La pauvre femme espérait trouver un amant, elle ne voit plus qu'un juge

d'instruction.

On se raccommode bien, il est vrai, et on partage le bénéfice du

raccommodement;--mais c'est égal, après un certain nombre de _félures_,

l'amour ressemble à ces vieux plats cassés en dix endroits et criblés de

sutures.

Un beau jour il se casse tout à fait,--et les morceaux n'en sont plus

bons.

Aussi, à la fin de cette saison de raouts, de bals, de soirées,--que de

couples seront dépareillés,--que de contrats sur papier rose et non

timbrés--laisseront voir le jour au travers de leurs serments, hachés de

coups de canif!--que de jolies bouches, qui disent encore un nom

aujourd'hui, et qui auront appris à en dire un autre!.........

Entre autres solennités que ramène l'hiver, il faut citer en première

ligne le bal des artistes dramatiques, qui a eu lieu cette année, comme

les précédentes, dans la salle de l'Opéra-Comique.

Bien longtemps avant le jour où le bal doit avoir lieu, et pour lui

donner de la publicité, outre les annonces, on fait afficher dans tous

les lieux publics une liste de dames patronesses chez lesquelles on peut

se procurer des billets.

Le placement de ces billets devient même l'objet du zèle le plus

louable: c'est entre toutes les actrices une lutte acharnée pour réunir

le plus grand nombre de souscripteurs, et mériter ainsi une mension

honorable le jour de la séance annuelle. L'amour-propre entre donc bien

un peu pour quelque chose dans tout le mal qu'on se donne à ce propos;

mais le motif est véritablement trop digne d'éloges pour qu'on puisse

faire autrement que d'applaudir. Le placement de ces billets ne s'opère

point, d'ailleurs, sans qu'il en résulte certains dérangements pour les

artistes qui veulent bien s'en charger.

Comme on l'avait sans doute prévu,--la curiosité qu'excitent, dans une

certaine classe du public, toutes les personnes qui appartiennent au

théâtre, attire un grand nombre de visiteurs chez les dames

patronesses.--Les amoureux de l'art et les amoureux de l'amour; tous

ceux qui ne possèdent aucune relation ni aucun moyen pour pénétrer dans

ce sanctuaire, toujours plein de tentations, qu'on appelle les

coulisses,--saisissent avec empressement une occasion qui leur permet

d'aller constater par leurs propres yeux si une actrice est

véritablement une femme comme les autres. Pendant un mois environ,

toutes les dames patronesses,--et particulièrement celles que leur

réputation met le plus en relief,--sont obligées d'entre-bâiller une

heure ou deux par jour la porte de leur salon à tous les étrangers,

amenés, les uns par l'oisiveté, les autres par la curiosité; ceux-ci

pour voir, ceux-là pour se faire voir eux-mêmes. Une charmante ingénue

nous disait dernièrement que rien n'était plus amusant que le défilé

quotidien de cette procession de gens pour qui le billet de bal n'est en

réalité qu'un prétexte.--Quelquefois aussi, ces visiteurs sont

parfaitement insupportables. Il en est qui s'installent pendant des

heures entières, et poussent l'indiscrétion jusqu'à demander à l'artiste

chez laquelle ils se trouvent s'il est vrai qu'elle était réellement

l'héroïne de telle ou telle aventure qu'ils ont lue dans un journal,--et

tout en parlant, ils inquisitionnent l'appartement du regard; ils

s'informent du prix du loyer, du chiffre des appointements.--Si on les

laissait faire, ils iraient ouvrir les tiroirs.

D'aucuns arrivent dans des toilettes préméditées--depuis huit jours.--En

saluant l'artiste, ils feignent une émotion qui doit, pensent-ils,

amener quelque bienveillante question à la suite de laquelle ils

pourront faire l'offre de leur coeur--Quant à leur main, ils la laissent

dans leur poche.

On a toutes les peines du monde à les mettre à la porte.

Il y a les messieurs qui _s'occupent de théâtre_, et qui, à la faveur

d'un billet de dix francs, sollicitent la permission de lire un ouvrage

_de leur composition_, qui a obtenu l'assentiment de plusieurs salons.

Ils seraient particulièrement heureux si l'actrice voulait bien leur

accorder sa protection pour faire recevoir leur pièce dans son théâtre,

et si elle daignait en accepter le principal rôle.

