_Tableau unique_: Intérieur de la maison de Gorozô. Il est près de midi.
Gorozô fatigué de son exploit de la dernière nuit n'a pas encore paru.
Ses serviteurs et ses clients qui l'attendent s'en étonnent.--Il y avait
dans l'ancien Japon une puissante organisation de clientèle qui rappelle
dans une certaine mesure la constitution sociale des Romains. Les liens
qui en résultaient étaient sans doute moins savamment combinés en droit,
mais en fait ils étaient peut-être plus solides[44].
Enfin Gorozô paraît. Il vient de se lever; il est à peine réveillé et il
le manifeste par certaines contractions musculaires qui, étant
naturelles, sont, de tous les pays.--Il entend ses gens s'entretenir du
meurtre d'Oju dont on ne connaît pas l'auteur. Déjà le récit de
l'événement a été imprimé et se vend dans les rues.--Etonnement de
Gorozô qui se demande s'il rêve ou s'il est au milieu d'une bande de
fous.--Il y a eu meurtre; il le sait bien, puisqu'il est le meurtrier.
Mais la victime n'est pas Oju; c'est sa femme Satsuki qu'il a tuée.
Pourtant il garde ses réflexions pour lui, ne voulant pas se dévoiler.
Il fait causer ses serviteurs pour voir jusqu'où ira leur méprise. L'un
d'eux lui passe le libelle racontant l'aventure: il l'a acheté, dit-il,
parce qu'il s'intéresse à Oju; cela lui a coûté cinq _rin_ avec une
chanson qui a déjà été composée sur le sujet. Notez le soin du serviteur
de dire le prix qu'il a payé ces petits papiers. Cette mesquinerie fait
ressortir par le contraste la situation morale de l'ancien Keraï.
Gorozô lit et graduellement sa surprise augmente. Pourtant le doute ne
lui vient pas encore; il est si sûr! Il croit à une erreur de la police
et du public: la tête ayant été enlevée, on n'aura, pense-t il, pu
constater l'identité de la victime. De là quiproquo. Il craint toutefois
que cette fausse nouvelle colportée par la ville ne nuise à Oju et qu'il
ne s'attire ainsi la colère de l'amant de cette femme qui est son
seigneur et dont il dépend encore bien que chassé par lui. Il se demande
s'il ne devrait pas rétablir les faits. Il a besoin de réfléchir et
congédie ses gens.
Tandis qu'il réfléchit, sa vieille mère aveugle arrive à tâtons. Il se
passe entre eux une scène touchante destinée à préparer un nouveau
contraste ressortant d'un ordre d'idées différent. Tout à l'heure
c'était une petitesse qu'on mettait en regard de la grande agitation
morale. A présent on lui oppose la pure et sainte tendresse du sentiment
maternel et l'amertume rétrospective d'une vie douloureuse. La pauvre
femme raconte sa triste existence; ses chagrins lui ont fait perdre la
vue; elle a tant pleuré dans sa vie! Mais maintenant qu'elle est auprès
de son fils, elle se sent heureuse: «Je souhaite, dit-elle, en
terminant, que ce bonheur dure et qu'il ne t'arrive aucun malheur.» Elle
sort en marmottant des prières. Mais ses dernières paroles ont produit
sur Gorozô un effet singulier. Le doute s'empare de lui[45]. Il jette un
coup d'œil à toutes les issues pour constater qu'il est bien seul et
qu'il n'y a pas de regards indiscrets. Il va fiévreusement ouvrir une
petite armoire où il a caché le paquet contenant la tête. Il défait les
linges, regarde et tombe renversé en reconnaissant les traits d'Oju. Il
s'y reprend à trois fois ne pouvant en croire ses yeux et chaque fois sa
stupéfaction et sa terreur s'exprime en _crescendo_.--Jeu de scène
superbement rendu par l'acteur, le même du reste qui, au troisième acte,
avait si bien rempli le rôle de la belle-mère du daïmyo.
