Malheureusement, B... ayant eu l'imprudence de confier son procédé à

quelques-uns de ses collaborateurs, il s'en trouva dans le nombre qui

profitèrent d'un petit voyage--du _Numa_ du _Corsaire_, pour aller

pendant son absence consulter sa jeune Egérie qui tenait audience sous

les bosquets de la Closerie des Lilas. Revenu de la campagne, avec une

série de nouvelles à la main, dans le nombre desquels il s'en trouvait

quelques-unes qui l'inquiétaient instinctivement, B... leur fait subir

la censure ordinaire. Aucune rougeur alarmante n'étant venue couvrir le

visage de l'ingénue, B. porte son butin au journal, avec la conviction

certaine que le recueil de ses anecdotes pourrait un jour faire

concurrence à la _Morale en action_.

--Comment, monsieur, s'écrie Saint-Alme,--c'est vous qui m'apportez des

choses semblables.--Mais voilà de la copie que M. le procureur du roi

vous payera, sans marchander,--un mois de prison la ligne;--vous n'avez

donc pas consulté votre instrument?

--Pardon, interrompit B. avec étonnement. _Elle_ n'a pas rougi.

--Eh bien, monsieur, reprit gravement Saint-Alme en se

découvrant,--voyez les cheveux blancs d'un homme qui n'est pas né

d'hier,--ils rougissent, eux!

B. n'a jamais su qui est-ce qui lui avait dérangé son instrument.

* * * * *

Un jour, dans un dîner de jour de l'an, offert par les propriétaires du

_Corsaire_ à leurs rédacteurs,--Virmaître, qui avait eu le dessert

très-aimable, leur demanda ce qu'il pourrait bien faire pour leur être

agréable pendant l'année qui allait commencer.--Tous les rédacteurs

s'étaient consultés entre eux. Privat, qui s'était constitué le député

de leur désir,--vint dire à Virmaître:--Nous demandons qu'il y ait au

bureau du journal,--une sonnette de nuit pour les avances.--Comme

Virmaître avait consenti, un des riches actionnaires du _Corsaire_ lui

demanda tout bas, si ce n'était pas inaugurer là un système

dangereux.--Laissez donc, répondit-il,--dans deux jours la sonnette sera

cassée.

* * * * *

UN RÉVEILLON À LA MAISON-D'OR.

La veille de Noël, vingt-cinq couverts étaient dressés dans le grand

salon de la _Maison-d'Or_. Une nuée de marmitons, dirigés par un chef

que le maître de ce célèbre établissement vient tout récemment

d'arracher avec des tenailles d'or de la _bouche_ d'un grand souverain

du Nord, activaient les fourneaux d'une cuisine où s'élaboraient des

mets dont la fumée allait donner là-haut des tentations terrestres à

tous les bienheureux condamnés au miroton sempiternel de la béatitude.

Comme deux heures sonnaient, vingt-quatre coupés de maître vinrent l'un

après l'autre abaisser leurs marchepied devant l'escalier de la rue

Laffitte.

Du premier coupé descendit un monsieur âgé, portant sous le bras un

grand portefeuille. Il était accompagné d'un jeune homme qui ne portait

rien.

De chacune des vingt-trois autres voitures descendirent successivement

vingt-trois dames en grand costume de gala.

Ces vingt-trois dames, qui, pour la plupart, sont toutes demoiselles,

appartenaient à l'aristocratie galante. C'étaient des dames du monde...

de Gavarni.

Quelques-unes de ces dames, qui ajoutent aux revenus du boudoir les

appointements du théâtre, étaient fort jolies; il y en avait même deux

ou trois qui étaient véritablement aussi jeunes que leur acte de

naissance.--On n'en voyait qu'une seule qui fût grêlée; mais il est vrai

d'ajouter qu'elle l'était pour plusieurs.

À deux heures et demie tout le monde prit place pour le banquet.

Celui qui le présidait était le marquis de L..., assisté de maître G...,

son notaire.