Il y a même les messieurs mal élevés,--qui gardent leur chapeau sur la

tête, n'éteignent pas leur cigare en entrant et viennent prendre un

billet--comme ils iraient acheter la _Patrie_, au coin d'une rue.

L'artiste, s'apercevant du premier coup qu'elle a affaire à un

palefrenier, s'empresse de l'adresser à sa cuisinière.

Une actrice d'un théâtre de vaudeville, qui est particulièrement

idolâtrée dans le monde scolaire, et dont les beaux yeux sont une des

principales causes des nombreux pensums qui se distribuent après les

jours de congé, reçut la visite d'un petit collégien d'une quinzaine

d'années. Après lui avoir offert des bonbons, l'artiste s'informa du

motif qui lui valait cette visite.

Le lycéen répondit qu'il venait chercher un billet de bal. Seulement,

comme la bourse de ses menus plaisirs était un peu plate, il ne pouvait

acquitter le prix du billet en une seule fois, et il priait la dame

patronesse de vouloir bien lui permettre de solder son entrée au bal par

à-comptes.

Grâce à cette ingénieuse proposition, le lycéen s'est ménagé six

visites.--Le jour où il vint compléter les dix francs du billet, le

petit bonhomme achevait de manger pour un louis de friandises à

l'actrice en question.

Trois éditions de public se sont épuisées pendant cette nuit dans la

salle de l'Opéra-Comique. Ce n'était plus une foule, c'était une

bouillie humaine--qui encombrait le foyer, la salle et les

corridors.--Un monsieur, placé dans la loge 23, et appelé, pour affaires

importantes, dans la loge 26, a mis deux heures et demie à faire le

trajet d'une loge à l'autre.--Mais, pendant sa traversée, l'éventail qui

lui avait fait signe, ne le voyant pas arriver, s'en est allé avec un

turban de l'école égyptienne. Ces Turcs sont volages, mais on les dit si

aimables!--Un de nos amis, entré dans la salle, à minuit, sans avoir eu

la précaution de se ganter à l'avance,--n'avait achevé de mettre ses

gants qu'à trois heures.--Mais, pendant l'opération, l'un des gants

était devenu noir et l'autre panaché.--Cette foule énorme a fait naître

bon nombre d'incidents comiques, dont quelques-uns ont dû avoir des

résultats sérieux, tels que querelles, ruptures et divorces.--Plusieurs

couples ont été séparés par une bousculade, qui sont destinés à ne plus

se rejoindre.--Plus d'un cavalier, entré avec une robe rose au bras,

s'en est allé avec une robe bleue,--sans trop savoir comment la

métamorphose s'était opérée.--Enfin, pendant la semaine qui a suivi

cette belle fête, il y a eu nombre de mutations, non préméditées, dans

les ménages clandestins, et les employés à l'état civil de Cythère ont

eu, sans doute, une rude besogne.

