât, elle pouvait être nuisible à leur

individualité.--Il y eut une séparation amiable, à la suite de laquelle

M. Augier reparut seul avec le _Mariage d'Olympe_, dont la chute

triomphante fut la revanche complète et longtemps attendue du succès de

_Gabrielle_.--Cette pièce n'était plus une transition, mais une franche

apostasie des principes de l'école à laquelle il avait appartenu

jadis.--Le jour où elle fut représentée, l'auteur reçut sa démission de

membre de l'école du bon sens.--Cette rupture définitive fut une

véritable fête littéraire, et si le _Mariage d'Olympe_ tomba devant le

parterre, la réputation de M. Augier s'éleva singulièrement dans la

portion du public qui mesure plutôt une oeuvre à sa valeur qu'à son

succès.--Une chose importante au théâtre, aussi bien qu'ailleurs, c'est

de savoir arriver à temps.--La science de l'à-propos est le talent de

ceux qui n'en ont pas.--Des oeuvres dont le principal ou l'unique mérite

était d'arriver juste à la minute précise où le public désire voir

formuler au théâtre des idées qui sont _dans l'air_ ont réussi avec

éclat,--tandis que d'autres recevaient un accueil douteux, parce

qu'elles se présentaient en avance ou en retard.

L'_habent sua fata_, que les anciens appliquaient aux livres, peut

s'appliquer encore plus justement aux ouvrages dramatiques.--Le caprice

du public faisant du théâtre le terrain le plus mouvant où puissent

s'aventurer les inventions de l'intelligence, en donnant le _Mariage

d'Olympe_, M. Augier était en retard. Déjà depuis plusieurs années la

scène était occupée par toutes les variétés du monde interlope, et ce

spectacle avait épuisé l'attention de la foule.--Le mérite de cette

comédie et sa moralité même ne purent conjurer l'esprit de réaction dont

les clameurs hypocrites de la critique vertueuse animaient les

spectateurs. Ils ne voulurent point attendre l'oeuvre qui résumait la

question sociale, débattue devant eux sous toutes les formes. Cette

réaction fut injuste comme l'est souvent toute chose née du caprice;

mais si M. Augier en fut victime à un point de vue, l'événement lui fut

profitable à un autre, car le _Mariage d'Olympe_ avait prouvé à ceux qui

en doutaient encore, qu'il pouvait parler la langue virile de la comédie

sérieuse.--_La Jeunesse_, qu'on vient de représenter à l'Odéon, est-elle

un progrès sur les dernières productions du nouvel académicien?--Comme

conception dramatique, non; mais comme audace et comme création de

caractères, M. Augier indique son intention bien arrêtée de persévérer

dans la voie où la critique fit tant d'efforts pour l'attirer. Et

d'abord il faut remarquer cette fois qu'il s'est présenté dans les

conditions favorables pour réussir.

Cette même mobilité dans l'esprit du public à laquelle il dut un

désastre vient de lui préparer un triomphe.--Sera-t-il durable ou

passager? On ne sait encore, mais on remarque depuis quelque temps un

indice de retour vers une forme dramatique d'où la poésie ne soit pas

exclue comme faisant obstacle à l'intérêt.--L'écrivain qui au théâtre

fut le précurseur de l'école réaliste a ses caudataires, dont les

productions n'obtiennent déjà plus la vogue qui les accueillait

jadis.--N'est-ce qu'un temps d'arrêt dans la curiosité? Est-ce lassitude

réelle et besoin de changement? Toujours est-il que le moment semble

favorable pour l'écrivain dramatique arrivant au théâtre doublé d'un

poëte.--C'est ce que nous avons cru deviner dans l'ovation faite à M.

Augier, qui, il faut le dire, n'avait jamais été en meilleure veine de

poésie.--Le sujet de sa pièce nouvelle est tout moderne: c'est la lutte

de l'homme jeune avec les moeurs de l'époque, qui, au nom de ses intérêts

de position et de fortune, réclament l'immolation de tous les instincts

libres et généreux de l'âge juvénile.--On pourrait contester à M. Augier

que son personnage de Philippe Huguet, qui a vingt-huit ans, soit la

personnification bien absolue de la jeunesse; à vingt-huit ans la

jeunesse est déjà un astre voisin de son déclin. La profession même

d'Huguet a dû hâter la maturité de son esprit. Philippe est avocat, et

l'étude de la loi est contradictoire avec les aspirations du coeur.--Il

est vrai que dès son jeune âge Philippe a été victime de la corruption

maternelle,--corruption est le mot, et on n'en peut trouver d'autre pour

exprimer le système d'éducation avec lequel madame Huguet a élevé son

fils dès son plus jeune âge.--Cette création de la mère corruptrice est

toute la pièce.--Balzac, qui ne reculait certainement pas devant la

peinture des infirmités sociales, l'eût à peine osé. Madame Huguet s'est

mariée pauvre à un homme pauvre, qu'elle aimait et dont elle était

aimée; les premiers temps de cette union furent heureux:

/*[4]

Comme nous nous aimions, comme nous étions braves,

Quel superbe dédain des mesquines entraves!

