une montagne de nourriture et qu'arrosé un fleuve de thé. En une autre
seconde, la montagne est aplanie et le fleuve est tari. Ce spectacle m'a
rappelé les beaux travaux gastronomiques que j'ai vu quelquefois
exécuter par M. Ch. Monselet. Les hommes succèdent aux femmes et ne le
leur cèdent en rien. Je retrouve parmi eux le formidable insulaire dont
le voisinage m'avait tant alarmé.--Son insuccès ne l'a pas fait renoncer
à entreprendre une lutte nouvelle avec son indigeste adversaire; et,
obstiné comme un plaideur qui a perdu son procès en instance,--il en
appelle,--en se faisant servir un melon deux fois plus gros que celui de
la veille.--Bien qu'il ait eu la précaution de tempérer, par une
copieuse libation de sherrey, la dangereuse crudité du fruit de _nos
vergers_, cette fois encore, la récidive ne lui est pas heureuse et son
appel est rejeté.
Cependant nous avions fait du chemin.--Déjà l'embouchure de la Tamise
est franchie, et la _Panthère_ file comme une flèche entre les rives du
large fleuve sillonné de nombreux bateaux pêcheurs qui rentrent dans les
petits ports du voisinage.
Le père du petit garçon dont j'ai déjà parlé, jaloux de faire briller
les talents géographiques de son fils, l'arme d'une longue vue, et
l'invite à désigner, au fur et à mesure que nous passerons devant,
toutes les villes, ports, bourgs, villages et hameaux, ainsi qu'à faire
connaître le chiffre exact de leur population, leur production spéciale
et les faits historiques se rattachant à chacun d'eux. L'enfant, qui
est en vacances, et pour qui cette fonction de cicérone équivaut à une
rentrée en classe, montre d'abord peu de soumission aux désirs
paternels, et commence, la mémoire un peu troublée, une explication qui
n'est pas d'accord avec _Malte-Brun_. Quelques voyageurs, possédant des
_Guides_, se permettent de relever quelques erreurs commises par le
jeune collégien, entre autres celle qui place Dublin sur la
Tamise.--Blessé dans son amour-propre, le père soutient l'opinion de son
fils,--et celui-ci profite de la discussion pour aller se cacher
derrière un panier de prunes, auquel il a remarqué une _fuite_ qu'il
n'hésite pas à encourager.
L'approche de Londres se fait sentir à chaque tour de roue. Nous en
sommes encore éloignés de plusieurs lieues, et déjà la vapeur carbonique
qui s'élève plane au-dessus de nous, et nous couvre de cette impalpable
poussière qu'on appelle la _pluie sèche_. Il fait, au reste, un temps
magnifique, et, comme il y a sans doute quelque fête aux environs, nous
nous croisons à tout moment avec des bateaux à vapeur chargés d'une
population endimanchée et joyeuse qui pousse en passant de vigoureux
hurrahs. À la hauteur de Gravesend, le gouvernement anglais nous envoie
à bord des ambassadeurs chargés de l'indiscrète mission de visiter nos
bagages. Il faut déclarer, à la louange de la douane britannique,
qu'elle ne ressemble pas à la nôtre. Le douanier français, à la
frontière surtout, procède à la visite des malles avec la brutale
impatience d'un mari jaloux qui fouille dans les tiroirs de sa femme
pour y chercher les objets de contrebande conjugale.--L'employé de la
douane anglaise, au contraire, visite, mais ne bouleverse pas.--Sa
curiosité est minutieuse, mais polie.--Il aide les voyageurs à refermer
leur malle, à reboucler leur valise, et s'il aperçoit dans un sac de
nuit une chemise à laquelle il manque des boutons,--il s'offre
volontiers de les recoudre.
Pendant la visite de la douane, nous sommes arrivés à Greenwich, où se
trouve le célèbre hôpital des invalides de la marine, et déjà commence à
se dérouler le merveilleux spectacle qui a fait tant de fois comparer la
Tamise à une forêt de mâts. J'aurais là une belle occasion de me livrer
au dithyrambe, si c'était mon instrument. Mais tu ne m'as pas donné, mon
cher ami, la mission de découvrir que l'Angleterre était la première
nation maritime du globe. Je passe la main à un maître du genre
descriptif intelligent. Si tu as quelques minutes à perdre ou plutôt à
gagner, ouvre les _Caprices et Zig-Zags_ de Théophile Gautier, et tu y
trouveras le tableau fidèle de la route de Greenwich à Londres, qui nous
apparaît au premier détour de la rivière; il est certaines formules
vulgaires qui, mieux que toutes les recherches du langage académique,
excellent à exprimer certaines impressions.
