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PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE

PAR

HENRY MURGER

NOUVELLE ÉDITION CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

3, RUE AUBER, 3

1888

Droits de reproduction et de traduction réservés

TABLE

PROPOS DE VILLE ET DE THÉÂTRE

Un réveillon à la Maison-d'Or

Les intrigues et les intrigants.--Moulage sur nature au bal de l'Opéra

Fantaisies à propos de l'hiver

Les soupers de bal

SILHOUETTES LITTÉRAIRES

Le Monsieur qui s'occupe de littérature

Le Charançon

Le Rédacteur pour tout faire

Le Caudataire

Les Jérémies

Un succès de première

NOTES DE VOYAGE

CAUSERIES DRAMATIQUES.--Mlle Rachel

Émile Augier

L'esprit du jour

PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE

Mademoiselle X... jouit d'une certaine réputation parmi _ces messieurs_

qui, en parlant de _ces dames_ disent _ces créatures_. Ladite demoiselle

est particulièrement notée sur le Stud-Book des maquignons de Cythère, à

cause de sa chevelure qui fait songer au manteau royal de la marchesa de

Barcelone.--Mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est que cette riche

toison est le résultat d'un libre échange contracté entre elle et une de

ses amies, qui s'est condamnée à la Titus, à la condition que

mademoiselle X... lui abandonnerait ses robes tachées, ses chapeaux

bossués, ses vieux souliers et ses vieux Arthurs.

Dernièrement l'amie vint voir Mademoiselle X..., et la supplia de lui

abandonner les restes d'un petit jeune homme que celle-ci était en train

de mettre en partance pour Clichy.

--Comme tu y vas, répondit mademoiselle X..., le petit Octave vient

d'hériter d'un oncle qu'il mange avec moi.--Nous venons à peine de nous

mettre à table.--Attends au moins que nous soyons au fromage.

* * * * *

Un étranger venu à Paris depuis peu de temps, et ne connaissant pas

encore la topographie de la capitale, avait à visiter un de ses parents

détenu pour dettes. Il s'informait, auprès d'un de ses amis, du plus

court chemin qu'il fallait prendre pour aller à Clichy.

--Prenez par mademoiselle M..., lui répondit-on.

* * * * *

--Quelle est donc, je vous prie, cette dame--qui vient d'entrer dans

l'avant-scène?

--C'est mademoiselle M...

--Celle qui vient de manger deux cent mille francs au duc de ***?

--La même.

--Et quel est ce jeune homme pâle qui l'accompagne?

--C'est son cure-dents.

* * * * *

Aux gens qui lui plaisent, mademoiselle A... accorde volontiers, par

amour de l'art, ce que tant d'autres, qui ne la valent pas, n'accordent

que par amour de l'or. Seulement, pour ne pas se tromper, elle a soin

d'enregistrer sur le carnet de ses fantaisies ceux qui en doivent être

les favorisés.--Mais pour ne point confondre ses poursuivants ou les

compromettre, elle les appelle par le nom du jour qui leur est réservé.

Dernièrement, dans un souper où elle avait été fort entourée, et durant

lequel elle avait un peu perdu la tête, elle se brouilla dans la date

des rendez-vous qu'elle accordait et dans les noms des jours de la

semaine distribués aux cavaliers qui avaient obtenu ses promesses.

Il arriva que, faute d'avoir bien tenu ses livres, elle reçut, dans la

journée du dimanche, la visite de quatre messieurs, qui lui firent

remettre leur carte, où leur nom réel avait été remplacé par celui du

quatrième jour de la semaine.

Mademoiselle A..., qui rit encore de l'aventure, appelle cette journée

le dimanche des quatre jeudis.

* * * * *

Avant d'avoir maison à la ville et à la campagne, avant de manger des

potages à la purée de perles, mademoiselle A. S... ne savait jamais le

matin son adresse du soir; elle mangeait des pommes et marchait à pied

sur les trottoirs. Un grand seigneur qui avait du temps et de l'argent à

perdre dit: _Fiat lux_! à cette obscurité, et mademoiselle A. S...

augmenta d'une nouvelle étoile la constellation des beautés à la mode.

Au contraire de ses camarades, elle ne renie pas son origine, et chaque

fois qu'elle reçoit la visite du grand seigneur en question, aux menus

cadeaux qu'il envoie pour servir d'avant-garde à sa personne, elle lui

fait ajouter une pièce de cent sous qu'elle dépose dans une tirelire.

--Vous qui nagez dans l'or, à quoi bon ce centime additionnel? lui

demandait-on.

--Ça me rappelle... répondit mademoiselle A. S... avec mélancolie.

* * * * *

L'inconvenance et l'incivilité sont, avec les portraits non

ressemblants, la spécialité du peintre B... Dans un café où il va tous

les soirs, B... venait de scandaliser la réunion, qui n'a cependant pas

la réputation d'être bégueule.--Au lieu de s'excuser, il s'emportait au

contraire avec vivacité à propos des reproches qu'il venait de

s'attirer.

--Mais, sacrebleu! s'écriait-il, vous dites que je ne sais pas vivre, je

suis cependant reçu dans tous les salons.

--De cent couverts... répondit un de ses amis.

* * * * *

M. X... fut appelé dernièrement par le directeur d'une revue dont le

style est aussi gris que la couverture. On désirait avoir un roman du

spirituel conteur. Les conditions faites, l'ouvrage est promis.

--Laissez votre adresse, on vous servira la revue, dit le directeur à

l'écrivain.

--Volontiers, répliqua celui-ci, mais alors vous m'en payerez

l'abonnement en sus.

* * * * *

Un provincial gras, gros et grossier, véritable muid de sottise et

d'écus, entourait de ses hommages une jeune actrice qui est venue au

monde avec la prudence du serpent. Aussi crut-elle devoir prendre des

renseignements sur son galant départemental, et s'adressa à une amie.

--Tu peux y aller, répondit celle-ci, M*** est un homme qui a du foin

dans son assiette.

* * * * *

M. R... habitué des Variétés, prenait des renseignements sur une

demoiselle qui a débuté depuis peu dans les avant-scènes des théâtres,

les jours de première représentation.

--J'en suis très-épris, disait M. R... à son voisin de stalle.

Pensez-vous qu'elle soit inflammable?

--Je ne la crois pas assurée contre ce genre d'incendie, répondit le

voisin. Du moins, elle ne porte pas la plaque.

* * * * *

M. D... est un homme du monde qui s'est fait homme de lettres amateur,

et se livre particulièrement au pastiche. Il fait du Balzac, comme M.

