lampe--appelée à faire pendant à celle dont André Chénier parle dans
l'une de ses plus voluptueuses élégies.--On l'attendait.
Mais, au même instant où l'heure du berger sonnait à un cadran
voisin,--Ergaste--Clitandre--Valère--quitte les genoux de sa belle, et
suspend un entretien si doux.--Pourquoi faire?
Quand mademoiselle *** raconte cette histoire, elle a l'habitude de le
donner à deviner en mille.--Et comme on n'ose pas deviner, elle apprend
à ses auditeurs que:
--C'était pour remonter sa montre.--Quant à ma passion, ajouta-t-elle,
ce fut tout le contraire qui lui arriva.
* * * * *
Mademoiselle B... est une personne si longue, que son coiffeur est
obligé d'apporter une échelle pour la friser. Mademoiselle B..., qui
aime ce qui est bon, tourmentait un poëte pour avoir un rôle, et lui
faisait entendre par de claires minauderies qu'elle se montrerait
reconnaissante. Le malheureux poëte, qui n'a pas de défense, accepte la
transaction.
--Comment! lui disait un ami, tu vas t'embarrasser de cette grande B...?
--Elle ne me gênera pas, répondit le poëte, je lui ferai un noeud.
* * * * *
En termes de coulisse, on appelle la famille _du four_ les rares
spectateurs disséminés dans la salle d'un théâtre quand on y joue une
pièce qui n'a pas de succès.--Depuis quelque temps, la famille _du four_
se montrait très-assidue aux représentations des ouvrages de M***. Il y
a un mois, il fit jouer une comédie, dont le résultat ne devait pas
répondre aux espérances qu'il avait pu concevoir le jour de la première
représentation.--Abusé cependant par un succès dont les fabricants
entrent ordinairement dans la salle avec le public, M*** disait au
foyer, en parlant de sa pièce: «Parbleu! voilà un petit ouvrage qui a
la moitié d'un almanach dans le ventre.» Et il courut au prochain
cabinet de lecture pour lire les _Petites Affiches_, et voir s'il n'y
trouverait pas l'annonce d'une propriété avec parc, rivière, écurie et
poissons rouges:--le tout n'excédant pas cent mille francs.
À la seconde représentation de son ouvrage, le bordereau de recettes
accusait un total aussi modeste que la fleur des champs. Ce soir-là,
M*** renonça à l'acquisition du château et se borna à chercher une
maison à la Villette, sans écurie, mais toujours avec poissons rouges.
À la troisième représentation, la recette était devenue si maigre, qu'on
aurait pu la prendre pour mademoiselle *** qui sert de modèle dans les
cours d'ostéologie.
M*** perdit de vue son projet de propriété à la Villette,--mais il
n'abandonna point son idée de poissons rouges, et voici quel est le
stratagéme ingénieux qu'il a employé pour faire monter les recettes de
sa pièce:--importuné depuis longtemps par une foule de jeunes gens
inédits qui lui adressent des manuscrits en sollicitant l'honneur de sa
collaboration,--M*** a écrit à tous ces aspirants vaudevillistes la
circulaire suivante:
«Monsieur et cher collaborateur,
«J'ai lu votre affaire.--Il y a du bon, beaucoup de bon. À nous
deux nous en ferons du meilleur. Venez donc causer de cela ce
soir;--je vous attendrai au théâtre de..., dans le foyer;
excusez-moi si je ne vous envoie pas une place,--mais le public
nous en refuse. Tout à vous. M***.»
Les collaborateurs ont mordu à l'hameçon,--et M*** a eu au moins ses
poissons rouges.
* * * * *
Tout le monde connaît la paresse proverbiale du peintre C..., duquel on
a dit qu'il devait être fils d'un lézard et d'une ligne horizontale.
Un de ses amis, qui arrive de faire le tour du monde,--unissant le
paradoxe à l'exagération des voyageurs, assurait qu'il avait traversé un
pays où les jours avaient vingt-cinq heures.
--Dis-moi bien vite où il se trouve,--que j'aille prendre mon passe-port
et faire ma malle! s'écria C...
--Toi si paresseux, tu ferais ce long voyage?
--Eh! mon ami, sans doute, puisque ce serait pour aller dans une
contrée où j'aurais par jour une heure de plus à ne rien faire.