En reconnaissant leur amphitryon, les vingt-trois dames convoquées à

cette réunion, par invitation anonyme, poussèrent un grand cri

d'étonnement, et au même instant vingt-trois interrogations tombèrent

dans le potage du marquis.

Il demanda une autre assiette,--déplia gravement sa serviette, et

répondit aux interrogations:

--Mangeons d'abord un peu, ensuite nous causerons beaucoup.

Quand le premier service fut achevé, l'impatiente curiosité des dames ne

pouvant se prolonger au delà, le marquis de L... se leva et prit la

parole en ces termes:

Mesdames, je comprends parfaitement la surprise que vous témoignez en me

retrouvant au milieu de vous, ou en vous retrouvant au milieu de moi,

comme il vous plaira. J'en suis moi-même encore plus étonné que vous ne

paraissez l'être. Il y a un an, à pareil jour et à pareille heure,

autour de cette même table, j'ai eu l'honneur de vous tirer ma révérence

et de solder devant vous l'addition de mon dernier souper de garçon, qui

se montait, si vous voulez bien vous le rappeler, à un chiffre devant

lequel un teneur de livres aurait certainement retiré son chapeau. Cette

carte payée, je sortis de table parfaitement ruiné; il ne me restait

même pas de quoi prendre un fiacre. L'une de vous eut l'obligeance de

m'offrir une place dans le coupé que j'avais eu le plaisir de lui faire

accepter un mois auparavant, et malgré mon désastre évident, il ne lui

vint pas à l'idée de me faire monter derrière, comme cela eût pourtant

été si naturel dans la circonstance. Au lieu de me reconduire chez moi,

elle poussa même la désintéressement jusqu'à me proposer de me

reconduire chez elle.--Je dus cependant refuser, car en amour, aussi

bien qu'au théâtre, je n'ai jamais aimé les billets de faveur, ayant

fait la remarque qu'ils coûtaient en définitive plus cher qu'au bureau,

et qu'on était toujours mal placé.--Depuis ce jour-là, mesdames, nous ne

nous sommes guère vus qu'à travers le nuage de poussière que soulevaient

vos attelages dans l'avenue des Champs-Élysées, où j'allais me promener

le dimanche en fumant des cigares de dix centimes.--Vous m'avez cru

mort, sans doute. Je vivais cependant si toutefois c'est vivre que vivre

sans vous.

Un murmure approbateur accueillit ce madrigal.

Le marquis reprit:

--Ce que j'ai fait depuis un an, je vous le donne à deviner.

--Un héritage sans doute, exclama mademoiselle P..., un oncle

d'Amérique...

--En effet, le seul oncle d'Amérique qui reste aux gens ruinés, le

hasard... est venu à mon aide... J'ai gagné à la Bourse cent mille

francs.

--Silence, dit le marquis en frappant sur la table pour apaiser la

rumeur soulevée par ce chiffre... un million... et d'assez jolies

fractions comme vous voyez... Me retrouvant du blé à moudre, je suis

revenu au moulins.--Maintenant, mesdames, voici de quoi il s'agit entre

nous.--Je vais me marier... dans un délai très-prochain... qui ne doit

pas excéder un mois... plus tôt même, il ne dépend que de moi de

rapprocher l'époque... Tout à l'heure il ne dépendra que de vous!

--Comment?... comment?... comment?

--Vous allez le savoir... J'entre en ménage avec un million; ma femme,

avec deux.

--Ça fera trois, dit l'une des convives.

--Parfaitement;--quant aux cent mille francs qui restent, je veux les

manger...

--Dans nos assiettes?

--Oui; mais je n'ai pas le temps de rester longtemps à table, et c'est à

ce propos que nous avons à causer.--voilà le lingot, dit le marquis en

jetant un portefeuille sur la table;--combien vous faut-il de temps pour

le fondre?

--Dame, ce sera selon la température, dit l'une des dames.

