_Premier tableau_: Le théâtre représente le jardin du palais sur la
rivière Katakami-Gawa, en Oshu.--On est au milieu d'avril; les arbres
sont en fleurs.
Après quelques incidents sans grande importance arrive Nadeshiko, la
femme légitime du daïmyo, dans un riche costume. Elle est triste, se
sentant délaissée pour une concubine, cette aventurière qu'à la fin du
premier acte le daïmyo et ses serviteurs ont arrachée aux mains des
brigands. Mais elle sait supporter son chagrin avec dignité. Elle entre
dans le palais et bientôt on voit venir sa mère, âgée de soixante-cinq
ans; elle a les cheveux blancs, le visage très énergique. Moins résignée
que sa fille, elle a peine à contenir sa colère contre son gendre: elle
ne peut admettre qu'une maîtresse l'emporte sur l'épouse, celle-ci étant
sa propre enfant[20]. Ses servantes, quoi qu'elles fassent, ne peuvent
parvenir à la distraire. Alors paraît le keraï Yakuro[21], officier au
service du daïmyo. Il fait signe à la mère de Nadeshiko qu'il a quelque
chose à lui dire. Celle-ci toujours méfiante congédie celles de ses
femmes qui ne lui inspirent pas grande confiance. Yakuro s'approche et
lui fait des condoléances sur le dédain du seigneur pour Nadeshiko
depuis l'arrivée au palais de Hototogisu, la concubine. Avec mille
circonlocutions il raconte qu'il a fait des propositions au médecin qui
a promis un poison mortel d'un effet infaillible. Mais ces précautions
sont bien superflues, car à mesure qu'il parle le visage de Yuri Nokata,
la mère de l'épouse délaissée, s'éclaire d'une joie féroce[22].--Jeu de
physionomie remarquablement exécuté par l'acteur chargé du rôle.--Le
médecin est là qui attend. On lui dit d'avancer. Sans lui laisser le
temps d'achever ses salutations, Yuri Nokata lui demande à
brûle-pourpoint s'il apporte la drogue. Il la lui fait passer
cérémonieusement. On lui donne de l'argent pour sa peine. Mais Yakuro, à
voix basse, fait observer qu'il est dangereux de le laisser partir
ainsi. Yuri Nokata saisit la justesse de cette réflexion et elle annonce
au médecin que, pour lui faire honneur, elle veut lui offrir un
sabre[23]. Elle fait signe à Yakuro de lui donner un des siens; elle
tient à le remettre elle-même au docteur. Celui-ci s'avance dans
l'attitude la plus humble et paraît profondément touché de tant de
faveur. Au moment où il va prendre l'arme Yuri Nokata l'en frappe et le
tue d'un seul coup.--Ce médecin était un témoin incommode; il fallait
s'en débarrasser. La vieille paraît enchantée de son succès; elle ne
s'en tiendra du reste pas là.--Rires flatteurs de Yakuro et des
servantes.--Ordres donnés pour administrer le poison à Hototogisu.
_Deuxième tableau_: Le pavillon habité par la favorite.--Les panneaux
extérieurs[24] étant enlevés, on voit sa chambre qui est fort
élégante.--Autour de la maison s'étend un jardin délicieux où circule
une petite rivière surmontée d'un de ces ponts en zigzag qui n'existent
qu'au Japon. La rivière et le pont occupent la moitié d'un des passages
qui vont d'un bout à l'autre de la salle. Le décor se prolonge ainsi
entre les spectateurs et tout à l'heure l'action se portera tout
entière, au moment le plus dramatique, au milieu même du public.
Au _tirer_ du rideau, Hototogisu, assistée de deux jeunes servantes,
paraît dans un ravissant costume rose. Elle se lamente sur la maladie
dont elle souffre et dont elle ne connaît pas la cause. Elle languit et
sa figure est abîmée de boutons; une horrible plaie lui couvre un quart
du visage.--Le vent souffle légèrement et les iris qui bordent la
rivière en sont impressionnés.--La nuit venant, Hototogisu congédie ses
suivantes. Elle est seule depuis un moment, lorsqu'un bruit étrange se
fait entendre; elle a peur; elle voit sortir du sol une flamme, aussitôt
suivie d'une apparition. Sa frayeur est au comble; elle va fuir; mais le
revenant la retient en lui annonçant qu'il veut lui parler.
