On le supporte dans les compagnies lettrées parce qu'il est généralement

poli, et surtout parce qu'il possède toute sorte de moyens ingénieux

pour chatouiller les houppes sensibles de la vanité des uns et des

autres. Il a des formules de louange appropriées spécialement au

caractère du personnage auquel il s'adresse. Avec celui-ci, il joue la

familiarité brutale qui s'exprime sans ambage; avec tel autre, il fera

arriver son compliment par les sinuosités d'une périphrase habilement

ménagée; avec celui-là, qui affecte l'indifférence ou le dédain en

matière d'éloge, il trouvera, pour irriter cet amour-propre sincèrement

ou faussement blasé, des expressions qui sont, pour ainsi dire la sauce

anglaise de l'enthousiasme; avec un autre, il emploiera le système de la

comparaison et lui dira, par exemple, à propos d'un roman récemment

publié: «Mon cher, je ne puis vous dire que cela, c'est du Balzac

_écrit_.» Comme il a fait une étude spéciale du coeur humain des gens de

lettres, il a surtout remarqué que la meilleure manière de leur dire du

bien d'eux-mêmes était de leur dire du mal des autres. Le Monsieur qui

s'occupe de littérature aime à traiter les écrivains. Quand il en

rencontre un de sa connaissance sur le boulevard, il l'emmène volontiers

dîner, et choisit dans le restaurant la place où il sera le mieux en

vue.

Dans les théâtres, où il assiste à toutes les pièces nouvelles, il

affecte de n'en suivre la représentation qu'avec indifférence. Il laisse

échapper tout haut ses impressions par des demi-mots, des gestes qui

attirent sur lui l'attention des voisins.--Si c'est une pièce historique

que l'on représente, il signale les anachronismes. Si c'est un

vaudeville, il se plaint du style.--Si c'est un drame, il dira que

l'ouvrage manque de gaîté. S'il a amené un ami avec lui, il en fait un

compère qui lui donnera la réplique, de manière à amener naturellement

les révélations des mystères de coulisse. Il causera tout haut,

émaillant sa conversation de noms propres et de mots qui ne le sont pas.

Il affectera de lorgner les femmes en réputation, qui garnissent les

avant-scènes et les premières loges, et il les saluera de manière à

faire supposer qu'elles font partie de ses souvenirs ou de ses

espérances.

Pendant les entr'actes, il court du foyer aux corridors. Il va saluer

le grand feuilleton qui promène dans les groupes l'obèse majesté de son

omnipotence; il prend le bras du moyen feuilleton, et le félicite sur

l'article qu'il a fait le dernier lundi. Il appelle le petit feuilleton

par son nom de baptême, et le complimente sur l'article qu'il fera lundi

prochain. Le monsieur qui s'occupe de littérature va dans le monde, où

il a beaucoup de succès, et se donne une grande importance C'est là

qu'il est roi, c'est là qu'il triomphe. Dès qu'il paraît, on l'entoure;

il devient le centre de la curiosité: si une personne étrangère témoin

de l'empressement qui l'accueille, s'informe pour savoir qui il est, la

maîtresse de la maison répond avec orgueil:--C'est monsieur un tel, un

de mes familiers, un homme charmant, il s'occupe de littérature. Quand

il a bien examiné l'assemblée, et qu'il est convaincu qu'il ne court

aucun risque d'être démenti, le personnage amène alors dans la causerie

une habile transition pour mettre la littérature sur le tapis.

Une fois qu'il a abordé ce sujet, on ne peut plus le lui faire

abandonner, ou bien alors c'est un travail aussi difficile que de faire

quitter le piano à un pianiste qui s'est fait prier pour s'y mettre, et

ils se font tous prier.--Roman, théâtre, critique, il a tout vu, tout

lu. Il est même dans le secret des ouvrages inédits--il assistait le

matin à la lecture intime du roman de notre célèbre romancier.... Il y a

surtout un chapitre magnifique sur _ceci_, un passage admirable sur

_cela_. Il a été le seul qui ait osé faire quelques observations. Il a

remarqué qu'il y avait trop de citations latines dans l'ouvrage, de

façon que cela le faisait plutôt ressembler à un roman en latin, dans

lequel il y aurait trop de citations _françaises_.--Il a aussi observé

une ou deux erreurs historiques, et relevé deux vices grammaticaux: en

faisant ces corrections, il a même fait jaillir une tache d'encre sur la

manchette de sa chemise--et ce disant, il retourne son parement, dégage

sa manche et fait voir la tache.--Tout le monde se lève dans le salon

pour regarder la tache; les personnes qui sont trop éloignées montent

sur les chaises.

