DE LA MÊME À LA MÊME.--Mais, ma tante, c'est qu'il est bien âgé, ce

monsieur-là.

--N'empêche, mon enfant. Les hommes, vois-tu, c'est le contraire des

étoffes: plus ils sont vieux plus ils durent.

* * * * *

--Tiens, voilà Paul! M'emmènes-tu souper?

PAUL, _frappant sur son gousset_.--Tu sais bien, Célestine, que je n'ai

plus jamais d'argent après minuit.

--Tiens! moi, c'est le contraire; je n'en ai jamais avant.

* * * * *

--Anatole, prête-moi un louis.

--Pourquoi faire?

--C'est pour Mélanie, qui veut mettre une de ses parentes au vestiaire.

* * * * *

DEUX MESSIEURS _se rencontrant dans le corridor des quatrièmes

loges._--Tiens, mon gendre!

--Tiens mon beau-père!

--Vous ici, après un an de mariage!... Oh!

--Et vous, après trente ans!... Ah!

Après un quart d'heure de morale réciproque:

LE GENDRE.--Vous dites donc que cette petite Rosine...

LE BEAU-PÈRE.--Ah! mon ami, délicieuse... Des pieds... des mains... des

yeux... un véritable trésor... Vous disiez donc que cette petite

Paméla...

LE GENDRE.--Ah! divine... Des yeux... des mains... des pieds...

LE GENDRE, _à part._--Il faut que j'arrache mon gendre des mains de

cette drôlesse de Paméla... Elle mangerait la dot de ma fille!

LE GENDRE, _à part._--Il faut que je délivre mon beau-père des griffes

de cette harpie de Rosine... Tout l'héritage de ma femme y passerait!

* * * * *

--Mon dieu, chère madame, est-ce que votre charmante nièce ne

m'accordera pas une petite place dans son coeur.

--Tout est comble, mon cher monsieur.

--Rien qu'un petit coin!

--Eh bien, voyons, vous m'étonneriez.--_Je verrai voir_ à vous donner un

tabouret.

FANTAISIES A PROPOS DE L'HIVER.

L'hiver continue à donner un démenti à l'almanach.

Des phénomènes étranges se produisent chaque jour, et jettent la

perturbation au sein de l'Académie des sciences.

Il y a trois jours, un maraîcher des environs de Paris a trouvé des

ananas sur ses espaliers, et a cueilli des patates dans le champ où il

allait chercher des pommes de terre.

Un garde-chasse du bois de Meudon a vu,--comme je vous vois;--près de

l'étang de Villebon, un troupeau d'autruches en train de déjeuner avec

un tas de moellons.

M. Alphonse Karr a reçu de son ermitage de Sainte-Adresse des nouvelles

de son jardinier, qui lui annonce qu'un aloès a fleuri subitement, avec

un grand coup de tonnerre, au milieu de la pelouse qui s'étend devant

son chalet.

Dimanche dernier, un monsieur qui se promenait autour du bassin des

Tuileries entendit des cris plaintifs entremêlés de sanglots. Il pensa

que c'était un enfant qui était tombé dans l'eau; et il se disposait à

lui porter secours, lorsqu'il s'aperçut que les plaintes qu'il croyait

être poussées par un mineur en péril sortaient de la gueule d'un

crocodile.--Tout le monde sait que la perfection avec laquelle ce

monstre imite les pleurs de l'enfance, lui a fait donner, par les

naturalistes, le surnom de _Brasseur_ des amphibies.

La semaine passée, encore, comme un rayon de soleil venait de

luire,--profitant du moment où l'ingénieur Chevalier, son geôlier, avait

le dos tourné, le mercure,--parvenu au plus haut degré de

l'exaspération,--a voulu s'échapper du thermomètre,--comme autrefois

Latude de la Bastille. Il a été rattrapé par un sergent de ville, et

reconduit dans sa prison de verre, où il continue à ne pas vouloir

descendre au-dessous de la température des vers à soie.

Ce que voyant, les établissements de bains préparent leur ouverture. Ils

attendent seulement que la rivière ait baissé et que l'eau soit moins

chaude. En effet, les imprudentes baigneuses qui s'aventureraient dans

les fonds de bois des écoles de natation seraient changées en une

friture de naïades.

Un des plus bizarres, parmi tous ces phénomènes, est la découverte faite

tout récemment par un poëte lyrique, qui a trouvé des pépites d'or au

fond de son encrier.