Graduellement, elle se tranquillise, puis elle éprouve un nouvel effroi
en reconnaissant le médecin du palais. Celui-ci lui avoue que, par
cupidité, il a commis un crime dont il a déjà reçu le châtiment. Il
parle du ressentiment de la belle-mère du daïmyo et de sa résolution de
tirer vengeance de la favorite. Il l'informe que la maladie dont elle
souffre lui vient d'une drogue qu'on lui a fait absorber, mais qui ne la
fera pas mourir. Cependant Yuri Nokata veut à tout prix se défaire de la
rivale de sa fille; elle a fait demander dans ce but un poison
infaillible.--«Je viens de le lui remettre, dit-il, et pour salaire j'ai
reçu un coup de sabre. Gardez-vous de prendre la médecine qu'on vous
offrira, elle serait fatale. Quant à la maladie qui vous ronge, vous en
serez guérie en buvant le contenu d'un petit flacon que vous trouverez
là.»--Il montre la niche du dieu domestique.--«Voilà ce que j'avais à
vous dire.»--Il disparaît.--Hototogisu réfléchit à ce qu'elle vient
d'entendre. Puis, elle se dirige vers la place indiquée et trouve en
effet la fiole. Elle absorbe le liquide et par un enchantement
instantané il ne reste plus un bouton sur son visage; elle est redevenue
belle. Elle va chercher son miroir et éprouve une douce surprise en se
regardant; elle se mire avec des gestes qui rappellent la scène des
bijoux de _Faust_.--Tout heureuse, elle ferme le store de sa chambre
pour se reposer.
On voit arriver deux furies armées chacune d'un glaive; ce sont deux
servantes de la belle-mère du daïmyo. Elles s'avancent avec précaution
sur le petit pont de la rivière. En se concertant, elles nous apprennent
que leur maîtresse, après réflexion, a pensé que le fer serait plus sûr
que le poison. Elles avancent à pas de loup vers le pavillon; se
séparant, elles en occupent les deux extrémités, puis s'y précipitent en
même temps. Le store se lève; on voit la malheureuse Hototogisu couverte
de sang se débattant entre ces deux forcenées; elle est épuisée et
tombe; on la croît morte.
Yuri Nokata entre en scène par le fond de la salle, avec une suite de
trois ou quatre femmes. De loin, ses servantes lui font signe que leur
besogne est terminée; elle est radieuse et va s'asseoir près de sa
victime. Mais voici que celle-ci se relève de toute sa hauteur et la
traite de lâche. Elle lui raconte ce que l'ombre du médecin vient de lui
révéler.--«Oui, répond l'autre sans s'émouvoir, c'est moi qui t'ai mise
dans cet état.--Pourquoi?--N'est-ce pas toi qui as accaparé le cœur de
mon gendre? Ma fille est résignée et dévore sa honte en silence. Mais
moi, je n'en puis faire autant.» La jeune femme a un geste de révolte.
Toutes se jettent sur elle et la criblent de coups de sabre et poignard.
Elle retombe, mais elle respire encore. Le sang ruisselle sur ses
vêtements. Yuri Nokata va prendre place sur un banc pour mieux jouir du
spectacle de sa vengeance. Elle n'a nullement l'âme troublée, car elle
se fait servir du thé et fume une petite pipe[25], ce qui est en quelque
sorte l'accompagnement inévitable du repos chez les Japonais des deux
sexes.--Elle fait signe à deux servantes de dresser la mourante et de la
tenir debout: puis elle se lève, applique sa pipe encore brûlante sur le
visage de sa victime, suprême insulte, et lui adresse les injures les
plus cruelles. S'enflammant à sa propre parole, elle enfonce cette pipe
dans l'ouverture béante du col et laboure avec rage les chairs
sanglantes. Hototogisu pousse un cri de douleur et son corps se tord en
convulsions.--Cette scène est d'une belle horreur.--Alors Yuri Nokata se
met à détailler ses invectives: elle reproche à son ennemie sa beauté,
ses charmes, ses yeux qui ont volé le cœur qui appartenait de droit à
sa fille, sa bouche qui enivrait l'époux de Nadeshiko de baisers, ses
bras qui enlaçaient amoureusement son corps et perfidement sa
raison.--Sur ces mots elle saisit le sabre d'une des suivantes et d'un
seul coup, tranche le bras de la malheureuse femme. Celle-ci gémit
douloureusement: le bras tombe à terre; le sang jaillit. Elle s'affaisse
épuisée.
