Il arrive. On lui ouvre; il est introduit dans un boudoir où brûle une

lampe--appelée à faire pendant à celle dont André Chénier parle dans

l'une de ses plus voluptueuses élégies.--On l'attendait.

Mais, au même instant où l'heure du berger sonnait à un cadran

voisin,--Ergaste--Clitandre--Valère--quitte les genoux de sa belle, et

suspend un entretien si doux.--Pourquoi faire?

Quand mademoiselle *** raconte cette histoire, elle a l'habitude de le

donner à deviner en mille.--Et comme on n'ose pas deviner, elle apprend

à ses auditeurs que:

--C'était pour remonter sa montre.--Quant à ma passion, ajouta-t-elle,

ce fut tout le contraire qui lui arriva.

* * * * *

Mademoiselle B... est une personne si longue, que son coiffeur est

obligé d'apporter une échelle pour la friser. Mademoiselle B..., qui

aime ce qui est bon, tourmentait un poëte pour avoir un rôle, et lui

faisait entendre par de claires minauderies qu'elle se montrerait

reconnaissante. Le malheureux poëte, qui n'a pas de défense, accepte la

transaction.

--Comment! lui disait un ami, tu vas t'embarrasser de cette grande B...?

--Elle ne me gênera pas, répondit le poëte, je lui ferai un noeud.

* * * * *

En termes de coulisse, on appelle la famille _du four_ les rares

spectateurs disséminés dans la salle d'un théâtre quand on y joue une

pièce qui n'a pas de succès.--Depuis quelque temps, la famille _du four_

se montrait très-assidue aux représentations des ouvrages de M***. Il y

a un mois, il fit jouer une comédie, dont le résultat ne devait pas

répondre aux espérances qu'il avait pu concevoir le jour de la première

représentation.--Abusé cependant par un succès dont les fabricants

entrent ordinairement dans la salle avec le public, M*** disait au

foyer, en parlant de sa pièce: «Parbleu! voilà un petit ouvrage qui a

la moitié d'un almanach dans le ventre.» Et il courut au prochain

cabinet de lecture pour lire les _Petites Affiches_, et voir s'il n'y

trouverait pas l'annonce d'une propriété avec parc, rivière, écurie et

poissons rouges:--le tout n'excédant pas cent mille francs.

À la seconde représentation de son ouvrage, le bordereau de recettes

accusait un total aussi modeste que la fleur des champs. Ce soir-là,

M*** renonça à l'acquisition du château et se borna à chercher une

maison à la Villette, sans écurie, mais toujours avec poissons rouges.

À la troisième représentation, la recette était devenue si maigre, qu'on

aurait pu la prendre pour mademoiselle *** qui sert de modèle dans les

cours d'ostéologie.

M*** perdit de vue son projet de propriété à la Villette,--mais il

n'abandonna point son idée de poissons rouges, et voici quel est le

stratagéme ingénieux qu'il a employé pour faire monter les recettes de

sa pièce:--importuné depuis longtemps par une foule de jeunes gens

inédits qui lui adressent des manuscrits en sollicitant l'honneur de sa

collaboration,--M*** a écrit à tous ces aspirants vaudevillistes la

circulaire suivante:

«Monsieur et cher collaborateur,

«J'ai lu votre affaire.--Il y a du bon, beaucoup de bon. À nous

deux nous en ferons du meilleur. Venez donc causer de cela ce

soir;--je vous attendrai au théâtre de..., dans le foyer;

excusez-moi si je ne vous envoie pas une place,--mais le public

nous en refuse. Tout à vous. M***.»

Les collaborateurs ont mordu à l'hameçon,--et M*** a eu au moins ses

poissons rouges.

* * * * *

Tout le monde connaît la paresse proverbiale du peintre C..., duquel on

a dit qu'il devait être fils d'un lézard et d'une ligne horizontale.

Un de ses amis, qui arrive de faire le tour du monde,--unissant le

paradoxe à l'exagération des voyageurs, assurait qu'il avait traversé un

pays où les jours avaient vingt-cinq heures.

--Dis-moi bien vite où il se trouve,--que j'aille prendre mon passe-port

et faire ma malle! s'écria C...

--Toi si paresseux, tu ferais ce long voyage?

--Eh! mon ami, sans doute, puisque ce serait pour aller dans une

contrée où j'aurais par jour une heure de plus à ne rien faire.

