M. le comte L. de R... qui, à l'âge de trente-six ans, devait plus de

deux millions, eut un jour l'idée de mettre un peu d'ordre dans ses

affaires, et demanda au préfet de la Seine, qui était alors un de ses

amis, l'autorisation de rassembler ses créanciers dans le Champ-de-Mars.

--Accordé,--répondit le préfet,--s'il n'y a pas d'autre revue ce

jour-là.

* * * * *

Le calembour par à peu près est en faveur dans les ateliers.

On demandait au peintre G... son opinion sur un de ses confrères qui

passe pour avoir des terres dans le royaume des pauvres d'esprit.

--Bon garçon, répondit l'auteur du _Duel des Pierrots_; mais il est

_Belge_ comme une oie.

Du même tonneau.

Un Alsacien, auquel le Code pénal avait ordonné les bains de mer de la

Méditerranée, arrive à l'établissement de Toulon et y trouve un de ses

compatriotes qui se trouvait attaché depuis plusieurs années.

--Est-on bien ici? demande le nouveau venu à son camarade.

--Bah! répond celui-ci, dans son accent natal et en montrant ses fers,

où il y a de la _chaîne_ il n'y a pas de plaisir.

* * * * *

Dans un des cafés du boulevard, où quelques célébrités littéraires se

réunissent chaque soir après minuit, M. *** racontait l'autre jour qu'il

était obligé d'intenter un procès à un petit _Magazine_ à bon marché où

on lui refusait de lui payer ses _bouts de lignes_ et ses _blancs_.

--Ne pas vous payer les blancs! s'écria un de ses confrères!--mais si

j'étais votre éditeur, moi, je vous les payerais le double.

* * * * *

À l'époque où M. Roqueplan dirigeait le théâtre des Variétés, un

vaudevilliste, qui le tourmentait depuis longtemps et sans résultat pour

obtenir une lecture, usa d'une influence ministérielles pour forcer les

préventions directoriales.--Un billet de l'administration lui apprend

enfin que lui et son manuscrit seront admis à l'audience et à l'examen

du directeur. Il arrive au jour et à l'heure indiqués, s'assied à une

table, mouille ses lèvres au verre d'eau traditionnel, ouvre son

manuscrit et commence à lire.

«Personnages.... Acte premier.... Scène première....»

--Ah! pardon, fit M. R... en se levant tout à coup.--Pardon,

monsieur,--mais il est inutile de continuer. Ce sujet-là ne peut pas

convenir à mon cadre.

* * * * *

M. R..., qui est, comme on le sait, l'homme paradoxal par excellence,

affirmait que pour bien diriger un théâtre il fallait surtout ne pas

s'en occuper.--Aussi avait-il pour système de consigner sa porte à tous

les auteurs, et ne recevait que ceux qui étaient assez adroits pour

pénétrer auprès de lui malgré toutes les précautions dont il s'entourait

pour les éviter. L'imagination qu'on avait employée dans cette

circonstance devenait alors une sorte de garantie qui le faisait bien

augurer de la pièce qu'on venait lui présenter. Siraudin, évincé déjà

plusieurs fois par le concierge, rôdait un soir dans la petite cour

extérieure du théâtre, pendant que des maçons s'occupaient à faire

quelques réparations. L'ingénieux vaudevilliste s'aperçoit qu'une

échelle est appuyée contre le corps de bâtiment où se trouve le cabinet

directorial dont il voit la fenêtre ouverte. En une seconde son parti

est pris. Un servant de maçons se disposait à monter la truellée qu'il

venait de gâcher. Siraudin lui propose de le remplacer pendant qu'il ira

s'arroser le gosier au cabaret voisin. L'enfant du Limousin accepte, et

deux minutes après, le vaudevilliste, gravissant à l'échelle, se

présentait à M. R..., une auge remplie de plâtre sur le dos et son

manuscrit à la main, demandant une lecture.

--Je vous l'accorde, répondit le directeur, mais à la condition qu'elle

aura lieu tout de suite, et que vous resterez sur votre

échelle.--Siraudin ayant accepté la condition imposée, commence sa

lecture; mais à la troisième scène, M. R... le fit entrer dans son

cabinet, pour lui signer la réception de ce chef-d'oeuvre de bouffonnerie

qui s'appelle _la Vendetta_.