* * * * *
Le directeur d'un théâtre de vaudeville possède pour associé un Oriental
qui a les manières et le langage des marchands de dattes et de pastilles
du sérail.--On affirme même que c'est dans le commerce de ces denrées
qu'il a acquis la fortune dont une grande partie a été placée dans
l'entreprise dramatique en question.--Ce personnage est d'une avarice
qui est une source perpétuelle de lazzis dans le foyer et les coulisses
de son théâtre.--Quand on monte un ouvrage, il discute pendant des jours
entiers les frais de chaque détail de mise en scène, et pleure
littéralement en acquittant les factures.--C'est lui qui disait à un
acteur ayant besoin de paraître sous deux costumes dans le même ouvrage:
--La veste que vous portez au premier acte est très-richement doublée;
vous la mettrez à l'envers dans le second acte, ça évitera les frais
d'un autre habit.
Un soir, l'entr'acte se prolongeait au-delà du temps convenu, à cause
du retard que mettait la blanchisseuse du théâtre à apporter à
l'excellent comique L... une chemise à jabot excentrique dont il avait
besoin pour se costumer (ce genre de linge est fourni par
l'administration). L'impatience du public commençait à se
manifester.--Le marchand de dattes, comme on l'appelle, entre dans une
violente colère en apprenant que c'était L... qui faisait retarder le
lever du rideau, et, furieux, il monte à la loge de l'artiste en le
menaçant de le mettre à l'amende s'il n'entre pas en scène
sur-le-champ.--L... explique le cas où il se trouve, et fait comprendre
à son sous-directeur qu'il peut abréger ce retard en envoyant acheter
une chemise dans le passage des Panoramas.
À cette proposition, la fureur du mahométan redouble,--mais soudainement
il se calme:--une inspiration lui était venue, et, à la grande surprise
de l'acteur, il ôte sa redingote, son gilet, ses bretelles, et, retirant
le _dernier voile de la pudeur_, humide d'une transpiration résultant de
l'inquiétude que lui donnait la seule idée de rendre la recette, il
propose de prêter sa chemise à son pensionnaire.
--Merci,--dit celui-ci en rejetant le vêtement tout mouillé,--vous êtes
en sueur de ladrerie; j'aurais trop peur d'amasser votre mal.
* * * * *
Mademoiselle Victorine C... est un mince et très-mince petit volume de
lieux communs, richement relié par la générosité du prince russe Nicolas
Tr... Ce grand, ou plutôt ce gras seigneur, ressemble à Lablache regardé
au télescope; quand il voyage dans les chemins de fer, la moitié de sa
personne est comptée comme colis.
Dernièrement, mademoiselle C... fit une maladie qui la retint pendant
quelques jours au lit.--Comme elle entrait en convalescence, une de ses
amies vint la voir et s'informa de sa santé.
--Oh! je vais beaucoup mieux, dit mademoiselle Victorine C...
--Le temps est beau, il faut aller faire un tour en voiture.
--Tu as raison, dit Victorine, je vais faire atteler: je ferai le tour
du prince.
* * * * *
M. Jules Janin est connu par tous ses confrères et tous les artistes
pour son facile accueil et son humeur hospitalière,--On a dit
quelquefois, en parlant de sa maison, que c'était celle du bon Dieu.--Il
serait peut-être plus juste de dire qu'elle est celle d'un bon
diable.--Tous ceux qui sont connus à Paris ont monté l'escalier du
critique.--Mais ce sont particulièrement ceux qui désirent l'être qui en
usent les marches.--L'écrivain concilie cependant les devoirs de
l'hospitalité avec ceux du travail.--Son esprit se dédouble avec une
prodigieuse facilité, et sait être en même temps dans la conversation et
sur le papier où il écrit.--Janin a parié une fois qu'il raconterait
tout haut la retraite des _Dix mille_ en même temps qu'il jouerait aux
dominos d'une main et qu'il écrirait son feuilleton de l'autre;--et il a
gagné son pari.--Mais, parmi les nombreuses visites qui l'obligent à
mettre chaque semaine un nouveau cordon à sa sonnette, il en est souvent
qui _manquent de gaieté_.--De ce nombre sont: les amours-propres
dramatiques, froissés par un silence indulgent, ou irrités par l'éloge
d'un rival ou d'une rivale;--les réputations microscopiques juchées sur
des vanités hautes de cent coudées;--les gens qui, n'ayant jamais pu
apprendre leur nom, même à des créanciers, vont le crier eux-mêmes dans
les endroits qui possèdent un écho, pour avoir le plaisir de s'entendre
appeler;--les auteurs qui désirent qu'on fasse mention de la naissance
de leur _petit dernier_, et ceux-là mêmes qui oublient que la critique
n'enregistre pas les enfants morts sur son état civil.--Et les oisifs,
les inutiles, les diseurs de riens, qui vous usent votre temps, votre
patience, qui entrent chez vous comme à la foire, et en ressortent ne
laissant d'eux après eux que la boue de leurs souliers sur vos
tapis,--une odeur d'ennui dans votre chambre--et du noir dans votre âme.