«J'ai reçu le coup de poing,» me disait un jour en se frappant la
poitrine un ouvrier dont l'imagination venait d'être vivement frappée
par un grand spectacle.--Cette figure brutale rend parfaitement la
nature de l'étonnement que m'a causé la vue de cette ville, où le
gigantesque paraît se multiplier lui-même. Moi aussi,--j'avais reçu le
coup de poing.--Pendant qu'on jette les amarres, je cherche Nadar pour
lui faire partager mon enthousiasme, et je le trouve à l'avant du bateau
en conversation réglée avec une de ses connaissances, qu'il vient de
voir passer à London-Bridge, auprès duquel nous sommes arrêtés.--Le
débarquement s'opère, et nous voici sur le quai, où les pisteurs des
hôtels français commencent à nous assaillir.--Leur loquacité et leur
esprit de ruse restent pourtant bien loin de ce que j'ai vu à la
descente du chemin de fer dans certaine ville du midi de la France.
À Marseille, notamment, où un aubergiste, furieux de me voir suivre son
concurrent, lui vida sur l'épaule un cornet rempli de punaises, qu'il me
montra ensuite comme un échantillon de l'hospitalité que je
rencontrerais à l'hôtel rival,--j'eus la bonhomie de me laisser prendre
à cette supercherie, qui obtint le succès que son auteur en avait
espéré, car il m'emmena triomphalement à son hôtellerie en me vantant la
propreté qui y régnait.
J'étais cependant à peine à table, que je vis grouiller sur la nappe
deux ou trois insectes nocturnes, que je montrai à mon hôte, en lui
reprochant son abus de confiance.
--Monsieur, me répondit-il gravement, je ne puis nier qu'il y en ait
quelques-unes ici, comme partout; mais si je leur tolère la salle à
manger, je leur interdis la chambre à coucher. Monsieur peut être
tranquille; il dormira bien.
Nadar a jeté nos bagages dans un cab, et remet au cocher l'adresse d'un
hôtel qui nous a été indiqué.
Cette première course à travers les rues de Londres est quelque chose
d'assez inquiétant, quand on en a peu l'habitude, car le cab est un
véhicule enragé, auprès desquels nos coupés parisiens ne sont que des
coches.
Nous arrivons dans Leceister-square, où nous devons habiter, et, après
quelques instants accordés à notre toilette,--nous nous lançons à pied
dans les rues de Londres.
--À propos, me demanda Nadar, sais-tu un peu d'anglais?
--Je sais: _To be or not to be_.
--Eh bien! je suis plus riche que toi; j'en sais une quinzaine de
mots.--Nous les partagerons en frères.
III
Un journaliste français rencontrant à Londres un de ses compatriotes qui
habite cette ville depuis longtemps, s'étonnait que celui-ci éprouvât
encore de la difficulté à se faire comprendre.
--Si tu savais comme ces gens-là ont la tête dure, lui répondit l'ami;
voilà six ans que je vis avec eux et ils n'ont pas pu apprendre le
français.
Je regrette d'autant plus vivement cette lacune dans l'éducation de nos
voisins d'outre-Manche, que Nadar m'a appris un anglais de fantaisie qui
n'a pas cours à Londres: aussi je me trouve aussi embarrassé dans ce
pays que pourrait l'être dans le nôtre un étranger qui aurait appris le
français en lisant les faits divers de la _Patrie_.