* * * * *

À propos de lecture dramatique, celle-ci nous rappelle une aventure

qu'on attribue à l'auteur dramatique le plus myope des temps

modernes.--M. *** est, parmi ses confrères, un de ceux qui ont le plus

de croyance en leurs oeuvres.--Aussi, lorsqu'il lit une pièce devant un

directeur ou devant un comité, essaye-t-il de tous les moyens que peut

lui fournir son éloquence pour faire passer dans l'esprit de son

auditoire la conviction dont il est animé lui-même.--Lisant un jour un

drame romantique devant les sociétaires du Théâtre-Français,--M. ***,

qui animait singulièrement son débit, approchait du dénoûment, dans

lequel le personnage principal se brûlait la cervelle.--Arrivé à la

péripétie finale, l'auteur, pour mieux en faire comprendre l'impression

dramatique,--tire un pistolet de sa poche et fait feu,--et tombe en se

roulant aux pieds des sociétaires en s'écriant: «_Adieu! Mélanie, je

meurs,--vis pour mes enfants!_»

Le comité fut tellement attristé par ce dénoûment, que son vote en prit

le deuil dans un scrutin tout en boules noires.

* * * * *

Un rédacteur du _Times_, voyageant dernièrement en Amérique, se trouva

dans un convoi de chemin de fer où un accident venait de se produire par

suite de négligence. Mais, aux États-Unis, un accident de ce genre n'est

jamais un événement. À peine accorde-t-on, aux voyageurs blessés,

quelques minutes d'arrêt pour rendre le dernier soupir ou retrouver

leurs membres dispersés.

Le journaliste anglais, gravement contusionné et ayant une épaule

démise, engageait vivement les victimes à se joindre à lui pour déposer

une plainte contre la Compagnie.

L'un des voyageurs, comptant les blessés, qui étaient au nombre de sept,

lui répondit:

--La Compagnie ne reçoit de réclamations que lorsqu'elles sont couvertes

de dix signatures.--Il nous manque trois voix!

* * * * *

Un autre étranger, ignorant également les habitudes du pays, se

présentait un jour à un bureau de police, à la suite d'un accident de

railway, et voulait déposer une plainte à propos de son bras cassé.

--Il y a trois jours, répondit le préposé aux malheurs, nous avions

trente morts ici, et personne ne s'est plaint.

* * * * *

La Compagnie concessionnaire d'une des grandes lignes américaines,

jalouse d'assurer la sécurité aux voyageurs, vient, dit-on, de prendre

la décision suivante:

«À l'avenir chacun des trains contiendra un wagon-chapelle, où plusieurs

ministres du culte se tiendront à la disposition des personnes qui, par

suite d'accidents, se trouveraient en danger de mort.--Un supplément de

quelques dollars donnera le droit aux secours de la religion.

»Deux hommes de loi feront également partie de chaque convoi, et

pourront, s'il y a lieu, recevoir les dispositions testamentaires des

voyageurs qui parcourent les chemins de fer du Nouveau-Monde,--avec

embranchement sur l'autre.»

* * * * *

À l'époque où il n'était ni millionnaire, ni commandeur d'ordres

étrangers, mais simplement un homme de beaucoup d'esprit, ***, qui a

toujours eu le goût de la représentation, invitait souvent des amis à

dîner chez lui. On était, au reste, fastueusement servi dans de la

vaisselle de Chine. Mais il arrivait souvent qu'il n'y avait guère que

des Chinois dans des assiettes.

Un jour, ***, ayant à sa table cinq personnes convoquées pour manger du

gibier qu'un ami lui avait expédié, s'aperçoit que les trois grives qui

ont été annoncées comme plat de résistance, paraissent inquiéter ses

convives,--qui n'avaient pas eu le soin de mettre leur appétit au

vestiaire.--L'un d'eux se hasarde même à faire observer que l'on

pourrait bien manquer de quelque chose.--*** jette un coup d'oeil sur la

table et disparaît pour revenir bientôt, tenant à la main un flacon de

poivre de Cayenne, dont il saupoudre abondamment l'unique plat du repas.

--Tu avais raison, dit-il à son ami,--ça manquait de poivre rouge.

* * * * *

Un monsieur, passant dans la rue, est abordé par un homme qui lui

demande l'aumône. Il a de la famille et n'a pas mangé depuis la

veille.--Le monsieur le mène chez un boulanger, achète un pain de huit

livres et veut le lui mettre sous le bras.