* * * * *

Le directeur d'un théâtre de vaudeville possède pour associé un Oriental

qui a les manières et le langage des marchands de dattes et de pastilles

du sérail.--On affirme même que c'est dans le commerce de ces denrées

qu'il a acquis la fortune dont une grande partie a été placée dans

l'entreprise dramatique en question.--Ce personnage est d'une avarice

qui est une source perpétuelle de lazzis dans le foyer et les coulisses

de son théâtre.--Quand on monte un ouvrage, il discute pendant des jours

entiers les frais de chaque détail de mise en scène, et pleure

littéralement en acquittant les factures.--C'est lui qui disait à un

acteur ayant besoin de paraître sous deux costumes dans le même ouvrage:

--La veste que vous portez au premier acte est très-richement doublée;

vous la mettrez à l'envers dans le second acte, ça évitera les frais

d'un autre habit.

Un soir, l'entr'acte se prolongeait au-delà du temps convenu, à cause

du retard que mettait la blanchisseuse du théâtre à apporter à

l'excellent comique L... une chemise à jabot excentrique dont il avait

besoin pour se costumer (ce genre de linge est fourni par

l'administration). L'impatience du public commençait à se

manifester.--Le marchand de dattes, comme on l'appelle, entre dans une

violente colère en apprenant que c'était L... qui faisait retarder le

lever du rideau, et, furieux, il monte à la loge de l'artiste en le

menaçant de le mettre à l'amende s'il n'entre pas en scène

sur-le-champ.--L... explique le cas où il se trouve, et fait comprendre

à son sous-directeur qu'il peut abréger ce retard en envoyant acheter

une chemise dans le passage des Panoramas.

À cette proposition, la fureur du mahométan redouble,--mais soudainement

il se calme:--une inspiration lui était venue, et, à la grande surprise

de l'acteur, il ôte sa redingote, son gilet, ses bretelles, et, retirant

le _dernier voile de la pudeur_, humide d'une transpiration résultant de

l'inquiétude que lui donnait la seule idée de rendre la recette, il

propose de prêter sa chemise à son pensionnaire.

--Merci,--dit celui-ci en rejetant le vêtement tout mouillé,--vous êtes

en sueur de ladrerie; j'aurais trop peur d'amasser votre mal.

* * * * *

Mademoiselle Victorine C... est un mince et très-mince petit volume de

lieux communs, richement relié par la générosité du prince russe Nicolas

Tr... Ce grand, ou plutôt ce gras seigneur, ressemble à Lablache regardé

au télescope; quand il voyage dans les chemins de fer, la moitié de sa

personne est comptée comme colis.

Dernièrement, mademoiselle C... fit une maladie qui la retint pendant

quelques jours au lit.--Comme elle entrait en convalescence, une de ses

amies vint la voir et s'informa de sa santé.

--Oh! je vais beaucoup mieux, dit mademoiselle Victorine C...

--Le temps est beau, il faut aller faire un tour en voiture.

--Tu as raison, dit Victorine, je vais faire atteler: je ferai le tour

du prince.

