Ne pas craindre de se coucher tard pour tenir compagnie au maître le

soir, ni de se lever matin pour être le premier à lui apporter le

bulletin de l'enthousiasme du public à propos de l'oeuvre récemment

publiée; avoir de la mémoire pour se rappeler le nom des tièdes, afin

qu'il leur soit marqué un mauvais point.--Au besoin, chercher querelle à

l'un d'eux, et se battre en duel avec lui: Être complaisant et agile

comme un lévrier ou un troisième collaborateur, qui fait les courses

dans les vaudevilles (commissionnaire sans médaille.)

Si le maître a la goutte, se plaindre de la sciatique; et, lorsqu'il est

enrhumé du cerveau, se procurer une fluxion de poitrine.

Voilà quelques-unes des charges, voici maintenant les avantages.

Ils ne s'obtiennent que graduellement et suivant les principes d'une

hiérarchie qui a ses lois.

Il existe des caudataires autorisés à aborder dans les lieux publics

l'homme célèbre qu'ils y rencontrent, à se promener avec lui bras dessus

bras dessous sur le boulevard ou dans les foyers des spectacles,--à lui

demander du feu pour allumer son cigare ou une place dans sa loge--ou ce

qu'il compte faire prochainement.

Ces avantages sont médiocres, ils se résument à faire dire par les gens

qui vous rencontrent:

--- Tiens! quel est donc ce monsieur qui se promène avec ***?

Mais, pour quelques caudataires, cette simple remarque suffit. Il a été

vu. Pour lui, l'homme célèbre joue le rôle d'un bec de gaz et lui prête

sa lumière.

Le second grade procure l'honneur d'une familiarité plus intime. Aussi

l'homme célèbre abandonnera avec son caudataire les formules de

politesse qui restent de la froideur dans les relations;--il sera avec

lui fraternellement grossier et franchement mal appris. Seulement il lui

permettra de l'accompagner partout, à la condition que, moralement,

celui-ci aura le soin de rester quelques pas derrière lui.--Il ne se

fâchera pas si le caudataire l'aborde quand il sera en compagnie; il

commencera à lui donner son avis pour avoir une façon nouvelle de faire

connaître le sien.--Il le brutalisera même en public, et le caudataire

recueillera alors l'avantage d'entendre dire à côté de lui--quel est

donc ce particulier que *** bourre comme ça?--ce ne peut être qu'un ami

intime ou un domestique.

Quand il aura franchi ces deux degrés, le caudataire arrivera enfin au

comble de ses voeux. L'homme célèbre le fera grand d'Espagne littéraire,

en lui accordant le droit de rester couvert devant lui. Il l'attachera à

sa personne et le nommera caudataire de première classe, il le fera

chevalier de ses ordres, et celui-ci aura ses entrées grandes et

petites.

Il possédera son rond de serviette à la table de l'homme célèbre. Sa

vanité pourra se donner des indigestions de tutoiement. Il aura atteint

le point culminant du favoritisme. Il fera partie du mobilier, et si le

mobilier est vendu, on le vendra avec.

Le caudataire intime obtiendra alors de temps en temps une mention dans

un roman. On profilera sa silhouette dans une pièce, ou bien on lui

jettera au bas de la colonne d'un feuilleton, un bout d'éloge banal,

qu'on n'oserait offrir à personne, et qu'on lui mettra dans la main

comme un sou démonétisé. Car, en réalité, l'homme célèbre peut accepter

ce servilisme; mais, comme son caudataire ne possède aucun talent et

aucune dignité, il professera bien souvent pour lui le sentiment, qui

est précisément le revers de l'estime.

V

LES JÉRÉMIES

Elle est nombreuse et s'augmente chaque jour cette insupportable famille

des Jérémies littéraires, qui, traitant leur gueuserie et leur paresse

en tout lieu, corbeaux du découragement, croassent leur plainte

monotone.

--Ô muse marâtre! s'écrie celui-ci.

--Ô public crétin! ajoute celui-là.

--Ô critique zoïle! hurle cet autre.

Et si, par malheur, il vous arrive de tomber dans un de leurs conclaves,

véritables clubs de harpies, vous aurez le mal de mer en les écoutant

les uns et les autres parler de ceux qu'ils appellent leurs confrères,

et qui sont parvenus à approcher de près ou de loin le but auquel ils se

proposaient d'atteindre.