--Allons donc, fit le mendiant en repoussant l'offrande, on me prendrait

pour un maçon!

* * * * *

Un rapin, qui redoublait sa Bohême,--devait, depuis sept ou huit ans,

150 fr. à un tailleur.--Dernièrement, le débiteur se présente chez son

créancier et le trouve plus que jamais disposé à conserver le _statu

quo_ dans leur situation financière.

--Monsieur, dit le tailleur en tirant de sa poche un état de statistique

qu'il mit sous les yeux de son client,--j'ai fait un calcul, depuis que

j'ai l'honneur d'être en relation avec vous, rien qu'en montant vos

escaliers, j'ai gravi la valeur de la plus haute montagne des

Cordillières, superposée sur la Jung-Frau, avec le mont Blanc pour

base.--Horizontalement, rien que pour venir de chez moi chez vous, j'ai

fait l'équivalent de deux voyages du passage des Panoramas à la

troisième cataracte.

--Monsieur, interrompit le rapin,--rien que ce beau travail de

statistique vaut l'argent que je vous dois, et je n'ai jamais senti plus

vivement qu'aujourd'hui le regret de ne pouvoir...

--Ce n'est pas tout, reprit le tailleur.... J'ai fait un autre calcul.

Si vous m'aviez donné seulement un sou chaque fois que je suis venu, à

l'heure qu'il est....

--Je ne vous devrais plus rien....

--À l'heure qu'il est, c'est moi qui vous devrais dix-huit cents francs.

--Eh bien, comme c'est heureux que je ne vous aie point payé,

interrompit le rapin. Si vous étiez mon débiteur aujourd'hui, je serais

obligé, par mon état de gêne, de vous traiter avec la plus grande

rigueur.

* * * * *

Un de nos amis se trouvait pas hasard à dîner chez un monsieur dont

l'état de sganarellisme n'est un mystère pour personne,--pas même pour

lui. Au dessert, on se mit à dire un peu de mal du prochain et de la

prochaine. Notre ami, invité à faire sa partie, raconta une mésaventure

conjugale d'un avoué de Paris, que l'on surnommait au Palais le _dix

cors_ de la basoche. Ce solo de médisance, varié avec une verve qui

sentait l'étude des vieux maîtres Gaulois, obtint un grand succès. Il

n'y eut que le maître de la maison qui l'accueillit avec une

indifférence voisine de la contrariété.

--Aurais-je déplu à notre amphitryon? demanda notre ami à un de ses

voisins.

--Vous avez, lui répondit celui-ci, oublié le proverbe,--il ne faut pas

parler de corde dans la maison d'un... pendu.

* * * * *

Voici un mot de M. Meyerbeer qui exprime tout le naïf orgueil du génie:

À l'une des répétitions de _l'Étoile du Nord_, l'illustre maître aperçut

un pompier de service qui donnait de bruyants témoignages de son

admiration. La répétition achevée, M. Meyerbeer s'approche du pompier

sympathique.

--Eh bien! mon ami, il paraît que ce petit ouvrage vous amuse?

--_Amuse_, n'est pas le mot, répliqua le pompier; la pièce est assez....

--Parlez plus bas, interrompit M. Meyerbeer, en apercevant M. Scribe qui

rôdait autour d'eux.

--Mais la musique! reprit le pompier en baissant la voix,--oh! la

musique!...

--Vous pouvez parler plus haut, dit M. Meyerbeer... Eh bien! la musique?

--Oh! continua le pompier en portant la main à son casque, comme pour

faire le salut militaire,--la musique,--_chouetto, suiffard_.

M. Meyerbeer, ému par ces formule d'admiration trop négligées par les

critiques du grand format, serra la main de son admirateur et lui dit

tout bas à l'oreille:

--Eh bien! mon ami, puisque vous êtes content, je puis, si vous le

désirez, vous rendre un petit service,--je vous ferai remettre de garde

demain.

* * * * *

On parlait l'autre jour, devant la charmante madame C..., du danger que

l'on court à rencontrer M., qui passe pour avoir le _mauvais oeil_.

--Pour moi, disait un superstitieux, lorsque je me trouve en face de

lui, je ne manque jamais de lui montrer des cornes.