Quant à la chaleur, elle était véritablement torride; non-seulement les

bougies fondaient, mais encore on a eu à craindre un moment que le

bronze des lustres n'entrât lui-même en fusion.--Il a été impossible

de se procurer une glace avant trois heures du matin.--Dans le

parcours des buffets aux loges, elles se transformaient en eau

bouillante.--Mademoiselle A...e..., qui, sans doute par amour de

l'antithèse, s'était coiffée avec une couronne de fleurs d'oranger, en

rentrant le matin chez elle, a trouvé des oranges parfaitement mûres, à

la place des fleurs et des boutons symboliques.--Cette atmosphère, qui

aurait fait crier grâce au ver à soie le plus frileux, a causé également

plusieurs accidents, sans compter les rhumatismes qui pourront en

résulter.--On cite notamment une aventure dont l'héroïne est une actrice

qui n'a pas encore débuté, et qui a été surnommée Bérésina, à cause de

sa réserve tellement glaciale, qu'un seul de ses regards suffisait pour

donner des engelures. Jusqu'ici, personne n'avait pu vaincre son

indifférence, devenue proverbiale. C'est en vain que l'on voyait

quotidiennement faire la roue autour d'elle l'armée entière des rôdeurs

de coulisses, espèces de papillons-paons que la lumière des quinquets

attire particulièrement de sept heures à minuit. À la pointe de son

dédain, elle repoussait également toutes les formules de séduction et

toutes les catégories de séducteurs. Aucun d'eux n'avait su se faire

écouter:--ni _les princes charmants_ des mille et une nuits parisiennes,

dont les cartes de visites ont parfaitement cours dans les _exchange

office_;--ni les gros sacs de la finance, hydropisies sonores qui

veulent bien consentir à adresser l'expression de leur hommage, sous

enveloppe, dans une toison du Thibet,--mais qui n'aiment pas à remettre

à huitaine, comme Bilboquet, l'achat des carpes qui excitent leur

convoitise;--ni les Tucarets de l'industrie, dégustateurs jurés de

toutes les primeurs friandes, qu'elles mûrissent au feu du soleil, ou

aux feux de la rampe;--ni les petits messieurs qui trempent leur

chaussure dans le carmin de la Régence;--ni les vicomtes et barons de

fantaisie, dont la vicomté ou la baronnie n'existe que brodée au

plumetis dans le coin de leur mouchoir et qui exigeraient volontiers que

l'on peignît le rébus de leur blason sur les panneaux des omnibus;--ni

les amoureux saules-pleureurs, qui n'ont que le coeur et pas de

chaumière;--ni les poëtes de première année, qui gravissent la montagne

de l'Hélicon--mortelle aux bottes, et se nourrissent exclusivement de

radis noirs, afin d'économiser les frais d'impression d'un petit volume

jaunâtre, dans l'intérieur duquel ils crachent leurs poumons; ce qui est

aussi malsain pour la santé que pour la littérature.--Ô miracle! elle

avait même repoussé un prince du mélodrame qui lui offrait un rôle de

_six cents_;--un de ces rôles pour lesquels les débutantes donneraient

dix ans de leur vie, leur main droite et le cabas de leur mère;--un rôle

à six costumes, dont deux à maillot.--Ô jeune insensée!--un rôle où il

y avait la scène de folie, cette fameuse scène favorable à l'exhibition

des belles chevelures;--un rôle à rires et à larmes.--Elle a refusé

cette magnifique création.--Ô la petite malheureuse! Dans son dépit, le

prince de la scène a offert le rôle à mademoiselle *** qui a déjà

commandé, rue du Coq, sa chevelure pour la scène de folie.--On dit même

plus, et, en vérité, c'est à n'y pas croire, on dit qu'elle avait refusé

aussi un rendez-vous donné devant l'écharpe municipale, et fermé la

porte au nez d'une passion sincère, dont les offres marchaient sur sept

chiffres, ce qui est ordinairement l'allure des millions.--Inhumaine à

tous, elle passait, sourde et muette, au milieu de cette haie

d'adorateurs; sans que sa rigueur s'adoucît un seul moment, même au

spectacle des extrémités auxquelles se livraient quotidiennement les

désespérés d'amour. Il ne se passait guère de soirée où l'on ne trouvât

un des adorateurs de cette tigresse d'Hircanie pendu après un portant de

coulisses, ce qui gênait singulièrement la manoeuvre des

machinistes.--Les suicides se produisaient également dans la salle.--Et

le marchand de lorgnettes eut même le temps de gagner une assez belle

fortune, en ajoutant à son commerce des pistolets, de l'acide

prussique, et autres moyens homicides qui ne pardonnent pas.

Cette monomanie de suicide avait pris bientôt une telle proportion, que

l'administration s'était vue dans la nécessité d'établir une petite

morgue dans le foyer.

Cette singulière conduite déterminait, comme on le pense, un bruit

énorme dans tout le Landernau dramatique.--C'était le canevas ordinaire

sur lequel on brodait depuis un mois le cancan des coulisses,--où il ne

manque pas de brodeuses.

Quand on demandait à la future actrice--pourquoi elle ne faisait pas un

choix, bon ou mauvais, elle avait l'habitude de dire qu'elle n'aimait et

n'aimerait Jamais que son _art_.

À quoi il lui était généralement répondu qu'elle avait là un amour

malheureux.

Eh bien, cette même personne, dont le coeur restait fermé à triple tour

et en dedans, à tous les plus ingénieux _Sésames_ que peut inspirer le

désir, fut, dit-on, attendrie l'autre soir au bal de l'Opéra-Comique.

Elle qui n'avait jamais souri ni accordé l'ombre d'une espérance,--dans

un moment où elle se sentait mourir de chaleur,--elle a donné sourire

et promesse en échange d'un verre d'eau sucrée à la glace.