--Prenez au hasard, dans le tas, le plus braillard d'entre ces

convulsionnaires, mettez-le sur la sellette, et dites lui:

--D'où viens-tu?

--Qu'as-tu fait?

--Que veux-tu?

Pénétrez dans sa biographie,--l'histoire de l'un sera celle de tous.

Le Jérémie est un fruit sec littéraire, et, le plus ordiremont,--il

greffe sur l'impuissance, cette maladie honteuse de l'intelligence qu'on

appelle l'envie.

Pareil aux oisifs qui, pour occuper leur paresse, entrent dans le

premier endroit dont ils trouvent la porte ouverte, il sera entré, un

beau jour, dans la littérature par désoeuvrement.

De vocation, il n'en a aucune.

Il commence cette périlleuse lutte, sans plus d'émotion qu'il entamerait

une partie de piquet. Son ignorance même devient pour lui un brevet

d'outrecuidance.

À peine consentirait-il, en manière de mise en train, à acheter une main

de papier.

L'oeuvre achevée, chose ordinairement sans forme et sans fond,--mannequin

d'idée, grotesquement vêtu de loques de style ramassé sous les piliers

des halles littéraires, il s'étonnera que le foetus ne marche pas tout

seul, et il commencera à s'alarmer à propos, de l'indifférence coupable

du siècle en matière de chef-d'oeuvre--inédit?

Alors, montrant le poing au ciel, et montant sur toutes les tables

d'estaminet pour insulter les astres, le Jérémie, entre la chope et la

pipe, commencera à déplorer son malheureux sort de poëte.

Avec des sons de mandoline enragée, il répétera toutes les vieilles

rengaines auxquelles ont servi de type les trépas de Gilbert et de

Malfilâtre--qui ont eu le malheur de rester les patrons des incompris

qui ont toujours leurs noms à la bouche, et ne cessent de soupirer à

propos de ces deux victimes de l'art:

--Ô muse marâtre!

Quelque âme charitable, se laissant prendre à cette comédie, consent

quelquefois à patroner l'oeuvre du Jérémie et lui ouvre la voie de la

publicité.

Il arrive nécessairement ce qui devait arriver.

Le public ne s'en préoccupe pas,--le chef-d'oeuvre n'est feuilleté que

par le vent, qui court des bordées dans les nécropoles littéraires des

quais.

C'est alors que le Jérémie, qui se baissait à l'avance pour passer sous

les arcs de triomphe dont il jalonnait son chemin, commence le second

couplet de sa lamentation.

--Ô public crétin!

Quant à la presse, elle demeure silencieuse, ou, forcée par des

sollicitations, elle détachera sur le nez de l'auteur une dédaigneuse

pichenette.

C'est alors que le Jérémie s'écriera par toute la ville, en agitant ses

grands bras:

--Ô critique zoïle!

À compter de ce moment, le Jérémie n'a plus qu'une jouissance et qu'un

bonheur dans le monde.

Justement châtié dans sa vanité et dans son impuissance, s'il connaît un

endroit où l'on travaille, il ira chaque jour y traîner son désoeuvrement

découragé, et répéter de sa plus dolente voix:

--À quoi bon se donner tant de mal? qui est-ce qui se préoccupe de l'art

aujourd'hui? quel est le sort des poëtes dans une société où le veau

d'or est roi? Souviens-toi de Gilbert, de Malfilâtre, et de tant

d'autres,--sans me compter moi-même.

Ô muse marâtre!

Ô public crétin!

Ô critique zoïle!

VI

UN SUCCÈS DE PREMIÈRE

La scène se passe à la suite d'un de ces succès coups de foudre qui, dès

la première soirée, signent à une oeuvre dramatique une feuille de route

de cent cinquante ou deux cents représentations.

Le rideau vient de se baisser; entre deux salves, on est venu proclamer

le nom victorieux qui devra bientôt, selon l'expression du poëte,

«voltiger aîlé sur la bouche des hommes.»

La critique, qui s'en va bras dessus bras dessous, se reconduit dans la

personne de ses membres, échangeant entre eux le mot d'ordre pour

l'honorable conspiration de la louange unanime et méritée qui aboutira

le lundi suivant. Du bourdon à l'humble clochette, chacun est heureux

d'avoir à fournir une note à l'hosanna de l'enthousiasme.