Dans la journée, il a été à la répétition générale de la pièce des

Français,--Il s'est disputé avec l'auteur, qui ne voulait pas consentir

à faire les coupures qu'il lui indiquait.--Il lui a pris son manuscrit

de force et l'a emporté chez lui pour faire des changements.--Il faudra

qu'il passe la nuit à ce travail; mais enfin il faut bien obliger _un

confrère_.--Il y a surtout la scène cinquième du quatrième acte; il

craint d'être obligé de la recommencer entièrement.--Notez bien qu'il

n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'il dit.--La tache d'encre était

préméditée, sa répétition, les changements, les coupures, il a entendu

raconter cela dans la journée et s'attribue le rôle actif qu'un autre a

ou n'a pas joué. En si beau chemin, on ne s'arrête pas.--Tout à l'heure,

en sortant d'une première, il a rencontré le critique ***, qui n'avait

pas assisté à la représentation; celui-ci l'a prié de lui faire une

centaine de lignes pour son feuilleton.--Il a bien envie de l'envoyer

promener.--_Chose_ a pris depuis quelque temps la fâcheuse habitude de

le charger de ses corvées.--Cependant, il ne peut refuser ce service à

un ami avec qui il est à _tu_ et à _toi_.--D'abord, il profitera de

l'occasion pour être agréable à Eugène, avec qui il a deux

opéras-comiques en train; c'est de Scribe qu'il veut parler.

En passant, il saluera mademoiselle *** qui a la mauvaise habitude de

vouloir jouer tous ses rôles en costume Louis XV, sous prétexte que la

poudre lui va bien, et il glissera en même temps un mot d'éloge à la

petite J... qui a été charmante pour lui au souper de madame O... où

M... a tiré un feu d'artifice d'esprit étourdissant. Quand le Monsieur

qui s'occupe de littérature a bavardé pendant deux heures, il s'excuse

auprès de la compagnie d'avoir aussi longtemps causé boutique, et fait

semblant de vouloir passer à un autre motif de conversation.--Les dames

se mettent à causer chiffons, les hommes Bourse ou politique. Mais, tout

à coup, le monsieur qui s'occupe de littérature tire son mouchoir de

poche et pousse un cri d'étonnement--Qu'est-ce donc? qu'y

a-t-il?--Parbleu! s'écrie le monsieur, c'est ce farceur de Dumas, qui

est monté chez moi tantôt, et qui m'a encore laissé son mouchoir en

place du mien,--il n'en fait jamais d'autres; c'est le onzième qu'il me

change ainsi.--Tout le monde veut voir le mouchoir du célèbre

romancier.--Il y a même des fanatiques, qui souhaiteraient se moucher

dedans.--Grâce à ce mouchoir, prémédité comme la tache d'encre, la

conversation a été reprise à propos de littérature, et le monsieur qui

s'en occupe continue à être le lion de la soirée.

Au demeurant, c'est là un personnage inoffensif; car cette manie n'est

qu'un des innocents déguisements que peut prendre la vanité d'un homme

désoeuvré.--Mais il arrive presque toujours un moment où le monsieur qui

s'occupe de littérature désire que la littérature s'occupe de lui.--De

passif qu'il était jusque-là, il essaie de devenir actif.--il ne se

borne pas à écrire un sonnet acrostiche sur la première page d'un album

neuf, comme cela est en usage depuis qu'il y a des albums.--Il se met un

jour à faire de la copie, et en poursuit l'impression avec une activité

à nulle autre pareille.--Moyennant finances, il trouve un libraire qui

consent à lui imprimer un volume, en tête duquel le monsieur qui

s'occupe de littérature met une préface qui commence invariablement par

ces mots: «Cédant aux nombreuses sollicitations de quelques amis d'un

goût sûr et approuvé, l'auteur de ce volume se présente pour la première

fois devant le public, etc., etc.»--Ici, le personnage devient nuisible

et dangereux.--Ce n'est plus le monsieur qui s'occupe de littérature,

c'est l'homme de lettres amateur,--désigné quelquefois plus communément

et plus justement, sous le nom de Charançon de lettres.