*/

dit elle-même madame Huguet dans la scène où elle explique à son fils

les raisons qui l'ont amenée à nourrir sa jeunesse du lait amer de

l'expérience.--Mais aux joies de la lune de miel, à la lutte courageuse

que les deux époux, soutenus par leur amour, ont entreprise contre la

misère, a succédé un de ces découragements qui tôt ou tard finissent par

affaiblir les plus robustes affections.

Cette pauvreté, d'autant plus pénible à supporter qu'il fallait la

dérober sous l'apparence d'un bien-être factice, s'augmente encore par

la naissance de deux enfants, qui sur les modestes revenus du ménage

viennent prélever l'impôt de leur éducation.--Restée veuve, madame

Huguet a marié sa fille et vit avec son fils; mais en se rappelant les

souffrances intimes qui ont altéré son bonheur d'épouse et de mère, elle

a juré d'affranchir son fils d'une destinée où la misère pourrait être

l'hôte de son foyer.--C'est dans ce but que par le conseil, par

l'exemple, elle a éloigné Philippe du vert chemin de sa jeunesse, pour

l'entraîner sur la route au bout de laquelle son ambition rêvait la

fortune, ce bonheur moderne.--L'intention est maternelle, sans doute,

mais ce n'était pas moins une grande audace de risquer sur la scène

cette maternité qui, au nom de sa tendresse, s'appliquait à étouffer

tous les instincts généreux de son enfant. Cette création scabreuse, et

traitée avec un art infini, a été acceptée par le public. Il n'a point

voulu y voir ce que l'auteur n'avait pas voulu montrer,--une mère

monstrueuse, c'est-à-dire un outrage fait au sentiment le plus sacré de

la nature.

Cependant quelques timorés crieront peut-être à l'immoralité. Mais ne

serait-il pas temps d'en finir avec ce reproche banal qu'on jette à

toutes les oeuvres qui s'inspirent un peu vivement des moeurs de leur

époque? La nôtre restera grande dans l'histoire, par les grandes choses

et les grands noms qu'elle rappelle à l'avenir. Mais on ne peut nier que

nous traversons une époque de décadence morale, et que le temps est

mauvais pour faire de la scène comique un pâturage où brouterait le

troupeau des blancs moutons de madame Deshoulières. La conclusion de la

pièce de M. Augier est plus poétique que dramatique. Philippe Huguet,

malgré toutes ses concessions aux lâchetés sociales, a cependant gardé,

pur de tout contact corrupteur, l'amour qu'il a pour sa cousine. Cette

passion comprimée, presque inavouée, éclate tout à coup. Par un beau

soleil d'été, au milieu des champs qui exhalent

/*[4]

Cette fraîche senteur des terres retournées,

*/

le _jeune_ homme sent sa jeunesse faire irruption subite dans tout son

être. L'intervention des influences de la nature peut être discutée

comme moyen dramatique. On trouvera peut-être que Philippe déchire bien

vite sa robe d'avocat au premier buisson d'aubépine. Mais ce

rajeunissement de l'homme par la jeunesse d'une nature en floraison est

une idée poétique, une fiction, si on veut, mais une fiction pleine de

charme et qui amène une scène d'amour, une vraie scène d'amour comme on

n'en avait pas entendu au théâtre depuis le dialogue de Valentin avec

Cécile, dans _Il ne faut jurer de rien!_ Cette scène seule suffirait

pour justifier le titre de _la Jeunesse_ que M. Augier a donné à sa

pièce. Oui, c'est bien la _jeunesse_ qui parle par ces beaux vers de

Philippe à Cyprienne quand il lui avoue son amour:

/*[4]

Quel serment te faut-il de ma métamorphose?

Eh bien! par la beauté de la terre et des cieux,

Par le printemps en fleurs, par l'été radieux;

Mais non par ma jeunesse à la fin déchaînée;

Non, non, par tes douleurs, ô douce résignée,

Je jure qu'il n'est plus ce vieillard, ce pervers,

Qui cherchait d'autres biens que toi dans l'univers.

Moi je suis un jeune homme heureux et sans envie,

Ne demandant à Dieu que de gagner ta vie

Et défiant le sort d'atteindre son bonheur,

Enfoui désormais tout entier dans ton coeur.

Me crois-tu maintenant?--Soyez témoin pour elle,

Bois sombre et plein de mousse où rit la tourterelle.