Sous le péristyle du théâtre, et dans l'attitude qu'on prête aux chevaux

d'Hippolyte, les directeurs des théâtres rivaux supputent avec

inquiétude le résultat arithmétique d'un succès qui se dispose à mettre

pendant six mois les mains dans la poche du public, et qui menace de

faire pendant si longtemps une rude saignée à leur bordereau quotidien.

Derrière eux, les groupes d'auteurs échangent d'un air navré les propos

les plus condoléants. On supposerait qu'ils viennent d'être frappés par

un malheur commun. La rancune de celui-ci, s'accouplant avec

l'impuissance de celui-là! le dernier four de l'un donnant le bras à la

chute de l'autre, ils se retirent lentement, parlant tout bas, comme

s'ils étaient honteux de s'entendre.

Derrière eux vient la foule, qui se répand dans les rues, semant sur son

passage mille rumeurs qui préparent le succès, et en colportent la

nouvelle par toutes les voix, de l'_on dit_ sonore,--qui est la

trompette de la moderne Renommée.

Sur le théâtre, tout est sens dessus dessous.

Les employés font des cabrioles de jubilation, et, parmi les trappes du

plancher scénique, se livrent à la périlleuse gymnastique de

l'enthousiasme.

Les machinistes--_machinent_, pour embaumer le lendemain matin le réveil

de l'auteur, un bouquet dans lequel on fera entrer tout le quai aux

Fleurs.

Le directeur a complètement perdu la tête.

Dans un nuage d'or, il voit passer le plan figuratif de tous les

châteaux qui battent réclame de leur situation et dépendances dans les

colonnes des _Petites-Affiches_. Il embrasse l'auteur, il l'appelle son

ami,--son sauveur.--Il s'arrache les cheveux de désespoir, parce qu'il

n'a point songé à lui offrir une primé avant le succès.

--Maintenant il serait trop tard.

Pour récompenser cet oubli, il lui commande sur-le-champ un nouvel

ouvrage, quitte à répondre, quand celui-ci l'apportera:

--Mon cher ami, je suis désespéré; mais je n'ai pas de place. Songez

donc que voilà 150 fois qu'on joue votre ouvrage.--J'espère que vous

n'avez pas à vous plaindre de moi. Dieu merci j'ai assez fait mousser

votre pièce. Il ne faut pas songer qu'à soi dans ce monde.--Je serais

fort désolé qu'on pût dire que vous avez monopolisé mon théâtre.

Il y en a même qui vous répondent tout simplement:

--Votre succès m'a rendu un mauvais service.--Dès qu'ils sentent du

lard dans un endroit, les rats y viennent; depuis que vous m'avez fait

faire de l'argent, tous mes créanciers me tombent sur le dos.--Encore

une affaire pareille, et je serai obligé de faire faillite.

L'ingratitude, qui est l'indépendance du coeur, comme dit un impressario,

est d'ailleurs une vertu directoriale, et il en est dans le nombre de

ces messieurs dont c'est à proprement parler, la seule qualité.

Les artistes qui ont contribué au succès de l'oeuvre, vont se visiter

dans leur loge et se font mutuellement cadeau d'un petit piédestal.

Pendant dix minutes, la conversation roule sur ces trois mots:

Superbe, magnifique, admirable!

Dans les corridors, tutoiement et embrassement général.

Au milieu du foyer, l'auteur, appuyé contre la cheminée, déboutonne son

frac devenu trop étroit pour contenir cette indigestion de gloire, et

met intérieurement une rallonge aux félicitations que lui viennent

offrir ses amis.

Ceux-ci ont mis dans leur poche le crêpe qu'ils avaient apporté, dans la

charitable intention de prendre le deuil de l'ouvrage en cas de

décès.--D'aucuns même, les intimes, eussent sollicité l'honneur de tenir

les cordons du poêle.

Le bonheur forcé est si vif qu'on en voit qui changent de couleur.

Celui-ci est vert-pomme,--celui-là rouge,--celui-là jaune comme un

citron;--on dirait le spectre solaire de l'envie.

Tous entourent le triomphateur et font de lui une espèce de Laocoon de

l'amitié littéraire. Ils le serrent, l'enlacent, l'embrassent, gonflent

son orgueil avec le gaz de l'hyperbole, et puis entre la parenthèse de

deux caresses, répandent brusquement dans la joie en ébullition la

goutte d'eau froide de la réticence, et par leurs critiques essaient de

reprendre à deux mains ce que la louange avait donné d'une seule.