II

LE CHARANÇON

Pareil à l'insecte qui ronge les récoltes, il s'introduit dans la

littérature pour y causer des ravages.

On ne sait comment, il arrive on ne sait d'où.

Pour unique mise de fonds, il apporte l'aplomb, qui est l'audace des

sots, et la mémoire, qui est la science des ignorants; non pas, grand

Dieu! qu'il remarque ce qu'il voit ou ce qu'il entend dire, ce serait

alors de l'observation; il surmoule les observations des autres. C'est

le Charançon qui a le premier pratiqué le pastiche, car il est incapable

de rien inventer qui soit marqué à son propre coin, fût-ce même une

sottise.

Les admirations vivement senties entraînent quelquefois les esprits les

mieux doués et les talents les plus individuels à l'imitation des oeuvres

qui répondent plus particulièrement à leurs sympathies: mais dans ces

cas, la copie devient alors une façon de glorifier le modèle.

Le Charançon imite grossièrement, maladroitement; son pastiche n'est pas

une copie, c'est une caricature. Ces difformes parodies ressemblent à

leurs modèles, comme ressemblent aux oeuvres d'art les odieux plâtres,

colportés sur les quais et les boulevards par les Piémontais, pendant la

morte saison de la fumisterie.

Toutes les comparaisons qui pourraient peindre l'activité, la souplesse,

la ruse, l'insistance, la servilité ne suffiraient pas à donner une idée

complète de tout le mal que le Charançon se donne pour arriver à se

produire, n'importe où, n'importe comment. Pour accélérer ses débuts il

possède, d'ailleurs des facilités qui manquent quelquefois aux hommes de

lettres véritables,--il a des relations.

Les relations sont les escaliers par lesquels, dans toutes les

conditions, on arrive, sans se donner trop de mal, à atteindre les

étages supérieurs.

En littérature particulièrement, les relations servent les personnes au

préjudice de l'art.

Les relations s'imposent ou se sollicitent.

Dans le premier cas, elles sont honorables et ne peuvent que flatter

l'amour-propre.

Dans le second cas, elles humilient.--Un homme qui a le sentiment de sa

valeur souffrira péniblement si, pour la constater, il a besoin de

requérir l'appui des imbéciles ou des niais, qui sont une force comme

toute majorité.

Le Charançon est invulnérable de ce côté; son amour-propre, habillé de

toile imperméable, peut impunément recevoir toutes les averses de dédain

qui pleuvent sur lui. Grâce à ses relations, il entre dans la

littérature comme les gens qui arrivent en retard à la porte d'un

théâtre, rompent avec violence la queue formée, et se mettent à la tête,

de façon à pénétrer les premiers dans la salle, sans avoir eu les ennuis

de l'attente.

Par exemple, madame une telle l'aura un soir recommandé à monsieur un

tel, qui aura parlé à celui-ci, qui l'aura présenté à celui-là, et un

beau matin on lui aura dit dans un journal:--apportez-nous quelque

chose.

Le Charançon ne se le fait pas dire deux fois: dès le lendemain, il

arrive avec son article dans la main, et il court avertir ses amis et

connaissances qu'il va écrire dans tel on tel journal. On a vu souvent

des travaux d'hommes de lettres sérieux rester longtemps dans les

cartons de la rédaction, mais la _copie_ du Charançon n'y fait jamais

long séjour.

Dès qu'on a commis l'imprudence de lui recevoir quelque chose, il ne

quitte pas les bureaux. Du matin au soir, il surveille et presse son

insertion. Pour se débarrasser de ses intolérables persécutions, on lui

annonce un beau jour que son article est à l'imprimerie.

Ce jour-là, si vous le rencontrez dans la rue, il vous abordera pour

vous laisser aussitôt en criant: «Pardon si je vous quitte aussi vite,

mais il faut que j'aille corriger mes épreuves.»

Voyez-le entrer à l'imprimerie: quel air affairé, quelle importance il

se donne; demandez au compositeur ce qu'il pense des Charançons de

lettres quand ils viennent corriger leur premier article; demandez au

prote, qu'ils assomment de leurs recommandations saugrenues.