* * * * *
Je viens de rencontrer Lherminier, qui m'a conseillé d'acheter un
dictionnaire de conversation franco-anglaise.--C'est un recueil de
dialogues par demandes et par réponses, dans lequel, dit la préface,
toutes les circonstances de la vie sont prévues, depuis les plus
solennelles jusqu'aux plus familières.--Je remarque, en effet, des
chapitres intitulés:--_Réception à la cour,--Audience du
ministre,--Demande en mariage_. Malheureusement, le dictionnaire de
conversation ressemble à ces instruments à vent dont il est impossible
déjouer si on ne possède pas ça que les musiciens appellent
l'_embouchure_. Or, l'embouchure d'une langue, c'est sa
prononciation.--Et comme je n'ai pas l'embouchure de l'anglais,--la
pantomime est encore ma meilleure ressource pour me faire comprendre.
* * * * *
Si le _Dictionnaire de conversation_ a prévu les cas exceptionnels d'une
réception royale, ou d'une audience ministérielle, soit dédain, soit
oubli volontaire, il se montre moins prévoyant à propos des
circonstances familières, et il en résulte quelquefois un certain
embarras pour le voyageur. Aujourd'hui même me trouvant dans un des
beaux quartiers de Londres, je désirais, pour dès motifs étrangers à la
misanthropie d'Alceste, rencontrer un endroit écarté.--Ne connaissant
pas les ressources du quartier dans lequel je me trouvais, j'abordai un
_policeman_ avec l'intention de l'interroger. Mais ce fut inutilement
que je cherchai la phrase dans mon dictionnaire. Sa pruderie restait
muette sur cet article! Dans cette circonstance éminemment familière, la
pantomime me parut un moyen de traduction trop expressif pour que
j'osasse en faire usage avec le _policeman_ qui, d'ailleurs, me parut
manquer d'initiative.
Cependant, comme il y avait urgence, j'allai peut-être me risquer à
braver le _no comit nuisance_, prohibitif inscrit sur la muraille,
lorsque je fus soudainement retenu par un souvenir.--Quelques jours
auparavant, j'avais vu à Paris un Anglais surpris par un sergent de
ville au moment où il semblait lire de trop près les affiches de
spectacle. Ignorant sans doute combien nos lois sont paternelles pour
ces petits délits qui sont dans la nature, le délinquant parut frappé
d'une invincible terreur, et je n'oublierai jamais l'accent avec lequel
il demanda au sergent de ville «quel _siouplice_ lui était réservé?» Il
ne fallut pas moins que le rappel de ce fait pour m'arrêter sur le bord
d'une contravention dont les suites pouvaient être dangereuses.
Heureusement que je rencontrai un compatriote qui m'emmena à
Westminster, où se trouve un _office_ spécial.
Si l'on en croit les statisticiens et la foule qui encombre incessamment
tous les lieux publics où l'on débite de la boisson, la population de
Londres est une éponge qui absorbe quotidiennement une quantité de
liquide suffisante pour mettre à flot le _Great-Britain_, navire du port
de dix mille billards.--Cependant il s'en faut que les conséquences
naturelles de cette absorbtion prodigieuse aient été prévues dans une
juste mesure. On pourrait croire, au contraire qu'il y a à Londres un
parti pris de provoquer à la contravention, et que le _no comit
nuisance_ est un piège tendu par le fisc.--On est quelquefois obligé de
marcher pendant une heure avant de rencontrer un endroit où l'on puisse,
à l'abri de la pruderie britannique, se livrer tranquillement à
l'antithèse de la soif.--Encore ces refuges hospitaliers qui avoisinent
les monuments sont tellement encombrés, que, pour être sûr d'y trouver
une place, ce n'est pas imprudent de la prendre la veille en location.
Si M. de Rambuteau eût été lord-maire, il est certain que cet état de
chose l'eût frappé, et sans doute il aurait pensé à utiliser au profit
de la population de Londres les nombreuses colonnes monumentales qui
font ressembler cette ville à un immense jeu de quilles dont le dôme de
Saint-Paul est la boule.
* * * * *
J'ai vu tant de fois les monuments de Londres servir de décors au
mélodrame, et j'éprouve si peu la nostalgie de l'Ambigu, de la Gaîté et
de la Porte-Saint-Martin, que j'avais d'abord conçu le projet de ne
point visiter les curiosités historiques de la ville. Mais, profitant de
la circonstance qui m'avait attiré vers Westminster, j'ai réfléchi que
je manquerais à tous mes devoirs de touriste si je n'entrais pas dans le
vieil édifice où repose, parmi tant d'illustres personnages, le corps de
l'immortel auteur de _Richard III_.