* * * * *

M. Jules Janin est connu par tous ses confrères et tous les artistes

pour son facile accueil et son humeur hospitalière,--On a dit

quelquefois, en parlant de sa maison, que c'était celle du bon Dieu.--Il

serait peut-être plus juste de dire qu'elle est celle d'un bon

diable.--Tous ceux qui sont connus à Paris ont monté l'escalier du

critique.--Mais ce sont particulièrement ceux qui désirent l'être qui en

usent les marches.--L'écrivain concilie cependant les devoirs de

l'hospitalité avec ceux du travail.--Son esprit se dédouble avec une

prodigieuse facilité, et sait être en même temps dans la conversation et

sur le papier où il écrit.--Janin a parié une fois qu'il raconterait

tout haut la retraite des _Dix mille_ en même temps qu'il jouerait aux

dominos d'une main et qu'il écrirait son feuilleton de l'autre;--et il a

gagné son pari.--Mais, parmi les nombreuses visites qui l'obligent à

mettre chaque semaine un nouveau cordon à sa sonnette, il en est souvent

qui _manquent de gaieté_.--De ce nombre sont: les amours-propres

dramatiques, froissés par un silence indulgent, ou irrités par l'éloge

d'un rival ou d'une rivale;--les réputations microscopiques juchées sur

des vanités hautes de cent coudées;--les gens qui, n'ayant jamais pu

apprendre leur nom, même à des créanciers, vont le crier eux-mêmes dans

les endroits qui possèdent un écho, pour avoir le plaisir de s'entendre

appeler;--les auteurs qui désirent qu'on fasse mention de la naissance

de leur _petit dernier_, et ceux-là mêmes qui oublient que la critique

n'enregistre pas les enfants morts sur son état civil.--Et les oisifs,

les inutiles, les diseurs de riens, qui vous usent votre temps, votre

patience, qui entrent chez vous comme à la foire, et en ressortent ne

laissant d'eux après eux que la boue de leurs souliers sur vos

tapis,--une odeur d'ennui dans votre chambre--et du noir dans votre âme.

Pour s'en préserver, ou tout au moins abréger les visites des mendiants

de minutes, M. Janin a inventé un moyen simple, mais énergique. Ce moyen

a des plumes jaunes et bleues, un bec crochu et un organe...

irrésistible. Ce moyen n'est autre que son perroquet, personnage qui

mériterait à lui seul une biographie.--Quelques ignorants prennent ce

perroquet pour un oiseau, mais un savant métempsycosiste a découvert

que c'était un ancien bénédictin espagnol.--Le fait est que ce

merveilleux perroquet est un puits de science: il parle avec une sûreté

extraordinaire toutes les langues mortes et vivantes; il parle même et

comprend les langues nouvelles. Si un défaut passager de mémoire ne lui

fait pas trouver à temps la citation dont il a besoin, M. Janin regarde

son perroquet, qui la lui souffle sur-le-champ;--et il n'y a pas

d'exemple qu'il ait fait jamais erreur.--En outre, bon juge comme son

maître, et disant son avis net et franc à tout un chacun. Bref, un

oiseau rare,--_avis rara_,--dirait-il lui-même de lui-même.--C'est cet

animal intelligent dont M. Janin se sert pour mettre à la porte les gens

qui lui inspirent justement l'idée de les jeter par la fenêtre.--Quand

l'un deux prolonge sa visite au-delà du temps qu'un indifférent peut

exiger de la politesse d'un homme qui n'aime pas à perdre le sien, M.

Janin fait un signe à son perroquet. L'animal comprend. Il quitte

aussitôt son perchoir, va se jucher sur la chaise du fâcheux, et, se

mettant à jouer du bec, il fait de la charpie avec le collet de son

habit, en même temps qu'il lui entonne à l'oreille une gamme de cris

tellement assourdissants, que le personnage prend à la fois son chapeau

et le parti de s'en aller.--S'il a l'audace hypocrite de féliciter M.

Janin à propos de son oiseau, le critique pousse l'ironie jusqu'à

proposer au fâcheux de lui en faire cadeau.

* * * * *

Voici, à propos de la claque et des claqueurs, une anecdote qui s'est

passée il y a une dizaine d'années dans un théâtre d'outre-Seine. On y

représentait alors le premier ouvrage d'un romancier qui est devenu

depuis un de nos plus féconds auteurs dramatiques. La pièce fit passer

les ponts à tout Paris. Dans ce drame, les deux principaux rôles étaient

remplis par deux artistes célèbres, qui avaient l'un et l'autre au moins

autant d'amour-propre que de talent.--L'entrepreneur de succès

subventionné par l'administration, voyant que le public se chargeait

volontiers de faire sa besogne, s'était un peu ralenti de son zèle.--Il

n'y avait plus d'ordre et de régularité dans le service des _entrées_ et

des _sorties_.--Tantôt c'était l'acteur B... qui se plaignait qu'on lui

avait coupé sa tirade par une salve trop précipitée.

--Mon Dieu! que cette claque est insupportable! disait-il tous les soirs

en rentrant au foyer...

--Mon Dieu! quand donc les théâtres seront-ils désinfectés de cette

engence? ajoutait madame D...

Ennuyé de ces plaintes, le directeur prit un jour les deux artistes à

part:

--Vous êtes tous deux, leur dit-il, des talents de premier ordre.--Vous

avez les sympathies du public, et il vous est pénible souvent, si j'en

crois vos discours, de voir se mêler à l'enthousiasme que vous excitez

les applaudissements d'une tourbe grossière.

--Sans doute, fit B.

--Certainement, ajouta madame D...