--Prenez bien garde à cet alinéa; il est de la dernière

importance;--remarquez bien ce changement,--n'allez pas oublier cette

parenthèse,--et ceci,--et cela,--et leur nom qu'ils ne trouvent jamais

assez gros!

Enfin le jour de la publication arrive: le Charançon n'a pas dormi; dès

le matin, il est dans la rue, guettant l'ouverture des cabinets

littéraires.

Voyez-vous ce monsieur qui tient un journal dans ses mains qui

tremblent?--Voyez-vous ses yeux grands ouverts, sa bouche grande ouverte

aussi?--- C'est un Charançon qui lit son premier article imprimé! Tout à

coup il devient pâle, la sueur mouille son visage, il frappe du poing.

Il vient de découvrir un bourdon ou une coquille; il court au journal;

il entre dans les bureaux comme un ouragan; il se plaint avec violence.

On a dénaturé son article, on compromet sa réputation, etc., etc., etc.

S'il ne se retenait pas, il imiterait, dans son désespoir, ce poëte

italien qui se suicida à cause d'une virgule changée de place dans la

composition d'un de ses livres. Pour une lettre retournée, le Charançon

exigerait volontiers qu'on recommençât le tirage du numéro.

Il se calme cependant, sur la promesse d'un _erratum_. Et, prenant

autant d'exemplaires que peuvent en contenir ses poches, il en va faire

la distribution dans la ville.

Le soir, il parcourt les cafés. Chaque fois qu'un consommateur demande

le journal où il se trouve imprimé, il suit des yeux les mouvements de

son visage pendant sa lecture, et si elle ne se continue pas jusqu'à la

colonne où se trouve son article, il ne peut cacher son dépit.

Du jour où le Charançon a eu un article imprimé, ce ne sont plus des

talons qu'il a à ses souliers, ce sont des piédestaux.

Dès qu'il a constaté son existence par une première publication, il

utilise ce précédent pour se faire comprendre parmi les collaborateurs

des feuilles éphémères destinées à mourir du CROUP littéraire à l'âge de

deux ou trois numéros. Dans ces journaux qui ne font que s'entr'ouvrir,

le caissier demeure, pour les rédacteurs, constamment caché dans les

nuages de l'incognito le plus épais.

Mais le Charançon, qui travaille seulement pour la gloire, ne demande

pas d'abord à être payé.

Un Charançon, qui faisait valoir cette raison, comprise du rédacteur en

chef d'un journal qui rétribue largement ses écrivains, en reçut cette

réponse:

--Monsieur, mon journal n'est pas assez riche pour se permettre d'avoir

de la rédaction gratis; adressez-vous aux publications qui peuvent se

procurer le luxe de se passer de public.

Peu à peu cependant, à force d'intrigue, à force de se remuer, le

Charançon finit par acquérir ce qu'on pourrait appeler une réputation de

prospectus.

Il a fourré l'annonce de ses ouvrages dans tous les _spécimens_. Il se

montre plus exigeant, il croit à son avenir, et il parvient même à y

faire croire quelques autres.

Le jour où il a fait imprimer quatre cents lignes, il les collectionne

et les offre à la Société des gens de lettres, avec une demande de

réception dans son sein.--S'il est reçu, il se hâte de faire graver des

cartes, sur lesquelles il ajoute après son nom:

_Membre de la Société des gens de lettres._

III

LE RÉDACTEUR POUR TOUT FAIRE

Il existe, à Paris, un grand nombre de ménages peu fortunés, où l'on

prend une bonne pour tout faire. Les servantes qui acceptent ces

conditions sont ordinairement des disciples anonymes de M. Cousin, car

leur engagement les oblige à pratiquer l'éclectisme le plus étendu.

La servante pour tout faire fait d'abord le ménage et tout ce qui se

rattache à cette occupation:

Elle fait la cuisine;

Elle fait les commissions;

Elle fait la lessive et le repassage;

Elle fait les corsets et les robes de Madame;

Elle fait les gilets et les culottes de Monsieur.

Et quelquefois même, s'il y a un nouveau-né dans la maison, on essaye de

l'utiliser comme nourrice.