Ponsard fait du Corneille;--il fait du Musset, comme M. du Terrail fait

du Soulié:--il fait du Sand, comme M. Lucas faisait autrefois du

Calderon. Chaque fois qu'il a terminé une composition, il va la

soumettre à un journaliste de ses amis pour prendre son avis.

Dimanche dernier, il lui apportait un manuscrit à lire.

--Encore un pastiche! dit le journaliste.

--Oui,--une imitation de _Jérôme Paturot_.

--Oh! c'est trop fort!--interrompit le journaliste,--quand on fait de la

fausse monnaie, on ne perd pas son temps à imiter des gros sous.

* * * * *

Dans un petit théâtre du boulevard, il existe un artiste dont l'avarice

est arrivée à un tel point qu'il ferait à coup sûr interdire Harpagon

comme prodigue, s'il était son père. C'est lui qui, pour s'épargner la

dépense du rouge de théâtre, a inventé de se serrer le cou outre mesure,

pour se faire monter le sang à la tête. Quant au blanc, il prend celui

du billard, ou gratte les murs de sa loge. C'est encore lui qui, chargé

de jouer le rôle d'un prince généreux, et ayant à dire à un personnage:

«_Je t'accorde cent louis sur ma cassette_,» ajoutait tout haut: «Tu

m'en feras un reçu.»

Lisant un jour, dans une gazette du théâtre, que le public de la ville

de *** avait l'habitude de jeter des gros sous aux acteurs trouvés

mauvais, c'est lui qui écrivait au directeur du théâtre de cette ville,

pour lui offrir d'aller y donner des représentations.

Qui dit avare, dit presque toujours usurier. Aussi le cabot en question

l'est, et de façon à en remontrer à tout Israël.--Un soir, pendant un

entr'acte, un de ses camarades entre dans sa loge à moitié habillé.

--On va commencer, lui dit-il, ma blanchisseuse ne vient pas; veux-tu me

prêter un faux-col?

--Je veux bien, dit l'avare;--mais, après la pièce,--tu me rendras une

chemise.

* * * * *

Madame de G... est liée depuis longtemps avec un homme de lettres

chauve,--de succès surtout. Mais, depuis quelque temps, la discorde est

dans le ménage.--Un divorce est à l'horizon.

Une amie de madame de G... lui demandait des nouvelles de ses amours

avec l'écrivain.

--Ah! ma chère, répliqua celle-ci, cela ne tient plus qu'à son cheveu!

* * * * *

L. L... a inventé un moyen infaillible pour être servi promptement et

être bien servi, dans les restaurants, les jours où il y a encombrement

et où les garçons, ne pouvant servir tout le monde à la fois, prennent

le parti de ne servir personne.

Un dimanche, il était entré avec trois confrères dans un restaurant de

la place de la Bourse.--Après vingt minutes d'attente, on n'avait pas

même pu obtenir les couverts. Allons-nous-en! s'écrient les invités de

L. L.... Celui-ci apaise par un geste son trio d'affamés.--Attendez

seulement que j'obtienne un potage,--vous verrez.--Au même instant,

passait un garçon portant une soupière où fumait une _bisque_

appétissante. L. L... s'en empare, à l'aide d'une persuasion mâtinée de

menaces, et sert ses convives à la ronde.--Ce devoir d'amphitryon

rempli,--il choisit sur sa tête un long fil, noir encore... et, après

l'avoir dextrement arraché, le roule en gracieuse arabesque sur le bord

de son assiette.

Ses amis le considèrent avec stupeur.

Tout à coup.... L. L... pousse un juron formidable, suivi d'un appel

olympien, dont le retentissement sonore se prolonge de salle en salle,

pénètre dans les cabinets particuliers, et arrache la dame de comptoir

aux mystérieuses combinaisons d'addition par erreur.

Un garçon se présente, et reste médusé par le regard de L. L..., qui lui

montre son assiette _ornée_ du cheveu accusateur.

--Pas d'ordre dans le service!... et des cheveux dans la soupe!--Voilà

comme on perd une bonne maison!--Partons, Messieurs! continue L. L... en

se levant et en invitant ses compagnons à l'imiter.

Le patron, apprenant ce qui se passait,--accourut, pâle comme son gilet

blanc,--suppliant L. L... de mettre une sourdine à ses reproches, en lui

jurant,--sur son argenterie,--qu'à l'avenir il n'aurait plus dans son

établissements que des cuisiniers et des garçons chauves, ce qui serait

un gage de sécurité pour la calvitie des potages.

L. L... consentit à jeter le _voile de l'oubli_ sur cet incident. Cinq

minutes après tout le personnel de l'établissement était mis aux ordres

de sa table, et quand on apporta l'addition, L. L... constata une

erreur de 60 fr. au préjudice du comptoir.--Le retour de l'Inde ne lui

était compté que quinze sous: il fit l'observation à la préposée aux

mathématiques; cette dame lui répondit qu'elle ne pouvait prendre sur

elle de changer les prix de la maison.

* * * * *

Un écrivain, jadis chef d'une école de philosophie, avait porté au

directeur d'un grand journal un article intitulé _Dieu_. Au bout de

trois mois, pensant que son article avait été mis dans la boîte aux

oublis, le philosophe se rend au journal pour en prendre des nouvelles.

--Que diable voulez-vous que j'imprime un article qui a un tel titre?

répondit le directeur.--Cela manque d'actualité.

* * * * *

A... venait de se battre en duel pour la troisième fois depuis trois

mois. Plus brave qu'heureux dans ces sortes de parties, il est toujours

blessé--légèrement.--Un de ses amis vint lui rendre visite.

--On m'a raconté que tu avais donné un soufflet à X..., est-ce vrai?

--Parfaitement, répondit A..., et, montrant sa blessure nouvelle, il

ajoute:

--Voilà son reçu.

Deux mois après, A... a une nouvelle affaire,--c'est lui qui est

l'offensé; il demande des excuses,--on lui en accorde trois pouces.

Le soir, on racontait l'affaire devant D....--Encore touché, dit-il!

Décidément, il veut faire collection.

* * * * *

Tout le monde a connu P..., un charmant garçon qui fut autrefois employé

à la _Patrie_ comme rédacteur des faits divers. Dans ces modestes

fonctions, P... apportait un soin, une exactitude, une fidélité de

renseignements et une recherche de style qui l'avaient fait surnommer le

Tallemant des Réaux de la rue.--Courant dès le matin les quartiers de la

ville, il relevait l'éphéméride quotidienne d'un arrondissement avec la

rapidité et la sûreté de flair de ces bons chiens anglais qui battent

en un quart d'heure une plaine de cent arpents sans laisser échapper

une seule pièce de gibier.--Il excellait surtout dans les _petits

enfants écrasés_, et ne connut pas de rival dans les _homicides par

imprudence_. C'est lui qui est l'auteur de la célèbre phrase: «Les

secours les plus empressés n'ont pu le rappeler à la vie,» appliquée à

un suicide de trois jours, et à propos de laquelle les héritiers de

Lapalisse voulaient lui intenter un procès.