Enfin, il parait que tous les arbres des boulevards et des jardins de

Paris sont couverts de feuilles depuis quinze jours et pourraient

fournir une ombre aussi épaisse que dans le mois de juin. Seulement,

pour ne point effrayer la population, la police fait arracher toutes les

feuilles pendant la nuit.

Cette précocité de la saison ce s'arrête pas à la végétation.

M***, qui possède une grande popularité parmi les huissiers et les

gardes du commerce, et qui n'a jamais pu acquitter, une lettre de change

que lorsqu'elle avait des cheveux blancs, est allé payer dernièrement un

billet souscrit à son tailleur, quatre-vingt-dix jours avant l'échéance.

Le fournisseur n'a pas voulu accepter ce payement anticipé, donnant pour

prétexte que cela dérangerait sa tenue de livres.

M***, n'ayant pu s'arranger à l'amiable avec cet Allemand obstiné, s'est

décidé à avoir recours aux tribunaux.

En présence de pareils faits, certifiés par des procès-verbaux

authentiques, les savants ont été appelés à donner leur avis.

Ces messieurs ont mis leurs lunettes,--leur abat-jour vert, et on a

ouvert la séance,--en même temps que les fenêtres de l'Institut, où

l'honorable réunion se plaignait d'étouffer.

Chacun des membres présents a lu un mémoire d'une grande beauté et de

plusieurs kilomètres.

Mais, pour arriver à la fin de la lecture, chacun des orateurs a été mis

dans la nécessité de retirer son habit.

Plus le discours était long, plus l'orateur éprouvait le besoin de se

dégarnir.

Aussi, le président, inquiet, donna-t-il aux huissiers l'ordre de faire

évacuer les tribunes, où pourraient se présenter des dames.

Chacun des remarquables travaux lus, à propos de la question à l'ordre

du jour, concluait à ceci:

Que ce qui se passait n'était pas naturel.

Il s'agissait de savoir pourquoi.

Le président déclara la discussion ouverte; mais chaque orateur qui

montait à la tribune avait à peine ouvert la bouche, qu'il était

soudainement pris d'une quinte de toux.

Ce n'était plus une académie de savants, c'était une académie de

catarrhes.

Tous les membres présents sont sortis de la séance les uns après les

autres pour aller acheter du jujube.

Seul, M. Arago a voulu trouver une solution à cet étrange état de

choses.

L'illustre savant est passé dans son cabinet.--Depuis plusieurs jours,

la tête appuyée dans les mains, les coudes appuyés sur la table, il

demeure penché sur l'abîme de ses méditations.

Pendant cette savante réclusion, le grand professeur a fait comparaître

les astres devant lui.

Il les a interroges paternellement, pour savoir s'ils n'étaient pas

étrangers à ce qui se passe dans la nature.

Les astres, petits et grands, ont, facilement prouvé leur innocence de

toute tentative de rébellion.

Les comètes mêmes, particulièrement soupçonnées d'avoir de méchants

desseins et de vouloir s'approcher souvent un peu trop près de la terre,

ont prouvé jusqu'à la dernière évidence que le ciel n'est pas plus pur

que le fond de leur coeur.

Les signes du zodiaque, appelés et interrogés à leur tour, ont été moins

clairs dans leurs explications, ce qui leur a valu une assez forte

semonce.

Le signe qui préside au mois de janvier où nous sommes a paru

particulièrement penaud, quand M. Arago lui a montré une branche

d'oranger en fleurs, cueillie dans son jardin le jour de l'an.

--Quelle confiance voulez-vous que l'agriculture vous accorde,

malheureux! lui a dit le savant d'une voix qui ne permet pas de

réplique; et qui vous a permis de faire faire votre besogne par le signe

de la Vierge?

N'ayant pu néanmoins rien tirer au clair, M. Arago s'est remis à ses

travaux.

Si l'on en croit ses familiers, le grand professeur a enfin trouvé l'X

du problème.

Mais cette découverte est tellement inquiétante, qu'il n'ose pas la

livrer à la publicité.

Il paraît que la boule humaine est menacée d'un bouleversement total.

L'hémisphère a le corps dérangé. Un conflit s'est élevé dans le monde

cosmographique.

Des mutations incroyables se préparent.

Les pôles veulent changer de place.--Le Groënland veut devenir une serre

chaude, et va se peupler de scorpions.

La terre de feu veut devenir une glacière, et va se peupler d'ours

blancs.