--Oh! mon Dieu! s'écria madame C..., je l'ai rencontré dernièrement avec

mon mari, et je n'ai pas songé à prendre cette précaution.

--Puisque tu étais avec ton mari, lui dit tout bas une de ses amies,

c'était inutile.

* * * * *

Le docteur A..., allant faire une visite à l'une de ses clientes

surprit la fille de celle-ci, une enfant de quinze ans, tellement

absorbée dans une lecture, qu'elle ne s'apercevait pas même de sa

présence.

--Que lisez-vous donc là de si intéressant? demanda le docteur.

--C'est un livre qu'on a défendu de lire à maman, répondit l'ingénue.

* * * * *

_Langage populaire._--Un ouvrier,--ayant eu, après boire, avec un de ses

camarades, une de ces explications où, les arguments de la rhétorique

épuisés, on a recours à ceux de la nature,--rentrait dans son

ménage,--la figure contusionnée.

--Que t'est-il donc arrivé? lui demanda sa femme.

--Je suis tombé sur le pavé!

--Dans la rue aux coups de poings,--répliqua la ménagère.

* * * * *

Un écrivain, dont les romans se trouvent en feuilles chez les éditeurs

de denrées coloniales, ou dans les cabinets où la lecture n'est qu'un

accessoire, présentait dernièrement un manuscrit au directeur d'une

revue parisienne, et comme celui-ci lui demandait quels étaient ses

titres littéraires,--le romancier lui citait le titre de plusieurs de

ses ouvrages.

--Vous voyez, monsieur, disait-il, que j'ai déjà fait beaucoup de

livres.

--Vous voulez dire beaucoup de kilos,--répondit l'autocrate de la

_Revue_.

* * * * *

Tout le monde ne peut pas descendre des Montmorency. M.... le prouve. Il

compte cependant des grands cordons dans sa famille: son père en tirait

un à l'hôtel du comte de H., où sa mère était cuisinière. Se sentant

appelé vers d'autres destins, *** renia sa parenté et se jeta dans cette

société de gentilshommes qui prennent leurs parchemins et leurs habits à

la _Belle Jardinière_. Rencontrant par hasard le marquis de B..., ***,

qui brûle de l'impertinent désir d'être présenté dans le véritable

monde, demandait assez cavalièrement au marquis de lui en ouvrir la

porte.

--Lorsque je demande un pareil service à M. votre père, répondit

celui-ci, j'ajoute: s'il vous plaît.

* * * * *

Se trouvant aux dernières courses, ***, ivre de joie d'avoir gagné une

poule de cinquante francs, voulait la faire pondre dans le giron de la

charmante Julie B., et tout en caracolant près de son équipage, il lui

lançait des oeillades dont les étincelles inquiétaient celle-ci pour ses

dentelles.

--Quel est donc ce sportman qui semble nous accompagner? demanda la

jeune femme à un membre du Jockey's-Club qui se trouvait auprès d'elle.

--Ce n'est pas un sportman,--c'est un sportier, ma chère.

* * * * *

--On me compare toujours à ma soeur, disait la belle Julie B.... Il y a

pourtant une grande différence entre nous.--Elle a toujours une douzaine

d'amants, et moi je n'en ai jamais qu'un--je me tiens bien mieux.

--C'est vrai, lui répondit-on; il y a entre vous deux la différence d'un

coupé de régie à un omnibus.

* * * * *

Un jeune _faon_ de la coulisse avait promis à sa _biche_ de lui offrir,

à l'occasion de sa fête,--quelques bonbons sortis des laboratoires de

Mirès-Pereire-Rotschild-Millaud, etc.--Comme il lui apportait son

cadeau, marchant à pas de loup pour la surprendre, il aperçut la jolie

créature qui, accroupie dans un coin de son boudoir, effeuillait

mélancoliquement une marguerite,--et murmurait, en enlevant délicatement

chacun des pétales de l'oracle amoureux:--_Il m'aime_, Orléans;--_un

peu_, Centre;--_beaucoup_, Nord;--_passionnément_, Autrichiens;--_pas du

tout_, Midi.

* * * * *

M*** possède une singulière spécialité de _jettatore_. Au dire de ses

amis, il est de mauvais augure de le rencontrer quand on va à un

rendez-vous de bonne fortune. Ou l'on ne trouve pas la personne qu'on

espérait y voir, ou si on la trouve, il survient toujours quelques-uns

de ces fâcheux accidents qui faisaient s'écrier à un héros de

Lafontaine:

»Au diable soit le noueur d'aiguillettes!»