Une de ses amies, témoin de ce miracle, l'a appelé _la fonte des

neiges_.

À ce même bal, M. de Saint-H... virait depuis une demi-heure de

l'orchestre aux balcons, des balcons à l'amphithéâtre, sans pouvoir

trouver un pauvre petit coin.--Un de ses amis, témoin de son embarras,

lui proposa une place dans la loge où il se trouvait en compagnie d'une

comédienne dont la respiration a été appelée le choléra des mouches.

--Merci, mon cher, répondit M. de Saint-H..., mais Mlle X... et moi

nous ne nous voyons plus...

--Ah! pardon, répliqua l'ami en se remémorant; c'est vrai... j'avais

oublié... Elle vous a trompé, pour lord... En effet, c'est maintenant

lui qui est...

--Le Pâris de cette haleine, répondit M. de Saint-H...

LES SOUPERS DE BAL.

Dans les salons d'un des principaux restaurants, après un souper

très-animé qui avait succédé au bal des artistes, la nappe se changea en

tapis vert, et servit de champ de bataille aux coups de fortune d'un

lansquenet formidable. M. B..., qui avait vidé non-seulement ses poches,

mais encore celles de ses amis par les emprunts qu'il leur avait faits,

vit arriver son tour de main sans pouvoir mettre la mise.

--Chiffon pour chiffon, dit-il en riant et en tirant de sa poche un

papier qu'il jeta sur la table; veut-on accepter celui-là pour _entrée

de jeu_.

Un des joueurs lut tout haut la signature de ce billet, qui sentait

l'ambre.

--C'est un rendez-vous!

--Parfaitement.

--D'amour?

--Ou à peu près.

--La signature est bonne, dit un des ponteurs; je l'accepte comme

valeur. Et il posa un billet de banque en face du billet doux.

En trois cartes, M. B... avait perdu.

--Je perds 10,000 fr., dit-il en se retirant; mais je perds aussi une

bonne fortune avec mademoiselle ***. Tout compte fait, c'est 10,000 fr.

de gagnés.

--Pardon, lui dit le joueur, qui avait gagné la lettre acceptée comme

enjeu, payera-t-on à vue?

--À vue et au porteur, dit M. B... Et il écrivit au dos de la lettre:

«Passé à l'ordre de M. le baron R. de G...»

On peut voir cette singulière lettre de change sur la cheminée de

mademoiselle J***, qui l'a scrupuleusement acquittée.

* * * * *

Tout le monde connaît celui-là qui est le héros de cette véridique

aventure. Aussi n'est-ce point la peine de le désigner, même par son

initiale: cela serait aussi inutile que d'allumer le gaz pour montrer le

soleil. Sachez seulement qu'il est jeune, beau, bien fait;--qu'il aime

la vie et qu'il en est aimé; qu'il a encore presque tous ses cheveux et

presque toutes ses illusions;--qu'il est le plus ingénieux Malte-Brun de

la géographie du _Tendre_; qu'il aurait rendu dix points de trente à don

Juan, aux carambolages des coeurs;--que Lovelace lui aurait demandé des

leçons de séduction; qu'il escalade les balcons avec la grâce de Roméo,

et qu'il saute par les fenêtres avec l'agilité de Chérubin;--qu'il grave

son nom sur tous les portants de coulisses, enlacé à celui de toutes les

ingénues, de toutes les amoureuses, de toutes les coquettes, petites ou

grandes;--qu'il pourrait faire une ceinture au monde, en rattachant les

uns après les autres tous les rubans que lui ont donnés toutes les

comtesses et toutes les marquises, toutes les duchesses de tous les

faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré de toutes les parties du

monde,--et qu'enfin, s'il lui prenait fantaisie de publier ses mémoires,

comme Casanova, les plus grands troubles surgiraient dans les familles.

Semblable à ce spadassin d'une comédie récente, qui _marque à tuer_ les

gens qui lui sont antipathiques, lorsqu'il a marqué une femme sur

l'agenda de son désir, la vertu de la _désignée_ peut appeler un notaire

et faire son testament.--Telle dame citée comme un _Gibraltar_ de

fidélité, telle autre comme un _Vincennes_ de rigueur, ont été forcées

de capituler.--Il a effacé du dictionnaire le mot _imprenable_. Il passe

sa vie à mettre en pratique la devise de César: «Voir, venir et

vaincre.»--Comment fait-il? Quel est son talisman? Nul ne le sait, lui

seul le connaît; mais, comme dit la chanson: «C'est son secret, son

bonheur.»