* * * * *

Il était fort dangereux de rencontrer P... les jours où il revenait à

son journal le carnet vide de faits divers, car il ne reculait devant

rien pour se sauver de la bredouille, et vous eût cherché lui-même

dispute, avec complication de voies de fait,--pour rapporter au

moins--_une rixe et querelle_.

Un jour que sa battue n'avait pas été heureuse, P... traversait

mélancoliquement le Pont-Neuf, à l'heure où le passage des nombreuses

diligences lui offrait la chance d'un écrasé.--_Malheureusement_, le

passage s'effectua sans accident. P... allait quitter son affût quand

il aperçut un vieux chapeau déposé sur un des bancs circulaires qu'une

édilité prévoyante a fait disposer pour la commodité des oasytés

nocturnes. P... s'empare du chapeau, le jette dans la rivière sans être

aperçu, et se met à pousser des cris qui, en un clin d'oeil, attirent un

groupe de curieux vers les parapets. Le groupe devient foule, et P...

s'en éloigne quand elle est devenue multitude et qu'il a vu dix

bateliers courir au sauvetage du chapeau.--Le soir, la _Patrie_

enregistrait--un nouveau suicide,--qui est resté comme un des bons

morceaux de son rédacteur.

* * * * *

Un matin, un de ses amis qui se rendait à son bureau, rencontre P...

planté tout droit devant un bâtiment en construction dont les échafauds

étaient remplis de maçons, que P... avait surnommés, à cause de leur

agilité, les _écureuils limousins_. L'ami, pressé, échange un bonjour et

continue sa route. Le soir, en revenant de son ministère, huit heures

après sa première rencontre, il retrouve P... au même endroit, pétrifié

dans l'attitude patiente du héron qui guette sa proie.

--Encore ici!--demande-t-il étonné.--Que diable y fais-tu depuis ce

matin?

P... élève sa main en l'air, et, désignant un limousin juché

périlleusement au sommet d'une perche d'un équilibre douteux:

--J'attends qu'il tombe, répondit-il.

* * * * *

M... habite ordinairement la campagne. Chasseur comme d'Houdetot et

Blaze, qui resteront les classiques de la chasse au chien d'arrêt, il

vit au milieu d'une petite meute qui ferait l'orgueil d'un chenil

princier. Sévère, mais juste à l'égard de ses élèves, qu'il admet à

l'honneur de l'intimité domestique, M... s'est efforcé de leur inculquer

les maximes les plus élémentaires de l'art de se bien conduire en

société. À cet effet, il leur a acheté un traducteur de la _Civilité

puérile et honnête_, dont les triples lanières et la mèche aiguë mettent

la correction à côté de la leçon, quand celle-ci n'a pas été bien

comprise. Un des chapitres auxquelles l'intelligence et la nature

canine se montrent plus volontiers rétives, est celui qui concerne

l'observation de certaines convenances qu'on pourrait appeler

digestives. Quelquefois la meute de M..., plantureusement nourrie,

exprime sa satisfaction par des interjections qui sont parfaitement

accueillies, chez ses convives, par un amphitryon arabe, mais qui

blessent nos moeurs. Quand l'un des chiens de M... s'oublie en sa

présence, le maître, ne pouvant deviner quel est celui qui a la

digestion incivile, administre une volée d'énergiques représentations à

toute la meute, qui s'échappe alors par toutes les issues. Les animaux

savent tellement ce qui les menace en pareil cas, qu'entre eux-mêmes, au

moindre bruit, ils se dispersent en hurlant. Dernièrement, M...

attendait un de ses amis pour chasser. L'ami vint au rendez-vous.--On

déjeûne copieusement; M... laisse un moment, au dessert, son ami seul

avec les chiens qui léchaient les plats.--L'ami, qui avait des raisons

pour désirer une seconde de solitude, en profite... et même en abuse....

Aussitôt toute la meute est sur pied, et se sauve par les fenêtres,

l'oreille basse et la queue entre les jambes.

Cinq minutes après, M... rentrait dans la salle avec sa femme, et

trouvant son ami tout seul au coin de la cheminée:

--Où sont donc les chiens? demande-t-il.

--Je ne sais pas ce qui leur a pris, répondit l'ami, qui saluait la dame

de la maison.--Et il raconte naïvement leur fuite précipitée--dont il ne

comprend pas le motif.

Madame sourit dans son mouchoir,--tandis que son mari s'approche de son

hôte très-intrigué, et lui dit tout bas à l'oreille deux mots qui lui

mettent un pied de rouge sur la figure.

--Mais non, je t'assure, balbutie-t-il, en souhaitant de voir une trappe

s'entr'ouvrir sous ses pieds.

--Bah! fit M... en riant, ne te désole pas; avant la chasse, ça porte

bonheur.

* * * * *

Un Atlas et un Hercule de carrefour se disputaient au coin d'une rue. Le

dictionnaire d'injures épuisé, les adversaires, excités par la galerie,

allaient en venir aux mains. L'un d'eux, montrant à l'autre son poing

formidable, lui dit:

--Vois-tu ça? ça tue les boeufs.

--Vois-tu celui-là? dit l'autre, faisant le même mouvement offensif, ça

tue les bouchers.

* * * * *

M. L... arrive de Londres. Une dame qui ne connaît pas l'Angleterre, lui

demandait des renseignements sur ce pays.

--Comme ville, voici ce qu'est Londres: une gigantesque cheminée; quand

on se promène dans les rues et qu'on se frotte le long des murs, on les

ramone. Comme moeurs, la première personne que j'ai rencontrée à Londres

était un pauvre honteux qui n'osait pas demander l'aumône, parce qu'il

n'avait pas de gants.

* * * * *

M. R..., riche propriétaire aux colonies, venu à Paris pour y passer

quelque temps, dînait aux Provençaux en compagnie d'artistes de tous les

arts. Parmi les conviés se trouvait mademoiselle E..., de l'Opéra, dont

les naïvetés font les délices du foyer de la danse. Entre autres choses,

on parlait de l'esclavage des nègres, et M. R... était appelé à donner

son avis sur cette importante question.