Dire qu'elle excelle dans sa multiple besogne, je n'oserais pas

l'affirmer.

Elle reçoit ordinairement de quinze à vingt-cinq francs par mois, et

elle est nourrie.

Il existe, de même, à Paris, des journaux peu riches--pauvreté n'est pas

vice--ou n'ayant pas le moyen de subventionner un spécialiste pour

chacune des matières que sa feuille est appelée à traiter, le

propriétaire prend un rédacteur pour tout faire.

C'est ordinairement un homme de lettres, bachelier comme Lindor, et qui

s'est essayé tour à tour dans tous les genres de littérature, sans

avoir positivement réussi dans aucun.

Ces diverses tentatives, dans lesquelles il a échoué isolément, ne l'ont

point découragé. Il met en pratique la devise affirmant que l'union fait

la force. Et, n'ayant pas été heureux dans les spécialités, il brûle un

cierge à M. Cousin, et se dévoue à l'éclectisme.

C'est alors qu'il accepte les fonctions de rédacteur pour tout faire, et

il fait tout en effet, sans hésitation et sans balancier.

Il fait du roman et de la nouvelle.

Il fait des comptes-rendus:

Dramatiques,

Lyriques,

Scientifiques,

Académiques.

Il fait des chroniques:

Parisiennes,

Provinciales,

Étrangères.

Il parle également et à volonté;

Médecine,

Usine,

Cuisine.

Il parle chemins de fer,

Religion,

Industrie,

Modes,

Libre-échange.

Il rédige le premier-Paris,

Le filet,

L'entre-filet,

L'annonce,

La réclame.

Et il compose pour chaque numéro:

Des logogriphes,

Des charades,

Des rébus

Et des calembours.

Quelquefois même, c'est lui qui dessine la vignette du journal--et c'est

encore lui qui la grave.

Enfin, c'est un véritable touche-à-tout.

Il touche même quelquefois des appointements qui varient de 70 à 125

francs par moi--il n'est ni nourri, ni couché, ni blanchi; il ne reçoit

d'étrennes que lorsqu'il songe à s'en donner.

Mais il est en même temps son rédacteur en chef et sa rédaction.

Ce qui l'oblige à être très-respectueux envers lui-même.

À se céder le pas quand il entre ou sort de son bureau.

À se saluer quand il se rencontre,

Et à se déposer sa carte le jour de l'an.

Mais, en revanche, il possède le droit:

De recevoir tous ses articles, et de ne pas les faire attendre sur le

marbre.

De n'y jamais faire de coupures,

Et de les trouver également jolis.

Tous les jours il va à la Bibliothèque, et y prend un picotin

d'érudition, pour les besoins de la matière dont il aura à s'occuper

dans son numéro.

S'il est trop pressé, il fait faire sa besogne par un collaborateur à

deux branches, qui lui sert également pour se rogner les ongles et

moucher la chandelle.

En qualité de rédacteur en chef, il est de toutes les _premières_, et

siège aux stalles de la critique. Comme son journal ne possède qu'une

influence relative, il arrive quelquefois que les administrations lui

adressent seulement des coupons de corridors ou de carreaux de loges,

auquel cas, il va paisiblement voir la pièce au café, et en suit

religieusement l'intrigue en jouant aux dominos.

S'il a souvent le double blanc, c'est que la pièce est bonne; s'il a le

double six, c'est que la pièce est mauvaise.

Inventeur de ce critérium, il en indiqua fraternellement la commodité à

un critique très-influent, qui n'attend qu'une occasion de lui prouver

sa reconnaissance, en lui étant le plus confraternellement désagréable

qu'il se pourra.

Mais, bonne ou mauvaise, la critique du rédacteur pour tout faire est

généralement obligeante: dire ou faire du mal lui serait pénible, ou

même embarrassant. C'est la seule chose qu'il ne sache pas ou ne veuille

pas faire. Sa plume est un outil, et jamais une arme.

Quand il rencontre un confrère, il a toujours un mot aimable à lui dire

à propos de ce qu'il a publié récemment. L'amabilité se retrouvera au

bout de sa plume le jour où il se rassemblera autour de sa table de

rédaction pour faire le journal. Le rédacteur pour tout faire semble

posséder le don d'ubiquité,--il est partout en même temps;--il fait

honnêtement et discrètement son métier, sans prétentions et sans bruit.