Tout dernièrement.... il s'éprit d'une actrice, la même qui est une

manufacture de bons mots, concetti, paradoxes et façons de dire, qui lui

ont assuré une réputation d'esprit de coulisse incontestable.

Bref, notre homme la vit un soir,--belle, radieuse, dans une

avant-scène, faisant voir ses belles dents qui mâchillonnaient quelque

ironie.--Il la vit donc, et tout aussitôt, tirant son carnet, il la

marqua à son _avoir_.

Le lendemain, un coup de sonnette,--un de ces coups de sonnette

impérieux qui disent tout d'abord combien est sûr d'être reçu celui-là

qui s'annonce ainsi,--ébranla l'antichambre de l'actrice.--Elle voulut

faire mettre un peu d'ordre dans son appartement avant d'y introduire ce

merveilleux sonneur; mais la femme de chambre ayant demandé trois

semaines pour qu'on pût mettre les choses à leur place, et le visiteur

n'étant pas homme à attendre seulement trois minutes, on l'introduisit

quand même dans le salon.

Il avait _vu_, il _venait_: c'était tout naturel.--Mais, ô surprise! _il

ne vainquit pas_.

Le prier d'attendre, lui! autant prier d'attendre le lait qui bout!

Quand il était venu, le faire revenir, c'était demander de la patience à

la poudre. Il n'en dormit pas la nuit qui suivit ce désastre.--Le

lendemain, on donnait une première représentation dans un grand théâtre.

Il fit prévenir la rebelle qu'il aurait l'honneur de l'accompagner au

spectacle, et qu'il irait la prendre le soir même chez elle.--L'actrice

répondit qu'elle acceptait.--Son billet fut placé dans les archives du

personnage, qui, le soir même, allait prendre sa conquête dans une

voiture attelée de deux coursiers rapides.--On n'était pas en route

depuis cinq minutes que le cavalier,--faisant trêve aux madrigaux et

séductions de langage de son répertoire ordinaire,--change la stratégie

du siége et passe subitement de la parole à une pantomime

expressive.--Surprise à l'improviste, et tout moyen de défense paralysé,

celle qui était l'objet de cette vive démonstration se décidait déjà à

parlementer, lorsqu'il lui vint subitement une idée.--Elle s'empara du

chapeau de son assaillant, le passa rapidement au travers de la portière

et cria vivement à l'ennemi:

--Je ne veux pas appeler et faire du scandale,--mais si vous ne me

lâchez pas, je lâche votre chapeau.

Le lendemain, en racontant l'aventure à ses amies, l'actrice terminait

ainsi:

--Le lâche!--Croiriez-vous qu'il m'a lâchée?

* * * * *

Les habitués de l'orchestre de l'Opéra ont dû remarquer, parmi les

locataires des stalles à l'année, un personnage encore très-alerte et

très-vert, bien qu'il approche de l'âge où l'eau-de-vie commence à être

bonne. Jadis fondateur d'une société placée sous le patronage d'un astre

qui jouit d'une certaine célébrité, il a amassé dans cette entreprise,

qui assurait contre l'un des quatre éléments, une fortune qui lui permet

de se la passer douce, comme on dit dans un certain monde. Aussi M.

M*** ne manque-t-il jamais une occasion d'ajouter un plaisir de plus

dans la tirelire de ses souvenirs. Quant à son assiduité aux

représentations de l'Académie de musique, elle a sa raison d'être dans

l'intérêt très-vif qu'il porte à deux jolies jambes encore reléguées

dans la pénombre des espaliers, et qui jusqu'ici n'ont pu se faire

remarquer que dans la confusion des pas de cent cinquante. Pour ces deux

jolies jambes, dont le nom commence par un F et finit par un E, élève de

l'abbé Sicard, M. M*** s'est passionné comme on se passionne au bel âge.

Pour ces deux jolies jambes, il a mis au pillage tous les magasins où

les merveilles de l'art et de l'industrie agacent les yeux des passants.