Pour s'en préserver, ou tout au moins abréger les visites des mendiants
de minutes, M. Janin a inventé un moyen simple, mais énergique. Ce moyen
a des plumes jaunes et bleues, un bec crochu et un organe...
irrésistible. Ce moyen n'est autre que son perroquet, personnage qui
mériterait à lui seul une biographie.--Quelques ignorants prennent ce
perroquet pour un oiseau, mais un savant métempsycosiste a découvert
que c'était un ancien bénédictin espagnol.--Le fait est que ce
merveilleux perroquet est un puits de science: il parle avec une sûreté
extraordinaire toutes les langues mortes et vivantes; il parle même et
comprend les langues nouvelles. Si un défaut passager de mémoire ne lui
fait pas trouver à temps la citation dont il a besoin, M. Janin regarde
son perroquet, qui la lui souffle sur-le-champ;--et il n'y a pas
d'exemple qu'il ait fait jamais erreur.--En outre, bon juge comme son
maître, et disant son avis net et franc à tout un chacun. Bref, un
oiseau rare,--_avis rara_,--dirait-il lui-même de lui-même.--C'est cet
animal intelligent dont M. Janin se sert pour mettre à la porte les gens
qui lui inspirent justement l'idée de les jeter par la fenêtre.--Quand
l'un deux prolonge sa visite au-delà du temps qu'un indifférent peut
exiger de la politesse d'un homme qui n'aime pas à perdre le sien, M.
Janin fait un signe à son perroquet. L'animal comprend. Il quitte
aussitôt son perchoir, va se jucher sur la chaise du fâcheux, et, se
mettant à jouer du bec, il fait de la charpie avec le collet de son
habit, en même temps qu'il lui entonne à l'oreille une gamme de cris
tellement assourdissants, que le personnage prend à la fois son chapeau
et le parti de s'en aller.--S'il a l'audace hypocrite de féliciter M.
Janin à propos de son oiseau, le critique pousse l'ironie jusqu'à
proposer au fâcheux de lui en faire cadeau.
* * * * *
Voici, à propos de la claque et des claqueurs, une anecdote qui s'est
passée il y a une dizaine d'années dans un théâtre d'outre-Seine. On y
représentait alors le premier ouvrage d'un romancier qui est devenu
depuis un de nos plus féconds auteurs dramatiques. La pièce fit passer
les ponts à tout Paris. Dans ce drame, les deux principaux rôles étaient
remplis par deux artistes célèbres, qui avaient l'un et l'autre au moins
autant d'amour-propre que de talent.--L'entrepreneur de succès
subventionné par l'administration, voyant que le public se chargeait
volontiers de faire sa besogne, s'était un peu ralenti de son zèle.--Il
n'y avait plus d'ordre et de régularité dans le service des _entrées_ et
des _sorties_.--Tantôt c'était l'acteur B... qui se plaignait qu'on lui
avait coupé sa tirade par une salve trop précipitée.
--Mon Dieu! que cette claque est insupportable! disait-il tous les soirs
en rentrant au foyer...
--Mon Dieu! quand donc les théâtres seront-ils désinfectés de cette
engence? ajoutait madame D...
Ennuyé de ces plaintes, le directeur prit un jour les deux artistes à
part:
--Vous êtes tous deux, leur dit-il, des talents de premier ordre.--Vous
avez les sympathies du public, et il vous est pénible souvent, si j'en
crois vos discours, de voir se mêler à l'enthousiasme que vous excitez
les applaudissements d'une tourbe grossière.
--Sans doute, fit B.
--Certainement, ajouta madame D...