Au milieu de ces hypocrites démonstrations, un bravo loyal résonne

parfois, comme une pièce d'or dans un sac de jetons.

Il est vrai que c'est justement celui-là qui n'est pas entendu ou pas

écouté.

En sortant du théâtre, l'auteur rencontre quelquefois deux ou trois de

ses amis, qui s'excusent de n'avoir pas été le complimenter au foyer,

sous le prétexte qu'ils se sont trouvés indisposés.

Et, en effet, pendant la représentation, il était visible à tous les

yeux qu'ils ne se sentaient pas bien.

NOTES DE VOYAGE

_À Monsieur Bourdin, rédacteur en chef du Figaro_.

Tu te rappelles, mon cher ami, que le 22 juillet au soir, et au moment

où je m'y attendais le moins, m'ayant rencontré sur le boulevard, tu

m'as prié de prendre ta place parmi la députation des journalistes et

chroniqueurs parisiens, invités par la Compagnie du chemin de fer du

Nord à assister aux courses annuelles de Boulogne. Outre que j'ai

toujours été partisan de l'imprévu, le nom de mes futurs compagnons de

voyage m'a décidé à accepter ta proposition, et une demi-heure après

t'avoir quitté, je me présentai à la portière du wagon-salon réservé à

l'émigration littéraire.

* * * * *

Chacun commençait à s'installer suivant ses habitudes de voyage; mais

tous ces petits arrangements, où se révélaient naïvement l'instinct

d'égoïsme du voyageur amoureux de ses aises, furent bientôt troublés par

l'arrivée du retardataire et gigantesque Nadar.--Comme chacun le sait,

Nadar est pourvu d'un appareil de locomotion qui lui permet de régler sa

démarche sur le pas des Dieux. Aussi, en le voyant paraître, chacun se

demande avec inquiétude où Nadar pourra mettre ses jambes.--En effet,

ces deux colossales perpendiculaires importunent et bouleversent toutes

les combinaisons d'angles et d'horizontalité. Pendant une demi-heure, on

s'exerce inutilement à une sorte de jeu de patience, dont les membres

des voyageurs sont les pièces.--On fait appel à la science.--Un prix de

vingts-cinq cigares est offert à celui qui résoudra le difficile

problème d'installer Nadar.--Les calculs scientifiques n'ayant pas

abouti,--Nadar trouve un biais,--trois ou quatre de ses amis resteront

debout dans le wagon;--de celle manière il pourra s'allonger à son

aise.--La proposition est repoussée par ces messieurs, qui accusent

Nadar d'abuser des droits que donne l'amitié.

Nadar répond par cet axiome:

--En wagon, il n'y a pas d'amis, il n'y a que des coins.

Au moment de partir, un riche étranger, qui a entendu dire que notre

wagon était habité par des journalistes parisiens, propose cinq mille

francs pour faire le voyage dans notre société.--L'administration

refuse. On se met en route. À la station de Breteuil, le convoi

s'arrête, et nous sommes régalés d'une aubade d'un joueur d'orgue du

pays, qui a déjà doté deux de ses filles avec ses recettes quotidiennes.

Favorisé par l'administration, qui lui accorde ses entrées sur la voie

au passage de tous les trains, cet instrumentiste est, dit-on, au mieux

avec les employés supérieurs de la compagnie.--Dans ses fréquents

voyages, M. de Rothschild ne manque jamais à s'arrêter à Breteuil, et

gratifie du prix de la place qu'il occupe la sérénade nasillarde qui lui

est donnée à son passage.

Entre Breteuil et Amiens,--on essaye de dormir,--mais il n'y a pas

moyen.

_Amiens_. Vingt minutes d'arrêt.--La population altérée du wagon se

précipite vers le buffet,--et y produit l'effet d'une éponge qui

tomberait dans une fontaine.--Quelques pâtés de canards succèdent aux

rafraîchissements.--On demande la carte,--et l'on apprend qu'elle a été

payée cinq mille francs par le riche étranger du débarcadère, qui a

voulu, à l'instar de François Ier, être une fois dans sa vie le

restaurateur des lettres.