Gorozô se désole et cherche encore à s'expliquer son erreur. C'était
pourtant la lanterne de sa femme, c'étaient ses vêtements que portait
celle qu'il a tuée. Le morceau d'étoffe qui enveloppait la tête est là
pour en témoigner.--Enfin il décide qu'il n'a plus qu'à mourir en brave
_samuraï_. Il doit le sacrifice de sa vie aux mânes d'Oju, la maîtresse
de son seigneur. D'après les anciennes mœurs, il n'avait pas à hésiter.
Libre à lui de tuer sa femme; personne n'aurait eu à redire. Mais par
erreur c'est la concubine du maître qui est tombée sous sa main; il
serait flétri à jamais, s'il ne s'ouvrait le ventre.--Il va chercher sa
boîte à pinceaux et se met à écrire son testament.
Satsuki, qui est au courant des événements, s'approche de la maison en
se désolant. Elle s'accuse; elle se sent coupable, elle aussi, de la
mort d'Oju.--«Il faut, dit-elle, que je meure.» Elle entre et veut
parler à Gorozô de ce qui s'est passé. Il ne l'écoute pas, la repousse
et lui dit enfin: «Je n'ai que faire de la vie.» Là-dessus il la jette
brutalement dehors; elle va rouler au milieu de la rue.--La vieille
aveugle, qui a entendu les derniers mots de l'altercation conjugale,
rentre en scène et demande à son fils ce qu'il se passe.--«Rien», répond
celui-ci. Elle insiste. En manière de réponse Gorozô, dont l'impatience
augmente graduellement, oubliant tout sentiment filial, envoie sa pauvre
mère dans la rue sans y mettre plus de formes que tout à l'heure pour sa
femme. Elle tombe à terre non loin de celle-ci.--Gorozô ferme la porte
et se barricade à l'intérieur de la maison; il ne veut plus être
dérangé.--Ayant achevé d'écrire son testament, il apporte une petite
table d'offrandes au milieu de la pièce; il y place la tête d'Oju face
au public; il va prendre au petit sanctuaire domestique quelques
flambeaux et des vases de fleurs artificielles qu'il disperse de chaque
côté de la tête coupée. Il allume les cierges. Tous ces préparatifs
s'exécutent sans la moindre agitation apparente. C'est au moment de
mourir qu'un _samuraï_ doit surtout être calme.
Cela fait, il tire son sabre du fourreau, vérifie le bon état de la lame
et de la pointe et va s'asseoir en face de l'autel funèbre dressé à la
tête de sa victime.--La position assise, les jambes croisées, était
réglementaire pour le _harakiri_ ou suicide par ouverture du ventre.
Gorozô commence cette opération suivant les rites: il y a des rites pour
tout. Contrairement à une idée préconçue généralement adoptée en France,
on ne s'ouvrait pas le ventre d'un seul coup. Le suicide de folie ou de
chagrin était alors peu répandu au Japon, peut-être parce que l'autre y
tenait assez de place. Le suicide y était non un acte de désespoir, mais
une affaire d'honneur. Or l'honneur exigeait que la mort volontaire fût
lente, parce qu'il y a plus de courage à souffrir et à voir venir la
mort qu'à mourir. Ce sentiment était si profond et les _samuraï_ avaient
un tel respect de leur propre honneur que, même s'ils s'ouvraient le
ventre à huis clos, ils le faisaient aussi posément que devant un
public. Parfois un brave se découpait la peau et se labourait l'abdomen
pendant plus d'une heure sans expirer. Il tombait épuisé, mais respirant
encore; souvent alors un ami bienveillant lui donnait le coup de grâce.
L'honneur n'en souffrait pas.
Pendant que Gorozô martyrise sa chair, sa femme, sans quitter la place
où elle est venue tomber dans la rue, se plonge un poignard dans le sein
droit. D'après les rites, c'est ainsi que les femmes devaient se
suicider. Chacun de son côté proclame qu'il s'immole aux mânes d'Oju. La
vieille mère aveugle, qui gît à terre auprès de Satsuki, ne comprend pas
ce qui se passe. Elle demande des explications. Sa belle-fille,
surmontant sa souffrance, lui raconte comment elle est coupable du crime
de lèse-majesté envers le daïmyo, ayant par inadvertance causé la mort
de sa maîtresse. Elle ne l'a pas tuée elle-même, mais c'est cachée sous
ses vêtements et en portant sa lanterne qu'Oju a été frappée. Elle lui
doit donc sa vie et elle lui paye ce qu'elle lui doit.--La vieille
femme, en palpant Satsuki, vient de sentir le fer fixé dans sa poitrine.