On la tient pour morte et la bande sanguinaire va se reposer. Yuri
Nokata est entourée de ses femmes, qui lui prodiguent leurs
félicitations et leurs soins. Pendant qu'elles sont distraites,
Hototogisu reprend ses sens; elle trouve encore assez de forces pour
ramper jusqu'au petit pont; elle va fuir. La vieille l'aperçoit;
écartant ses servantes, elle se précipite elle-même, armée d'un glaive,
à la poursuite de la favorite qui peut à peine se traîner, elle la
rejoint sans peine; l'empoignant par ses cheveux défaits, elle la traîne
à travers le pont; fatiguée, elle change de main à plusieurs reprises
et, comme alors son sabre l'embarrasse, elle le tient entre les dents;
elle est odieuse et sublime ainsi. N'en pouvant plus elle-même, elle
fait signe qu'on vienne l'aider; tordant autour de sa main droite les
cheveux de sa victime, qui râle, elle se fait tirer par la gauche
jusqu'au milieu de la scène, la traînant ainsi évanouie ou morte. On
donne enfin le coup de grâce à Hototogisu et Yuri Nokata va paisiblement
se reposer de son exploit. Elle prend une nouvelle tasse de thé et fume
encore quelques pipes; elle a bien mérité cela. Quand elle a repris
haleine, elle ordonne qu'on jette le cadavre à la rivière; on y jette
aussi le bras coupé.
Sur ces entrefaites, on voit entrer les deux jeunes servantes de
Hototogisu; elles paraissent terrifiées et, se dissimulant comme elles
peuvent, elles cherchent à s'échapper. Mais Yuri Nokata les aperçoit; à
leur allure, elle comprend qu'elles ont vu la scène du meurtre; elles
pourraient parler, il faut donc s'en défaire; elle en donne l'ordre. Les
innocentes sont mises à mort sans avoir la force de se défendre. Leurs
cadavres vont rejoindre au fond de l'eau celui de leur maîtresse.
Par un mouvement bien humain et qui dénote chez l'acteur une très juste
observation de la nature, la vieille, avant de se retirer, va plonger
son regard dans l'onde, à la place où les corps ont été jetés. Elle est
hideuse de férocité satisfaite. Or, voici qu'au moment où elle se penche
sur la rivière, une flamme sort de l'eau: c'est l'âme de Hototogisu.
Saisies d'effroi, Yuri Nokata et ses femmes veulent prendre la fuite;
mais au loin, quelqu'un arrive qui leur coupe la retraite. Elles n'ont
que le temps de se cacher derrière une petite construction élevée sur un
côté de la scène. Le nouveau venu est un samuraï au service du daïmyo,
qui fait sa ronde de nuit. Il sent sous ses pas quelque chose d'humide
et de glissant. Il va prendre une lanterne imprudemment abandonnée par
une des servantes dans la précipitation du sauve-qui-peut. Il reconnaît
des taches de sang et en suit la trace, qui le conduit au bord de la
rivière; à la lueur du fanal, il distingue les cadavres au fond de
l'eau. Très intrigué il se dirige vers le pavillon de Hototogisu et
s'étonne de le trouver ouvert et en désordre. Yuri Nokata, de sa
cachette, a vu les allées et venues de ce guerrier; c'est encore un
témoin dangereux à supprimer; elle envoie vers lui les deux servantes de
confiance qui ont charge ordinaire de ses œuvres meurtrières. Celle-ci,
armées de leurs glaives, approchent furtivement et se jettent à
l'improviste sur le samuraï. Ce brave, bien qu'il ait affaire à deux
furies, n'a pas de peine à les terrasser; il les désarme et s'en
débarrasse dédaigneusement, se contentant de les frapper à coups de plat
de sabre. La vieille mégère est désolée de cet insuccès. Mais, si elle
est sans pitié, elle ne manque pas de courage. Au demeurant, son but est
atteint: elle a couronné sa vengeance. Peu lui importe le reste. Elle
peut mourir maintenant.--Elle se suicide.