II

Passons derrière la toile et pénétrons dans les coulisses.--Où sont les

actrices?--Il n'y en n'a pas.--Mais les rôles de femmes?--Ce sont les

acteurs qui les remplissent; toute la troupe est mâle. Dans certains

petits théâtres de genre, il est vrai, toute la troupe au contraire est

féminine. Les rôles d'hommes y sont joués par des femmes. Mais c'est un

art inférieur[4]. Dans tous les cas, les sexes ne sont pas mélangés au

théâtre japonais. C'est, assure-t-on, une question de morale. Mais à la

vérité, s'il faut en croire ce qu'on nous a raconté sur les mœurs des

artistes de l'Extrême-Orient, il est douteux que la morale y trouve son

compte.

Au point de vue de la vraisemblance, la voix seule laisse à désirer et

encore certains sujets arrivent à efféminer la leur d'une façon

étonnante. Le costume des Japonaises dissimule si bien les formes, qu'à

cet égard la substitution de sexe se fait sans embarras. Enfin les

acteurs sont à ce point habiles dans l'art d'imiter qu'ils achèvent

l'illusion en donnant, à s'y méprendre, le cachet le plus féminin à

leurs allures, à leurs gestes, à leurs manières. Ils savent copier,--ils

y sont exercés dès l'enfance,--la démarche si particulière des grandes

dames japonaises[5] et celle plus particulière encore des grandes

courtisanes. Cette dernière, qu'on pourrait qualifier de classique tant

elle est consacrée par les rites de la vie élégante et galante, est

comme la suprême expression de la langueur la plus efféminée[6].

Les artistes japonais se bornent-ils, comme les nôtres, à saisir la

pensée de leur auteur et à la rendre ainsi qu'ils

l'entendent?--Nullement. Ils font beaucoup plus; ils collaborent

eux-mêmes à la pièce; ils la composent, pour ainsi dire, l'auteur ne

donnant d'ordinaire qu'une idée et un canevas plus ou moins détaillé sur

lequel ils brodent à leur aise. On voit à quel point le rôle de celui-ci

est restreint et peu glorieux. Les grands acteurs apportent chaque jour,

sans même le consulter et souvent à l'improviste, des améliorations ou

des modifications non seulement à leur jeu, mais encore à l'action et

jusqu'au fond de l'intrigue. De la sorte, une pièce est jouée parfois en

présence du public pendant plusieurs semaines avant d'être définitive.

Il faut que les artistes japonais soient des improvisateurs de premier

ordre. Ces procédés seraient inconciliables avec nos règles d'art

dramatique. Mais le théâtre au Japon se soucie peu des trois unités.

L'unité d'action elle-même est là moins respectée. Le drame japonais,

nous l'avons dit, est plus une imagé de là vie réelle qu'une peinture

idéale soumis à des principes artistiques. Aussi l'auteur et les acteurs

qui, ne se bornant pas au rôle d'interprètes, participent à la

confection de la pièce, ne craignent pas de la surcharger d'incidents

assurément dans la nature des choses, mais n'ayant que faire à l'action

principale. Loin d'y voir un défaut, ils pensent ainsi se rapprocher de

la vérité, leur point de mire, et en fait ils s'en rapprochent, les

drames de la vie réelle ne suspendant pas le cours ordinaire de

l'existence et leur développement étant entrecoupé de mille

circonstances étrangères plus ou moins banales.--Avec des règles aussi

larges, la plus grande liberté, d'invention peut être laissée à la

fantaisie de l'acteur: au lieu de jouer un rôle, il doit vivre ce rôle

sur la scène. Il suffit qu'il se pénètre des données capitales du drame

et qu'il s'identifie au personnage qu'il représente. Il en résulte que

l'art dramatique est ici tout différent de ce qu'il est chez nous. Le

fond d'une pièce ne varie guère, il est vrai, d'un jour à l'autre; mais

la récitation n'est pas fixe à ce point qu'elle enchaîne les acteurs.

Ceux-ci, par conséquent, sont exercés à poursuivre l'intrigue sans se

déconcerter de la tournure plus ou moins imprévue qu'elle prend. Ils ont

toujours la réplique prête à tout et la plus grande difficulté du

métier, difficulté dont ils sont maîtres à merveille, est d'éviter d'une

part les précipitations inopportunes qui pourraient engendrer le

désordre et la confusion, de l'autre les hésitations ou les étonnements

qui risqueraient de laisser tomber gauchement le dialogue.--Inutile

d'ajouter qu'il n'y a pas là place pour un souffleur. Toutefois, on

écrit _in extenso_ le texte de certains passages où les mots ont une

portée capitale en vue de certains effets étudiés à l'avance. Dans ce

cas, on a parfois recours à un souffleur; mais celui-ci n'est pas, comme

chez nous, dissimulé dans une niche. Il se tient tout bonnement sur la

scène, accroupi dans le dos du personnage à souffler. Tous les

spectateurs peuvent le voir, son cahier à la main, dans l'exercice de

ses fonctions, qui sont du reste momentanées. Mais on sait qu'il ne

compte pas et on fait abstraction de sa présence.