--Eh bien, mes amis, soyez heureux... Vos voeux sont exaucés; il n'y aura
plus d'autres _romains_ dans mon théâtre que ceux qui fonctionnent dans
les tragédies que mon privilége m'autorise malheureusement à jouer.--La
claque est supprimée.--C'est autant d'économisé.
--Supprimée, la claque! fit B...
--La claque supprimée! reprit madame D... À compter de quand?
--À compter d'aujourd'hui même.--Allez vous habiller, et soyez sans
crainte. Quand on lèvera le rideau, vous ne verrez que des payants dans
la salle,--des purs, des sincères, et toute la gloire que vous
recueillerez désormais sera en bonne monnaie.
Après la fin du spectacle, les deux artistes remontèrent dans leurs
loges,--sérieux et inquiets.--L'ère de l'enthousiasme sincère s'était
mal inaugurée. Comme on dit en termes de coulisses, ils n'avaient
_étrenné_ ni l'un ni l'autre. Cependant jamais B... ne s'était montré
plus habile comédien.--Jamais il n'avait détaillé avec tant de soin et
d'exactitude toutes les nuances variées de son rôle.
Jamais madame D... n'avait été plus dramatique, plus passionnée.
--Bah! dit B... à sa camarade, il ne faut pas se désespérer.--Nous avons
une mauvaise salle aujourd'hui.--Voilà tout.--Demain, nous retrouverons
notre vrai public, et alors...
Mais le lendemain renouvelle la déception de la veille.--À peine les
deux grands artistes recueillent-ils quelque maigre bravo aussitôt
étouffé.
Mais le surlendemain,--ah! le surlendemain,--à la première entrée en
scène, B... fut accueilli par une salve,--modeste il est vrai,--mais
bien comprise, bien dirigée, commençant là où il fallait et finissant de
même.
--Je disais bien qu'ils s'y mettraient, dit madame D... en entendant de
la coulisse applaudir son camarade.
Mais, à son grand étonnement, quand elle parut en scène à son tour,--la
salle reste muette;--elle surprit bien des émotions, des larmes, mais de
bravos, aucun...
Elle ne dit rien, mais elle pensa davantage.
Le quatrième jour, B... fut encore applaudi comme la veille; mais, quand
madame D... parut, une salve plus sonore et mieux nourrie accueillit
toutes ses entrées et toutes ses sorties et l'acclama jusqu'à la fin du
spectacle.
Quelques jours plus tard, le directeur fit cette remarque, que les gens
qui applaudissaient l'acteur B... se disputaient dans le parterre avec
ceux qui applaudissaient madame D..., et réciproquement.
Il en tira facilement cette conclusion, que les deux premiers artistes
subventionnaient à leurs frais,--et chacun de son côté,--une brigade
d'enthousiasme, et que les deux groupes, se croyant rivaux, pensaient se
montrer plus agréables à leur commettant en faisant de la contradiction
systématique.
Le soir même, le directeur appela ces deux artistes et leur tint à peu
près ce langage:
--Mes enfants, soyez heureux, la claque est rétablie.--Votre
amour-propre légitime fera ses frais tous les soirs,--et votre bourse
fera des économies.