--Eh bien, mes amis, soyez heureux... Vos voeux sont exaucés; il n'y aura

plus d'autres _romains_ dans mon théâtre que ceux qui fonctionnent dans

les tragédies que mon privilége m'autorise malheureusement à jouer.--La

claque est supprimée.--C'est autant d'économisé.

--Supprimée, la claque! fit B...

--La claque supprimée! reprit madame D... À compter de quand?

--À compter d'aujourd'hui même.--Allez vous habiller, et soyez sans

crainte. Quand on lèvera le rideau, vous ne verrez que des payants dans

la salle,--des purs, des sincères, et toute la gloire que vous

recueillerez désormais sera en bonne monnaie.

Après la fin du spectacle, les deux artistes remontèrent dans leurs

loges,--sérieux et inquiets.--L'ère de l'enthousiasme sincère s'était

mal inaugurée. Comme on dit en termes de coulisses, ils n'avaient

_étrenné_ ni l'un ni l'autre. Cependant jamais B... ne s'était montré

plus habile comédien.--Jamais il n'avait détaillé avec tant de soin et

d'exactitude toutes les nuances variées de son rôle.

Jamais madame D... n'avait été plus dramatique, plus passionnée.

--Bah! dit B... à sa camarade, il ne faut pas se désespérer.--Nous avons

une mauvaise salle aujourd'hui.--Voilà tout.--Demain, nous retrouverons

notre vrai public, et alors...

Mais le lendemain renouvelle la déception de la veille.--À peine les

deux grands artistes recueillent-ils quelque maigre bravo aussitôt

étouffé.

Mais le surlendemain,--ah! le surlendemain,--à la première entrée en

scène, B... fut accueilli par une salve,--modeste il est vrai,--mais

bien comprise, bien dirigée, commençant là où il fallait et finissant de

même.

--Je disais bien qu'ils s'y mettraient, dit madame D... en entendant de

la coulisse applaudir son camarade.

Mais, à son grand étonnement, quand elle parut en scène à son tour,--la

salle reste muette;--elle surprit bien des émotions, des larmes, mais de

bravos, aucun...

Elle ne dit rien, mais elle pensa davantage.

Le quatrième jour, B... fut encore applaudi comme la veille; mais, quand

madame D... parut, une salve plus sonore et mieux nourrie accueillit

toutes ses entrées et toutes ses sorties et l'acclama jusqu'à la fin du

spectacle.

Quelques jours plus tard, le directeur fit cette remarque, que les gens

qui applaudissaient l'acteur B... se disputaient dans le parterre avec

ceux qui applaudissaient madame D..., et réciproquement.

Il en tira facilement cette conclusion, que les deux premiers artistes

subventionnaient à leurs frais,--et chacun de son côté,--une brigade

d'enthousiasme, et que les deux groupes, se croyant rivaux, pensaient se

montrer plus agréables à leur commettant en faisant de la contradiction

systématique.

Le soir même, le directeur appela ces deux artistes et leur tint à peu

près ce langage:

--Mes enfants, soyez heureux, la claque est rétablie.--Votre

amour-propre légitime fera ses frais tous les soirs,--et votre bourse

fera des économies.