Ce n'est pas seulement par les incidents que le drame japonais, à la

recherche de la vérité, s'affranchit de l'unité d'action. On aurait

peine à discerner où se trouve le dénouement de la pièce; à la vérité,

il n'en existe pas, ou, si l'on veut, il y a plusieurs dénouements. D'un

bout à l'autre de la représentation, l'intrigue varie singulièrement. La

même série de faits amenant une _solution_ ne se prolonge guère au delà

de deux ou trois actes et chaque pièce en comprend de six à huit. On

voit donc se dérouler successivement trois ou quatre situations

dramatiques presque sans relations entre elles et il est difficile de

reconnaître par quelles attaches la fin tient au commencement. Ce ne

sont pourtant pas autant de drames distincts et, en y regardant de près,

il n'est pas impossible de suivre le fil des événements qu'on a sous les

yeux pendant une dizaine d'heures.--Ce décousu est encore l'image fidèle

de la vie: de ce que tous les personnages du drame sont morts à un

moment donné, les Japonais ne se croient pas obligés de finir la

représentation. Les morts sont hors de jeu personnellement, mais leur

mort peut avoir des conséquences dramatiques qu'il n'est pas indifférent

de connaître. Ce point de vue entre d'autant plus en ligne de compte

dans l'art japonais que la passion dominante dans le drame est, non pas

la jalousie comme chez nous,--celle-ci n'intervient guère ici qu'à titre

d'incident,--mais la vengeance. La provocation, la conception, la

préparation de la vengeance, voilà les raisons d'être de l'art

dramatique; c'est là qu'il repose tout entier. Le Japonais est

essentiellement vindicatif et l'histoire du Japon est une interminable

épopée de la vengeance.

De là aussi la longueur des représentations: une vengeance en engendrant

une autre, il n'y a pas de raison pour s'arrêter. Comme en Corse, il y a

eu au Japon des _vindette_ célèbres qui ont duré plusieurs siècles,

entretenues par une série interminable de meurtres se commandant les uns

les autres. Ce qui met fin à la pièce, ce n'est pas un dénouement

définitif, mais l'heure. Il faut bien en finir. Le drame japonais est

une fenêtre ouverte sur un coin de la vie terrestre. Après toute une

journée de ce spectacle, on doit être fatigué; alors on ferme la

fenêtre. Autrefois, les représentations commençaient dès le matin et se

terminaient bien au delà du coucher du soleil; elles pouvaient durer

presque sans interruption de quinze à dix-huit heures. Sous l'influence

de la civilisation, les mœurs japonaises s'amollirent: aujourd'hui,

après dix heures de drame, on croit en avoir assez; on commence plus

tard et on finit plus tôt. Depuis quelque temps, dans les grands

théâtres, la nuit venue on allume le gaz; il y a une rampe comme chez

nous. Mais on n'en est pas encore là dans les théâtres secondaires, où

on continue d'avoir recours à l'ancien système d'éclairage, jadis seul

connu, dont l'effet est assez fantastique. C'est un procédé d'une

originalité singulière et bien spéciale au Japon; il tend à disparaître

et la couleur locale à perdre avec lui une de ses meilleures teintes.

Voici en quoi il consiste: on ne s'occupe pas d'éclairer la salle; les

spectateurs peuvent demeurer dans l'obscurité; la scène elle-même reste

dans le noir; on se borne à mettre en lumière la figure de chaque

artiste. Pour les Japonais, ce qu'il importe surtout de voir au théâtre,

c'est le jeu de physionomie. Aussi, l'acteur en scène est accompagné

dans ses mouvements par un de ces personnages neutres, de ces êtres

indéfinissables ne comptant pas, dont nous avons déjà parlé, qui lui

tient constamment sous le nez un lampion à réflecteur, fixé au bout d'un

manche; chaque acteur a _son ombre_ qui le suit ainsi pas à pas dans

toutes ses allées et venues. Il faut convenir que le public japonais, si

exigeant sur la copie du vrai, doit, en ce qui concerne cet éclairage,

rabattre beaucoup de ses prétentions. Mais il semble qu'il a l'esprit

ainsi fait: il ne veut pas qu'on lui supprime quelque chose de la

réalité de la vie; mais on peut y ajouter; il lui suffit alors de faire

abstraction: il sait retrancher, non compléter. C'est le contre-pied de

notre art dramatique.

La mode des applaudissements est un autre emprunt à l'Europe; maigres

encore et clairsemés, ils commencent pourtant à se faire entendre.

L'ancien usage, qui consiste à crier par acclamation le nom de l'acteur

auquel s'adresse l'enthousiasme, prévaut toujours, mais perd chaque jour

du terrain. En Europe, le public nomme bien les artistes, mais c'est

pour un ou plusieurs «rappels», lorsqu'ils sont sortis de scène; ici,

c'est au beau milieu d'une tirade, d'un dialogue ou même d'un jeu de

scène muet et les Japonais y mettent une expression si originale, qu'il

serait impossible d'en traduire le ton par une explication; il y entre

de la tendresse et de l'affectation maniérée.

L'art dramatique étant tel que nous l'avons dépeint, il n'est pas

étonnant qu'il n'existe guère dans la littérature japonaise de théâtre

écrit[7]. Tout ce que peut se procurer l'amateur qui désire garder un

souvenir de la pièce qu'il a vue ou se préparer par provision à celle

qu'il va voir, c'est un livret en contenant l'analyse. Ces livrets sont

multiples pour un seul et même drame et pas toujours d'accord entre eux.

Cela tient à leur origine: ils sont l'œuvre de divers spectateurs en

contrat avec les libraires ou appartenant au _reportage_ des journaux

indigènes. Il y a d'autant moins à s'étonner de ces divergences entre

les analyses théâtrales, quelles ne sont pas toutes faites le même jour

et que, tant que l'affiche est encore neuve, la pièce subit des

variantes à chaque représentation. Or, c'est justement pendant cette

période de tâtonnements que les livrets sont écrits.

Le théâtre japonais · 第 6 / 16 题