* * * * *
On a souvent entretenu le public des singularités plus ou moins
singulières de quelques artistes et de quelques écrivains
célèbres.--Voici une anecdote qu'on nous a citée tout récemment à propos
de M. de Balzac,--dont les _manies_ pourraient former un recueil aussi
volumineux qu'intéressant.--Un jour, le grand romancier invita une
douzaine de ses amis à venir dîner dans cette fameuse maison des
Jardies, bâtie sur les plans de M. de Balzac lui-même, qui, entre autres
innovations, avait oublié l'escalier. Comme on allait passer dans la
salle à manger, le maître de la maison, prenant une attitude désolée et
contrite, s'excusa auprès de ses convives, auxquels la dureté des temps
ne lui permettait d'offrir qu'une maigre cuisine, servie dans une
modeste faïence, avec accompagnement de couverts d'étain. Comme tout le
monde se récriait sur l'inutilité de ces excuses entre amis et entre
artistes, on se mit à table, et pendant trois heures, Chevet, qui avait
été mandé de Paris,--donna un somptueux démenti à l'humble préface de
l'écrivain, en offrant à ses convives tous les chefs-d'oeuvre de son
répertoire. Le repas achevé, les invités se répandirent dans le jardin,
les uns réclamant des cigares, les autres des pipes et du tabac. À cette
demande, le maître de la maison répondit par un sermon sur le funeste
abus d'une substance malfaisante. Quel plaisir pouvait-on prendre à
mâcher une plante amère, endormant les facultés de l'intelligence? etc.,
etc. Un fort beau sermon in-octavo, qui n'amena cependant aucune
conversion, comme beaucoup de sermons. Quand la compagnie se fut procuré
de quoi fumer, une voix se leva pour demander des allumettes: nouveau
recri et nouveau sermon de M. de Balzac. Comment pouvait-on supposer
qu'il eût dans sa propriété de ces dangereuses inventions d'une chimie
incendiaire? Et, là-dessus, l'auteur des _Parents pauvres_ entamait un
paradoxe dans lequel il démontrait sérieusement que les allumettes
chimiques, quotidiennement cause de sinistres relatés par les journaux,
étaient répandues dans le public par une bande de malfaiteurs qui
avaient pour but la destruction de la propriété immobilière. Bref, il
n'avait pas d'allumettes, il n'en aurait jamais chez lui! Au milieu de
cette improvisation plaisante, un de ses amis s'était échappé, fouillant
tous les coins et recoins de la maison, pour tâcher d'allumer son
cigare. Comme il bouleversait la cuisine, en ouvrant le tiroir d'une
table, la première chose qu'il aperçut, ce fut une magnifique
argenterie, parfaitement gravée au chiffre de M. de Balzac.
Le romancier, qui était coutumier de ces sortes de plaisanteries, ne
perdait point contenance lorsque ces petits mensonges innocents étaient
démasqués. Tout le monde connaît l'histoire du cheval qu'il croyait
avoir donné à Jules Sandeau, et duquel il demandait des nouvelles chaque
fois qu'il rencontrait son confrère.
Quand son ami vint lui annoncer la découverte qu'il venait de faire
dans sa cuisine, M. de Balzac entra dans un grand étonnement; puis,
allant embrasser tous ses convives les uns après les autres, il les
remercia avec effusion de lui avoir procuré cette heureuse surprise. Il
souffrait cruellement d'être obligé de manger dans de l'étain, et sa
reconnaissance était tellement persuasive, que, dans le nombre de ses
invités, il y en eut qui se retirèrent convaincus que c'étaient
positivement eux qui avaient dégagé le _service_ de leur confrère des
mains d'un Gobseck. Quant à M. de Balzac, il n'en voulut pas démordre,
et pendant longtemps il entretint toute la ville de ce beau trait de ses
amis.
* * * * *
M..., littérateur très-sérieux et qui réunissait, comme homme et comme
écrivain, toutes les conditions qui font sanctionner par le public la
promotion à la chevalerie de la Légion d'honneur, dut son ruban rouge au
hasard, qui, par extraordinaire, se montra intelligent dans cette
occasion; et voici l'anecdote, telle que M... la raconte lui-même:
Dans la dernière année du dernier règne, M... se trouvait dans une ville
de bains, où M. Duchâtel, alors ministre de l'intérieur, résidait depuis
quelque temps avec sa famille. En villégiature, les relations se nouent
vite, surtout entre personnes qui portent un nom connu. L'écrivain
rencontra l'Excellence au salon de conversation; et le ministre, charmé
d'avoir fait la connaissance d'un homme d'esprit, l'invita à venir aux
soirées intimes qu'il donnait dans son salon à Vichy. M... y joua le
whist de manière à se faire complimenter par le ministre, qui le voulait
toujours avoir pour partenaire.
L'année suivante, l'écrivain, qui n'avait jamais revu le ministre, avait
un service à lui demander pour un ami. Il pensa qu'il n'y aurait pas
d'indiscrétion à se présenter au ministère de l'intérieur, et que ses
anciennes relations avec le portefeuille de la rue de Grenelle ne
pourraient que lui être favorables. Il se rend à l'hôtel de
l'Excellence; elle était absente. M..., qui s'était présenté à
l'appartement particulier, laisse une carte au valet de chambre, et pour
indiquer qu'il est venu lui-même, il fait une croix avec un crayon au
lieu de la corner.
Le soir, en rentrant, le ministre trouva la carte sur son bureau.