* * * * *
En sortant de Westminster, mon compatriote, familier avec les curiosités
de Londres, m'a amené dans le quartier des mouchoirs volés. Figure-toi
la Cité des _Mystères de Paris_ restituée par un architecte ami du
sombre et de la malpropreté. Le nom de ce quartier indique suffisamment
l'industrie qu'on y exerce, et que les habitants ne songent même pas à
dissimuler, car j'ai vu des enseignes où on lisait;
À LA RENOMMÉE DU POINT D'ANGLETERRE
UN TEL, RECELEUR,
_Tient tout ce qui concerne son état._
Ce commerçant, recelait même un caisson aux armes royales, avec le _By
appointement_ traditionnel, ce qui pourrait faire supposer qu'il était
autorisé par le gouvernement. La maison la mieux fournie et la plus en
vogue est l'ancienne maison Sheppard, traduite plusieurs fois devant les
assises, et tout récemment par M. André de Goy. Au moment où je passais
devant ses magasins, on opérait le déballage d'objets provenant de
l'exposition de Manchester.
De nombreux commis s'occupaient à préparer la mise en vente. Les uns
effaçaient les initiales gravées sur les bijoux, les autres tondaient
les chiens volés dans les parcs, pour en métamorphoser la race. J'ai vu
devant mes yeux un superbe épagneul écossais, dont un ciseau ingénieux a
fait en moins de cinq minutes, un _pointer_. Des femmes étaient
particulièrement employées à démarquer les pièces de linge.--Et jamais
vaudevilliste ayant besoin d'une idée ne fut plus habile à démarquer le
sujet d'un livre et à faire un torchon avec de la dentelle.
La vocation des Sheppard est tellement éternisée, qu'un jeune baby de
quelques mois, qui était au sein de sa nourrice, a interrompu son
repas pour venir me prendre mon mouchoir dans ma poche. Je dois au
reste déclarer qu'on me proposa immédiatement d'entrer dans
l'arrière-boutique,--où on me le rendrait,--moyennant dix pences.
C'est dans ce quartier que s'élève le _Conservatoire des voleurs_.--Là,
du matin au soir, une multitude de jeunes gens,--l'espoir de Newgate, se
livrent à l'étude préparatoire de la distraction.--Les cours sont faits
par d'habiles praticiens.--Il y a une chaire _de mouchoir_, une chaire
_de montre_, une chaire _de bourse_.--Les expériences se font sur un
mannequin à ressort,--Ce qui rend les études quelquefois
très-dures,--c'est que le mannequin qui représente toujours un
gentleman--est armé d'une canne, et au moindre faux mouvement de
l'opérateur--le gentleman lève sa canne et la laisse retomber.--Un
professeur d'ivresse simulée est attaché à l'établissement.--Il
enseigne aux élèves--l'art du zigzag ingénieux--que le _pick-pocket_
emploie dans les rues pour heurter les passants et les dévaliser.--Des
professeurs de boxe et de gymnastique perfectionnent les aptitudes des
élèves en leur apprenant l'art de ne pas se laisser prendre--ou
pendre.--Le Conservatoire des voleurs de Londres est un des
établissements les mieux tenus de l'Europe. Il y a chaque année un
concours,--où assistent les directeurs de bandes qui ont besoin de
renouveler leur troupe.
Le dernier concours a mis en relief des sujets merveilleux qui pourront,
avant peu, être appréciés par le public. On parle surtout d'un jeune
homme qui peut voler une montre en dix-sept langues. Bien que ce
concours ait été très animé, il était attristé par le jugement prononcé
récemment contre le directeur du Conservatoire, arrêté dans le Strand au
moment où il démontrait un coup difficile.--Il devrait être pendu le
soir même.--C'est une perte.
