_Premier tableau_: Une élégante maison de prostitution à Kyoto.
Le daïmyo Asama, ayant été appelé en service à Kyoto, s'y distrait en
visitant les lieux de plaisir. Il s'y est épris d'une femme auprès de
laquelle il se rend chaque soir en cachette.
Il y avait, en ce temps-là, à Kyoto une bande de malfaiteurs dont
Hoshikage, ancien keraï disgracié du daïmyo[26], était le chef. Ces
drôles rôdaient par les rues, la nuit, cherchant noise à tout le monde.
Asama les rencontre un soir non loin du pavillon de sa maîtresse.
Hoshikage le bouscule en passant; le daïmyo le repousse. Le voleur crie:
«Tu m'as insulté». L'autre, qui veut éviter un éclat, fait des excuses;
elles ne sont pas acceptées. Mais l'adversaire, voyant qu'il a affaire à
un samuraï, se contente de lui demander son nom[27]. Le daïmyo à son
tour refuse de le satisfaire.--Il était alors défendu aux nobles de
passer la nuit dans les mauvais lieux.--Une querelle s'engage. Asama à
coups d'éventail disperse la bande des voleurs armés de sabres. Ce jeu
de scène, qui se répète souvent au théâtre, est une manifestation du
prestige de la naissance, tel qu'on l'entendait dans l'ancien Japon. Un
samuraï, à plus forte raison un daïmyo était un être à tel point
supérieur au commun qu'à la scène on n'oserait le compromettre à tirer
le sabre contre une troupe de vulgaires malfaiteurs. L'éventail lui
suffit. Sa noblesse l'arme d'un pouvoir surhumain: il n'a guère qu'à
souffler sur le menu peuple pour l'anéantir. Ce n'est d'ailleurs pas une
simple fiction: sous l'ancien régime, l'ascendant des gens de race sur
le populaire était si _magnifique_ qu'il ne leur en fallait pas
davantage la plupart du temps pour nettoyer la place d'une foule mutine
ou mal intentionnée.--Alors le respect du rang était la base de tout
ordre social et le bon plaisir des grands la raison d'être du monde.
Cela a bien changé.
Après s'être ainsi débarrassé des coquins, Asama avec un geste de
souverain mépris purifie l'air qui l'entoure en l'éventant. C'est alors
qu'arrivent, attirés par le bruit, deux fidèles du daïmyo, Hanagaki[28]
et Asoheï[29]. Depuis plusieurs jours ils font de vains efforts pour
détourner le maître de ses escapades nocturnes. N'ayant pu réussir, ils
veillent sur lui à distance. Ils tentent encore une fois de l'entraîner
loin de ces lieux et lui font de respectueuses remontrances: il néglige
les devoirs que lui impose sa noblesse; cela lui portera malheur. Mais
il résiste à leurs sages conseils et se rend au pavillon de sa
maîtresse.
_Deuxième tableau_: Le milieu de la scène est occupé par le pavillon de
la maîtresse du daïmyo. Cet élégant petit hôtel est entouré d'un joli
jardin. Les panneaux ouverts laissent voir le salon de réception.
Deux cortèges entrent par le fond de la salle et s'avancent vers la
scène. D'un côté, c'est Oju, la courtisane, superbement habillée,
précédée d'un porte-lanterne, accompagnée de ses servantes dans l'ordre
des rites; elle s'appuie sur l'épaule d'un homme, sorte d'esclave qui
marche courbé pour servir de support à sa voluptueuse nonchalance; le
tout est parfaitement conforme au cérémonial de la haute
prostitution[30]. Sur le passage opposé, le daïmyo marche gravement,
suivi de quatre ou cinq nobles serviteurs. Il est lui aussi revêtu d'un
splendide _kimono_ en soie d'un bleu idéal et très finement
brodé.--C'est une des particularités du théâtre japonais que les
costumes y sont d'une richesse inouïe et sans aucun recours au
clinquant.--Arrivés vers le milieu de la salle, tous les acteurs
s'arrêtent, puis ceux-ci exécutant un quart à droite, ceux-là un quart à
gauche, les deux processions se font face. Ce mouvement a quelque chose
de militaire.--Alors s'échange, par-dessus les têtes des spectateurs,
entre le daïmyo et sa maîtresse un colloque galant auquel les autres
personnages prennent une part respectueuse mais peu discrète. On tombe
d'accord et on se dirige suivant toujours la même ordonnance vers le
pavillon.--Là on commence par souper; après quoi, Asama demande
gracieusement à Oju de faire apporter son _koto_, sorte d'instrument à
cordes qui se pose à terre et dont le jeu se rapproche de celui de la
harpe, avec cette différence que les cordes s'allongent sur la boîte
d'harmonie comme celles d'un violon; cette boîte est elle-même de forme
rectangulaire et légèrement bombée.[31]--Oju prélude.