--M...! M...! s'écria-t-il en se frappant le front comme pour se
rappeler, je ne me souviens pas de ce nom-là! Que diable peut-il donc me
vouloir?... Ah! bon! j'y suis maintenant, ajoute M. Duchâtel en
apercevant la croix marquée au crayon au coin de la carte: c'est bientôt
la fête du roi, et ce monsieur me rappelle que je lui ai promis de le
faire décorer... Il fait bien d'y penser! Pour moi, je ne m'en souvenais
plus.
Trois jours après le 1er mai, M... lisait au _Moniteur_ sa promotion
au grade de chevalier de la Légion d'honneur.
* * * * *
Un admirateur passionné du talent joyeux d'une des meilleures servantes
de Molière, s'étant aventuré un soir au petit théâtre Séraphin,
rencontre l'artiste en contemplation devant les beautés du _Pont cassé_;
c'était à l'époque où l'actrice se trouvait dans une situation
intéressante.
--Pourquoi donc êtes-vous venue ici? lui demanda le cavalier,
très-surpris de cette rencontre.
--Oh! ce n'est pas pour moi, répondit l'actrice en riant; c'est pour mon
enfant.
* * * * *
Une dame qui se chausse quelquefois d'outremer, et qui a fait
représenter au profit des pauvres et de sa vanité des petites comédies
de genre inutile, s'est acquis dans un certain monde une grande
réputation d'esprit,--à peu près comme les révolutionnaires achetaient
jadis les biens nationaux,--c'est-à-dire à bon marché.--Cette réputation
lui vient de l'habitude qu'elle a de faire des _mots_; les mots, cette
lèpre de la conversation moderne.--Faire des mots, tel semble être le
but de son existence; c'est à quoi elle passe tous ses jours. Sa femme
de chambre assure même qu'elle se relève la nuit pour se livrer à cet
exercice.--Dès qu'elle a fait un mot, elle prend une voiture et court au
galop le répéter à tous ses amis et connaissances, ou l'affiche sur la
glace dans les foyers de théâtres; des amis complaisants le tirent à
autant d'éditions que _l'Oncle Tom_.--Puis, quand le mot a couru tout
Paris, afin que l'Europe n'en ignore, les familiers de cette charmante
personne l'adressent aux gazettes étrangères, qui s'empressent de
l'attribuer à M. de Metternich.--Seulement, comme un mot ne peut
produire de l'effet qu'à la condition d'être placé en situation, comme
on dit en termes de coulisses, mademoiselle *** a un compère dont les
fonctions consistent à amener sur le tapis tel ou tel propos auquel le
mot doit servir de réplique.--Ce confident est ordinairement un bon
jeune homme, auteur de quelque petit proverbe inédit que la dame a
promis de faire mettre en lumière.--Mademoiselle *** est aussi
spirituelle que bonne camarade: quand ses mots ont servi plusieurs fois
ou quand ils ne produisent pas d'effet, elle en fait cadeau à ses
amies.--Une personne qui n'avait pas l'honneur de connaître mademoiselle
***, et qui avait le plus vif désir de l'entendre causer, eut
dernièrement l'occasion de dîner avec elle dans une réunion d'artistes
et d'hommes de lettres.
--Eh bien que dites-vous de cela? lui demanda un enthousiaste de la
_mot_-nomanie.
--Ma foi, répondit-il, mettez que je suis un Velche, ou que
Mademoiselle *** n'était pas en train ce soir; mais son esprit et ses
mots m'ont paru ressembler au fameux briquet et aux allumettes d'Arnal,
dans la pièce des _Cabinets particuliers_.
SILHOUETTES LITTÉRAIRES
I
LE MONSIEUR QUI S'OCCUPE DE LITTÉRATURE
Le monsieur qui s'occupe de littérature est devenu depuis quelques
années un type assez fréquent. On le rencontre un peu partout, mais
particulièrement dans les lieux publics. Dans les cafés où se
rassemblent les cabotins de la rampe et de la presse, tous les bons à
rien faire, tous les bons à rien dire, toutes les paresses, toutes les
impuissances, toutes les médiocrités, tous ceux qui donnent au public
une si fâcheuse opinion de l'art auquel ils font semblant d'appartenir.
Le monsieur qui s'occupe de littérature possède quelquefois une
certaine aisance. Il est bien vêtu, et recherche la société des hommes
de lettres avec autant de soin que les dames aux camélias en mettent à
les éviter.