--Écoutez-moi, reprit le marquis,--je n'ai pas de temps à perdre--et

cependant je ne peux pas vous inviter toutes à mordre à la fois au

gâteau,--ce serait trop vite fait.--Voici ce que je propose:--Vous

connaissez respectivement vos forces et votre puissance d'absorption

aurifère.--Nous allons, si vous le permettez, employer les moyens dont

se servent les administrations pour les adjudications publiques... Vous

allez soumissionner,--celle de vous qui me demandera le moins de temps

pour faire le vide... dans ce portefeuille que voici plein... celle-là

aura la préférence. Seulement, je dois vous donner connaissance du

cahier des charges... Il sera absolument interdit de distraire des

sommes pour les convertir en rentes ou en actions industrielles; la

philanthropie est également défendue; je ne veux plus être exposé à

m'asseoir sur des orphelins en entrant dans un boudoir;--toute dépense

affectée à une chose utile et durable est également interdite, comme

aussi les renouvellements de mobiliers, d'équipages ou d'écuries. Je

veux que mes cent mille francs soient mangés à peu près dans le sens

littéral du mot.--La somme épuisée, je veux que la personne qui sera

restée adjudicataire ne conserve que le portefeuille qui l'aura

contenue.--On va allumer les bougies, et mon notaire, ici présent,

présidera à l'adjudication;--on soumissionnera au rabais... en partant

d'un mois au plus.--On pourra opérer par rabais de jours, d'heures et

même de fractions d'heures.--Voici du papier, des enveloppes, des plumes

et de la cire, car les soumissions devront être cachetées.--Me G...

en fera le dépouillement, et poursuivra l'opération selon les usages

ordinaires. Pendant ce temps-là, je vais aller faire un tour chez mon

beau-père, qui donne aussi un réveillon, et saluer ma prétendue.--Je

reviendrai dans une heure. Si l'adjudication est terminée avant mon

retour,--la personne qui sera restée adjudicataire ira m'attendre chez

moi, où des ordres sont donnés pour la recevoir.--Toutes les conditions

du marché se trouvent autographiées dans un cahier dont vous pourrez

prendre connaissance.--À tout à l'heure.

Et le marquis se retira.

Avant de rédiger leur soumission, les vingt-trois dames s'isolèrent dans

le salon et firent leurs calculs.

Au bout de cinq minutes, toutes les soumissions, cachetées selon la

formule, étaient déposées entre les mains du notaire.

Il en commença le dépouillement au milieu d'un silence si profond, que

l'on aurait pu entendre mademoiselle Ar... dire du bien d'une de ses

camarades.

Ce travail préparatoire achevé, le notaire alluma les bougies et annonça

qu'on allait commencer les rabais.

Lorsque Me G..., le notaire du marquis de L..., eut donné lecture des

soumissions déposées entre ses mains par les vingt-trois dames,

plusieurs d'entre elles, effrayées par les rabais considérables contenus

dans les premières soumissions, se retirèrent volontairement, et il ne

resta véritablement qu'une douzaine de concurrentes sérieuses. Parmi

celles-là se montraient comme devant être plus acharnées à la lutte:

1° La marquise de ***, cette belle Espagnole connue de tout Paris pour

son magnifique attelage à la Daumont, et dont la bibliothèque renferme,

entre autres curiosités, un exemplaire des oeuvres de Malthus, relié en

peau humaine;

2° Madame de N..., qui possède un hôtel dont chaque pierre porte la

signature de celui qui l'a fournie et posée;

3° Mademoiselle R..., dont la beauté a fait depuis quinze ans la fortune

de deux marchands de produits chimiques, et qui prépare les jeune gens

au baccalauréat _ès-gaie science_;

4° Mademoiselle P..., ravissante créature, qui disait dernièrement

elle-même, à propos de son inconstance proverbiale: Que voulez-vous; «ce

n'est pas ma faute,--mais mon coeur _fuit_.»