* * * * *
Au voleur!--mon cher Bourdin,--le compatriote qui me pilotait est un
faux compatriote. C'est un ancien lauréat du Conservatoire qui
_travaille_ les étrangers. Je lui avais inspiré quelque confiance, sans
doute,--et, sans que je m'en sois aperçu, il a opéré dans mes poches un
travail pneumatique qui a parfaitement réussi. Je n'ai pas même de quoi
acheter un carnet pour recueillir mes observations. Adresse-moi, au plus
vite, une lettre--chargée,--très chargée,--et surtout aie le soin
d'écrire mon nom en gros caractères, car la poste française a
l'ingénieuse habitude d'apposer son timbre sur cette partie principale
de l'adresse.
Chargée! très chargée!
IV
Te rappelles-tu, mon cher ami, de cette époque déjà lointaine où nous
n'aurions pas pu, comme aujourd'hui, concourir au prix de cent mille
francs, fondé par M. Lob, le Véron de la chimie capillaire.--Possédant
déjà quelque teinture d'orthographe, nous collaborions avec une
audacieuse activité à une feuille, où, par exception, notre prose était
payée à raison de huit francs l'arpent,--ce qui mettait nos lignes au
prix des poires d'Angleterre.--Le fondateur de ce journal, où, par
prudence, on ne lisait jamais: _La suite à demain_, disparut un jour en
nous devant plusieurs hectares de copie.--Nous commençâmes d'abord par
nous arracher les cheveux,--distraction qui ne nous est plus
permise,--puis nous prîmes en collaboration le parti de passer cette
banqueroute aux profits et pertes.
Cependant, trois mois après,--un samedi,--le dernier du carnaval, et
comme nous regrettions avec mélancolie de ne pas pouvoir le _graisser_,
on nous apporta une lettre dans laquelle nous étions convoqués, comme
créancier du journal, à venir toucher 75% de notre créance.--Ah!
conviens-en! jamais rentrée, même celle de Bouffé, ne fut plus
heureuse.--Je t'ai rappelé cet épisode de notre jeunesse pour te faire
comprendre la nature de l'émotion que j'ai éprouvée hier en recevant ta
lettre _chargée_,--pas assez cependant, pour que je n'aie point pu
l'emporter moi-même.--Il était temps,--je commençais à devenir aussi
_gêneur_ pour les employés de la poste anglaise que peut l'être un
débutant littéraire qui veut faire passer son premier feuilleton,--et tu
sais si ça tient, ces bêtes-là!
/*[4]
Mais puisque je retrouve un ami si fidèle,
Ma fortune va prendre une face nouvelle.
*/
J'ai cependant vu le moment où j'allais me trouver fort embarrassé pour
faire traduire en argent anglais le souvenir de la patrie contenu dans
ta lettre, non pas que les traducteurs manquent ici;--ils y sont même
fort nombreux.--Mais c'était un samedi, et ce jour-là, dès quatre heures
de l'après-midi, non-seulement tous les comptoirs de change, mais encore
tous les magasins sont fermés.--J'allai chez un garçon de ma
connaissance, qui tient dans le Strand le dépôt d'une grande maison
parisienne, et je le priai de me donner la monnaie de mon billet.--Il
m'ouvrit sa caisse,--un monument qui paraissant destiné à loger le
Pérou, et qui cependant ne contenait qu'une somme contre laquelle le
dernier mendiant de Londres n'aurait pas voulu troquer sa journée.--Si
vous étiez venu cinq minutes plus tôt, me dit mon ami, j'avais dix
mille francs en or. Mais je viens de les envoyer à la Banque. Il
m'apprit alors que c'était une mesure de précaution adoptée par tous les
commerçants de Londres.--À la fin de la journée, chacun d'eux, dans la
crainte d'être volé, ne conserve chez lui que la somme indispensable à
ses besoins, et envoie sa recette du jour passer la nuit à la banque de
son quartier, d'où il la retire chaque matin.
Frappé d'une non-valeur momentanée, mon billet de banque me devenait
aussi inutile qu'un billet de l'Ambigu pourrait l'être à Londres--et
même à Paris. Ce qui m'inquiétait surtout, c'est que j'étais à la veille
d'un de ces dimanches anglais durant lesquels le tour du cadran semble
plus long à faire que le tour du monde. Je fus heureusement sorti
d'embarras par l'obligeance du docteur Verdé-Delisle, qui vient de
mettre tout le monde médical en émoi, par la publication d'un livre
contre la vaccine, à laquelle il attribue l'abâtardissement de la race
moderne en Europe. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le Docteur
Delisle, qui est un révolutionnaire par conviction, est, avec Fonta, un
des plus beaux grêlés de France.