A ce moment l'ombre de Hototogisu apparaît dans le jardin non loin de la
maison. Elle tient une flûte, et, de cet instrument, accompagne Oju. Les
autres ne la voient pas encore, mais ils s'étonnent de ce qu'ils
entendent. Oju s'interrompt pour écouter. Alors Hototogisu entonne un
air bien connu du daïmyo. Celui-ci fort intrigué va regarder à
l'extérieur. Il reconnaît la maîtresse qu'il a laissée dans son domaine
seigneurial. Au comble de la surprise, il l'interroge: «Comment es-tu
ici?--Je suis ici pour te voir d'abord, répond-elle, et aussi pour voir
ma sœur aînée.--Qui est ta sœur?»--Elle raconte alors qu'à l'âge de
cinq ans, au passage d'un bac, pendant la nuit, elle a été échangée par
mégarde contre une autre enfant et que, malgré leurs différentes
destinées, Oju est bien sa sœur[32]. Cette Oju est une des fille
d'Issaï qui ont été enlevées par les voleurs et vendues[33].--«En
cherchant mes parents, poursuit l'apparition, il m'est arrivé ce que tu
sais. Je suis devenue ta maîtresse. Ta belle-mère m'a fort maltraitée
et, pendant ton absence, je priais pour ton retour au palais. Enfin
lasse de t'attendre et ne tenant plus en place, je suis venue ici pour
avoir le bonheur de te voir[34]».--On trouvera sans doute que cette
femme est de bonne composition et on s'étonnera qu'elle n'adresse pas à
son amant le moindre reproche sur le lieu où elle le rencontre. D'après
nos idées cette situation n'aurait pu se produire sans vacarme. Nous
voyons au contraire des gens qui s'expliquent en toute simplicité: c'est
que nous sommes dans le Japon d'autrefois où le caprice du maître était
tenu pour raison suffisante. Hototogisu, regardant Oju, avoue seulement
qu'elle envie son sort: c'est là toute sa scène de jalousie.--Puis les
deux femmes se montrent mutuellement un souvenir qu'elles tiennent l'une
et l'autre de leur père: c'est une sorte de porte-bonheur dont
l'identité établit leur lien de parenté.--Le daïmyo est vivement ému;
les deux sœurs sont attendries; mais il n'y a aucune effusion; la
_dignité du lieu_ ne laisse pas place aux épanchements[35].--Tout à coup
Hototogisu disparaît dans le mur à la stupéfaction générale. Mais on
trouve à la place qu'elle occupait tout à l'heure un _papier
funéraire_[36].--Le daïmyo et Oju se demandent ce que cela
signifie.--Hototogisu serait-elle morte?--Justement voici le _karo_
(premier ministre) du daïmyo qui vient à point pour éclaircir ce
mystère: Il arrive d'Oshu et raconte le meurtre d'Hototogisu et le
suicide de la belle-mère.--On pleure.
Le cinquième et le sixième acte pourraient fort bien être détachés pour
former un drame à part. On se rappelle ce que nous avons dit plus haut
sur le manque d'unité du théâtre japonais. Nous en avons là un exemple
très caractéristique. Les points de contact entre les quatre premiers
actes et les deux derniers sont imperceptibles: Ils ne consistent guère
que dans la mise en scène de deux personnages déjà connus, Hoshikage et
Oju, qui vont figurer à titre secondaire dans cette dernière partie.
Quant aux autres, ils ont achevé leurs rôles et de la plupart d'entre
eux il ne sera même plus question. D'autres figures importantes vont
occuper la scène. Cependant le daïmyo Asama, bien que ne paraissant pas
lui-même, continuera d'être le lien des situations dramatiques
auxquelles nous allons assister.--Quoi qu'il en soit, nous passons à un
ordre d'idées si différent de celui qui nous a conduits jusqu'ici qu'on
est tenté de se demander si c'est bien la suite du même drame.--On en va
juger.