5° Madame ***, qui, le soir même où une artiste doit débuter à son

théâtre, dans son emploi, achète un grand nombre de places à la location

et les distribue à tous les gens enrhumés de sa connaissance, dans la

douce espérance que leur toux opiniâtre troublera le spectacle et pourra

nuire au succès de l'ouvrage dans lequel doit paraître sa rivale;

6° Les deux soeurs C..., qu'on a surnommées le duo de l'ail et du

patchouli;

7° Mademoiselle B..., jeune dernière d'un de nos premiers théâtres, qui

a deux mères, une pour la ville et une pour la campagne;

8° Mademoiselle D..., que l'on a baptisée le _petit manteau bleu des

coulisses_, à cause de sa philanthropie;

9° Enfin, mademoiselle C..., de laquelle autant dire qu'il n'y a plus

rien à en dire.

Après que la première bougie fut consommée, il ne restait plus que

quatre concurrentes, madame de N..., mademoiselle B..., mademoiselle

C... et mademoiselle R....

--Si tu renonces à soumissionner, dit cette dernière à mademoiselle

B..., je te donne mon Américain.

--Si tu te retires, répliqua l'autre, je te laisse mon américaine.

La seconde bougie fut allumée, et la voix du notaire se fit entendre.

--La dernière soumission du temps demandé pour dépenser les cent mille

francs du marquis est descendue à quinze jours.... C'est mademoiselle

B... qui a fixé ce chiffre;--offre-t-on moins? demanda Me G...

--Quatorze jours, douze heures, dit madame de N...

--Quatorze jours, fit mademoiselle B...

--Treize jours, douze heures, fit mademoiselle R...

--Treize jours, exclama mademoiselle C...

--Si tu te retires, dit mademoiselle B... à mademoiselle C..., je me

brouille pour trois mois et demi avec Alfred, et je l'envoie lui-même te

porter mon grand _boiteux_ indien.

--Non.

--Douze jours dix-huit heures, s'écria mademoiselle B....

--Onze jours... cinquante, s'écria mademoiselle C... Hum! fit-elle en se

reprenant, je me croyais aux _commissaires_, j'ai voulu dire douze

heures.

Mademoiselle R..., qui faisait des calculs sur son agenda, leva la main.

--Dix jours, dit-elle.

Mademoiselle C... prit à son tour son agenda, fit aussi des calculs.

--Neuf jours cinquante-cinq.... Allons bon! je me crois encore aux

_commissaires_... Maître G..., c'est onze heures que j'ai voulu dire.

Sur cette dernière soumission, la deuxième bougie s'éteignit.

Comme on rallumait la troisième, il ne restait plus que deux

concurrentes, madame de N... et mademoiselle R... s'étant retirées,

convaincues qu'elles ne se trouvaient plus assez fortes pour dépenser

inutilement _cent_ mille francs en huit jours.

La lutte, continuée avec opiniâtreté entre madame B... et mademoiselle

C..., ne fut pas de longue durée; la bougie s'éteignit en même temps que

mademoiselle C... venait d'abaisser sa soumission à cinq jours sept

heures cinquante minutes.

Mais, comme elle s'enorgueillissait de son triomphe, le marquis de L...

rentrait dans le salon,--il paraissait un peu ému.

--Pardonnez-moi, mesdames, de vous avoir dérangées, leur dit-il, mais la

raison qui m'avait fait vous réunir n'existe plus...

--_Comment?--comment?--comment?_

--Mon Dieu, oui,--tout à l'heure, chez mon beau-père,--j'ai eu

l'imprudence de me mettre à la table de jeu,--on faisait le

lansquenet,--il y a eu une série de _mains_, et je n'avais pas encore eu

le temps de m'asseoir, que j'avais perdu les cent mille francs dont

j'étais embarrassé.--La mauvaise chance a fait dans une demi-heure ce

que la plus habile d'entre vous n'aurait pas fait sans doute en quinze

jours...

--Quinze jours! dit le notaire en montrant le procès-verbal de

l'adjudication; mais mademoiselle C..., restée dernière adjudicataire,

ne demandait que cinq jours et quelques fractions.

--Comment diable auriez-vous fait? demanda le marquis

très-étonné;--trouver l'emploi de vingt mille francs par jour sans

dépenser un sou utilement,--cela me semble difficile.