--Les philanthropes trouvent excellentes des choses que nous, colons, ne

pouvons trouver telles, disait-il. Si moi, par exemple, j'affranchissais

mes nègres, je pourrais me considérer comme ruiné, et je n'ai pourtant

que deux cent esclaves.

--Comment, ruiné! interrompit mademoiselle E... avec conviction; mais

pour quarante francs vous auriez deux cents timbres.

* * * * *

La même demoiselle fit un jour une chute pendant la répétition d'un

ballet. Le chorégraphe P... se montrait assez inquiet.

--Je crains, disait-il au médecin, que mademoiselle ne se soit luxé la

rotule.

--Monsieur P..., s'écria mademoiselle E..., dont le visage devint aussi

rouge que les mains de madame Pl... la mère, si vous me dites encore

des choses indécentes, je me plaindrai au directeur.

* * * * *

Hyacinthe posait pour sa charge chez Nadar, et il avait déjà donné deux

séances sans que la besogne fût achevée. En excuse à la longueur du

temps, l'artiste alléguait plaisamment la longueur du nez de son modèle.

--Ça ne vous ennuie donc pas de poser? demandait un visiteur au joyeux

comique.

--Ce n'est pas que cela m'ennuie, répondit-il; mais si j'avais 800,000

fr. de rente, je ne les dépenserais pas uniquement à ce plaisir-là.

* * * * *

Deux vaudevillistes qui sont parrains d'ouvrages charmants cent fois

applaudis, E. L... et M. M..., se promenaient sur le boulevard, le soir

d'une première représentation qui leur inspirait des inquiétudes que le

public ne devait pas réaliser. Tout à coup, M. M... quitte le bras de

son collaborateur et se dispose à entrer dans une boutique.

--Où vas-tu? demande L...

--J'entre là pour acheter un parapluie, dit M. M...; attends-moi.

--Pendant que tu y seras, ajoute L..., achète aussi un parachute.

* * * * *

*** est un de ces hommes de lettres qui tiennent dans la littérature le

même rang que l'ablette dans l'ichthyologie. Comme romancier, il a eu

six colonnes de feuilleton et dix bouts d'articles imprimés dans les

journaux, les jours où l'on manquait de faits divers. Comme auteur

dramatique, il a fait représenter des fractions d'à peu près de

vaudevilles dans des simulacres de théâtres. Aussi, quand le marchand de

billets refuse de lui avancer mille écus sur le quart d'une pièce en un

acte qui, depuis huit ans, doit passer lundi prochain, il se fâche tout

rouge et le menace de lui retirer sa griffe. Lorsqu'il se trouve dans un

théâtre, et qu'il y a des dames auprès de lui, si l'ouvreuse vient lui

proposer un journal, il répond tout haut: «Je n'en ai pas besoin; c'est

moi qui le fais.» Dans les foyers, les jours de première représentation,

il marche à côté des critiques célèbres qui ne le connaissent pas, et

remue les lèvres pour faire croire au public qu'il est en conversation

réglée avec eux. Si, dans la rue, il rencontre une actrice, il la tutoie

d'un salut familier que l'actrice lui rend, si elle n'est pas pressée.

Néanmoins, à force d'agiter partout sa nullité sonore, *** est connu de

beaucoup de monde, et, dans sa famille, il a fait croire que c'était lui

qui écrivait des pièces de théâtre sous le pseudonyme de Scribe. À

défaut d'autre, il a du moins l'esprit de se trouver là où on a besoin

de lui... pour quelque service qui ne demande pas une autre activité que

celle des jambes.

--Mais ce petit *** fait son chemin, disait-on à un personnage important

dans les jambes duquel *** est toujours fourré.

--Oui, répondit le protecteur, je vois cela à mes souliers.

* * * * *

Entre autres cadeaux du dernier jours de l'an, mademoiselle M..., qui a

ruiné tant de jeunes gens de famille, a reçu un magnifique bracelet en

or massif formant une chaîne et se fermant par un cadenas également en

or, sur lequel était gravée cette inscription:

«À mademoiselle M..., les gardes du commerce reconnaissants.»

* * * * *

Dans une conversation d'après boire, à ce moment du souper où la

médisance devient le meilleur _pousse-café_,--quatre messieurs,

jouissant d'une grande réputation d'entraîneurs--sur les deux _turfs_ du

Champ-de-Mars et de la galanterie,--causaient tour à tour écuries et

boudoirs.--En vidant sur la table les indiscrétions de leur double

_stud-book_, ils laissaient tomber le nom d'une beauté qui avait obtenu

le triomphe de la lithographie.

--Parbleu! demanda tout à coup l'un des convives au comte de B...,

comment se fait-il que vous, dont le caprice jette toutes les semaines

une douzaine de mouchoirs aux sultanes d'outre-rampe, vous ne puissiez

pas nous dire si la descente de lit de mademoiselle M... est une peau de

lion ou une peau de tigre?

--Vous savez bien, dit l'un des convives, que le comte est un original

qui ne veut jamais faire comme tout le monde.

* * * * *

M. Michel Carré et son ami Jules Barbier ont entrepris avec succès le

rajeunissement de ce vieil Eson dramatique qu'on appelle un poëme

d'opéra-comique. Grâce à eux, les musiciens en réputation commencent à

croire que la poésie bien faite n'empoisonne pas la musique, comme les

marchands de paroles au boisseau en font courir le bruit; et tous les

compositeurs jeunes vont demander des libretti aux jeunes écrivains,

comme les élégants vont chez les meilleurs faiseurs. Mais de cette

spécialité dramatique à laquelle ils semblent s'attacher exclusivement,

il est résulté pour les deux amis et collaborateurs, une singulière

habitude. À force d'écrire des récitatifs, des duos et des quatuors,

cette forme lyrique est dans leur langage ordinaire. Ils ne parlent plus

qu'en vers. Quand M. J. Barbier, qui passe sa vie à courir après M.

Carré qui passe sa vie à l'attendre, s'informe à propos de lui chez son

portier, c'est en ces termes qu'il s'exprime:

/*[4]

Mon ami Michel Carré

Est-il dehors ou rentré?

Vous, que le propriétaire

De ce logis fait cerbère,

Dites-lui bien de ma part,

Qu'à l'estaminet des Var-

riétes--je vais l'attendre,

Afin de bien nous entendre,

Sur un opéra nouveau, (_bis_)

Musique de Duprato. (_ter_)

*/

Quant à Michel Carré, voici ordinairement en quels termes il demande un

cigare:

/*[4]

Au prix d'un triple décime,

Et pour chasser l'ennui noir

Dont mon esprit est victime,

De vos mains je veux avoir

Un régalia dont l'arome

Flatte mon nerf olfactif,

Et me fasse trouver l'homme

Un peu plus récréatif.