La cloche du départ se fait entendre: on remonte en voiture,--et, à la

liberté d'espace dont chacun jouit, on s'aperçoit qu'il

manque--quelqu'un et quelque chose.--Ce quelqu'un et ce quelque

chose,--c'est Nadar et ses jambes.--Tout le wagon entonne à l'unanimité,

sur une musique vague, un hymne à l'indépendance, qui commence, comme

tous les hymnes de ce genre, par ces paroles:

/*[4]

«Libres du joug qui nous oppresse.»

*/

Cet enthousiasme est troublé par un double cri d'épouvante échappé à un

des voyageurs, qui, en se penchant à la portière, vient d'apercevoir

Nadar marchant sur la voie et suivant le train, au petit pas, en fumant

son cigare.--Au premier _arrêt_,--il se fait ouvrir la portière, et se

réallonge de nouveau d'un pôle à l'autre du wagon; le désordre se

rétablit.

_Abbeville_.--Lever du soleil,--salué par un choeur formidable de deux

millions de canards qui barbottent dans les marais de la route.--S.....

fait observer judicieusement que la présence de ces oiseaux n'est

peut-être pas étrangère à l'industrie des pâtés, qui est une richesse de

la contrée.--On ne lui dit pas le contraire.--L'heure de la justice

semble à la fin venue.--Nadar vient d'épuiser sa provision de cigares,

et se livre à l'emprunt;--on lui refuse:--il propose comme transaction

de rester debout pendant tout le temps qu'il fumera.--Douze

porte-cigares lui sont tendus.--Nadar se lève, tout le monde peut

s'asseoir.

Entre Abbeville et Boulogne, dont nous sommes encore éloignés d'une

vingtaine de lieues, quelqu'un propose de charmer les dernières heures

du voyage par un jeu quelconque. Ce voeu n'est pas plus tôt exprimé,

qu'un sixain de cartes se trouve comme par miracle éparpillé sur la

table.--La partie s'engage avec une fureur douce.--Nadar a la veine:

dans un moment, il a cinq mille francs devant lui;--le ponte est

intimidé;--*** se consulte et ne tient pas le coup, dans la crainte

d'un refait. Tout à coup une voix qui sort du wagon voisin, et qu'on

reconnaît pour celle du riche étranger, crie: Banco!--Nadar abat deux as

de pique;--*** se félicite de sa prudence,--et le riche étranger, auquel

on a notifié sa perte, envoie à Nadar, par un employé du train, une

enveloppe _chargée_ sur laquelle il a écrit: _Enchanté d'avoir fait

votre connaissance_. Tel est le dernier épisode de notre voyage.

Quant aux courses où j'ai assisté, je t'avouerai que c'est un plaisir

auquel je ne crois pas devoir être parfaitement initié.--S....., qui est

passé maître en matière de sport, s'est donné beaucoup de mal pour m'en

expliquer tous les termes et tous les usages. J'ai eu beau me mettre une

carte au chapeau, je n'ai rien compris aux cérémonies du pesage, ni au

jargon de ces petits gnomes, habillés en glaces panachées, qu'on appelle

des jockeys, et qui n'ont d'autre industrie que d'être plus légers

qu'une douzaine de bouchons. Un attelage de dix percherons traînant un

bloc de dix à vingt mille kilogrammes, et faisant saillir leur robuste

musculature sous l'effort, me paraît un spectacle plus intéressant que

le plus merveilleux handicap. À l'issue du banquet qui nous a été

offert à l'hôtel des Bains,--Et qui a clos cette journée

hospitalière,--Nadar m'a appris qu'il partait pour Londres le soir même,

et qu'il m'attachait à sa suite.--À toi donc, je t'écrirai de l'autre

côté de la Manche.

II

Comme je te l'ai dit, mon cher ami, il est décidé que Nadar et moi nous

partons pour Londres à la marée de deux heures. Étant très-fatigués de

la journée de plaisir que nous avons passée à Boulogne, nous nous sommes

rendus à minuit à bord de la _Panthère_ pour y choisir nos places.