Si bizarre que le fait paraisse, il est affirmé par vingt personnes qui

ont été victimes de cette pernicieuse influence.--M. *** est en outre

l'époux d'une très-jolie dame, qui a fait de son contrat de mariage une

broderie anglaise, à force de l'historier de coups de canif dont elle

assure que son mari a fourni le manche.

Madame *** avait, la semaine dernière, accordé quelque espérance et un

rendez-vous à une jeune premier qui a eu de beaux succès de galanterie

dans le demi-monde et même dans le monde et demi, si l'on en croit

quelques indiscrétions.--Beau, bien fait, traînant tous les coeurs après

lui, ce Don Juan de coulisses sourit, dit-on, de pitié quand on raconte

devant lui la douzième occupation d'Hercule. Il arrive au rendez-vous,

exact comme un billet de l'échéance, ou comme les compliments d'un ami,

le lendemain d'un _four_.--On s'attache au soin d'un souper où toutes

les primeurs de la gourmandise ont apporté leur échantillon.--Mais au

moment d'entamer le dessert, spécialement composé de fruit défendu, le

jeune premier se trouve subitement atteint d'une indisposition qu'il

chercher à excuser, en prétextant tour à tour le chaud, le froid,

l'émotion ou l'abus de fromage glacé.

Mais madame *** s'étant levée lui dit en souriant, après avoir remis son

châle et son chapeau:

--Soyez franc... vous avez rencontré mon mari.

* * * * *

SOUVENIRS DU CORSAIRE-SATAN.--On sait que Le-Poitevin-Saint-Alme

appelait les jeunes rédacteurs du _Corsaire_ ses _petits crétins_. En

1846, à l'époque où la feuille satirique atteignait à son plus haut

degré de prospérité, quatre ou cinq des principaux crétins, s'imaginant

que leur collaboration n'était pas étrangère au succès du journal,

demandèrent que le prix de la rédaction fût porté de six centimes à deux

sous la ligne. En cas de refus, ils déclaraient que leur intention était

de prendre du service à la _Revue des Deux Mondes_.

Le tonnerre tombant dans la tabatière de Virmaître,

administrateur-caissier, lui aurait causé moins d'épouvante que ne lui

en causa l'outrecuidante prétention de ces jeunes manoeuvres de

lettres.--Il s'empressa de leur signer leur passe-port pour une autre

patrie.

* * * * *

Comme il fallait cependant remplacer les déserteurs, on fit appel à des

volontaires pris dans la catégorie des gens dits du monde, et des

nouvellistes amateurs. Ce fut alors qu'on vit paraître, dans le

_Corsaire_, des nouvelles à la main qui avaient charmé la famille de Noé

pendant sa navigation diluvienne, et qui plus tard avaient fait les

délices des grognards d'Agamemnon au bivouac de Troie.

Les gens soi-disant bien informés envoyaient des nouveautés de ce genre:

* * * * *

«Pendant la campagne d'Egypte, le général Bonaparte, montrant les

pyramides à ses troupes, leur adressa ces paroles mémorables: «Soldats!

du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent!»

* * * * *

«Un plaisant, rencontrant dans la campagne un médecin qui allait faire

ses visites en chassant, lui demanda spirituellement s'il avait besoin

d'un fusil pour ses malades.»

* * * * *

Ce genre de nouvelles à la main ne tarda pas à attirer aux propriétaires

du _Corsaire_ quelques lettres, dans lesquelles on leur demandait un

désabonnement de faveur. Virmaître, obligé de convenir que les petits

crétins du père Saint-Aime avaient un peu plus d'imagination que les

autres, se montra disposé à leur faire quelques concessions. Une

combinaison fournie par le hasard lui permit de se montrer généreux sans

porter atteinte aux traditions de l'économie.

