ACTE III

_Premier tableau_: Le théâtre représente le jardin du palais sur la

rivière Katakami-Gawa, en Oshu.--On est au milieu d'avril; les arbres

sont en fleurs.

Après quelques incidents sans grande importance arrive Nadeshiko, la

femme légitime du daïmyo, dans un riche costume. Elle est triste, se

sentant délaissée pour une concubine, cette aventurière qu'à la fin du

premier acte le daïmyo et ses serviteurs ont arrachée aux mains des

brigands. Mais elle sait supporter son chagrin avec dignité. Elle entre

dans le palais et bientôt on voit venir sa mère, âgée de soixante-cinq

ans; elle a les cheveux blancs, le visage très énergique. Moins résignée

que sa fille, elle a peine à contenir sa colère contre son gendre: elle

ne peut admettre qu'une maîtresse l'emporte sur l'épouse, celle-ci étant

sa propre enfant[20]. Ses servantes, quoi qu'elles fassent, ne peuvent

parvenir à la distraire. Alors paraît le keraï Yakuro[21], officier au

service du daïmyo. Il fait signe à la mère de Nadeshiko qu'il a quelque

chose à lui dire. Celle-ci toujours méfiante congédie celles de ses

femmes qui ne lui inspirent pas grande confiance. Yakuro s'approche et

lui fait des condoléances sur le dédain du seigneur pour Nadeshiko

depuis l'arrivée au palais de Hototogisu, la concubine. Avec mille

circonlocutions il raconte qu'il a fait des propositions au médecin qui

a promis un poison mortel d'un effet infaillible. Mais ces précautions

sont bien superflues, car à mesure qu'il parle le visage de Yuri Nokata,

la mère de l'épouse délaissée, s'éclaire d'une joie féroce[22].--Jeu de

physionomie remarquablement exécuté par l'acteur chargé du rôle.--Le

médecin est là qui attend. On lui dit d'avancer. Sans lui laisser le

temps d'achever ses salutations, Yuri Nokata lui demande à

brûle-pourpoint s'il apporte la drogue. Il la lui fait passer

cérémonieusement. On lui donne de l'argent pour sa peine. Mais Yakuro, à

voix basse, fait observer qu'il est dangereux de le laisser partir

ainsi. Yuri Nokata saisit la justesse de cette réflexion et elle annonce

au médecin que, pour lui faire honneur, elle veut lui offrir un

sabre[23]. Elle fait signe à Yakuro de lui donner un des siens; elle

tient à le remettre elle-même au docteur. Celui-ci s'avance dans

l'attitude la plus humble et paraît profondément touché de tant de

faveur. Au moment où il va prendre l'arme Yuri Nokata l'en frappe et le

tue d'un seul coup.--Ce médecin était un témoin incommode; il fallait

s'en débarrasser. La vieille paraît enchantée de son succès; elle ne

s'en tiendra du reste pas là.--Rires flatteurs de Yakuro et des

servantes.--Ordres donnés pour administrer le poison à Hototogisu.

_Deuxième tableau_: Le pavillon habité par la favorite.--Les panneaux

extérieurs[24] étant enlevés, on voit sa chambre qui est fort

élégante.--Autour de la maison s'étend un jardin délicieux où circule

une petite rivière surmontée d'un de ces ponts en zigzag qui n'existent

qu'au Japon. La rivière et le pont occupent la moitié d'un des passages

qui vont d'un bout à l'autre de la salle. Le décor se prolonge ainsi

entre les spectateurs et tout à l'heure l'action se portera tout

entière, au moment le plus dramatique, au milieu même du public.

Au _tirer_ du rideau, Hototogisu, assistée de deux jeunes servantes,

paraît dans un ravissant costume rose. Elle se lamente sur la maladie

dont elle souffre et dont elle ne connaît pas la cause. Elle languit et

sa figure est abîmée de boutons; une horrible plaie lui couvre un quart

du visage.--Le vent souffle légèrement et les iris qui bordent la

rivière en sont impressionnés.--La nuit venant, Hototogisu congédie ses

suivantes. Elle est seule depuis un moment, lorsqu'un bruit étrange se

fait entendre; elle a peur; elle voit sortir du sol une flamme, aussitôt

suivie d'une apparition. Sa frayeur est au comble; elle va fuir; mais le

revenant la retient en lui annonçant qu'il veut lui parler.