Les zones jouent à colin-maillard.

Avant très-peu de temps, les ouvrages de M. de Humboldt et de Malte-Brun

ne seront plus bons qu'à mettre au pilon.

On fera des cornets à tabac avec les cartes de géographie.

Les _Guides-Richard_ deviendront aussi inutiles pour les voyageurs

qu'une grammaire française peut l'être pour un vaudevilliste ou deux.

Par suite de tous les changements qui résulteront du cataclysme qui se

prépare déjà par transitions, les parties du monde déplacées se

trouveront sous d'autres latitudes.

L'Europe sera en Amérique.

Asnières deviendra port de mer.

Et l'équateur sera situé à Paris entre le pont Royal et celui des

Saints-Pères.

Ce remue-ménage universel explique d'une manière parfaitement

satisfaisante les phénomènes que nous avons mentionnés plus haut, et qui

ne sont que le commencement des nouveautés que fera naître le nouvel

ordre de choses.

Seulement quand le bonhomme Tropique aura élu domicile à Paris, les

Parisiens deviendront tous nègres.

Et on n'aura plus besoin d'aller à l'Ambigu ou à la Gaîté pour voir

l'_Oncle Tom_.

C'est alors que ces dames se mettront du blanc! Ça ne se verra pas mieux

que maintenant, mais ça se verra de plus loin.

Une autre version, qui a trouvé aussi un grand nombre de crédules, c'est

que nous sommes à la veille d'un déluge.

Dans cette prévision, une Société en commandite s'est formée pour la

construction d'une arche de sauvetage.

Le prospectus de la Compagnie sera bientôt publié: les actions sont déjà

cotées à une forte prime.

La fièvre d'agio a tellement gagné les Parisiens, que, si la fin du

monde--dont il a été aussi question--était un fait annoncé

officiellement, ils ne verraient dans ce grand dénouement de l'humanité

qu'un prétexte à la baisse,--et avant de se repentir et de songer à leur

salut, ils commenceraient par courir chez les agents de change pour les

prier de vendre, et les trompettes des archanges auraient peine à

dominer la voix des coulissiers annonçant le _dernier cours_ aux fidèles

du lucre rassemblés dans la cathédrale de leur dieu.

Que les deux graves événements redoutés par la science s'accomplissent

ou non, l'absence de l'hiver se fait visiblement sentir.

Un journal racontait l'autre jour lui-même les nombreux suicides

remarqués dans la classe des marchands de bois et des marchands de

fourrures.--Ces industries ne sont pas les seules qui aient été

atteintes par la bénignité de la saison.

La profession de ramoneur est devenue une sinécure. Que voulez-vous

qu'on ramone quand la cheminée n'est plus qu'un objet d'art? Qui est-ce

qui fait du feu maintenant? Il n'y a plus que M. B..., qui n'en faisait

jamais autrefois quand il avait du monde à dîner dans l'hiver, dans

l'espérance que ses convives, ayant attrapé des engelures entre le

potage et le premier service, s'en iraient avant l'apparition du second.

Aujourd'hui, M. B... emploie le même moyen en sens inverse.--Il bourre

son poêle de telle façon que sa salle à manger est transformée en

piscine pour les maladies de peau.

Il me manque, et à bien d'autres aussi peut-être, ce mélancolique cri

des enfants de la Savoie: _À pau apin!_

Douillettement couché dans un lit moelleux, au fond d'une alcôve

entourée de rideaux épais et lourds, c'était chose douce d'entendre le

matin monter à travers l'humidité du brouillard le monotone refrain de

ces pauvres cigales de la neige, marchant deux à deux, le père toujours

suivi de l'enfant.--Mal vêtus et frissonnant de tout leur corps, mordus

par les bises affamées, en suivant chacun un trottoir;--ils alternaient

leur appel, guettant aux fenêtres l'apparition d'une ménagère qui leur

fît signe de monter.

_À pau apin!_ chantait d'abord le père en traînant sa voix dont la

dernière note était étouffée par le bruit de ses grossiers sabots

sonnant sur le pavé.

_À pau apin!_ reprenait le petit avec une voix d'enfant de choeur à

matines.

En entendant ce duo matinal,--comme on sentait bien l'hiver sans le

voir,--comme on voyait bien les toits blancs, les branches des arbres

noires, et les glaçons, et toutes les rigueurs des climats du

Nord!--Comme on trouvait alors plus douce l'atmosphère de la chambre

bien close!--comme on savourait avec délices le _far niente_ matinal de

l'oreiller.