* * * * *

On a souvent entretenu le public des singularités plus ou moins

singulières de quelques artistes et de quelques écrivains

célèbres.--Voici une anecdote qu'on nous a citée tout récemment à propos

de M. de Balzac,--dont les _manies_ pourraient former un recueil aussi

volumineux qu'intéressant.--Un jour, le grand romancier invita une

douzaine de ses amis à venir dîner dans cette fameuse maison des

Jardies, bâtie sur les plans de M. de Balzac lui-même, qui, entre autres

innovations, avait oublié l'escalier. Comme on allait passer dans la

salle à manger, le maître de la maison, prenant une attitude désolée et

contrite, s'excusa auprès de ses convives, auxquels la dureté des temps

ne lui permettait d'offrir qu'une maigre cuisine, servie dans une

modeste faïence, avec accompagnement de couverts d'étain. Comme tout le

monde se récriait sur l'inutilité de ces excuses entre amis et entre

artistes, on se mit à table, et pendant trois heures, Chevet, qui avait

été mandé de Paris,--donna un somptueux démenti à l'humble préface de

l'écrivain, en offrant à ses convives tous les chefs-d'oeuvre de son

répertoire. Le repas achevé, les invités se répandirent dans le jardin,

les uns réclamant des cigares, les autres des pipes et du tabac. À cette

demande, le maître de la maison répondit par un sermon sur le funeste

abus d'une substance malfaisante. Quel plaisir pouvait-on prendre à

mâcher une plante amère, endormant les facultés de l'intelligence? etc.,

etc. Un fort beau sermon in-octavo, qui n'amena cependant aucune

conversion, comme beaucoup de sermons. Quand la compagnie se fut procuré

de quoi fumer, une voix se leva pour demander des allumettes: nouveau

recri et nouveau sermon de M. de Balzac. Comment pouvait-on supposer

qu'il eût dans sa propriété de ces dangereuses inventions d'une chimie

incendiaire? Et, là-dessus, l'auteur des _Parents pauvres_ entamait un

paradoxe dans lequel il démontrait sérieusement que les allumettes

chimiques, quotidiennement cause de sinistres relatés par les journaux,

étaient répandues dans le public par une bande de malfaiteurs qui

avaient pour but la destruction de la propriété immobilière. Bref, il

n'avait pas d'allumettes, il n'en aurait jamais chez lui! Au milieu de

cette improvisation plaisante, un de ses amis s'était échappé, fouillant

tous les coins et recoins de la maison, pour tâcher d'allumer son

cigare. Comme il bouleversait la cuisine, en ouvrant le tiroir d'une

table, la première chose qu'il aperçut, ce fut une magnifique

argenterie, parfaitement gravée au chiffre de M. de Balzac.

Le romancier, qui était coutumier de ces sortes de plaisanteries, ne

perdait point contenance lorsque ces petits mensonges innocents étaient

démasqués. Tout le monde connaît l'histoire du cheval qu'il croyait

avoir donné à Jules Sandeau, et duquel il demandait des nouvelles chaque

fois qu'il rencontrait son confrère.

Quand son ami vint lui annoncer la découverte qu'il venait de faire

dans sa cuisine, M. de Balzac entra dans un grand étonnement; puis,

allant embrasser tous ses convives les uns après les autres, il les

remercia avec effusion de lui avoir procuré cette heureuse surprise. Il

souffrait cruellement d'être obligé de manger dans de l'étain, et sa

reconnaissance était tellement persuasive, que, dans le nombre de ses

invités, il y en eut qui se retirèrent convaincus que c'étaient

positivement eux qui avaient dégagé le _service_ de leur confrère des

mains d'un Gobseck. Quant à M. de Balzac, il n'en voulut pas démordre,

et pendant longtemps il entretint toute la ville de ce beau trait de ses

amis.

* * * * *

M..., littérateur très-sérieux et qui réunissait, comme homme et comme

écrivain, toutes les conditions qui font sanctionner par le public la

promotion à la chevalerie de la Légion d'honneur, dut son ruban rouge au

hasard, qui, par extraordinaire, se montra intelligent dans cette

occasion; et voici l'anecdote, telle que M... la raconte lui-même:

Dans la dernière année du dernier règne, M... se trouvait dans une ville

de bains, où M. Duchâtel, alors ministre de l'intérieur, résidait depuis

quelque temps avec sa famille. En villégiature, les relations se nouent

vite, surtout entre personnes qui portent un nom connu. L'écrivain

rencontra l'Excellence au salon de conversation; et le ministre, charmé

d'avoir fait la connaissance d'un homme d'esprit, l'invita à venir aux

soirées intimes qu'il donnait dans son salon à Vichy. M... y joua le

whist de manière à se faire complimenter par le ministre, qui le voulait

toujours avoir pour partenaire.

L'année suivante, l'écrivain, qui n'avait jamais revu le ministre, avait

un service à lui demander pour un ami. Il pensa qu'il n'y aurait pas

d'indiscrétion à se présenter au ministère de l'intérieur, et que ses

anciennes relations avec le portefeuille de la rue de Grenelle ne

pourraient que lui être favorables. Il se rend à l'hôtel de

l'Excellence; elle était absente. M..., qui s'était présenté à

l'appartement particulier, laisse une carte au valet de chambre, et pour

indiquer qu'il est venu lui-même, il fait une croix avec un crayon au

lieu de la corner.

Le soir, en rentrant, le ministre trouva la carte sur son bureau.