*/

Le garçon, interrogé ainsi,--hésite quelques secondes,--puis, ayant

compris soudainement, il apporte un verre d'absinthe.

* * * * *

Certaines maîtresses de maison ont adopté la coutume d'introduire dans

leurs soirées des intermèdes de philanthropie. Entre deux contredanses,

elles arrivent négligemment auprès des cavaliers, et, avec toutes les

séductions familières aux sirènes de la bienfaisance, leur bourrent les

poches de billets de loterie.--L'intention est louable, sans doute, mais

quand le fait se reproduit trop souvent, cette tyrannique charité

avoisine l'indiscrétion.--C'est pour en avoir fait abus cet hiver, que

madame R. L... a vu son salon dépeuplé de danseurs à ses derniers bals.

Mardi dernier, un critique, qui a chez cette dame ses entières

franchises de tout impôt de ce genre, voulait y emmener un de ses amis.

--Ma foi, non, répondit celui-ci, je ne vais pas dans une maison où l'on

sucre le café avec des orphelins.

* * * * *

Demi-artiste, demi-millionnaire, mais double fat et totalité d'imbécile,

un individu, qui n'a sur ses amis que la supériorité de pouvoir faire à

lui seul autant de sottises que tous ses amis réunis, le jeune L...

couronne, dit-on, l'oeuvre de ses folies en conduisant sa maîtresse à la

mairie.

--Savez-vous, lui demandait-on à ce propos, ce que dit Montaigne des

gens qui épousent leurs maîtresses?

--Ma foi, non, répondit l'autre, beaucoup plus fort sur le baccarat que

sur ses classiques.

--Le vieux Michel est un peu cru pour la chasteté des oreilles modernes,

mais je vous traduirai son opinion en termes honnêtes: «Ce sont des

gens, dit-il, qui crachent dans leur verre avant que de boire.»

* * * * *

La marquise de G..., restée veuve avec des biens considérables, se

plaignait d'avoir du chagrin à son oncle, le vieux et spirituel

chevalier de M...

--Quel chagrin pouvez-vous avoir? vous êtes veuve, belle et riche, une

trinité de faveurs qui ferait la félicité de trois femmes.

--Ah! mon oncle, répondit la marquise avec mélancolie, vous me parlez de

ma fortune, est-ce que cela fait le bonheur?

--Ma nièce, répliqua le chevalier, cet aphorisme ressemble au mal que

les gourmands disent des truffes devant les gens qui n'ont pas dîné.

* * * * *

Le coupé de mademoiselle D... stationnait devant les _Villes de France_.

Le cocher, qui s'était endormi sur son siége, ne s'apercevait pas des

efforts que faisait sa maîtresse pour ouvrir la portière. Passe un jeune

homme qui s'aperçoit des embarras de la dame; il ouvre la portière et

offre la main à la jeune femme en lui disant:

«Le commissionnaire se recommande aux bontés de madame.»

Mademoiselle D..., avec un malin sourire, lui remet une pièce de deux

sous.

«Ce n'est sans doute qu'un à-compte, insiste le cavalier,--j'aurai, si

vous le permettez, l'honneur d'aller réclamer le reste chez vous.»

Mademoiselle D... regarda avec plus d'attention le Sigisbé improvisé qui

mettait gravement la pièce de deux sous dans sa poche, et elle reconnut

un des fervents habitués de son théâtre.

Après une courte hésitation,--elle offrit au jeune homme une place dans

sa voiture,--et elle l'emmena chez elle, où elle lui offrit de partager

son dîner qui l'attendait.

Il y a eu du dessert.

* * * * *

À l'un de ses duels, H...., réveillé le matin par ses témoins qui

venaient le prendre, ne se rappelait plus le motif de cette visite

matinale.

La pluie tombait à flots,--le vent faisait rage, et H... était furieux.

--Comme c'est gai de se lever par ce temps-là, disait-il,--en se

retournant dans son lit.--Pas de feu dans la cheminée, de l'eau

froide.--Le diable vous emporte!

Un témoin déclare qu'il y a, honneur sauf de part et d'autre,

possibilité d'arranger l'affaire.

--Une querelle de table,--ajoute l'autre,--des bêtises.--Autorise-nous à

une rétractation amicale,--et tu pourras te recoucher.

--Voyons, expliquez-moi l'affaire, dit H...--en se levant néanmoins et

en procédant à sa toilette.--De quel vin buvait-on?--Si c'était du

bordeaux, _je l'ai_ raisonnable.

--C'était du bourgogne,--et tu l'as agaçant.

--C'est vrai, fit H... en mettant ses bottes.--Ai-je bu beaucoup?

--Comme à un repas de noces.

--Diable! continua H... en mettant sa cravate,--j'ai dû être stupide.

--Complétement.

--Ainsi, ajouta H... en faisant avec soin sa raie devant la glace, je

suis convaincu que tous les torts sont de mon côté.

--Alors, laisse-nous arranger l'affaire, dirent les témoins.

--Ah! maintenant que je suis habillé, fit H... en mettant son chapeau,

allons-y.

* * * * *

_Dialogue entre deux demi-boursiers._

--Oui, mon cher, je suis furieux contre V...

--À quel propos?

--C'était aujourd'hui mon jour d'avoir le petit groom, et il l'a prêté à

Stéphanie qui a du monde à dîner.--Je me vengerai.

--C'est ça, dit l'ami, la première fois que ce sera ton jour d'avoir

Stéphanie, tu la lui prêteras.

* * * * *

Autant M. P. F, est myope,--autant M... est sourd, mais d'une surdité

tellement authentique, qu'elle ne lui permet pas même d'entendre le bien

qu'on dit de lui, ou le mal qu'on dit de ses amis.--Dans un repas de

chasseurs, où il se trouvait,--l'amphitryon qui avait déjà demandé, en

lui criant dans l'oreille et en lui montrant son assiette et le plat

qu'il découpait, s'il devait lui en servir.--M... qui n'entendait pas,

continuait à causer avec son voisin. Son ami, impatienté, prend un fusil

et le décharge par la fenêtre de la salle à manger.

--Qu'y a-t-il? fit M... en se retournant.

--C'est moi, répondit son ami, qui te demande si tu veux du pâté de foie

gras.

* * * * *

Une célèbre crinoline, revenant de Mabille, rencontre une de ses amies.