Ce n'est pas cependant qu'il ne possède, comme tous les humains bien

organisés, la petite dose d'amour-propre qui est nécessaire à l'homme

pour vivre,--comme l'air et le soleil.

Aussi, quand un abonné s'est fait inscrire dans la journée, il se serre

la main à lui-même, et se dit, avec un légitime orgueil, en prenant un

maintien et une voix de rédacteur en chef:

--Votre dernier article a fait de l'effet.

Et il a, en effet, différentes raisons pour être convaincu que c'est son

article et pas celui d'un autre.

Quand il a exercé ses fonctions pendant quelque temps, il tente de se

constater à lui-même son influence, en essayant de faire engager sa

maîtresse dans un petit théâtre.--Il réussit ordinairement.

Quelquefois il songe à se marier,--et jamais à être de l'Académie.

On ne lui connaît ni ennemi ni envieux.--Christophe-Colomb lui-même ne

pourrait pas lui en découvrir un.

IV

LE CAUDATAIRE

Comme son nom l'indique, ce personnage est celui qui tend à se coudre

aux individualités, possédant, soit la célébrité, la réputation, ou même

la simple notoriété.

Cette sorte de sigisbéisme naît quelquefois de la sympathie que l'on

éprouve pour les oeuvres d'un écrivain, et de l'attachement que vous

inspire sa personne. Comme toute chose sincère, ce sentiment est alors

honorable et mérite le respect, même dans ce que peut avoir d'outré,

l'admiration _caniche_ du caudataire désintéressé.

Le plus souvent aussi, ce n'est que l'exploitation réglée de l'orgueil

légitime de ceux qui ont su se conquérir un nom, par la vanité ridicule

de ceux qui ne _s'appellent pas_.

Les millions en moins, le caudataire ressemble aux anciens rustauds de

finance qui consentaient à vider l'humiliation à pleine tasse, et à

verser les écus à plein sac, pour être aperçus du vulgaire, montant

dans les carrosses des grands seigneurs. Le seul désir du caudataire est

aussi de monter dans les carrosses de la renommée--ne fût-ce que par

derrière.

Les romanciers en vogue, les auteurs dramatiques, rois de la coulisse,

les journalistes en puissance de feuilleton ont leurs caudataires, et

particulièrement les coupe-toujours de la critique, qui débitent la

galette et le flanc de la réclame.

Le nombre des caudataires varie en proportion de la réputation ou de

l'influence que peuvent exercer sur le public les célébrités des divers

genres de littérature.

Les fonctions du caudataire sont purement honorifiques, mais en revanche

elles sont fatigantes.--Cependant c'est une charge très-courue. On ne

l'obtient pas du premier coup. Il faut faire une espèce de stage avant

de devenir titulaire.

Plusieurs qualités sont requises pour être bon caudataire; comme au jeu

des enfants: «Bonjour, maître, quel métier veux-tu être? Il faut,

tire-li-faut d'abord n'être pas bon à autre chose, et avoir du temps à

perdre.» Si le caudataire possède une opinion, il devra lui attacher

une pierre au cou et la jeter dans l'endroit le plus profond de la

Seine.

Adopter en tout, et proclamer partout et toujours le système du maître

qu'il veut suivre; avoir dans sa poche du drap de toutes les couleurs,

afin de changer de cocarde littéraire en même temps que celui-ci.

S'il possède un caractère irritable, il devra le tamponner de patience,

s'il ne veut pas souffrir des ruades et rebuffades qui pourront résulter

de la mauvaise humeur de l'homme célèbre, quand celui-ci aura éprouvé

des désagréments familiers à son état.

Renoncer à toute initiative en matière de jugement sur les productions

des confrères, et attendre que le son se soit fait entendre pour faire

écho.

Assister à la conception et confection du roman, drame ou feuilleton du

maître; entendre chapitre par chapitre, scène par scène, phrase par

phrase, les vagissements de l'oeuvre nouvelle, la caresser au berceau du

manuscrit, lui faire des risettes, lui offrir des morceaux de sucre ou

des bonbons, et avoir pour elle tous les soins que demande un nouveau-né

qui pousse sa première dent.

Propos de ville et propos de théâtre · 第 7 / 12 段