--M...! M...! s'écria-t-il en se frappant le front comme pour se

rappeler, je ne me souviens pas de ce nom-là! Que diable peut-il donc me

vouloir?... Ah! bon! j'y suis maintenant, ajoute M. Duchâtel en

apercevant la croix marquée au crayon au coin de la carte: c'est bientôt

la fête du roi, et ce monsieur me rappelle que je lui ai promis de le

faire décorer... Il fait bien d'y penser! Pour moi, je ne m'en souvenais

plus.

Trois jours après le 1er mai, M... lisait au _Moniteur_ sa promotion

au grade de chevalier de la Légion d'honneur.

* * * * *

Un admirateur passionné du talent joyeux d'une des meilleures servantes

de Molière, s'étant aventuré un soir au petit théâtre Séraphin,

rencontre l'artiste en contemplation devant les beautés du _Pont cassé_;

c'était à l'époque où l'actrice se trouvait dans une situation

intéressante.

--Pourquoi donc êtes-vous venue ici? lui demanda le cavalier,

très-surpris de cette rencontre.

--Oh! ce n'est pas pour moi, répondit l'actrice en riant; c'est pour mon

enfant.

* * * * *

Une dame qui se chausse quelquefois d'outremer, et qui a fait

représenter au profit des pauvres et de sa vanité des petites comédies

de genre inutile, s'est acquis dans un certain monde une grande

réputation d'esprit,--à peu près comme les révolutionnaires achetaient

jadis les biens nationaux,--c'est-à-dire à bon marché.--Cette réputation

lui vient de l'habitude qu'elle a de faire des _mots_; les mots, cette

lèpre de la conversation moderne.--Faire des mots, tel semble être le

but de son existence; c'est à quoi elle passe tous ses jours. Sa femme

de chambre assure même qu'elle se relève la nuit pour se livrer à cet

exercice.--Dès qu'elle a fait un mot, elle prend une voiture et court au

galop le répéter à tous ses amis et connaissances, ou l'affiche sur la

glace dans les foyers de théâtres; des amis complaisants le tirent à

autant d'éditions que _l'Oncle Tom_.--Puis, quand le mot a couru tout

Paris, afin que l'Europe n'en ignore, les familiers de cette charmante

personne l'adressent aux gazettes étrangères, qui s'empressent de

l'attribuer à M. de Metternich.--Seulement, comme un mot ne peut

produire de l'effet qu'à la condition d'être placé en situation, comme

on dit en termes de coulisses, mademoiselle *** a un compère dont les

fonctions consistent à amener sur le tapis tel ou tel propos auquel le

mot doit servir de réplique.--Ce confident est ordinairement un bon

jeune homme, auteur de quelque petit proverbe inédit que la dame a

promis de faire mettre en lumière.--Mademoiselle *** est aussi

spirituelle que bonne camarade: quand ses mots ont servi plusieurs fois

ou quand ils ne produisent pas d'effet, elle en fait cadeau à ses

amies.--Une personne qui n'avait pas l'honneur de connaître mademoiselle

***, et qui avait le plus vif désir de l'entendre causer, eut

dernièrement l'occasion de dîner avec elle dans une réunion d'artistes

et d'hommes de lettres.

--Eh bien que dites-vous de cela? lui demanda un enthousiaste de la

_mot_-nomanie.

--Ma foi, répondit-il, mettez que je suis un Velche, ou que

Mademoiselle *** n'était pas en train ce soir; mais son esprit et ses

mots m'ont paru ressembler au fameux briquet et aux allumettes d'Arnal,

dans la pièce des _Cabinets particuliers_.

SILHOUETTES LITTÉRAIRES

I

LE MONSIEUR QUI S'OCCUPE DE LITTÉRATURE

Le monsieur qui s'occupe de littérature est devenu depuis quelques

années un type assez fréquent. On le rencontre un peu partout, mais

particulièrement dans les lieux publics. Dans les cafés où se

rassemblent les cabotins de la rampe et de la presse, tous les bons à

rien faire, tous les bons à rien dire, toutes les paresses, toutes les

impuissances, toutes les médiocrités, tous ceux qui donnent au public

une si fâcheuse opinion de l'art auquel ils font semblant d'appartenir.

Le monsieur qui s'occupe de littérature possède quelquefois une

certaine aisance. Il est bien vêtu, et recherche la société des hommes

de lettres avec autant de soin que les dames aux camélias en mettent à

les éviter.

Propos de ville et propos de théâtre · 第 6 / 12 段