_À pau apin!_ c'est-à-dire il neige, il pleut; mais il est si matin et

il fait si froid, que l'heure gèle en sonnant.--Comme je suis bien dans

mon lit!--Qu'est-ce que je ferai tantôt? Ceci ou cela?--Qu'est-ce que je

vais manger à mon déjeuner?

_À pau apin!_--Peu à peu on se réveille.--On sort tout à fait du lit; un

coup de sonnette a retenti.--L'argent que vous pouvez avoir s'est mis à

trembler d'effroi dans votre secrétaire:--il a reconnu l'ennemi,

l'intelligent métal!--C'est un créancier qui vient vous demander de

l'argent pour payer ses dettes.--Si vous êtes farceur, vous lui répondez

de loin:

--Faites comme moi, ne les payez pas.

Quelquefois il en arrive un autre, puis deux, puis trois.--Alors ils se

mettent à causer, sur le carré, de leurs petites affaires en attendant

que vous sortiez... Il y en a même qui se mettent à lire le journal;

d'autres qui apportent des cartes et jouent au piquet.--De temps en

temps ils sonnent pour voir si vous les entendez... puis ils se décident

à s'en aller, et s'en vont déjeuner en choeur au café, où ils se mettent

à jouer au billard, et le soir ils ont dépensé vingt-cinq francs--au

lieu de payer leurs dettes.

Quelquefois, ce n'est pas le drelin de la sonnette qui vous

éveille,--c'est le grattement clandestin d'une petite main

impatiente:--vous n'iriez pas ouvrir, que la porte s'ouvrirait

d'elle-même plutôt que de la laisser se morfondre une minute, cette

matinale visiteuse qui vous arrive, bouquet de roses rouges aux joues,

bouquet de violettes aux mains--tandis que l'hiver chante dans la rue

par la voix du ramoneur: _À pau apin!... à pau apin!..._

C'est quelque gentille fillette qui s'en va tirer l'aiguille toute la

journée dans un magasin.--Pour se donner du coeur à l'ouvrage, elle est

montée vous voir un moment en passant, parce que vous demeurez sur son

chemin,--dit-elle, la menteuse,--histoire de vous dire bonjour et de

prendre un petit air d'amour.--Elle babille, elle frétille, elle

_tournille_ et furète dans votre chambre avec un gentil fredon d'oiseau

désencagé.

Puis, quand elle a fait ses quinze tours, donné partout son coup d'oeil,

sans oublier la glace, donné son coup de dent au morceau de sucre qui

traîne, elle se sauve en vous jetant sur votre lit son petit bouquet de

violettes d'un sou, qui ne vous coûte qu'un baiser.--Pauvre petite!

pensez-vous en la voyant partir, elle va avoir froid.--Elle, froid!--Ah!

bien oui.--La neige fond en la voyant passer. Et pendant que la voix de

votre gentille fleuriste murmure encore dans l'escalier, le ramoneur et

son enfant y mêlent lointainement leur refrain: _À pau apin!_

Mais, hélas! on ne l'entend plus, ou presque plus, ce refrain monotone,

dont les frileux sybarites se faisaient un plaisir; et, en vérité, il me

manque aussi à moi et à d'autres peut-être. Ô volupté singulière de

l'égoïsme, qui aime à augmenter la dose de ses jouissances en opposant

son bien-être à la privation des autres, et sa paresse avec le labeur de

ceux pour qui le bien-être n'est qu'un mot et pour qui la paresse serait

un vice!

Que vont-ils faire ces pauvres ramoneurs,--maintenant que l'hiver est

supprimé,--et que deviendra leur petite raclette?

M. Hornung, qui a fait avec eux de si mauvais tableaux; plusieurs

compositeurs qui les ont mis en musique dans plusieurs milliers de

romances commençant par

/*[4]

Enfant de la montagne,

*/

et les auteurs qui ont fait de la suie une farine à mélodrames

représentés plus de fois qu'il n'était raisonnable, devraient se cotiser

pour leur venir en aide, ou tout au moins leur faire ramoner, quand même

_besoin ne serait pas_, leurs cheminées dont le marbre est chargé des

mille caprices de la mode.

En attendant, Paris s'est ennuyé jusqu'ici;--le carnaval lui-même a

l'air d'avoir pris médecine;--il a déclaré qu'il retournerait à Venise,

si on ne lui faisait pas voir un glaçon ou un tas de neige.