* * * * *

À cette époque, Williams Rogers, qui avait des relations avec le

journal, où il faisait imprimer des réclames, avait eu l'idée de

composer un poëme didactique intitulé: _Les Osanores ou la Prothèse

dentaire_. Avant de le publier, il apporta son poëme à Saint-Alme, avec

lequel il était lié, et lui demanda quelques conseils.--Saint-Alme lui

conseilla d'abord de mettre sa poésie en pension dans une maison

d'orthopédie. Il n'y avait pas, en effet, un vers qui ne fût bossu,

boiteux, bancal ou pied-bot. Si M. Bovary avait vécu à cette époque, le

poëme des _Osanores_ aurait pu lui fournir une magnifique clientèle. Sur

la proposition de Saint-Aime, Williams Rogers consentit à faire corriger

son manuscrit, et à payer les corrections cinquante centimes le vers.

* * * * *

Le lendemain de cette convention, une estafette se transportait au café

Momus, où les révoltés avaient établi leur camp.--On leur proposait de

transiger. Après une allocution paternelle, l'éloquent Virmaître leur

fit comprendre que leur demande en augmentation de salaire n'était pas

en rapport avec les bénéfices actuels du journal, mais qu'on en prenait

note pour l'avenir.--Il s'engagea même, sur l'honneur, à donner les dix

centimes la ligne réclamés, le jour où le _Corsaire_ aurait cent mille

abonnés:

--Mais en attendant? dit l'un des conjurés.

--En attendant, reprit Virmaître, comme nous comprenons qu'il faut que

jeunesse s'amuse, nous avons décidé qu'un encouragement vous serait

accordé.--Saint-Alme, vous avez la parole.

Saint-Alme, montrant aux jeunes crétins, qui étaient tous plus ou moins

rimailleurs, le manuscrit des _Osanores_, leur expliqua sous quelle

forme l'encouragement en question leur serait accordé. La rédaction du

journal restait maintenue à son ancien chiffre; mais chacun des

rédacteurs privilégiés recevrait comme prime une certaine quantité de

poésie osanorienne à remettre sur pied, moyennant une gratification de

50 cent. le vers.

Le tarif des encouragements était ainsi gradué:

Un feuilleton intéressant donnerait droit à une prime de 40 vers;

Une nouvelle à la main bien renseignée, 20 vers;

Un article susceptible d'amener un changement de ministère, 25 vers;

Un article susceptible d'amener une demande en réparation, 30 vers;

(Le journal, dans cette circonstance, s'engageait à fournir les témoins

et le fiacre.)

Une critique sanglante était rétribuée 15 vers;

Le trait piquant, 5 vers;

La simple boutade, 2 vers;

Ces conditions ayant été acceptées, les révoltés amenèrent leur

pavillon, et la réconciliation fut signée dans les flots d'une canette,

que Saint-Alme fit monter à ses frais,--mais pas _assez fraîche_,

interrompit Banville, qui reçut immédiatement l'encouragement réservé au

trait piquant.

Le soir même, le café Momus fut illuminé en vers osanores.

* * * * *

Un ancien député des chambres de Louis-Philippe, ami du père

Saint-Alme, lui disait un jour en faisant allusion à quelques anecdotes

un peu vives publiées par le _Corsaire_:

--Mon cher ami, votre journal est bien amusant, malheureusement on ne

peut pas le laisser lire à ses filles.

--Mais, répondit Saint-Alme, si les filles pouvaient le lire, les pères

ne s'y abonneraient pas.

* * * * *

Cependant, à la suite de quelque avis officieux du Parquet, le père

Saint-Alme invita ses jeunes crétins à modérer un peu leur verve

gauloise:

--Songez que vous êtes lus par l'élite de la société, et soyez

convenables, petits drôles.

L'utopie de cet excellent homme était de croire que la lecture du

_Corsaire_ faisait l'unique préoccupation des têtes couronnées. On

assurait même qu'il se relevait la nuit pour correspondre avec le roi de

Prusse. L'avertissement du père Saint-Alme frappait particulièrement un

jeune homme appelé C... B..., qui employait sa belle jeunesse à écrire,

sur du papier à tête de lettre de son ministère, des nouvelles à la main

du genre dangereux.... C... B... avait inventé un moyen assez ingénieux

pour s'assurer que ses anecdotes restaient dans les limites de la

prudence. Avant de les apporter au journal, il lisait ses nouvelles à

la main à une jeune ingénue qu'il rencontrait quelquefois chez lui. Si

la jeune fille rougissait, cela signifiait que l'anecdote était

scabreuse, et B... la déchirait pour en commencer une autre.

* * * * *

Propos de ville et propos de théâtre · 第 2 / 12 段