--Monsieur le marquis, répondit cette prodigue personne, je n'ai demandé

que six mois pour réduire le Pérou à la mendicité.

* * * * *

LES INTRIGUÉS ET LES INTRIGANTS, MOULAGES SUR NATURE, AU BAL DE L'OPÉRA.

UN DOMINO GRIS _à un habit noir-idem_.--Je te connais.

L'HABIT NOIR.--Tu me connais... Au fait, tu n'es pas la seule.

LE DOMINO.--Qu'est-ce que tu as fait de Victorine?

L'HABIT NOIR.--Tiens, tu connais aussi Victorine. Après ça, tu n'es pas

la seule.

LE DOMINO.--Veux-tu me donner le bras pour faire un tour?

L'HABIT NOIR.--Oui,--mais nous n'irons pas du côté du buffet.

LE DOMINO.--Tu n'auras donc jamais le sou!

L'HABIT NOIR.--Tu auras donc toujours soif!

* * * * *

UN MONSIEUR _entre deux eaux-de-vie,--rouge comme un coq et crotté comme

la rue Saint-Denis, arrêtant un petit domino vert qui frétille comme une

couleuvre_.--Titine, je t'avais défendu de mettre les pieds au bal. Mon

cousin m'a dit que c'était un antre de perdition.

LE DOMINO.--Passe donc ton chemin, imbécile; est-ce que je te connais?

LE MONSIEUR.--Elle est forte, celle-là!--Voilà donc pourquoi tu étais si

pressée d'avoir des bottines neuves,--que je me prive depuis longtemps

de mon petit verre pour te les acheter,--même que tu les trouvais trop

grandes dans le principe.--Aurais-tu déjà oublié les tiens, Titine?

Le domino disparaît sans que le monsieur ait su comment, et au lieu de

_Titine_, il se trouve en face d'un gamin entré par contrebande dans le

foyer,

LE MONSIEUR, _criant_.--Titine!

LE GAMIN.--Vous faut-il un décrotteur, là, monsieur. Faites-vous cirer!

* * * * *

Dans la loge de mademoiselle X...--Une dizaine de gilets blancs

applaudissant en choeur la _coda_ d'une plaisanterie de cette spirituelle

personne:

--Oh! oh! oh!--ah! ah! ah!--Charmant!--Divin!--Étourdissant!

Entre un onzième gilet.

--Qu'est-ce que vous avez donc à rire comme ça?--On dirait d'une

maisonnée de fous.

--C'est mademoiselle qui vient de dire un mot. Oh! oh!

REPRISE DU CHOEUR.--Ah! ah! ah! charmant! divin! étourdissant!

LE ONZIÈME GILET, _s'inclinant devant mademoiselle X..., en lui offrant

un sac de bonbons_.--Est-ce que ce serait montrer trop d'exigence que de

demander une seconde représentation de cette jolie chose? Je mourrais

de dépit si j'étais de vos amis le seul à l'ignorer.

--Trop bon! cher... cela ne vaut pas la peine... et puis cela pourrait

fatiguer ces messieurs.

TOUS LES GILETS, _con furore_.--Ô ciel! allons donc!... Trop heureux!...

_Bis_!

MADEMOISELLE X...--Eh bien, puisque vous le voulez absolument, je

recommencerai.--Tout à l'heure, un de ces messieurs m'annonçait le

prochain mariage de son ami le vicomte de S..., dont la fortune est

très-obérée, avec mademoiselle de P..., connue pour sa richesse et sa

maigreur séraphique. En apprenant cette nouvelle, il m'est arrivé de

dire....

_(Commencement de pâmoison sensible sur toute la ligne des gilets

blancs.)_

MADEMOISELLE X..., _continuant_.--Il m'est arrivé de dire: Ce mariage

est pour le vicomte de S... une véritable _planche de salut_.

REPRISE DU CHOEUR, _crescendo_.--Ah! ah! ah!--Grand Dieu! quel esprit! Ce

n'est pas une femme! c'est un démon!

Entre un douzième gilet blanc.