On veut du froid, on veut sentir la terre dure sous ses pas et voir

scintiller aux vitres la mosaïque du givre.--Paris tout entier tend avec

impatience sa joue au soufflet de l'aquilon; les plus avantageux de leur

personne souhaitent à grands cris avoir le nez rouge.

Les plus belles donneraient leur plus beau bracelet pour une onglée.

On parle d'organiser un hiver artificiel.--Les physiciens et les

chimistes sont convoqués.

. . . . . .

Une chose étrange, mais parfaitement véridique à constater, c'est que,

pour les femmes de Paris, l'attrait du plaisir, cette ligne à mille

hameçons tendue par le diable,--est doublé par les dangers qui peuvent

en résulter.--Pour qu'une Parisienne déclare s'être amusée en sortant

d'un bal, il faut que ce soit une pleurésie ou un rhume de cerveau qui

lui tienne le marchepied de sa voiture.--Telle belle dame qui, voilà

quinze jours, allait à l'Opéra ou aux Italiens en robe montante,--quand

la température promettait des petits pois pour le 1er mars,--n'ose

plus s'y montrer qu'en robe décolletée depuis qu'il gèle.

Il y a deux classes d'individus que cette brusque et inattendue arrivée

de l'hiver a désagréablement surpris: ce sont les maris et les amants.

Les premiers se frottaient les mains, et comptaient, grâce à la rareté

des bals et des soirées, réaliser d'assez belles économies.--Pour eux,

en effet, un hiver parisien est aussi dangereux à traverser que peut

l'être, pour un capitaliste, une sierra espagnole.--Décembre, janvier et

février, sont des mois coupe-bourses, qui, au lieu de poignards et

d'espingoles,--viennent vous mettre dans la gorge des totaux de

mémoires, et contre lesquels la résistance est inutile.

Cette année, les maris étaient donc dans la joie de leur âme.--Les

mémoires des bijoutiers, des marchandes de modes et des

couturières,--semblaient devoir être d'une modération infinie. D'après

calculs approximatifs, l'exercice de 1853, comparé au budget des

précédentes années, devait offrir un rabais de 50%.--Ce _boni_, opéré

sur la subvention conjugale, augmentait d'autant la _bourse de garçon_

de ces messieurs et avait son placement tout trouvé dans la bourse des

Danaïdes du quartier Breda.

Mais voici que tous ces calculs sont brutalement dérangés!!

La dernière quinzaine de février se montre prodigue comme un mineur

nouvellement émancipé, et mars s'annonce comme devant être terrible.

«Qui compte sans son hôte s'expose à compter deux fois,» dit le

proverbe,--devenu, pour les pauvres maris, une rigoureuse vérité.--Pour

avoir compté sans l'hiver, eux aussi vont payer double;--et les mémoires

de _madame_, qui montent par le grand escalier; et les mémoires de

_mademoiselle_, qui entrent par l'escalier dérobé, et mettent chaque

matin le portefeuille de monsieur entre deux additions.

Quant aux amants,--_leur peine n'est pas moins cruelle_,--pour parler

comme les romances.--Le même motif qui a fait la joie des maris économes

assurait leur sécurité.--Les soirées étaient rares, et les bals presque

nuls.--La bien-aimée restait au coin de son feu, paresseusement

étendue dans sa chauffeuse.--Pendant la journée, monsieur allait

à la Bourse.--Le soir, après le dîner, il courait au club, ou se

prétendait appelé au dehors pour un rendez-vous d'affaires,

l'_affaire Chaumontel_,--cette inépuisable mine aux galants

_escampativos_.--L'amant se trouvait donc maître et seigneur,--non pas

seulement du coeur, mais encore du logis de la dame.--Il consignait lui

même telle ou telle visite, les importuns, les curieux, les jaloux, et

les messieurs qui sont à l'amant ce que lui-même est au mari.--Et il

aurait pu volontiers apporter sa robe de chambre et ses pantoufles.--Il

avait tous les bénéfices de l'état sans en avoir les charges.--Étant

seul, il n'avait point de rivaux, et, n'ayant pas à se défendre, il

n'avait pas à combattre. Aucune contrariété ne troublait sa

jouissance.--Il était sûr d'être désiré et attendu. Et il

arrivait--ponctuellement, régulièrement, comme minuit après onze heures.