T'étonnerai-je beaucoup en te disant que Nadar cherche la

meilleure?--Non!--Malheureusement il a été prévenu. Presque tous les

voyageurs sont déjà embarqués et ont retenu les cadres les mieux

disposés.--Je dois pour ma part me contenter d'une case inférieure, ce

qui ne laisse pas d'être inquiétant lorsqu'on ignore les habitudes

maritimes du passager qui vous servira de plafond.--Pendant que je

m'installai dans le salon demi-réfectoire, demi-dortoir, du

_chief-cabin_, plusieurs Anglais entourent la table à manger et s'y font

servir les productions les plus variées de la race porcine. Un

volumineux gentleman, qui semble moulé sur la corpulente nature de sir

John Falstaff, se sistingue surtout parmi les convives par son appétit

pantagruélique. Après avoir épuisé un fort tirage de sandwichs au

jambon, cet insulaire, à la fois carnivore et frugivore, demande un

melon, qu'il pèse et mange en deux bouchées comme il eût fait d'un

abricot.--Je plaignais instinctivement le voyageur qui aurait la

mauvaise chance de se trouver au-dessous de lui, lorsque je vis

l'insulaire appeler deux garçons et se faire hisser dans le cadre

au-dessus du mien.

Mon superposé a-t-il le melon heureux? J'en doute, car voici le garçon

qui commence la distribution des soucoupes sans tasses, et le locataire

de l'entresol en réclame deux. Je commence à mal augurer de mon

voisinage, et je propose diplomatiquement à Nadar de lui faire le

sacrifice de mon rez-de-chaussée. Il refuse! Parmi les passagers, il

s'en trouve qui font la traversée pour la première fois. Ils

s'interrogent les uns les autres sur les précautions éprendre. Chacun

dit la sienne.

Celui-ci raconte qu'ayant l'habitude d'aller sur les chevaux de bois des

Champs-Élysées, il ne sera pas incommodé.

Celui-là a une provision de pastilles préservatrices.

Un autre affirme qu'il faut fermer les yeux. Un autre qu'il faut au

contraire les ouvrir et les tenir fixés sur le même point.

Au même instant un grand mouvement se fait entendre sur le pont. La

cloche sonne pour les retardataires. Une vibration lente et régulière

ébranle toutes les parties du paquebot. Les palettes des roues se

mettent en mouvement; le capitaine crie: _All right_. Nous sommes en

route.

Tout va bien tant que nous sommes dans le port. Mais au moment où nous

franchissons la passe, quelques personnes commencent à se moucher, ce

qui en mer comme au théâtre est un signe d'émotion. Un petit bonhomme de

huit ans auquel un garçon vient d'apporter un ustensile de prévoyance

demande à son père à quoi peut servir ce récipient.

Son père le lui explique par une démonstration.

Deux passagers qui se racontaient des histoires curieuses, afin de se

distraire,--manquent mutuellement de mémoire.--Peu à peu leur récit

devient pâle;--eux aussi.

--Mon voisin de droite demande du thé.

Mon voisin de gauche se mouche--trop tard.

Nous prenons le large, et la _Panthère_, se croyant à Mabille, commence

à chalouper.--Aussi l'usage de la porcelaine se répand-il assez

généralement dans les masses.--Mon voisin d'en haut, qui s'était

endormi, se réveille au moment où il rêvait qu'il venait de prendre une

purgation.--Il demande à être monté sur le pont.

Sauvé, mon Dieu!

* * * * *

Au jour naissant, nous commençons à voir la côte anglaise surgir à

l'horizon, comme une ligne blanche et mince. Une heure après, nous

sommes à l'embouchure de la Tamise.

La _Panthère_, en entrant dans des eaux plus calmes, reprend des allures

pacifiques qui permettent aux passagers de réparer par le sommeil les

fatigues de la nuit. Mais déjà on les invite à montre sur le pont, car

c'est l'heure où, suivant les habitudes du bord, le dortoir masculin se

transforme en salle à manger. Nadar, qui n'a pas encore faim et qui a

encore sommeil, demande un délai et se l'accorde. Le bruit de la machine

le gênant un peu pour se rendormir, il fait même prier le mécanicien de

stopper. Malheureusement, le bruit de la mécanique empêche également le

mécanicien d'entendre les ordres de Nadar, et le steamer continue sa

route.--Cependant un flot de ladies et de miss affamées, dont le

sybaritisme prolongé de Nadar retarde la réfection, se presse à la porte

du _chief-cabin_, et hésitent à entrer en apprenant qu'un voyageur s'y

trouve encore couché; une humble adresse est présentée à Nadar.--En

apprenant qu'il fait attendre des dames,--il se lève spontanément, mû

par le ressort national de la galanterie française.

Propos de ville et propos de théâtre · 第 8 / 12 段