--Eh bien! lui demande celle-ci, es-tu contente? Était-ce bien composé

ce soir?

--Ne m'en parle pas, ma chère,--une société d'économistes.

* * * * *

J. T... ne vise pas au dandysme.--Non, ce n'est pas sa spécialité.

Malgré sa tenue négligée, il n'essaye pas moins de faire croire à tous

ses amis qu'il fréquente la plus haute société parisienne et qu'il y

est admis libre de toute étiquette...

Ces jours passés, un ami de T... le rencontre, comme celui-ci mirait

avec satisfaction, dans les glaces extérieures des boutiques, un costume

d'été, tout battant neuf, et qui lui allait comme un gant,--à un

manchot.

--Comme te voilà beau! dit l'ami. Et, flattant la manie de T..., il

ajoute:--Tu es allé dans le monde?

--Mais oui, répondit T..., je sors en ce moment de chez le prince...

--De chez le _prince Eugène_.

* * * * *

Les domestiques qui sont au service des artistes ou des gens dont la

publicité s'occupe fréquemment, se montrent tous fort enclins à se

mettre à la remorque de la réputation de leurs maîtres. Quelques-uns

sont même parvenus à se créer une sorte de personnalité, entre autres la

servante-modèle de M. Dumas fils, que les amis de celui-ci ont surnommée

_le verrou_. Plus d'une fois, les chroniqueurs ont vanté les vertus

domestiques de Mlle Verrou, qui recueille très-soigneusement tous les

articles où il est question d'elle, pour en faire une collection de

certificats. Les fréquentes mentions dont elle a été l'objet ont éveillé

la jalousie de la _maîtresse Jacques_ de M. Dantan, une brave femme qui

est depuis longtemps au service du spirituel sculpteur.

--Comment! Monsieur, disait-elle à son maître, vous recevez chez vous

tous les journalistes de Paris, et vous n'êtes pas honteux qu'aucun de

ces messieurs n'ait encore parlé de moi! Il me semble que je vaux bien

Verrou, et ces messieurs, que vous recevez depuis si longtemps, me

devraient bien une politesse.

* * * * *

Si les familiers de l'atelier Dantan se montrent un peu négligents à

tresser des couronnes pour l'ambitieuse Victoire, ils n'oublient pas ses

bons services et son affabilité ordinaire lorsque vient le Jour de

l'An.--Au premier janvier dernier, M. Édouard Thierry, qui est un des

intimes de la maison, prenait Victoire à part pour lui faire son

compliment.--Mais Victoire n'est pas une femme de son temps: elle

dédaigne l'argent et préfère la gloire.

--Ah! Monsieur, dit-elle au critique, j'aurais mieux aimé un article

dans le _Moniteur_.

--Mais, ma chère Victoire, vous savez bien que je ne m'occupe que des

livres dans mon feuilleton. Vous n'en faites pas.

--Comment! répliqua Victoire, et mon livre de dépenses?

À cette collection de l'amour-propre de l'office ou de l'antichambre, il

faut ajouter la grande figure d'Adolphe,--le domestique de

Lafontaine.--Depuis le jour où on a raconté une anecdote dans laquelle

son nom se trouvait mêlé à celui de son maître,--Adolphe a grandi de

vingt coudées dans sa propre estime;--ce ne sont plus des talons qu'il a

à ses chaussures, ce sont des piédestaux,--et il retire son chapeau

quand il passe sous l'arc de l'Étoile... Quelques jours après la

publication de cette anecdote, Adolphe, initié subitement aux lois du

bien-vivre, prenait un coupé et venait, vêtu comme un parfait notaire,

déposer sa carte dans les bureaux du journal qui l'avait publiée.

* * * * *

Un des amis de Lafontaine fit un jour à Adolphe la politesse de lui

apporter le roman de Benjamin Constant:

--Lisez cela, lui dit-il, je crois qu'il est question de vous.

Quelques jours après, l'ami, étant revenu, lui demande ce qu'il pense de

l'ouvrage qu'il lui a donné,--et si c'est réellement lui que l'auteur a

voulu mettre en scène.

--Il y a quelque chose de vrai, répliqua gravement Adolphe;--mais tout

n'est pas absolument exact.--Ce M. Benjamin Constant aurait pu me

demander un rendez-vous: je lui aurais fourni des renseignements.

Cependant, une politesse en vaut une autre,--et quand je saurai son

adresse, j'irai lui porter ma carte.

* * * * *

Lafontaine avait dernièrement à déjeuner chez lui un personnage officiel

qui approche souvent S. M. l'Empereur.--Adolphe, qui est d'ailleurs un

excellent serviteur et un garçon intelligent, s'était distingué.--Il

avait même daigné composer lui-même une certaine omelette aux rognons

dont il possède seul le secret, et qui est un chef-d'oeuvre

culinaire.--Le convive de Lafontaine, félicitant Adolphe sur son talent,

lui disait en riant qu'on n'eût fait mieux, si on eût fait aussi bien,

dans les cuisines impériales.--Depuis ce temps, Adolphe demeure

convaincu qu'il a été question de lui en haut lieu, et s'attend à

recevoir d'un jour à l'autre un message dans lequel il sera convoqué à

travailler sur les fourneaux de Sa Majesté.--Pour ne pas faire attendre

un seul moment,--il passe sa vie en habit noir, en jabot et en gants

blancs.

--Seulement, si pareil honneur m'arrive, disait-il à un de ses

camarades, mon parti est pris,--je tutoierai M. Lafontaine.

* * * * *

L'influence du printemps commence à se faire sentir.--On se marie

beaucoup à Paris depuis quelque temps.--Il est impossible d'entrer dans

un restaurant sans tomber au milieu d'un repas nuptial.--Les voitures

publiques deviennent insuffisantes, et, dans certains quartiers

populeux, on a été obligé de mettre en réquisition les tapissières pour

le transport des époux et de leurs familles.--M. Foy et tous ses

confrères les gaudissarts de l'hymen, qui servent de trait-d'union entre

les âmes qui se cherchent, ont fait poser une sonnette de nuit à la

porte de leurs cabinets d'affaires.

Les mairies sont assiégées du matin au soir, et se trouvent dans

l'obligation de prendre des employés supplémentaires. On en cite une,

dans un arrondissement central, où un registre de l'état civil ne dure

pas plus longtemps qu'une galette du Gymnase. De même que les médecins,

pendant une épidémie, les officiers publics sont sur les dents. Tous les

tabellions parisiens sont occupés à rédiger ces testaments anticipés de

l'amour, qu'on appelle des contrats de mariage.--Une véritable fureur

de légalité règne dans les relations entre les deux sexes, et, si cela

continue, l'herbe poussera bientôt dans la cour de la mairie du 13e

arrondissement.