Le fauteuil lui tendait ses bras pour le recevoir. Le feu le saluait à

son arrivée par un jet de flamme et un bouquet d'étincelles. La

jardinière dégageait ses plus subtils parfums.--Les rideaux glissaient

d'eux-mêmes sur leurs tringles, et épaississaient leurs plis soyeux.--La

lampe adoucissait sa clarté trop vive, et ne répandait plus dans le

boudoir que le clair-obscur discret,--favorable aux confidences

infimes.--On bâtissait, au coin du feu, des châteaux de félicité, sur

les sables du mot _toujours_.--On disait un peu de mal des absents,

excepté du mari.--Jamais de querelles, jamais d'ennuis.--C'était

charmant, délicieux.--À minuit le mari rentrait.--L'amant s'en allait et

rentrait chez lui, et l'on recommençait le lendemain, pour recommencer

le surlendemain.

Il faut convenir que c'était trop beau!

Mais voilà les salons qui s'ouvrent pour tout de bon. Aujourd'hui il y a

bal chez la marquise ***; demain, chez madame ***; après-demain, ici, et

le lendemain ailleurs.

Adieu la sécurité paisible! adieu les douceurs du tête-à-tête quasi

perpétuel!

La maîtresse se réveille femme, la femme se retrouve Parisienne; elle a

mis son corset de bal; elle ne le quittera plus de deux mois. Chaque

nuit, elle fera le tour du cadran en valsant, redowant ou mazurkant. Et

l'amant, s'il veut conserver sa conquête, se voit pour deux mois aussi

au carcan de la cravate blanche. Partout où va sa maîtresse, il faut

qu'il aille, la suivant comme son ombre, ombre mélancolique et désolée,

et jetant sur l'idole les mêmes regards effarés que doit avoir un avare

en voyant son coffre-fort s'ouvrir de lui-même et étaler toutes ses

richesses au milieu de gens qui ne dissimulent pas leur

convoitise.--Chaque soirée est un combat, chaque bal une bataille où la

lutte a lieu dans la proportion de un contre cent; car, pour ne pas

perdre un pouce de terrain dans le coeur de sa maîtresse, il faut qu'il

ait à lui seul autant d'esprit que tous les hommes qui lui font la cour;

il faut qu'il ait le noeud de sa cravate aussi bien fait, ou la jambe

aussi bien tournée; car le retour des culottes vient d'ajouter un nouvel

élément aux moyens de séduction, et le mollet, au dire de nos aïeux,

passait jadis pour être irrésistible.

Le premier coup d'archet, au son duquel Paris vient de se mettre en

place pour la première contredanse, qui durera jusqu'aux première

feuilles vertes, a déjà dépareillé bien des couples.--On se voit mal, ou

plutôt on ne se voit plus que sous le grand jour des lustres, on ne fait

plus que se rencontrer. Autour de lui, l'amant n'entend plus dire que

des choses aussi peu agréables pour sa vanité qu'inquiétantes pour son

amour. En parlant de sa maîtresse, un officieux ami viendra lui dire:

Toi, qui connais madame une telle, sais-tu s'il est vrai que ce soit

Armand qui ait succédé à Paul sur le carnet de ses caprices?

Comme c'est amusant d'entendre cela, si on s'appelle Félix.

Ou bien, ce sera le mari, dont la fantaisie fait boule de neige, avec

les passions que fait naître sa femme, et qui, prenant l'amant de

celle-ci à part,--lui dira avec ce sourire d'un mari sûr de sa proie:

--Voyez donc, mon cher, comme ma femme est en beauté ce soir!--Quelles

épaules!--Je ne les avais pas encore vues.

Le jour, madame dort,--pour se reposer des fatigues de la nuit.--Si elle

reçoit ce sera seulement pendant une heure ou deux,--et l'amant ne sera

reçu qu'en visite officielle, confondu avec les galants,--auxquels la

coquetterie de sa maîtresse accorde une audience, et à qui elle

réservera ses meilleures câlineries de façons et de langage,--pour

s'assurer une troupe de _romains_ qui lui feront une _entrée_ au

prochain bal où elle doit aller. S'il obtient, par grâce, un quart

d'heure de tête-à-tête,--il l'emploira en querelles, en jalousies.

--Pourquoi avez-vous dansé deux fois de suite avec monsieur un

tel!--Pourquoi mettez-vous une robe bleue, quand vous savez que je

n'aime pas cette couleur-là? Pourquoi ceci? pourquoi cela?

Propos de ville et propos de théâtre · 第 4 / 12 段