Graduellement, elle se tranquillise, puis elle éprouve un nouvel effroi

en reconnaissant le médecin du palais. Celui-ci lui avoue que, par

cupidité, il a commis un crime dont il a déjà reçu le châtiment. Il

parle du ressentiment de la belle-mère du daïmyo et de sa résolution de

tirer vengeance de la favorite. Il l'informe que la maladie dont elle

souffre lui vient d'une drogue qu'on lui a fait absorber, mais qui ne la

fera pas mourir. Cependant Yuri Nokata veut à tout prix se défaire de la

rivale de sa fille; elle a fait demander dans ce but un poison

infaillible.--«Je viens de le lui remettre, dit-il, et pour salaire j'ai

reçu un coup de sabre. Gardez-vous de prendre la médecine qu'on vous

offrira, elle serait fatale. Quant à la maladie qui vous ronge, vous en

serez guérie en buvant le contenu d'un petit flacon que vous trouverez

là.»--Il montre la niche du dieu domestique.--«Voilà ce que j'avais à

vous dire.»--Il disparaît.--Hototogisu réfléchit à ce qu'elle vient

d'entendre. Puis, elle se dirige vers la place indiquée et trouve en

effet la fiole. Elle absorbe le liquide et par un enchantement

instantané il ne reste plus un bouton sur son visage; elle est redevenue

belle. Elle va chercher son miroir et éprouve une douce surprise en se

regardant; elle se mire avec des gestes qui rappellent la scène des

bijoux de _Faust_.--Tout heureuse, elle ferme le store de sa chambre

pour se reposer.

On voit arriver deux furies armées chacune d'un glaive; ce sont deux

servantes de la belle-mère du daïmyo. Elles s'avancent avec précaution

sur le petit pont de la rivière. En se concertant, elles nous apprennent

que leur maîtresse, après réflexion, a pensé que le fer serait plus sûr

que le poison. Elles avancent à pas de loup vers le pavillon; se

séparant, elles en occupent les deux extrémités, puis s'y précipitent en

même temps. Le store se lève; on voit la malheureuse Hototogisu couverte

de sang se débattant entre ces deux forcenées; elle est épuisée et

tombe; on la croît morte.

Yuri Nokata entre en scène par le fond de la salle, avec une suite de

trois ou quatre femmes. De loin, ses servantes lui font signe que leur

besogne est terminée; elle est radieuse et va s'asseoir près de sa

victime. Mais voici que celle-ci se relève de toute sa hauteur et la

traite de lâche. Elle lui raconte ce que l'ombre du médecin vient de lui

révéler.--«Oui, répond l'autre sans s'émouvoir, c'est moi qui t'ai mise

dans cet état.--Pourquoi?--N'est-ce pas toi qui as accaparé le cœur de

mon gendre? Ma fille est résignée et dévore sa honte en silence. Mais

moi, je n'en puis faire autant.» La jeune femme a un geste de révolte.

Toutes se jettent sur elle et la criblent de coups de sabre et poignard.

Elle retombe, mais elle respire encore. Le sang ruisselle sur ses

vêtements. Yuri Nokata va prendre place sur un banc pour mieux jouir du

spectacle de sa vengeance. Elle n'a nullement l'âme troublée, car elle

se fait servir du thé et fume une petite pipe[25], ce qui est en quelque

sorte l'accompagnement inévitable du repos chez les Japonais des deux

sexes.--Elle fait signe à deux servantes de dresser la mourante et de la

tenir debout: puis elle se lève, applique sa pipe encore brûlante sur le

visage de sa victime, suprême insulte, et lui adresse les injures les

plus cruelles. S'enflammant à sa propre parole, elle enfonce cette pipe

dans l'ouverture béante du col et laboure avec rage les chairs

sanglantes. Hototogisu pousse un cri de douleur et son corps se tord en

convulsions.--Cette scène est d'une belle horreur.--Alors Yuri Nokata se

met à détailler ses invectives: elle reproche à son ennemie sa beauté,

ses charmes, ses yeux qui ont volé le cœur qui appartenait de droit à

sa fille, sa bouche qui enivrait l'époux de Nadeshiko de baisers, ses

bras qui enlaçaient amoureusement son corps et perfidement sa

raison.--Sur ces mots elle saisit le sabre d'une des suivantes et d'un

seul coup, tranche le bras de la malheureuse femme. Celle-ci gémit

douloureusement: le bras tombe à terre; le sang jaillit. Elle s'affaisse

épuisée.