Elle veut l'arracher.--Lutte entre la blessée et l'aveugle: le désespoir
de l'une aux prises avec la résolution de l'autre.
Mais Gorozô commence à râler. Sa mère l'entend; elle comprend que, lui
aussi, il est en train de se tuer. Elle l'appelle; il ne répond pas. Il
n'est pourtant pas évanoui, car on le voit toujours occupé à sa sinistre
besogne. L'aveugle, poussant des cris lamentables, cherche l'entrée de
la maison. Elle fait fausse route, revient sur ses pas; enfin elle sent
la porte sous ses doigts; elle appelle encore; même silence de son fils.
Par un effort désespéré elle enfonce le panneau et tombe à l'intérieur
de la chambre. Elle a dû se fracasser quelque membre, mais elle n'y
pense pas: elle est mère et son fils va mourir!--Celui-ci lui explique
alors pourquoi il faut qu'il meure. Ses raisons sont si concluantes que
l'aveugle se calme: mère d'un samuraï, elle connaît les règles de
l'honneur. Aussi bien elle sait qu'aucun raisonnement ne pourrait
changer la résolution de son enfant. Pendant ce temps, Satsuki s'est
traînée jusque dans l'appartement.
Deux serviteurs de Gorozô accourent en toute hâte. Ils apportent une
bonne nouvelle et la disent malgré l'émotion que leur cause l'état de
leur maître: Hoshikage, à qui Gorozô a eu affaire la veille et qui est
la cause première de tous les malheurs qui arrivent, a été arrêté; il va
être jugé. Cette nouvelle est bien accueillie des deux mourants: «C'est
un présent de départ[46].»
La mère, ayant compris qu'il y a au fond de tout cela une querelle entre
les époux, tente de les réconcilier _in extremis_. Son rôle est
profondément touchant. Ses enfants ne se rendent pas du premier coup à
ses instances; mais ils s'entretiennent une dernière fois: ils se
rappellent le temps où ils s'aimaient et où ils faisaient ensemble de la
musique. Un air surtout, l'air des jours heureux, leur revient à la
mémoire. Ils décident de quitter la vie en le jouant. On bande la
blessure de la femme; on relève les lambeaux sanglants du mari, on
bouche le trou tant bien que mal et on y applique un linge serré autour
du corps. On apporte à celui-ci sa flûte, à celle-là son _koto_. Ils
jouent, lui soutenu par un serviteur, elle, par sa belle-mère. Entre eux
est le petit autel funèbre avec la tête coupée; cette tête semble
écouter.--L'exécution de la scène est parfaite: les acteurs y obtiennent
avec un art merveilleux l'association de l'horrible et du touchant.--Par
moments le souffle manque à Gorozô et sa flûte moribonde reste comme en
suspens au milieu d'une note. Mais par un effort de volonté, il reprend
la mesure. Enfin le vague de la mort s'empare de l'un et de l'autre à là
fois. La flûte tombe; le _koto_ ne vibre plus. La pauvre aveugle cherche
à tâtons les mains des deux époux; elle les saisit et les met l'une dans
l'autre.--Ils échangent un mutuel regard de pardon et meurent unis.
Il est huit heures. Le drame est fini; il a commencé à dix heures du
matin. Pourtant le publie n'est pas rassasié; il faut qu'on lui serve
encore «_la danse des sept dieux_», sorte de ballet pantomime assez
grotesque qui est le complément à peu près obligé de tout grand
spectacle. Les divinités de l'Extrême-Orient y exécutent, chacune
suivant ses moyens et ses aptitudes, quelques pas allégoriques et
reçoivent encore l'approbation enthousiaste de spectateurs qui les
admirent peut-être pour la centième fois. Mais ces spectateurs, ne
l'oublions pas, sont un peuple d'enfants et n'avons-nous pas tous, dans
nos jeunes années, réclamé sans merci cent fois la même histoire?
[Illustration]