Il les a logées dans un intérieur auprès duquel Trianon n'est qu'un

hôtel garni. Pour leur éviter toute fatigue, il ne leur permet de sortir

que dans un chef-d'oeuvre de carrosserie, attelé de deux éclairs à quatre

jambes qui feraient le tour du monde avant que le meilleur coureur ait

achevé seulement le tour du champ de Mars. Enfin, un quarteron de poëtes

lyriques sont occupés jour et nuit, à raison de cinquante francs par

mois, à confectionner des madrigaux en l'honneur de ces deux tibias,

dont M. M*** se montre jaloux plus que le Grand Turc ne l'est pas de

son sérail.

Par une bizarrerie singulière, malgré sa jalousie, M*** avait la plus

grande confiance dans la danseuse, et, si quelques amis sceptiques lui

donnaient plaisamment à entendre que la jeune personne lui fournissait

peut-être incognito des collaborateurs, il se montrait d'une incrédulité

de _saint Thomas_.--Une circonstance étrange est venue le convaincre.

Il y a environ quinze jours, la danseuse, sachant M*** très-gourmet, lui

avait parlé d'une excellente occasion qui se présentait pour acquérir à

bas prix six cents bouteilles de vin d'un excellent cru de Bordeaux,

retour des Indes, provenant de la cave d'un prince russe, rappelé

subitement par un froncement de sourcil du czar.

--M*** demanda des échantillons, fut très-satisfait... donna l'argent,

une grosse somme, ma foi, et dit à la sylphide de faire descendre le vin

à la cave, avec ordre d'en mettre sur la table chaque fois qu'il

dînerait.--Au bout de quelques jours, il s'aperçut que le bordeaux qu'on

lui servait--avait un goût détestable,--un vrai bordeaux de dîner à prix

fixe.

--Qu'on m'enlève cette piquette, dit M***.--Ma chère enfant,

ajouta-t-il--en s'adressant à la danseuse volontairement ou non le

prince nous a trompés;--il faut jeter ce vin à la rue.

--Non, dit-elle, je le donnerai à l'office.

Vendredi soir, M*** fut invité à un réveillon donné par un jeune artiste

de sa connaissance.--Comme on se mettait à table, un convive en retard

apporta à l'amphitryon quatre bouteilles d'un certain vin qu'il

recommandait aux connaisseurs.

Au premier verre qui lui fut servi, M*** reconnut son fameux _retour des

Indes_ acheté au prince russe.

--Où achetez-vous ce bordeaux? demanda-t-il avec inquiétude à la

personne qui avait apporté le vin.

--Je ne l'achète pas... on me le donne.... J'en ai cinq cent cinquante

bouteilles dans la cave d'une très-bonne maison.

M*** n'en entendit pas davantage;--il prit sa canne et son chapeau, et

oublia totalement le proverbe: «Quand le vin est versé, il faut le

boire.»

Les deux jolies jambes courent après lui.--Le rattraperont-elles?...

* * * * *

En ce temps-là mademoiselle *** avait allumé une passion romanesque dans

le coeur d'un jeune premier... connu pour l'ordre qu'il apporte dans tous

les actes de sa vie. Après avoir longtemps soupiré sa tendresse en _la_

mineur, le jeune premier apprit de l'actrice qu'il ne lui était pas plus

désagréable qu'un autre.--Seulement, avant de se rendre à sa flamme...,

l'actrice exigea, sous serment, qu'il fît un stage de fidélité de quinze

jours. C'était une manière d'épreuve dans le genre de celles que les

princesses du moyen âge exigeaient de leurs chevaliers courtois.--Le

jeune premier jura qu'à dater de ce jour aucune femme n'existerait plus

pour lui, et pria seulement mademoiselle *** de prendre sur son compte

tous les suicides que causerait sa fidélité en l'obligeant à tenir

rigueur à une foule de malheureuses. Rendez-vous fut pris, à quinze

jours de là, pour une heure à laquelle on éteint le gaz.--L'heure tant

désirée arrive enfin. L'amoureux jeune premier se met en route.--Il a

parfumé tous les quartiers qu'il a traversés.--Il a essayé toutes les

cravates de son répertoire,--il a mis de triples talons rouges pour

s'élever à la hauteur de sa bonne fortune,--il s'est gargarisé avec les

tirades les plus sentimentales de ses rôles les plus passionnés.--C'est

à la fois Ergaste, Valère et Clitandre.

Propos de ville et propos de théâtre · 第 5 / 12 段