Si la morale y gagne, la fantaisie y perd beaucoup. Cette

_matrimoniomanie_ s'est tellement répandue, qu'après avoir causé pendant

une demi-heure avec une femme qu'on n'a jamais vue, si elle est fille ou

veuve,--on n'est pas sûr de ne point l'épouser à la fin de la journée.

Dernièrement, un de nos amis, qui se promenait aux Tuileries, s'aperçut

qu'une jeune personne, cheminant devant lui dans la compagnie d'une dame

âgée, venait de laisser tomber son gant derrière eux. Notre ami

s'empresse de le ramasser et le remet galamment à la jeune personne, qui

lui répond, en s'inclinant et en rougissant:

--Monsieur, votre démarche m'honore, et dès l'instant que vos intentions

sont pures, je vous autorise à demander ma main à ma mère.

Huit jours après, on publiait les bans.

L'autre soir, un monsieur, en compagnie d'une dame, entrait dans l'un

des cabinets de la Maison d'Or. Ils y étaient à peine installés que

nous entendîmes un des garçon crier à son confrère:

--On demande une écrevisse bordelaise et un notaire au numéro 8.

--Le notaire est en main au 6, et retenu par le 2, répondit le garçon.

C'est particulièrement dans les coulisses que l'hymen sévit avec le plus

de violence.--Sur une de nos grandes scènes, on parle de trois mariages

qui se préparent, et les préparatifs ne laissent pas que d'entraver le

travail des répétitions, à chaque instant interrompues par les

fournisseurs des futurs, qui viennent jusqu'au théâtre pour essayer les

trousseaux et étaler les merveilles des corbeilles de noces.

Un auteur dramatique, qui a un ouvrage en cinq actes à l'étude dans ce

théâtre, n'a pu arriver encore à faire mettre entièrement en scène le

troisième acte de sa comédie. L'actrice, qui doit y jouer le rôle

principal, étant toujours dérangée par le fleuriste, qui vient pour lui

essayer une couronne de fleurs d'oranger qui ne veut pas se décider à

lui aller.

Dans un autre théâtre, une jeune ingénue, qui épouse un homme du monde

(également ingénu), discutait avec son futur le choix du notaire qui

dresserait le contrat.--L'actrice désirait que ce fût celui qui est

ordinairement chargé de ses intérêts.--Le futur souhaitait que ce fût un

de ses amis nouvellement pourvu d'une charge et auquel il avait promis

sa clientèle. Au milieu de la discussion qui commençait à s'échauffer

survint un ami commun des deux conjoints:

--Bonjour, mes enfants, leur dit-il, vous vous disputez avant le

mariage, c'est manger le dessert avant le potage;--faites-vous des

concessions mutuelles;--toi, Monsieur, tu choisiras le notaire qui

dressera le contrat;--vous, Madame, réservez-vous le droit de choisir

d'avance l'avoué qui fera la séparation de corps.

Ainsi fut dit,--ainsi sera fait,--prétendent les méchantes langues,

devant même que les dragées du premier baptême aient été croquées.

En apprenant tous ces mariages, une comédienne, qui persiste dans les

anciens us dramatiques, a fait afficher dans son salon et dans sa loge

une pancarte sur laquelle on lit:

ICI,--ON NE SE MARIE PAS.

Une de ces récente épouses,--pour laquelle la lune de miel n'avait eu

qu'un quartier,--rencontrant une de ses amies, déposait dans son sein le

bilan de ses illusions matrimoniales:

--Viens me voir souvent;--je te consolerai.

--Mais c'est que je ne puis pas sortir quand je veux.

--Ton mari est donc jaloux? demanda l'amie.

--Oh! ma chère, répondit la jeune épouse,--il a employé ma dot à acheter

le fonds d'Othello...

* * * * *

Dans le cabinet d'un restaurant, deux amants _s'expliquaient_. Chacun

d'eux ayant épuisé la somme d'arguments que lui fournissait son droit,

après un bruyant échange de propos, les gestes remplacèrent le discours,

et les parties commencèrent un échange de projectiles:

--Si tu ne te tais pas, disait une voix d'homme, je te lance le flambeau

à la figure.

--Alors, répondit une voix de femme, retire au moins la bougie, sans

cela je ne verrai pas clair pour te jeter la soupière à la tête.

Un double éclat de rire se fit entendre, et la querelle eut un baiser

pour finale.

* * * * *

Le chef de cabinet d'un ministère racontait l'autre jour, dans un salon,

qu'il avait eu le matin sous les yeux une demande signée d'un nom

très-connu dans l'industrie, et qui était ainsi conçue:

/#

«Monsieur le ministre,

»J'ai _un mot_ à dire à Votre Excellence: je la prie de vouloir

bien m'accorder, pour samedi prochain, une audience de _deux

heures_.»

#/

* * * * *

Dans une maison où elle avait été invitée, et où on l'avait reçue avec

toutes les attentions que l'on doit à une femme et à une artiste de

talent, mademoiselle *** oublie un soir qu'elle était dans le monde,

elle prend le lustre pour la rampe, le parquet pour les planches, et,

se croyant en scène, elle commença une conversation où se trouvaient des

réflexions dignes de figurer dans le dialogue d'une Lisette avec un

Scapin. La maîtresse de la maison, voulant mettre un terme à ce petit

scandale, prit l'actrice à part:

--C'est sans doute une erreur qui nous procure l'avantage de vous avoir

parmi nous? lui dit-elle.

--Comment cela? demanda l'actrice étonnée de l'apostrophe.

--Mais probablement, fit la dame, j'avais eu l'honneur d'inviter

mademoiselle *** et elle m'envoie sa cuisinière.

* * * * *

Sur le boulevard, où il se promenait pour la première fois après dix ans

d'absence, l'avocat S..., autrefois journaliste, rencontra, parmi ses

anciennes connaissances, M. M..., avec lequel il avait été très-lié

autrefois.

--Eh! cher ami, que je suis content de vous voir,--vous allez me donner

un renseignement,--qu'est-ce qu'on me dit là-bas que vous avez fait une

grosse fortune?

--Eh! cher ami, répondit modestement M. M..., il faut bien faire quelque

chose.

* * * * *

Les personnes qui s'occupent des choses du théâtre se rappellent sans

doute qu'il y a quelques années une scène de vaudeville était dirigée

par un Asiatique bizarre,--qui a laissé dans sa carrière administrative

un recueil de souvenirs à faire passer la mémoire d'Harpagon et du père

Grandet.