--Mon Dieu, messieurs, on n'entend que vous dans toute la salle.--Je

suis sûr que c'est mademoiselle qui dit des merveilles.

--Positivement... Si vous étiez arrivé un moment plus tôt, vous auriez

entendu un de ces mots...

LES ONZE GILETS, _en sourdine_.--Ah! ah!

ah!...--Charmant!--Divin!--Étourdissant!

LE DOUZIÈME GILET, _à mademoiselle X..._--Est-ce que ce serait

véritablement montrer trop d'exigence que de vous redemander... (_avec

un fin sourire_) vous devez cependant y être habituée...

MADEMOISELLE X...--C'est que je crains de fatiguer ces messieurs.

LES ONZE GILETS.--Ah! ciel!... Allons donc!

MADEMOISELLE X..., _minaudant_.--Eh bien, puisque vous le voulez

absolument... (_Comme ci-dessus_).

Quand l'histoire est finie, les douze gilets se réunissent dans un choeur

formidable et reprennent pour la clôture:

--Ah! ah! ah! grand Dieu! quel esprit!--Ce n'est pas une femme!--c'est

un démon!

LE GARÇON DE BUFFET, _qui a servi les glaces, à part_.

--Mon Dieu! que tous ces gens-là sont bêtes!

* * * * *

--Mon cher, je t'assure que c'est une femme du monde.

--À quoi reconnais-tu ça?

--Elle a passé deux fois auprès du buffet sans me demander à boire.

* * * * *

--Oh! mon Dieu oui, monsieur, c'est la première fois que je viens au

bal; aussi je suis bien troublée; ce bruit, ces lumières...

--Madame est seule?

--Oh! non..., j'ai une de mes amies avec moi; nous sommes venues ici

malgré nous, bien malgré nous... Nous étions allées au spectacle,

lorsqu'en rentrant chez nous, nous n'avons plus trouvé notre clef.

C'était la femme de chambre de l'amie chez qui je demeure qui l'avait

emportée avec elle au bal de l'Opéra, où mon amie lui avait permis

d'aller...

--C'est bien contrariant; néanmoins, permettez-moi de bénir le

hasard... qui m'a permis de vous y rencontrer... (_Ici tous les

madrigaux d'usage._)

--Mon Dieu, monsieur... ce serait avec le plus grand plaisir... mais...

je ne suis pas seule. Et tenez, voici précisément mon amie qui vient me

chercher.

Arrive, en effet, un second domino, auquel celui qui n'avait jamais été

au bal pousse le coude d'une certaine façon.

--Eh bien, ma chère, as-tu rencontré Justine?

--Mon Dieu non... Dans quel embarras cette fille nous met... Il faut

absolument retourner à la maison; nous ferons comme nous pourrons pour

nous faire ouvrir.

--- Mais comment faire pour retourner à la maison? il pleut à verse, et

nous avons eu l'imprudence de laisser notre bourse chez la personne où

nous avons été nous costumer... (_S'adressant au monsieur._) Vous serez

sans doute assez obligeant, monsieur, pour nous prêter l'argent d'une

voiture et nous donner votre carte; nous vous ferons remettre cette

petite somme demain matin par la fidèle Justine.

--Mon Dieu, mesdames, que je suis donc désolé.--Mon fidèle Joseph, à

qui j'ai l'habitude de confier toutes mes clés, n'est pas rentré ce

soir, de façon que je n'ai pu ouvrir mon secrétaire... Si vous voulez,

cependant, nous allons faire un tour dans la salle... nous rencontrerons

peut-être la fidèle Justine avec le fidèle Joseph.

* * * * *

--Monsieur, je ne suis pas libre...

--Vous êtes mariée?

--Vous l'avez dit.

--N'aurai-je pas le plaisir de vous rencontrer dans le monde?

--J'y vais rarement.

--Mais au théâtre?

--Je n'y vais pas, je suis en deuil.

--On ne peut donc vous voir?

--Très... difficilement... Cependant, si vous étiez discret... Mais,

non...