*/

Ce _rire_ de la tourterelle est, par parenthèse, une faute de

naturalisme. Tout le monde sait que ce charmant oiseau des solitudes

champêtres exprime au contraire son éternel amour par une sorte de

roucoulement à la fois tendre et plaintif.--Ceci n'est pas une critique

mais une simple observation.--On prévoit quel dénoûment amène la

rencontre de Philippe avec sa cousine: il épouse Cyprienne et vivra

auprès d'elle à la campagne. En réalité, cette utopie de

l'avocat-laboureur est un peu un dénoûment de convention. Ou madame

Huguet n'avait pu parvenir à inoculer à son fils sa fièvre d'ambition et

de fortune, et alors il n'aurait pas attendu aussi longtemps pour suivre

les penchants de son coeur en épousant sa cousine; ou les influences

maternelles auraient préservé Philippe de tout retour juvénile: cette

conclusion n'en est donc pas une, dramatiquement. Mais il nous répugne

de soumettre à l'_appareil_ de la logique une oeuvre qui est avant tout

une tentative de poésie. Laissons à d'autres le soin de chagriner le

succès d'un homme qui, à son honneur et à celui du public, a su réunir

dans cette difficile entreprise de faire écouter et applaudir des vers à

une époque où l'on parle une langue en chiffres.

L'ESPRIT DU JOUR

...À propos des pièces en vogue, la critique qui _s'en irait en guerre_

courrait le risque de se compromettre gravement; les _petits agneaux_

lui bêleraient ironiquement au nez, et les _vaches landaises_ ne se

laisseraient pas _écarter_ par les plis de sa toge sans la trouer

préalablement de quelques coups de corne. Si, persistant dans son

réquisitoire, le malheureux critique s'écriait: «Mais la raison! Mais le

sens commun! qu'en faites-vous dans tout ceci?» Grassot lui grognerait

_gnouf-gnouf_. S'il tentait de protester au nom du style et de la

langue, Lassagne lui montrerait la sienne en lui répondant: _Ô mon

Dieur-je_--et tout serait dit; car, à l'heure où nous sommes, ces deux

vocables triomphants suffisent pour répondre à tout. Ils sont

l'admiration et la préoccupation de tout un peuple qui tient cependant

quelque place sur la carte. _Gnouf-gnouf_ et _ô mon Dieur-je_ résument

toute la gaieté et tout l'esprit français. Avant peu, ces deux

interjections finiront par former à elles seules le fond de la langue.

On se bat presque pour chacune d'elles, comme on se battait jadis sous

les réverbères pour le sonnet de _Job_ contre le sonnet d'_Uranie_.

C'est une rage, une fureur, une passion comme les Parisiens seuls savent

en avoir pour les choses ridicules.--Il y a maintenant à Paris des

professeurs qui enseignent l'art d'imiter la délirante épilepsie de

Lassagne, ou l'enrouement épique de Grassot.--Un pharmacien qui

inventerait des pastilles antipectorales, dont l'usage communiquerait

aux consommateurs l'extinction de voix du célèbre grotesque du

Palais-Royal, ferait fortune en moins d'une semaine.--Dans les foyers,

dans les ateliers, dans tous les centres où l'art élabore son oeuvre sous

toutes ses formes: _gnouf-gnouf_ et _ô mon Dieur-je_ sont à

l'étude.--C'est en disant _gnouf-gnouf_ que le poëte appelle

l'inspiration rebelle.

GNOUF-GNOUF, t'en souvient-il, nous voguions en silence,

répètent les cygnes élégiaques qui nagent dans les eaux du lac

immortel.--Les _Lassagnistes_ sont un peu moins nombreux. Cependant un

jeune homme qui sait adroitement jeter quelque _ô mon Dieur-je_ dans la

conversation peut encore se présenter dans un salon.--Si l'Alboni

chante, on la fera taire.--Ce sera d'abord une occasion d'éviter l'art,

une chose que le public moderne n'aime pas, parce qu'elle offense la

vulgarité de ses goûts.

Peut-être trouvera-t-on que c'est là chercher querelle à une innocente

manie; mais il y a dans cette manie un symptôme qui caractérise l'esprit

du temps: jamais il n'a été plus indifféremment hostile aux oeuvres

sérieusement dignes d'attirer l'attention; jamais il ne s'est montré

plus sympathique à celles qui le sont moins.--L'époque est surtout

propice aux exagérations du grotesque et aux extravagances de la

parodie. De même que l'acteur qui a le plus de succès est celui-là qui

sait le mieux faire subir au masque humain toutes les difformités de la

grimace, les oeuvres qui exercent sur la foule l'attraction la plus

puissante sont celles où la vérité humaine est le plus violemment

contorsionnée. Au théâtre, les ouvrages sérieux ou d'apparence sérieuse

attirent bien le public, mais on pourrait croire qu'il y vient plutôt

par curiosité, par désoeuvrement, que par goût. C'est au _spectacle_ et

non au théâtre que l'appellent ses véritables instincts.

FIN.

ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY

OEUVRES COMPLÈTES

D'HENRY MURGER

Publiées dans la collection Michel Lévy

SCÈNES DE LA VIE DE BOHÊME 1 vol.

Propos de ville et propos de théâtre · 第 11 / 12 段