On la tient pour morte et la bande sanguinaire va se reposer. Yuri

Nokata est entourée de ses femmes, qui lui prodiguent leurs

félicitations et leurs soins. Pendant qu'elles sont distraites,

Hototogisu reprend ses sens; elle trouve encore assez de forces pour

ramper jusqu'au petit pont; elle va fuir. La vieille l'aperçoit;

écartant ses servantes, elle se précipite elle-même, armée d'un glaive,

à la poursuite de la favorite qui peut à peine se traîner, elle la

rejoint sans peine; l'empoignant par ses cheveux défaits, elle la traîne

à travers le pont; fatiguée, elle change de main à plusieurs reprises

et, comme alors son sabre l'embarrasse, elle le tient entre les dents;

elle est odieuse et sublime ainsi. N'en pouvant plus elle-même, elle

fait signe qu'on vienne l'aider; tordant autour de sa main droite les

cheveux de sa victime, qui râle, elle se fait tirer par la gauche

jusqu'au milieu de la scène, la traînant ainsi évanouie ou morte. On

donne enfin le coup de grâce à Hototogisu et Yuri Nokata va paisiblement

se reposer de son exploit. Elle prend une nouvelle tasse de thé et fume

encore quelques pipes; elle a bien mérité cela. Quand elle a repris

haleine, elle ordonne qu'on jette le cadavre à la rivière; on y jette

aussi le bras coupé.

Sur ces entrefaites, on voit entrer les deux jeunes servantes de

Hototogisu; elles paraissent terrifiées et, se dissimulant comme elles

peuvent, elles cherchent à s'échapper. Mais Yuri Nokata les aperçoit; à

leur allure, elle comprend qu'elles ont vu la scène du meurtre; elles

pourraient parler, il faut donc s'en défaire; elle en donne l'ordre. Les

innocentes sont mises à mort sans avoir la force de se défendre. Leurs

cadavres vont rejoindre au fond de l'eau celui de leur maîtresse.

Par un mouvement bien humain et qui dénote chez l'acteur une très juste

observation de la nature, la vieille, avant de se retirer, va plonger

son regard dans l'onde, à la place où les corps ont été jetés. Elle est

hideuse de férocité satisfaite. Or, voici qu'au moment où elle se penche

sur la rivière, une flamme sort de l'eau: c'est l'âme de Hototogisu.

Saisies d'effroi, Yuri Nokata et ses femmes veulent prendre la fuite;

mais au loin, quelqu'un arrive qui leur coupe la retraite. Elles n'ont

que le temps de se cacher derrière une petite construction élevée sur un

côté de la scène. Le nouveau venu est un samuraï au service du daïmyo,

qui fait sa ronde de nuit. Il sent sous ses pas quelque chose d'humide

et de glissant. Il va prendre une lanterne imprudemment abandonnée par

une des servantes dans la précipitation du sauve-qui-peut. Il reconnaît

des taches de sang et en suit la trace, qui le conduit au bord de la

rivière; à la lueur du fanal, il distingue les cadavres au fond de

l'eau. Très intrigué il se dirige vers le pavillon de Hototogisu et

s'étonne de le trouver ouvert et en désordre. Yuri Nokata, de sa

cachette, a vu les allées et venues de ce guerrier; c'est encore un

témoin dangereux à supprimer; elle envoie vers lui les deux servantes de

confiance qui ont charge ordinaire de ses œuvres meurtrières. Celle-ci,

armées de leurs glaives, approchent furtivement et se jettent à

l'improviste sur le samuraï. Ce brave, bien qu'il ait affaire à deux

furies, n'a pas de peine à les terrasser; il les désarme et s'en

débarrasse dédaigneusement, se contentant de les frapper à coups de plat

de sabre. La vieille mégère est désolée de cet insuccès. Mais, si elle

est sans pitié, elle ne manque pas de courage. Au demeurant, son but est

atteint: elle a couronné sa vengeance. Peu lui importe le reste. Elle

peut mourir maintenant.--Elle se suicide.

Le théâtre japonais · 第 12 / 16 题