--Parlez, ange!

--Eh bien! je vais quelquefois chez une de mes amies... madame

Camille...

--Camille, tiens!

--Rue des Trois-Frères.

--Tiens! Tiens!...

--À l'entresol...

--Tiens! tiens! tiens!

--S'il n'y avait personne quand vous viendrez, vous trouveriez la clé...

--Sous le paillasson...--Bonjour, Céleste; comment que ça va?

--Vous me connaissez donc?--Ah! que c'est bête de me faire perdre mon

temps comme ça.

* * * * *

LE DOMINO, _à son cavalier_.--Monsieur est dans la diplomatie?

LE CAVALIER.--Non, madame.

LE DOMINO.--Dans les bureaux, peut-être!

LE CAVALIER.--Non plus.

LA MARCHANDE DE FLEURS, _arrivant près du couple_.

--Un joli bouquet, monsieur; fleurissez vot'dame.

LE CAVALIER, _repoussant les fleurs_.--Merci.

LE DOMINO, _lâchant le bras du cavalier_.--Monsieur est artiste!!!

* * * * *

--Joséphine, tu as tort de parler à Stéphanie; c'est une personne dont

la société est compromettante.

--Ma chère, j'ai des raisons pour la ménager.

--Quelles raisons?

--Elle m'a promis d'échanger, quand elle l'aura épuisée, la liste de ses

Russes contre celle de nos Américains.

LETTRE TROUVÉE DANS LE CORRIDOR DES PREMIÈRES LOGES.

«VICTOR, je ne me serais jamais attendue à cela de la part d'un jeune

homme qui paraissait avoir d'aussi bons sentiments.--Le billet du

tapissier est échu avant-hier, et voilà huit jours que je ne vous ai

vu!--Vous n'êtes cependant pas malade, car votre blanchisseuse m'a dit

que vous mettiez vos belles chemises à jabot tous les jours. On ne met

pas des jabots pour se faire poser des sangsues..., à moins qu'on ne

soit trop riche.--Est-ce donc là ce que vous me juriez il y a six mois,

quand j'ai consenti à quitter Médée qui me proposait de faire le

portrait de la signature de son oncle si je voulais l'aimer à lui tout

seul! L'ingratitude, ce venimeux poison, vous aurait-il déjà rongé le

coeur?--C'était bien la peine que je passe les plus belles nuits de mes

jours à vous broder une bourse pour votre fête, pour que vous exposiez

votre pauvre amie qui vous a tout sacrifié, comme Marguerite Gauthier, à

recevoir la visite boueuse des huissiers qui veulent me saisir comme si

j'étais négociante.--Sans ma portière, qui m'a prêté huit cents francs

pour donner à M. Caroussat, je serais à la belle étoile; c'est donc là

où devait me mener tant d'amour! Ah! AUGUSTE, vous êtes bon, vous êtes

trop jeune pour être entièrement corrompu, et vous ne voudrez pas

souffrir que ce soient les cheveux blancs d'une pauvre femme, mère de

quatre enfants, qui fassent honneur à votre signature. Je vous attends

donc cette nuit au bal de l'Opéra, avec les mille francs en question.--À

cette condition, je vous pardonne.

»Votre Minette chérie.

»MATHILDE DE FLANDRY.»

* * * * *

UN VIEUX DOMINO, _graisseux comme la barbe d'un capucin, à une petite

pierrette très-fraîche_.--Élisa, mon enfant, je vous défends de danser

avec ce petit jeune homme.

--Mais, ma tante, il est bien gentil pourtant.

--Lui avez-vous demandé l'heure, comme je vous ai dit de le faire aux

messieurs qui vous parleront?

--Oui, ma tante; mais il n'a pas de montre.

--C'est précisément pourquoi je vous défends de l'écouter.

--C'est dommage, il a des moustaches si gentilles.

LE VIEUX DOMINO, _avec onction_.--Ma petite, les moustaches ne font pas

le bonheur.

* * * * *

Propos de ville et propos de théâtre · 第 3 / 12 段