* * * * *
Aujourd'hui dimanche,--fidèle à ses traditions d'ennui dominical,--la
ville s'est réveillée au milieu d'un brouillard mieux imité qu'au
théâtre de la Porte-Saint-Martin.--C'est une sorte de brume opaque, où
les bruits de la rue s'absorbent;--on sent, en marchant dans les rues,
palpiter dans l'air, autour de soi, les grandes ailes de hibou du spleen
britannique.--À aucun prix on ne pourrait, avant une heure de
l'après-midi, se faire ouvrir une boutique, pas même celle d'un
armurier, si l'on avait l'envie bien naturelle de se brûler la cervelle,
ne fût-ce que pour faire un peu de bruit au milieu de ce silence. Toute
la population de Londres émigre dans les environs; aussi, après les
offices, tous les pauvres abandonnent-ils les églises pour se réunir aux
stations de chemins de fer ou de bateaux vapeur.--Gavarni nous a initiés
à ces types de gueuserie, où toutes les races soumises à la domination
anglaise ont leurs représentants, depuis l'Irlandais, fils de la famine,
jusqu'à l'Indien, fils du soleil.
Nous avons été passer la journée à la campagne, qui est bien telle
qu'on la représente dans les gravures de steeple-chase.--J'ai vu
Richemond, où lord Ward avait, quelques jours auparavant, donné en
l'honneur des beaux yeux d'une cantatrice,--qui sera bientôt une
lady,--un magnifique banquet, auquel assistait toute la troupe du
Théâtre-Italien.--Après Richemond, nous avons visité Hampton-Court, dont
le parc est une merveille. La célèbre galerie de Hampton-Court est
actuellement dénudée par les emprunts de l'exposition de Manchester.
C'est là qu'on voit la plus belle collection des Holbein connus,--et
plusieurs cartons de Raphaël, parmi lesquels celui de la _Pêche
miraculeuse_ et de la _Transfiguration_.
De Hampton-Court à Windsor, la route est charmante, mais elle est
accidentée de nombreuses barrières, où un impôt qui varie de six pences
à un demi-shelling est prélevé sur tous les équipages. Un paysagiste en
quête de pittoresque ne ferait pas fortune dans cette campagne unie et
joliette.--Ma grande préoccupation était de voir des chaumières et des
paysans, mais les chaumières sont des maisons de campagne bâties sur un
modèle uniforme; quant aux paysans, ils sont tous en habit noir, et ils
mettent des cravates blanches jusqu'à leur charrue. En approchant de
Windsor, le pays s'accidente un peu. On sait qu'il y a lutte, comme
beauté de points de vue, entre la terrasse de Windsor et celle de
Saint-Germain. L'opinion des touristes est partagée, mais je vote pour
Saint-Germain, où il y a le pavillon Henri IV, dans lequel on dîne,
tandis que Castle-Hotel est une gargote solennelle que le duc de
Wellington et la duchesse de Kent n'auraient certainement point
recommandée par une patente autographe, s'ils y avaient mangé un certain
potage à la queue de boeuf que la beauté du paysage ne m'a pas fait
digérer.
À la station de Windsor, nous nous sommes rencontrés avec des gardes de
la reine, qui se sont mis à regarder Nadar avec la considération que les
phénomènes se doivent entre eux. Tu sais que ces soldats sont les plus
beaux hommes de l'Angleterre. L'un d'eux, qui était sergent, s'est
approché de notre monumental ami pour se mesurer avec lui.--L'avantage
de la taille est resté à Nadar, mais il a failli le payer cher. Le
sergent, qui était recruteur, lui a tendu une demi-couronne à l'effigie
de la reine d'Angleterre, et Nadar, croyant qu'il lui en demandait la
monnaie, allait prendre la pièce, lorsque le docteur Delisle l'arrêta
soudain, et lui expliqua que, en Angleterre, dès qu'on avait accepté
d'un recruteur une pièce de monnaie à l'effigie du souverain régnant, on
faisait partie de l'armée anglaise.
* * * * *