Dans un ouvrage que l'on montait sur son théâtre, on avait engagé un

chien, dont tout le rôle consistait à aboyer deux ou trois fois dans la

coulisse, au milieu d'une scène dramatique.

Mais la veille de la représentation, à la répétition générale,--le chien

manque son entrée.

L'Asiatique en question, qui parlait le français des nègres, se mit

alors dans une de ces colères qui l'ont rendu à tout jamais mémorable:

--Chien! ou est chien? s'écrie-t-il en fureur.

--Moi pas trouver, dit le régisseur, obligé, pour se faire comprendre,

de parler l'idiome de son directeur.

--Vous alors marquer chien à l'amende,--quand il sera trouvé.

Tout le monde se met à la poursuite du chien.--On fouille le théâtre des

cintres au troisième dessous.--Recherches inutiles.

--La pièce passe demain, dit l'un des auteurs,--on n'aura pas le temps

de faire répéter une nouvelle bête. Il faut en louer une tout instruite,

qui puisse jouer demain.--On peut se procurer cela au théâtre des Chiens

savants.

À cette proposition, dans laquelle sa lésinerie flaire de nouveaux

frais,--l'Asiatique refuse net.

--Vous, couper scène du chien, dit-il aux auteurs.

--Nous, pas couper,--répondent ceux-ci,--vous, recevoir pièce avec

chien,--vous, fournir chien pour jouer pièce, ou bien nous, envoyer à

vous petit papier timbré.

Comme la discussion menaçait de ne point prendre fin, l'acteur L..., un

des meilleurs comiques de Paris, qui passe avec Brasseur pour savoir le

mieux faire les imitations, proposa aux auteurs de se fier à lui pour

imiter le chien, et il leur donna sur-le-champ un si complet échantillon

de l'organe canin, que l'on crut un instant le pensionnaire fugitif

retrouvé.

L'Asiatique, voulant donner à l'artiste qui se montrait si plein de

bonne volonté une preuve de sa reconnaissance, vint sur-le-champ lui

offrir une prise--sachant qu'il ne prenait pas de tabac.

À la satisfaction du public, qui ne supposa point la supercherie, le

comique imita le chien pendant les vingt représentations

premières.--Mais, comme les gens qui gasconnent ou grasseyent en voulant

imiter le jargon girondin ou marseillais, l'artiste s'aperçut avec

inquiétude qu'il commençait à parler chien pour de bon, dans la vie

privée.

Quand on lui disait bonjour, il répondait involontairement: ouah-ouah!

Quand le garçon de café lui demandait ce qu'il fallait lui servir, il

répondait encore: ouah-ouah! Mais, histoire extraordinaire,

non-seulement il parlait la langue canine, mais encore, il la

comprenait; et, lorsqu'il rencontrait un braque, un caniche, il ne

pouvait s'empêcher d'aller se mêler à leur conversation.--Enfin, un

soir, en s'habillant dans sa loge, il s'aperçut avec horreur qu'il lui

poussait du poil d'épagneul.--Effrayé des dangers de cette

identification, ce soir-là même, l'artiste en question refusa

positivement de donner de la voix dans la coulisse.

L'Asiatique donne alors à ses administrés un nouveau spectacle de ses

fureurs grandioses, qui eussent été si profitables à contempler pour un

peintre de tempêtes.

Un machiniste s'offre pour remplacer l'acteur démissionnaire. On lui

demande un essai: le machiniste aboie comme une meute. Un cerf en

carton, qui était sur le théâtre, en est même tellement effrayé, qu'il

prend la fuite.--L'Asiatique, satisfait, ouvre sa tabatière au

machiniste pour lui prouver sa reconnaissance.--Le machiniste n'en use

pas.--Il demande seulement un petit feu pour sa complaisance.

--Vous feu! Pourquoi? fit l'Asiatique feignant de ne pas

comprendre.--Pas froid,--oranges sur les arbres;--plus d'hiver:--pas

besoin feu.

Le machiniste met les points sur les i,--il demande dix sous par

représentation.

L'Asiatique refuse en arabe,--le machiniste en français.--Entr'acte trop

long.--Public tape des pieds,--commissaire arrive sur le

théâtre.--Directeur veut s'expliquer.--Tout le monde parle nègre, on se

croirait dans la case de l'oncle Tom.

À la fin,--comme il fallait lever le rideau,--l'Asiatique prend un parti

vif et animé.

--Rideau,--commencez acte,--moi faire chien tout seul, et moi pas donner

dix sous à moi.

Seulement, pour se prouver sa reconnaissance,--il s'ouvre sa tabatière

et s'offre une prise,--qu'il se refuse.

Il fit chien lui-même, et le fit en effet si bien que tout le public se

mit à appeler Azor.

* * * * *

Deux jeunes gens entrent dernièrement dans un restaurant: l'un d'eux

demande la carte.--Le garçon l'apporte, et place les couverts. Bien que

le menu, dressé par l'amphitryon, fût très-simple,--à chaque chose qu'il

demandait, le garçon s'inclinait et répondait d'un air désolé:

--Il n'en reste plus.--Que donnerai-je en place à ces messieurs?

ajouta-t-il au quatrième refus qu'il se trouvait dans la nécessité de

leur faire.

--Donnez-nous l'adresse des Frères provençaux,--répondit l'un des jeunes

gens.

* * * * *

Un jouvenceau, frais émoulu de la lecture de _Faublas_ et des _Mémoires

de Casanova_, s'est épris d'une ingénue de vaudeville. Pour abréger les

préliminaires, il a eu le bon esprit de lui adresser son placet dans une

enveloppe dont il ne faut que deux pour faire mille francs.

Quelques jours après, il écrivait à sa belle pour lui demander un

nouveau rendez-vous. Mais cette fois le poulet était contenu dans un pli

à cinq sous la douzaine. Aussi ne reçut-il pas de réponse. Ayant le

lendemain rencontré la dame, il s'informait du motif de son silence.

--Vous m'avez donc écrit? lui demanda-t-elle en jouant l'étonnement.

--Mais, sans doute.

--C'est bien étonnant; je n'ai pas reconnu l'enveloppe.

* * * * *

Nous avons lu sur un album ces remarques d'une dame dont le coeur a une

grande réputation de cosmopolitisme:

«Le Français sait le mieux faire parler l'amour; l'Italien le fait le

mieux agir; le Russe le fait agir et parler également bien; l'Allemand

l'endort; le Polonais le ruine.»

* * * * *

Propos de ville et propos de théâtre · 第 1 / 12 段